‹ Scènes de la vie privéeChapitre 5 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

Puis elle tomba sur son oreiller comme épuisée par Feffort qu'elle venait de faire et dormit durant' quelques heures. Quand elle s'éveilla y ses deux filles et ses deux fils étaient à genoux^ devant son lit^ et priaient ayec ferveur. Ce J9ur*était un jeudi. Gabriel et Lucien ve-

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naient d'arriver du collège amenés par Emmanuel de Solis qui^ depuis six tnois^ avait été nommé professeur d'histoire et de philosophie. '

— Chers enfans , il faut nous dire adieu !

s'écria- t-»elle. Vous ne m'abandonnez pasy vous ! et celui que. . .

Elle n'acheva pas.

— Monsieur Emmanuel , dit Marguerite en voyant pâlir sa mère ^ allez dire à mon père que maman se trouve plus mal.

Le jeune Solis monta jusqu'au laboratoire^ et apr^s avoir obtenu de Lemulquinieir que M. Claês vînt lui parler^ celui-ci répondit à la demande pressante du jeune homme : — Ty vais.

— Mon ami^ dit madame Claês à Emmanuel quand il fut de retour^ emmenez mes deux fils et allez chercher votre oncle. Il est nécessaire^ je crois ^ de me dpnner les derniers sacremens^ et je voudrais les recevoir de sa main.

Puis quand elle se trouva seule avec ses deux filles^ elle fit un signe à Marguerite qui, comprenant sa mère, venvoja Félicie.

— J'avais à vous parler aussi, ma chère ma-^

man, dit Marguerite, qui, ne croyant pas sa mère aussi mal qu'elle Tétait, agrandit la blessure faite par Pierquin . Depuis dix jours, je n'ai plus d'argent pour les dépenses de la maison^ et je dois aux domestiques six mois de gages. J'ai voulu déjà deux fois demander de l'argent à mon père, et ne l'ai pas osé. Vous ne savez pas ! les tableaux de la galerie et la cave ont été vendus,

— Il ne m'a pas dit un mot de tout cela ^ s'écria madame Glaês. O mon Dieu, vous me rappelez à temps vers vous ! Mais, mes pauvres enfans , que deviendrez-vous ?

Elle fît une prière ardente qui lui teignit les yeux des feux du repentir.

— Marguerite, reprit-elle en tirant la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n'ouvrirez et ne lirez qu'au laoonent où, après ma mort, vous serez dans la plus grande détresse; c'est-à-dire, si vous manquiez de pain, ici. Ma chère Marguerite, aime bien ton père ! mais aie soin de ta so^ur et de tes frères. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, tu vas être à la tête de la maison. Sois économe. Si tu te trouvais opposée aux volontés de ton père, et le cas

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pourrait arriver puisqu'il a dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit être l'objet d'une gloire et d'une fortune immense^ il aura sans doute besoin d'argent^ peut-être t'en demandera-t-il ? Déploie alors toute la tendresse d'une fille ^ et sache concilier les intérêts dont tu seras la seule protectrice, avec ce que tu dois à un père, à un grand homme qui sacrifie son bonheur, sa ^^ie, à l'illustration de sa famille. Il ne pourrait avoir tort que dans là forme, ses intentions seront toujours nobles. Il est si excellent, son cœur est plein d'amour. Vous le reverrez bon et affectueux, vous! J'ai dv te dire ces paroles sur le bord de la tombe, Marguerite. Si tu veux adoucir les douleurs de ma mort, tu me promettras, mon enfant, de me remplacer près de ton père, de ne lui point causer de chagrin. Ne lui reproche rien, ne le juge pas! Enfin, sois une médiatrice douce et complaisante jusqu'à ce que, son œittre terminée, il redevienne le ichef de sa famille .

— Je vous comprends , ma mère chérie , dit Marguerite en baisant les yeux enflammés de la mourante^ et je ferai comme il vous plait.

SCJ^NES DE LA VIE PRIVÉE . fXOg

— Ne te marie, mon ange^ reprit madame Claës^ qu au moment où Gabriel pourra te succéder dans le gouvernement des affaires et de là maison. Ton mari^ si tu te mariais^ ne partagerait peut-être pas tes sentimens^ jetterait le trouble dans la famille, et tourmenterait ton ' père.

Marguerite regarda sa mère et lui dit : -- N'avez-^vous aucune autre recommandation à me faire sur mon mariage ?

— Hésitcralsrtu !. md qbère enfant, dit la mourante avec' e£(roi,

— Non, répondit-elle, je vous proitnets dé Vous obéir.

— Pauvre ôlle, je n^ai pas su me sacrifier pour vous ! ajouta la mère en versant des larmes chaudes^ et je te demande de te sacrifier pour tous. Le bonheur rend égoïste ; oui, Marguerite, j'ai été faible parce que j'étais heurejusë. Sois forte, conserve de la raison pour ceux qui n'en auront pas ici. Fais en sorte que tes frères, que ta sœur ne m'accusent jamais ! Aime bien ton père, mais ne le contrarie pas. . . . trop.

Elle pencha la tête sur son oreiller et n'a-^ jouta pas lin mot; ses forces l'avaien}; trahie; le combat intérieur entre la f^oime et la mère T. m. i4 '

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avait été trop violent. Qudques instans après^ le 4Àergé vint, précédé de l'abbé de Solis, et le parloir fut rempli par les gens de la maison. Quand la cérémonie commença, madame Claës que son confesseur avait réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient à genoux autour d'elle, et n'y vit pas Balthazar.

— Et monsieur? dit-elle.

Ce mot qui résumait et sa vie et sa mort . fut prononcé d'un ton si lamentable qu'il causa un frémissement horrible dans l'assemblée.

Malgré son grand âge, Martha s'élança comme une flèche , monta les escaliers et frappa durement à la porte du laboratoire.

— Monsieur, madame se meurt, et l'on vous attend pour l'administrer, cria-t-elle avec la violence de l'indignation. '^

— Je descends, répondit Balthazar.

Lemulquinier vint un moment après, en disant que son maître le suivait. Madame Claës ne cessa de regarder la porte du parloir, mais son mari ne se montra qu'au moment où la cérémonie était terminée. L'abbé de Solis et les en&As entouraient le chevet de la mourante.

, En voyant entrer son mari , Joséphine rougit et quiçlques larmes roulèrent sur ses joues.

air

— Tu allais sans doute décomposer Pazoie, lui dit-elle avec une douceur d'ange qui fit frissonner les assis tans.

• — C'est fait ! s'écria-t-il d'un air joyeux. L'azote contient de l'oxigène et une substance de la nature des impondérables^ qui vraisemblablement est le principe de la

Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa présence d'esprit.

— Mais que m'a-t-on dit? reprit-il. Tu e»

donc plus mal^ qu'est-il arrivé ?

— Il arrive, monsieur^ lui dit à l'oreille l'abbé de Solis indigné^ que votre femme se ineurt et que vous l'avez tuée.

Sans attendre de réponse^ l'abbé prit le bras d'Emmanuel et sortit suivi des enfans qui le conduisirent iusques dans la cour. Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa femme en laissant tomber quelques larmes.

— Tu meurs, et je t'ai tuée! s'écria-t-il. Ha ça , que dit-il donc ?

— Mon ami, reprit-elle, je ne vivais que par ' ton amour et tu m'as, à ton insu, retiré ma vie.

— Laissez-nous , dit Claês à s^ enfans au moment où ils entrèrent. — Ai-je donc un seul* instant cessé de t'aimer, reprit-il en is'asseyaiit

%l% ÉTUDBS PE MCÉUR$ AU Xix"^ SIÈCLE .

au iàkevet de sa £emme et lui prenant les mains qa% baisa. >

— Mon ami, je ne te reprodierài rien- tu m'as rendue heureuse , trop heureuse; je n'ai pu soutenir la comparaiscMoi des premiers jours de noire mariage ipi étaient pleins, et de ces derniers jours pendant lesquels tu n'as plus été loi-méme^ et qui ont été vides. La vie du ôQBUr, conune la vie physique ^ a ses actions ; et depuis six ans^ tu as été mort à l'amour, à la famille , à tout ce qui £sdsait notre bonheur. Je ne te parlerai pas des félicités qui sont l'apanage de la jeunesse; non, elles doivent cesser dans l'arrière-saison de la vie^ mais elles laissent desfiruits dont les âmes se nourrissent, une confiance sans bornes , de douces habitudes ; étà bien ! tu m'as ravi ces trésors de notre âge. Je: m'en vais à temps : nous ne vivions ensemble d'aucune manière, tu me cachais tes pensées, tes actions. Comment es^tu donc arrivé à me craindre? T'ai-je jamais adressé une pa* tole , un regard , un geste empreints de blâme. Bh Ken, tuas vendu tes derniers tableaux, tu as vendu jusqu'aiïx vins de ta cave, et tu empruntes de nouveau sur tes biens sans m'en avoir dit un mot ! Ha I je sortirai donc de la vie^

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dégimtée de la vie. Si tu commets des £aiutes^ si tu t'aveugles en poursuiyaat I-impossi^r ble, ne t'ai->je donc pas montré qn'il y avait en moi assez d'amour pour trouver de la dou-^* ceUF à partager tes fautes^ à toujours marcher pràs de toi ^ m'enssee^^tu mei»ée dans les cfaemiaa duorime. "^um'as trc^bien aiméel Là est ma ^ireetma douleur. Ma maladieaëtélongue, Claêst Elle aoommencé le jour qu^à ceCte place où je vais expirer tu ipa'as prouvé que tu ap^ partenms plus à la Science q^'à ta femitle* Voici ta femme morte et ta propre ibrtune comoh mée. Ta &>Ftune et ta femme, t'appaa^tenaienf y tu en poorrais. disposer, IVIms \è jour où je ne' setai plus> ma feErtune sera ceèk'de tes^ enibni^ et tu ne pourras en lie» prendre. Que va»4tif donc devenir? Maintefiaot^ je te dois la vérité^ les mpurans voient toin I Où sera désot^ mais le contre-poids qui balancera la passion maudite doat tu aa fak ta vie? Si tu m'y as sacrifiée, tes enlana seront bien légers derana toi; car je t)e doi^ oe^le justice d'avouer que t» nie préférais k leifA. TPenx millions et sit années de travaux ont été jeté» dans ce gouffre et tu n'as lîeii troiïvé. . . .

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A ces mots , Claês mit sa tête blanchie dans ses mains et se cacha le visage.

— Tu ne trouveras rien , que la honte pour toi, la misère pour tes en£sms. Déjà Ton te nomme , par dérision , Claês-l'alchimiste ; plus tard y ce sera Çlaësrle-fou ! Moi je crois en toi. Je te sais grand, savant, plein de génies mais pour le vulgaire, le génie ressemble à de la folie. Ija gloire est le soleil des morts! De ton vivant, tu seras malheureux comme tout ce qui fut grs^nd, et tu ruineras tes enfans. Je m'en vais, sans jouir de. ta renommée, qui m'eût consolée d'avoir perdu le bonheur. Hé bien ^, mon cher Balthazar, pour me rendre cetta mort moins amère , il faudrait que je fusse certaine que nos enfans auront ub morceau de pain; mais rien, pas même toi, ne pourrait calmer mes inquiétudes ....

— Jejure, ditClaës, de... ,

— Ne jure pas, mon ami, pour ne point manquer à tes sermens, dit-elle ea l'interrompant. Tu nous devais ta protection , elle nous a failli depuis près de sept années. La science est ta vie. Un ^and homme ne peut avoir ni femme, ni enians. Allez seuls dans vos voies

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de misère ! Vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires! Vous appartenez au monde^ vous ne sauriez appartenir ni à une femme y ni à une famille. Vous desséchez la terre à Tentour de vous comme font de grands arbres; et^ moi pauvre plante^ n'ai pu m'élever assez haut^ j'expire à moitié de ta vie. J'attendais ce dernier jour pour te dire ces horribles pensées , que je n'ai découvertes qu aux feux de la douleur et du désespoir. Epargne mes enfans ! Que ce mot retentisse dans ton cœur! Je te le dirai . jusqu'à mon demiersoupir . Lafemme est morte^ ^ois-tu? tu l'as dépouillée lentement et graduellement de sessentimens^ de ses plaisirs. Hélas! sans ce cruel soin que tu as pris involontairement , aurais-je vécu si long-temps ! Mais ces pauvres enfans ne m'abandonnaient pas , eux ! ils ont vécu près de mes douleurs y et la mère a subsisté ! Epargne^ épargne nos enfans.

— Lemulquinier ! cria Balthazar d'une voix tonnante. * *

Le vieux valet se montra soudain.

— Allez tout détruire là haut , machines ^ appareils ^ £sûtes avec précaution ^ mais brisez tout. — Je renonce à la science ! dit-il à sa femme.

it6 ÉTUDES DE MGBimS AU XIX^ SIJSCLE.

-^ Il est trop tard ! ajouta-t-elle en regardant; I>i»ulquinier.

-^Marguerite! s!écriah>t-<-eUe en se aeataot moipir.

Margoerite se montra sur le seuiLde la; porte^ 0t jeta an cri perçant.^ en Toj^ant les jreux de sa mère qui pâlissaient. #

— Màr^erita ! répéta la mouraiiteT

Cette dernière exclamation eontenait un si yiûlent^pel à sa fiUe> elle l'investissait de tant : d'autcirité y que ee cri fut tout un testament. La famille entière^ épouvaatée, acGeiiu'ut> et vit eaqpirer madame Clàês qm avait épuisé les dernières forces de sa vie^ dans sa eonversation avecsoû mari. Bakhazar et Marguerite étaient immobiles, eUeau chevet^ kii au pied du Ht^ ne poiwaiit crrâre à la mort de cette femme, dofflft eux seuls connaisâaîéiit beini toutes les vertus, et l'inépuisable tendresse. I/e père et la .fille échanr gèrent un regard pesait dé pensées. La fille jugeait son père ; et le père tremblait déjà de troa*-

ver dans s^ fiUe l'in^trw^ent d'une vengeance; car qui9Âque ;lc^ sQiive)EW3 d amour dioot sa fea^me aveif rempli sa vie, vevin«sent ^ £mle assîégi^r ^ mémojhrç et d^moas^ent aux dernières paroles de la morte une sainte autorité

qui dievait lui en toujours faire écouter la voix; il doutait de son cœur trop faible contre son génie^ il entendait un terriblei grondement de passion qui lui niait la force de son repentir^ et lui faisait peur de lui-même.

Quand cette femme eut disparu^ chacun comprit que la maison Clàês avait une ame et que cette ame n'était plus. Aussi la douleur futelle si vive dans la famille^ que le parloir^ où elle semblait revivre, resta fermé; personne n'avait le courage d'y entrer.

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