DE LA JEUNESSE
DÉyOUEMEM» Df! LA JEUNESSE^
La Société ne pratique aucune des vertus qu'elle demande aux hommes ; elle commet des
crimes à toute heure, mais elle les commet en
paroles. Elle prépai^e les mauvaises actions par la plaisanterie^ comme die dégrade le beau par le ridicule. Elle se moque des fils qui pleurent trop leurs pères ^ anathématise ceux qui ne les pleurent pas assez^ et s'amuse^ Elle ! à soupeser les cadavres avant qu'ils ne soient rh^ froidis.
222 ÉTUDES DE MOEURS AU XtX^ SIÈCLE.
Le soir du jour où madame Claês expira y les amis de cefte femme jetèrent quelques fleurs sur sa tombe entre deux robbers de wisth y rendirent hommage à ses belles qualités^ en cherchant du cœw* ou du pique. Puis y après quelques phrases lacrymales qui sont l'a, bé, bi^bo, bu de la douleur collective , et se prononcent avec les méiâes intonations, sans plus ni moins de sentiment , dans toutes les villes de France et à toute heure , chacun chifira le produit de cette succession.
M. Pierquîn , le premier, fit observer à ceux qui causaient de cet événement, que la mort de cette excellente femme était un bien pour elle, son mari la rendait trop malheureuse 5 mais que c'était, pour ses enfans, un plus grand bien encore. Elle n'aurait pas su refuser sa fortune à son mari qu'elle adorait, tandis qu'aujourd'hui M. Claês n'en pouvait plus disposer. Et chacun d'estimer la succession de la pauvre madame Claës, de supputer ^s économies, (en avait-elle fait? n'en avait-elle pas fait?) d'inventorier ses bijoux, d'étaler sa garde-robe, de fouiller ses tiroirs*, pendant que la famille affligée pleurait et priait autour du lit mortuaire ! Horreur !
Avec le coup d'œil d'un Juré-peseur de fortunes y Pierquin calcula que les propres de madame Claës y pour employer son expression^ pouvaient encore se retrouver et devaient monter à une somme d'environ quinze cent mille francs^ représentée soit par la forêt de Waignies^ dont les bois avaient^ depuis douze ans^ acquis un prix énorme^ et dont il compta • les futaies^ les baliveaux^ les anciens^ les modernes^ soit par les biens de M. Glaês qui était encore bon pour remplir ses enfans^ si les valeurs de la liquidation ne l'acquittaient pas envers eux. Mademoiselle Claës était donc^ pour toujours parler son argot/ une JiUe de quatre cent mille Jig,ncs.
— Mais si elle ne se marie pas promptement^ ajouta-t-il^ ce qui l'émanciperait^ et permettrait de liciterla forêt de Waignies, de liquider la part des mineurs ^ et de l'employer de manière à ce que le père n'y touche pas, M. Claês est homme à ruiner ses enfans.
Chacun chercha quels étaient dans la province les jeunes gens capables de prétendre à la main de mademoiselle Claês, mais personne ne fit au notaire la galanterie de l'en supposer digne. Le notaire trouvait des raisons pour reje-
.*l!l4 IBTUDES DE KOBURS AU XlX^ SIÈCLE.
tétr chacun des partis proposés comme indigne de Marguerite. Les interlocuteurs se regardaient en souriant , et prenaient plaisir à pro* longer cette malice de province. Pierquin avait déjà vu dans la mort de madame Claês y un événement favorable à ses prétentions^ et il en dépeçait déjà le cadavre à son profit.;
-^ Cette bonne femme^là^ se dit-il en ren-* trant chez lui pour se coucher , était fière comme un paon , et ne m'aurait jamais donné ' sa fille. Hé hé! pourquoi ne manœuvrerais-je pas maintenant dé manière à Fépoujier.' Le père Claës est un homme ivre de carbone qui ^* ne se soucie plus de ses en£atns ; si je lui demandé sa fille y aprèi avoir convaincu Margu&^ rite de l'urgence où elle est de se marier pour sauver la fortune de ses frères et de sa sœur^ il sera content de se débarrasser d'un enfant qui peut le tracasser.
Il s'endormit en entrevoyant les beautés matrimoniales du contrat^ en méditant tous les avantages que lui offrait cette af&ire y et les gâ^ ranties qu'il trouvait pour son bonheur dans la personne dont il se faisait Tépoux. Il était di£6eile de rencontrer dans la province une jeune personne plus délicatement belle et mieux élevée
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 2a5
que ne l'était Marguerite. Sa modestie ^ sa grâce ne pouvaient se comparer qu'à la jolie fleur dont Emmanuel n'avait osé prononcer le nom devant elle^ en craignant de découvrir ainsi les vœux secrets de son cœur. Ses sentimens étaient fiers ^ ses principes étaient religieux y elle devait être une chaste épouse ; mais elle ne flattait pas seulement la vanité que tout homme porte plus ou moins dans le dioix d'une femme ^ elle satisfaisait encore l'orgueil du notaire par l'immense considération dont sa f^mille^ doublement noble^ jouissait enf landre> et que partagerait son mari.
, Lft «lendemain ^ Pierquin tira de sa caisse quelques billets de mille francs et vint amicale^ ment les offrir à M. Claës^afin de lui éviter dès ennuis pécuniaires au moment où il étaitplongé dans la douleur. Touché de cette attention.délicate^ Balthazar ferait sans doute à sa fille l'é-' loge du cœur et de la personne du notaire. II n'en fut rien. M. Claês et sa fille trouvèrent cette action toute simple^ et leur souffrance était trop exclusive pour qu'ils pensassent à Pierquin. En effets le désespoir de Balthazar fut si grande que les personnes disposées à blâmer sa conduite^ la lui pardonnèrent^ moins au
T. IIJ. i5
aii6 ÉTUDES DE Mcetms au xnc"^ sièci^.
lM>m 4e là Sdeiice <pà pouvait Texcuser ^ qu^en €ft«reur de ses regrets qcd ne réparaient point le mal. Le monde se contente de grimaces ^ il «e pave de ce qu^ donne ^ sans en vérifier Taloi; pour lui^ la vraie douleur est un spectacle^ une sorte de jouissance qui le dispose à tout absiMMire^ même un criminel^ car dans son avidité d'émotions^ il acquitte sans discernement M cdui qui le &it rire ^ et celui qui le Sait pleu-^ wty sans leur demander compte des moyens.
Marguerite avait accompli sa dix-neuvième amiée cpand son père lui remit le gouvernement de la maison , où son autorité fut pieusement reoiMimie par sa sœur et ses deux frères auxquels , pendait les derniers momens de sa vje^ Madame daês avait recommandé d'obéir à leur aînée. Le deuil rehaussait sa blanche Cniicbeur ^ de même que la tristesse mettait en relief sa douceur et sa patience . Dès les premiers jours , éHlie prodigua les preuves de ce courage féttxiniii, dé cette séréiiité constante que doi- ^rent avoir les anges chargés de répandre la paix, en touchant de leur palme verte les cteurs 90ulfrans. Mais si eHe s'habitua , par l'ealtente prématurée de ses devoirs , à cacher ses douleurs, eRes n'en furent que plus vives^
SCÈNES DE 1.A YIB NUVÉE. ^^7
son extérieur calne élait eta éémccù^ avec^ la profondeur de ses scnastions ;. et eUe fîit deistinée à coitxialtre^ de boiuie beure^ eea terribles explosîoiiti de sentiakeDft gue le comr w suffit pas t0iB|oaJrs à contenir^ eàr sexi pèse detrait sans cesse la tenirpressée entre les. générosités naturelles aux jeunes ames^ et la vois d'ime impérieuse nécessité. Puis^ les calculs qui l'enlacèrent le lendemaiii même de la mort de SB mère , la mirent aux (urises avec les inté^ rets de la vie^ au mocaent où les jeunes fîUes. n'en conçoivent que les plaisira. Affreuse édu*" cation de souffrance (^i n'a jamais manqué aux natures luigéliques l
En effets l'amour (jul s'tkppuie sur rargéni; ft la vanité^ ibxme la plus c^îniàtire des^ paà^ sions , et Pierquin ne voulut pas tarder à cii>* convenir l'héritière* Quelques jours après la, prise du deuil y il chercha l'ôec^siaii de par^ ler à Marguerite^ et commença ses opératîivw avec une habileté qui aurait pu la séduire> mais l'amour lui avait jeté dans Faïae une claîr^ voyance qui l'empêcha de se laissât prendra à des dehors d'autant plus &vorables ausc tromperies sentimenlales que dans cette ci?-^. constsnce^ Pierquin déplorait la bonté q^ lui
âa8 ÉTUDES DE MOBUAS AU XIX^ SIÈCLE.
était propre^ la bonté da notaire qui se croit aimant quand il sauve des écus. Fort de sa &usse parenté , de la constante habitude qu'il avait de fûre les afiiodres et de partager les secrets de cette famille^ sûr de l'estime et de l'armitié du père^ bien servi par l'insouciance d'un savant qui n'avait aucun projet arrêté pour l'établissement de sa fiUe^ et ne supposant pas que Marguerite pût avoir une prédilection^ il lui laissa juger une poursuite qui ne jouait la passion que par l'alliance des calculs les plus odieux à de jeunes âmes et qu'il ne sut pas voiler^ car ce fut lui qui se montra nsûf^ ce fut elle qui usa de dissimulation y précisément parce qu'il croyait agir contre une fille sans défense^ et qu'il méconnut les privilèges de la faiblesse.
— Ma chère cousine^ dit-il à Marguerite, avec laquelle il se promenait dans les allées du petit jardin y vous connaissez mon cœur et vous savez combien je suis porté à respecter les sentimens douloureux qui vous affectent en ce mo^ ment. J'ai l'ame trop sensible pour être notaire y je ne vis que par le coeur et je suis obligé de m'occuper constamment des intérêts d'autrui, quand je voudrais me laisser aller aux
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. StlQ
émotions douces qui fonè la vieJbeureuse. Aussi souffrè-je beaucoup d'être forcé de vous parler de projets discordans avec Tétai de votre ame, mais il le faut. J'ai beaucoup pensé à vous depuis quelques jours; et je viens de reconnaître que , par une fatalité singulière , la fortune de vos frères et de votre, sœur ^ la vôtre même sont en danger. Voulez-vous sauver votre famille d'une ruine complète?
rr-Que faudrait-il fistire? dit-elle. efiPrayée à demi^ par ces paroles.
— Vous marier, répondit Pierquin .
— Je ne me marierai point» s'écria-t-elle.
— Vous vous marierez^ reprit le notaire ,
quand vous aurez réfléchi mûrement à la situation critique dans laquelle vous êtes.
— Comment mon mariage peut-il sauver....
-T- Voilà où je vous attendais, ma cousine^
dit-il en l'interrompant. Le mariage émancipe!
— Pourquoi m'émanciperait-on 'i dit Marguerite.
— Pour vous mettre en possession , ma chère petite cousine ! dit le notaire d'un air de triomphe. Dans cette o^ccurrence^ vous prenez votre quart dans la fortune de votre mère , et, pour vous le donner, il faut la liquider ; or,
3âo ÉTUDCS AE HflEUBS AV XLX^ SIÈCLE.
ponr k liquider^ ne faodra-t-il pas licâter la Ib* vêt «Le Waigmes ? 'Cela posé, toutes les vaAems ée la «oceessîoci se <M|ntaliseroiil; ^ et votre père sera teou^ comme tiiteur^ de placer la -paître Tos frèros et de votre soeur, «n sorte ^oe Ifi Obknie we pourra pfais j toucher.
, T^Daas le -cas co»t«tire, qu'arrtvierak-il , 4emanda-t-ell«.
--r Mais y dit le notaire, votre père adminis- <trevak vos biens, S'il se renettak à vouloir faire de For, il pourrait vendre les bois de Waignies ^ vofos laisser nuds eonune de petits saint Jean • î^a lorèt de Waîgaies vaut en ce JEBOBieBt près de quatorze peat KiiUe frafics; «ais y qu'aujourd'hui * pour * çleinafii , votre père la coupe à iblaoc , vos treize cents a^rp^ns ne vaudront pas (trois ^cent snôtte francs. Me vaiit«-S pas mieux évibçn: ce dan^r à peu pms oertaixi, en feisant édboar dès aujoumd'bui je «cas idfe partage par voire émancipation ? Vous sauverez ainsi toutes les coupes de la foret dont i^fftre père disposenét pfais tard a votre préjudice. En ce moaaent «que la Ciâmie dort^ A fdaœra méoessaireBienC les valeurs! de la li<- .quidatîon sur ie graad livne. Les foiids so'oi k 59; ces chersea&lRs auront d^nc psès de cinq
DEiUlQUvreftdc; rentepour ciiic|uante imUe francs^ et attendu qu'on ne peut pas^ disposer des capÎH taux appartenant aux mim^avs^à leur iâja|oFité VQ$ frèrçs et votr« ^œur verront hw fortune doublée. Tmdtôqueautremei^ty «lafoi... Voilà.:. D'ailleurs votre père a écoiimé le hieu de ventre mè)'e> nous saurons Ise déficiti p»r ua in^ veutaireji &'il ?&t Jrelîquat«îr^> voua prcandre^ hypothèque sur ses bi&ns y el vous ea sauveve* déjà quelque chose.
— Fi ! dit Marguerite, ce serait ooirager mon père. Les dernières paroles de loa «lère n'oBt pas été prononcées depuis si peu de^ temps que je ne puisse me les rappeler. Moutpère e«t ii^oa-^ pahle de dépouiller ses enfans, dit-^Ue en Im* sant échapper des larmes de doule^ur. Vous, le méçaunaissez , monsieur Pierquiu«
— Mais si votre père> ma chère cousine , se remet à h chimie , il . * .
— Nous serious ruinés , u'e&l-çe pas ?
— Oh mais complètement ruin^s^I OoyOES^
moi, Marguerite, dit-il, en, lui preuaut la main quHl mit sur son co^ur, j.^ manquerais k mes devoirs si je n'insis^is pas. Votre intérêt seul...
— Monsieur, dK Marguerite d'un air i^oid, en
lui retirant sa main ^ Tintérêt bien entendu de ma famille exige que je ne me marie pas.^ Ma mère en a jugé ainsi.
-*- Cousine^ s*écria-t-il avec la conviction de l'homme d'argent qui voit perdre une fortune^ vous vous suicidez^ vous jetez à l'eau la succession de votre mère. Eh bien! j'aurai le dévouement de l'excessive amitié qt^e je vous porte ! Car vous ne savez pas combien je vous aime^ je vous adore depuis le jour où je vous ai vue au dernier bal que votre père a donné ! vous y étiez ravissante. Vous pouvez vous fier à la voix du cœur, quand elle parle intérêt ^ ma chère Marguerite. Il fit une pause. Oui, nous cenvoquecons un conseil de famille et nous vous émanciperons sans vous consulter.
— Mais qu'est-ce donc qu'être émancipée ?
— C'est jouir de ses droits.
— Si je puis être émancipée sans me marier, pourquoi voulez-vous donc que je me marie?
Et avec qui ?
Pierquin essaya de regarder sa cousine d'un air tendre , mais cette expression contrastait si bien avec la rigidité de ses yeux habitués à parler d'argent , que Marguerite crut apercevoir di^ calcul dans cette tendresse improvisée.
— Vous auriez épousé la personne qui vous aurait plu... dans la ville... reprit-il. Un mari vous est indispensable^ même comme affaire.
Vous allez être en présence de votre père; et seule ^ lui résisterez-vous ?
1 — Oui, monsieur, je saurai défendre mes frères et ma sœur, quand il en sera temps.
•^ — Peste la commère ! se dit Pierquin.
— Non , vous ne saurez pas lui résister ! reprit-il à haute voix.
— Brisons sur ce sujet , dit-elle.
— Adieu, cousine, je tâcherai de vous servir malgi*é vous, et je prouverai combjen je vous aime en vous protégeant, malgré vous, contre un malheur que tout le monde prévoit en ville.
— Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez; mais je vous supplie de ne rien proposer , ni faire entreprendre qui puisse causer le moindre chagrin à mon père.
Marguerite resta pensive en voyant Pierquin s'éloigner. Elle en compara la voix métallique, les manières qui n'avaient que la souplesse des ressorts , les regards qui peignaient plus de servilisme que de douceur, aux poésies n\jélodieusement muettes dont Em-
manuel savait revêtir se^ sentimens. Quoi qu'on fasse j quoi qu'on dise> il existe un magnétisme admirable dont les effets ne trom*pent jamais. Le son de la voix^ le regard 9. las gestes passionnés de l'homme aimant peuvent s'imiter; une jeune fille peut être trompée par un habile comédien ; mai$ pour réussir , ne doit-*i| pas être seul ? Si cette jeune fille a près d'elle une ame qui vibre à l!unisson de ses sentimens ^ n'a-t-elle pas bientôt reoonnu les expressions du téri table amour?
Emmanuel se trouvait en ce moment^ comme Marguerite^ sous l'influence des nuages qui^ depuis leur rencontre, avaient formé étalement une sombre atmosphère au -dessus de leurs têtes, et qui leur dérobaient la vue du ciel bleu de l'amour. Il avait^ pour son Élue , cette idolâtrie que le défaut d'espoir rend si douce et si inystérieuse dans se$ pieuse$ manifestations. Socialement placé trop loin de mad^ moiselle Claës par son peu de fortune et n'ayant qu'uU' beau nom à lui offrir , il ne voyait aucune chance d'être accepté pour son q>oux. II avait toujours attendu quelques encouragemens que Marguerite s'était refusée à donner sous les yeux dé&illaq^ d'une mou-
SCÈNfiS BlE LA ¥1£ PHIYÉË. !l3â
rante. Également purs^ ils ne s'étaient doue pas 'encore dit. une seule parole d'amour» Leurs joies aTaient été les joies égoïstes que le» malfaeoireuxsont forcés de savourer seuls. Us avaient frémi séparément^ quoiqu'ils fussent agités par un rayon parti de la même espérance. Us sejn^biaient avoir peur d'eux-mêmes^ en se sentaol; déjà tro^ bien l'un à l'autre. Aussi Emmanuel (xenublait-il d'effleurer la main de la souveraine à lacjiftelle il avail; ùit un sanctuaire dans son oœur. Le plus insouciant con^ct auiait dére^ loppé chez lui de trop irritantes voluptés ; il n'aurait plus été le maître de ses sens déchainés. Mais quoiqu'ils ne se fussent rien accordé •des frêles et immenses , des innocens et sérieux témoignages que se permettent les amans les plus timides^ ib s'étaient néanmoins si bien logés au cœur l'un de l'autre , qpe tous deux se savaient prêts à se faire les plus gnands sacrifices ^ seuls [daîsirs qu'ils pussent goûter. Depuis la mort de madame Claës , leur amour aecret s'étouffait sous les crêpes du deuil. De brunes ^ les teintes de la sphère où ils vivaient étaient dcFenues noires ; et les clar^ s'y étei-gnaient dans les larmes. La réserve de Mar*- ^;ueritese changea presque en froideur^ car elle
!l36 ÉTUDES DE MOEimS kV XIX^ ^ÈCLE.
avait à tenir le serment; exigé par sa mère; et devenant plus libre qu'auparavant ^ elle se fit plus rigide. Emmanuel avait épousé le deuil de sa bien-aimée , en comprenant que le moindre voeu d'amour^ la plus simple exigence serait une forfaiture envers les lois du cœur. Ce grand amour était donc plus caché qu'il ne l'avait jamais été. Ces deux âmes tendres rendaient toujours le même son ; mais séparées par la douleur ^ comme elles l'avaient été par les timidités de la jeunesse et par le respect dû aux souffrances de la morte , elles^ s'en tenaient encore au magnifique langage des jeux^ à la muette éloquence des actions dévouées^ à uhe cohérence continuelle^ sublimes bar* monies de la jeunesse ^ premiers pas de l'amour en son enfance. Emmanuel venait, chaque matin, savoir des nouvelles de M. Claés et" de Marguerite , mais il ne pénétrait dans la salle à manger que quand il apportait une lettre de Gabriel, ou quand M. Claês le priait d'entrer. Alors son premier coup d'œil jeté sur la jeune fille lui disait mille pensées sympathiques : il souffrait de la discrétion que lui imposaient les convenances, il ne l'avait pas quittée, il en partageait la tristesse, enfin il épandait la
rosée de ses larmes au cœur de son amie, par un regard, que n'altérait aucune arrière-pensée. Ce bon jeune homme vivait si bien dans le présent, il s'attachait tant à un bonheui: qu'il croyait fugitif, que Marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre généreusement la main en lui disant : '- — Soyons amis!
Pierquin continua ses obsessions avec cet entêtement qui est la patience irréfléchie des sots. Il jugeait Marguerite selon les règles ordinaires employées par la multitude pour apprécier les femmes. Il croyait que les mots mariage, liberté, fortune, qu'il lui avait jetés dans l'oreille germeraient dans son ame, y feraient fleurir un désir dont il profiterait , et il s'imaginait que sa froideur était de la dissimulation. Mais quoiqu'il l'entourât de soins et d'attentions galantes, il cachait mal les manières despotiques d'un homme habitué à trancher les plus hautes questions relatives à la vie des familles. Il disait, pour la consoler, de ces lieux communs , familiers aux gens de sa profession, lesquels passent en colimaçons sur les douleurs, et y laissent une traînée de paroles sèches qui en déflorent la sainteté. Sa tendresse était du patelinage. Il quittait sa feinte mélancolie a la
porte en reprenant se& doubles sotiliers / ou son parapluie. Il se servait du ton que sa longue familiarité Fautorisait à prendre , comme d'uH instrument pour se mettre plus avant dai^ le cœur de la famille^ pour décider Marguerite à un mariage proclamé par avance dans toute
la ville. L'amour vrai^ dévoué^ respectueux for-
mait donc un contraste frappant avec un àœoui* égoïste et calculé. Tout était homogène en» ces deux hommes. L'un feignait une pasâion et s'armait de ses moindres avantagea afin de pouvoir épouser Marguerite } l'autre cachait son amour^ et tremblait dé laisser apercevoir son dévouement.
Quelque temps après la mort de sa mère^ et dans la même journée^ Marguerite put comparer les deux seuls hommes qu'elle était à même déjuger; car^ jusqu'alors, la solitude à laquelle elle avait été condamnée^ ne lui avait pas permis de voir le monde; et la situation où elle sa trouvait^ ne laissait aucun accès aux personnes qui pouvaient penser à la demander en ma-« riage. Un jour après le déjeuner, par une des premières belles matinées du mois d'avril , Em^ manuel vint au moment où M. Claês sortait.
fialthazar supportait si difficilement l'aspect de
SCENES DE LA VIE PRIVÉE. nSg
sa maison y qu'il allait se promener le long des
remparts pendant une partie de la journée.
Emmanuel voulut suivre M. Claës ^ il hésita y parut puiser des forces en lui-même, regarda Marguerite et resta. Marguerite devina que le professeur, voulait lui parler, et lui proposa de venir au jardin ; elle renvoya sa sœur 'Félicie, près de MAi*tha qui travaillait dans l'antichambre , sitti^ au premier étage ; puis elle s'alla placer sur un banc où elle pouvait être vue de sa sœur et de la vieille duègne.
— -*M. Claes est aussi absorbé par le chagrin qu'il l'était par ses recherches savantes, dit le jeune homme en voyant Balthazar marcher lentement dans la ^cour. Tout le monde le plaint en ville; il va comme un homme qui n'a plus ses idées ; il s'arrête sans motif, regarde sans voir....
— Chaque douleur a son expression, dit Marguerite en retenant ses pleurs. Que voulîez-vous me dire ? reprit-elle après une pause et avec une dignité froide.
— Mademoiselle, répondit Emmanuel d^lne voix émue , ais-je le droit de vous parler comme jetais le faire? Ne voyez, je vous prie, que mon désir de vous être utile, et laissez-moi
h^O ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
croire qu'un professeur peut s'injtéresser à ses élèves au point de s'inquiéter de leur avenir. ^ Votre frère Gabriel a quinze ans passés^ il est en seconde^ et certes il est nécessaire de diriger /ses études dans Tesprit de la carrière qu'il em- . brassera. M. votre père est le maître de décider cette question ; mais s'il n'y pensait pas^ ne serait-ce pas un malheur pour Gabriel ? Ne serait-ce pas aussi bien mortifiant pour M. votre père , si vous lui faisiez observer qu'il ne s'occupe pas de son fils? Dans cette, conjoncture^ ce pourriez-vous pas consulter votre frère sur ses goûts > lui faire choisir^ par lui-même^ une carrière , afin que si , plus tard, son père voulait en faire un magistrat^ un administrateur, un militaire, Gabriel eût déjà des connaissances spéciales? Je ne crois pas que ni vous ni M. Claës veuillez le laisser oisif...
— Oh non! dit Ms^rguerite. Je vous remercie, monsieur Emmanuel, vous avez raison. Ma mère en nous faisant faire de la dentelle , en nous apprenant avec tant de soin , à dessiner, à coudre, à broder, à toucher du piano|, nous disait souvent qu'on ne savait pas ce qui pouvait arriver dans la vie. Gabriel doit avoir une valeur personnelle et une éducation complète »
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. a{i
Mais^ quelle est la carrière la plus convenable que puisse prendre un homme ?
"^ Mademoiselle^ ditEmmanuel en tremblant de bonheur, Gabriel est celui de sa classe qui montreleplus d'aptitudeaux mathématiques; s'il voulait entrer à l'Ecole Polytechnique, je crois qu'il y acquerrait des connaissances utiles dans toutes les cariières. A sa sortie, il resterait le maître de choisir celle pour laquelle il aurait le plus de goût. Sans avoir rienpré jiigé jusquelà sur son avenir, vous aurez gagné du tempsw Les hommes sortis avec honneur de cette école ^ sont les bien venus partout. Elle a fourni des administrateurs , des diplopnates , des savans , des ingénieurs, des généraux, des marins, des magistrats, des manufacturiers et des banquiers. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à voir un jeune homme riche ou de bonne maison travailler dans le but d'y être admis. Si Gabriel s'y décidait, je vous demanderais... Me l'accorderez-vous ? Dites oui !
— Que voulez-vous?
— Être son répétiteur, dit-il en tremblant.
Marguerite regarda M. deSolis, lui prit la
main et lui dit : — Oui. Elle fit une pause et ajouta d'une voix émue: — Combien j'apprécie
T. III. i6
h (lélicalesse qui vous fait of&ir précisé mentf ce que je puis accepter de vous. Dans ce que vous Vouez de dire^ je vois que vous avez bien pensé à nous. Je vous remercie.
Quoique ces paroles fussent dites simple-, ment^ Emmanuel détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes que le plaisir d'être agréable à Marguerite lui fit venir aux yeux.
— Je vous les amènerai tous deux^ dit-^-il^ quand il eut repris un peu de calme, c'est demain jour de congé .
Puis il se leva ^ salua Marguerite y qui le sui<^ vit y et quand il fut dans la cour, il la vit ea^ core à la porte de la salle à manger d'où elle lui adressa un signe amical.
Après le dîner, le notaire vint faire une visite à M. Claês, et s'assit dans le jardin, entre son cousin et Marguerite, précisément sur lé banc où s'était mis Emmanuel.
— Mon cher cousin, dit<-il, je suis venu ce soir, pour vous parler affaire. Quarante-^ trois jours se sont écoulés depuis le décès de votre femme.
— Je ne les ai |>as comptés, dit Balthazar en essuyant une larme que lui arracha le mot légal de décès.
— Ob^ momimur, dit Margacrite en rfegardant hd notaire, eommeisii pouve^-vow...
— Mais^ ma couisme ^ nous sommes fwc^, nous autres, de ccoiapter de^ déjais qui sont fixés par la loi. U s'agit précisément de vous et de vos ico^heriliei's. M. •Claês, n'ayani; qnaedes eBf&yBâ miBeurs, est teau de fsfiriÇ u« inventaii>e dans les <{iflanaatfr-cinq jours çpili suix^ent le décès de sa femme . afin de eoBstalier les vaieurs de k communauté ; car il faoU savoir si elle est bonne .ou mau/vaiae , pour l'accepter ou pour $^m teniri aux dxK»ts purs et simples des mineurs.
Mai^guerite se leva.
— Rester, ma cousine , wt Vienfmx , ce sont des afii»ires -qui veus coocemeni vous et votre» père. Vous «avez combien je prends part à vos chagrins ; maïs il faut; vous' «ooeuper aujourd'hui même de >Ges détails , sans quoi vous pourriez les uns et les autres vous en ^tirouner &rtioal! Je fais en ce moment mon devoir^ comme notaire de la famille.
-'^ilaraiâon^id&t'M. CJaës. •
— Le délai expire dans deux jours^ reprîl» le Botaine^ je dois do^e purocéder dès deKpain à Kouvesrtiire de l'iA^'Mirtaipe > qutnd ce ne ^rait
k44 ÉTUDES DE MOBURS AU XIX*" SIÈCLE.
que pour retarder le paiement des droits de «succession que le fisc va venir vous demander; » car le fisc n'a pas de cœur^ il i^e s'inquiète pas des sentichens , il met sa grifFe sur nous en tout temps. Dbnc^ tous les jours ^ depuis diï heures jusqu'à quatre heures^ mon clerc M tfioi^ nous viendrons avecl'huissier-priseur^ M. Raparlier. Quand nous aurons achevé en ville ^ nous irons à la campagne. Quant à la foret de Waignies^ nous allons en causer. Cela
. jfc^é, passons à un autre point. Nous avons un conseil de famille à convoquer^ pour nommer un subrogé-tuteur. M. Conyncks de Bruges, est aujourd'hui votre plus proche parent; mais levoilàdevenuBelge ! Vousdevriez^ mon cousin^ lui écrire à ce sujet, vous saurie:^ si le bonhomme a envie de se fixer en France où il possède de belles propriétés , et vous pourriez le décider ainsi , à venir lui et sa fille habiter la
. Flandre française. S'il refuse, je verrai à composer le conseil, d'après les degrés de parenté.
— A quoi sert un inventaire? demanda Mar-
. guérite.
— 'A constater les droits, les valeurs^ l'actif et le passif. Quand tout est bien étiabli, le conseil de
Çs^o^ille prçnd dans l'intérêt des mineurs les die^ teroiinations qu'il j uge . . .
— Pierquin? dit M. Cl^ês^ qu^ se leva dit banc^ procédez aux sectes que vous croirez né-çessaîres à la conservation des droits de mes enfans; mais évitez-nous le chagrin de voir vendre ce qui appartenait à ma chère
U n'acheva pas^ et dit ces mots d'un mr ai noble, et d'un ton si pénétré, que Marguerite prit la main de ^on père et la baisa.
— A demain^ dit Pierquin.
— Venez déjeûner, dit Bakbazar. Pui« M. Claês parut rassembler ses souvenirs et s'écria : -r- Mais d'après mon contrat de mariage qui a été fait sous la cputume du Hainault, j'avais dispensé ma f^g^me de l'inventaire afin qu'on ne la tourmentSt point, et je n'j .9ui^ probablement pas tenu non plus...
— Ah , quel bonheur ! dit Marguerite , il
vous aurait causé tant de peine.
— Eh bien , nojus examinerons votre contrat demain, répo^ndit le notaire uh peu confus;
-^Vous Ile le connaissiez donc pas? lui dit Marguerite.
Cette observation interro^ipiU'entretien, car le notaire se trouva trop embarrassé de le
^4^ ÉTUDES BE MOEtJltS AV XIX^ SIÈCLE.
continuel stfftès Fôbservatiov de sâf cousîiile.
— Le diable s'en méte! âe dit^tf dans lu eour. Cet homme si distrait retrouve la mémoire y juste $ta tnotùei^ où il le &ut pour empêcher de preiidre des prédmtionfs^ contre lui ! Ses efifans «éro^t dépotliliés ? c^est aussi sûr que deux et deux font eiuâife. Mais parlez donc affaires à des filles de dix-tieuf ârns qui font du sentiment. Je Ine sdis c^usé k tête pour sauvée le bien de ces etiians là ^ en procédant régulièrement et eîï m'entendant avec le boù homme Conyncks. . . Et voilà! Je me perds dans l'esprit de Marguerite qDti va demander à sofi pèi^ pourquoi je voulais procéder à un^nvèntalire .gu^elle croit inutile. Et M. Claës lui ditâ que les notaires ont Ja manie de &ire âe$ actes j que nous sommes notaires rêvant d'éti^ parens^ cousins ou amis^ enfin des bêtises...
Il ferma la porte avec violence en pestant contre les clients qui se ruinaient par sensi^i-^ lité. Balthazar avait raison. L'inventaire n'eut pas lieu.flien ne fut donc âxé sur la situation, dans laquelle se trouvait le père* vis^à*v^s de ses enfans.
Plusieurs mms s ëcoulèr^t sans que la situation delà maison Claës changeât. (Gabriel ^
habilement conduil par M. de Solis qui s'était fait son précepteur^ travaillait avec application^ âppreimit les langues étrangères et se di^osait* à passer Fexamen nécessaire Jpour entrer à l'E- * colePoly technique. Félicie etMarguerite avaient vécu dans une l*etraite absolue^ en allant^ néan^ moins ^ par économie^ habiter pendant ta belle teisoU^ kl maison de campagne de leur père.
M. Glaês s'occupa de ses affaires > paya ses dettes en empruntant une somme considérable sur ses biens et visita la forêt de Waignies.
Au milieu de l'année 1817^ son cliagrin^ lentement apaisé^ le laissa seul et sans défense contre la monotonie de la vie qu'il menait et qui lui pesa. D'abord^ il lutta courageusement contre la science quise révelllaitinsensiblement^ et se défendit à lui-même de penser à la chf^ mie. Puis il y *pensa. Mais il ne voulut pas s'en .occuper activement , il ne s'en occupa que théoriquement. Cette constante étude fit surgir sa passion qui devint ergoteuse. Il dist^tasMl s'était engagé à ne pas continuer ses rechéïtîhes , et se souvint que sa £eimme n'avait pèi6 tdutu de son èerment. Quoiqu'il se fôtf>namis à lui-même *de ne plus poursuivre la solution de son problème^ ne pouvait-il pas
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changer de détermination^ du moment où il entrevoyait un succès. II avait déjà cinquante, neuf ans. A cet âge^ l'idée qui le dominait contracta l'âpre fixité par laquelle commencent les monomanies. Puis les circonstances conspirèrent encore contre sa loyauté chance^lante. En effet, la paix dont jouissait l'Europe avait permis la circulation des découvertes et des idées scientifiques acquises pendant la guerre par les savans des différens pays entre les^ quels il n'y avait point eu de relation depuis près ^ vingt ans. La science avait donc i;Qarché.
M. C3aës trouva que les progrès de la chiiûie s'é-r taient dirigés, à l'insu des chimistes, vers Fobjet
• de ses recherches. Les gens adonnés à la haute science pensaient comme lui que la lumière^ la chaleur, l'électricité, le galvanisme et le magnétisme étaient les différens effets d'une même
' cause', et que la différence qui existait f ntre les corps jusque-là réputés siiçples devait être produite par les divers, dosages d'un principe inconnu.* La peur de voir trouver par uû autre la réduction des métaux et le principe constituant de l'électricité, deux découvertes qui menaient à la soliltion de l'Absolu ^hîmir que, augmenta ce que les habitans de Doua^
appelaient une folie ^ et porta ses désirs à un paroxisme que. concevront les personnes passionnées pour les sciences^ ou qui ont connu la tyrannie des idées . Aussi Balthazar fut- il bientôt emporté par une passion d'autant plus vio*lente, qu'elle avait plus long-temps dormi.
Marguerite, qui épiait les dispositions d'ame par lesquelles passait son père , ouvrit le parloir. En y demeurant, elle ranima le^ souvenirs douloureux que devait causer la mort de sa mère, et réussit en effet , en réveillant les regrets de son père, à en retarder la chute dans le gouffre où il devait néanmoins tomber* Puis, elle voulut aller dans le monde et força Balthazar d'y pren-* dre des distractions. Plusieurs partis considérables se présentèrent popr elle, et occupèrent M. Claês/quoique Marguerite déclarât. qu'elle ne se marierait pas avant d'avoir atteint sa viugtcinquième année. Mais, malgré les efforts de sa fille, malgré dé viofens combats^ au commencement de l'hiver, Balthazar jeprit secrètement ses travaux . Il était difficile de cacher de telles occupations à des femmes curieuses; un jour donc, i Martha dit à Marguerite en l'habillant: — Mademoiselle , nous sommes perdues ! Ce monstre de Mulquinier, qui est le diable déguisé , mr je ne
%So ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
hû ai jamais vu faire ie signe éû la croix, est remonté dans ie grenier. Voilà monsieur votre père embarqué pour l'enfer. Fasse le ciel qu'il ne vous tue pas , oôknme il a tué oette pauvre chère lûadame !
-^Celà n'est pas possible I dit Marguerite.
*— Venefc voir la preuve de leur trafic. . .
Mademoiselle Ciaës ooUrut à sa fenêtre et aperçut en effet une légère 6imée qui sortait par le tuyau du laboratoire.
•^ J'ai vingt^'et^un ans dans quelques mois ^ pensa^^Ue, et je saurai m'opposer à la dis^ Sipation de notre fortune.
En se laissant aller à sa passion > Balthazâr dut nécessairement avoir moins de respect pour les intérêts de ses enfans qu'il n'en avait eu pour sa Femme. Les barrières étaient moins hautes ^ sa conscience était plus large > àa passion plus forte. Aussi marcha«»t^il dans sa carrière de gloii*e , de travail , d'espérance et de tniaère avec la ^reur d'un homme plein de conviction. Se croyant sûr du résultat^ il se mit à' travailler nuit et jour^^avec un emportement dont s'efi&ayèrênt ses filles qui ignoraient ùotû- p bien est peu nuisible le tc^vaîl auquel un homme se platt^ Aussitôt que son père eut recommencé
SCÈNES BE Iiâ YiE PKITÉE. aSi
ses e^i^ériettces^ M&rguei'iterellUriGhà fotHes tes srrpei^trrfésdé ta table^ detiiït d'iû^e p^r^tmctm digne d^tîti avare, et fut admitâbteirient secondée par Josette et par Martha. M. Clôes^ ne s'aperçut pas de cette têtorme qui réduisait la vie au strict nécessaire; d'abord, il ne déjeûnait pas j puis , il ne descendait de son laboratoire qu'au moment «léme du dîner ; enfin , il se couchait quelques heures aprè?s être resté dans le parloir entre ses deuitfijUes, ôans leur dire tin tout. Quand il se retirait, elles toi souhaitaient le bonsoir, et if se laissait embrasser machinalement sur les deux joues. Une semblable conduite eût causé les plus grands malheurs dotnesfiqUes , si Marguerite n'avait été préparée à exercer rautorité d'une mère, et préuiuoie p^t une passion secrète contre les m|ilheurs d'uner aussi grande liberté.
M. iPierquin avait cessé de venir voir ses cousines, en jugeant queleur ruine allait être complète. Les propriétés rufiales de M. Balthazar qfui rapportaient seize mille francs et valaient environ deux cent mille écus, étaient déjà grevées de trois cent mille francs d'hypothèques , Car avant de se remettre à la chimie, M. Claës avait fait un emprunt considérable j or le revenu
aSs ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
suffisait précisément aii paiement des intérêts; mais comme avec l'imprévoyance naturelle aux hommes voués à une idée ^ il abandonnait ses fermagejs à M^^rguerite pour subvenir aux dépen$,e$ ^e la maison^ le notaire avait calculé que trois ans suffiraient pour mettre le feu aux affaires^ e% que les gens de justice dévoreraient ce que ]Qaltbazar n'a,urait p^s mangé. La froideur de Marguerite avait' amené Pierquin à un état d'indifférence presque hostile ; et, pour se donner le droit de renoncer à la main de sa eousine, si elle devenait trop pauvre, il disait des Claës avec un âir de compassion : -7- Ce sont des gens ruinés! J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver. Mais que voulez-vous? Mader moiselle Claës s'est refusée à toutes les combinaisons fêgales qui devaient les préserver de 1^ misère.
Nommé proviseur du collège de Douai , par la protection de son oncle ^ Emmanuel que son mérite transcendant avait fait digne de ce poste, venait voir tous les jours pendant la soirée l^s deux jeunes filles qui appelaient prè§ d'elles la duègne aussitôt que leur père se couchait. Le coup de marteau doucement frappé par Iç jeune de Solis ne tardait jamais. Depuis trois
mois^ encouragé par la gracieuse et muette reconnaissance avec laquelle Marguerite accep^ tait ses soins , il était devenu lui-tnême. Les rayonnemens de son ame pure comnië un diamant^ brillèrent sans nuages^ et Marguerite put en apprécier la force, la durée en voyant combien la source en était inépuisable. Elle admirait une à une s'épanouir les fleurs dont elle avait respiré par avance les parfums; car chaque jour, Emmanuel réalisait une de ses espérances et faisait luire dans les régiona enchantées de l'amour de nouvelles lumières qui en chassaient les nuages, rassérénaient, leur ciel, et coloraient les fécondes richesses ensevelies jusque-là dans l'ombre. Plus à son ai$e, il put déployer les séductions de son cœuir jusqu'à^ lors discrètement cachées : cette expansive gaîté du jeune âge, cette simplicité que donne une vie remplie par l'étude, et les trésors d'un esprit délicat que le monde n'avait pas adultéré, enfin toutes les innocentes joyeusetés qui vont si bien à la jeunesse aimante. Son ame et celle de Marguerite s'entendirent mieux^ ils allèrent ensemble au fond de leurs cœurs et y trouvèrent les mêmes pensées : perles d'un même éclat ! suaves et fraîches harmonies sem^
2^4 ÉTUDES t>Z MOiSUAS AU XJX*" SliCLE.
blablas à «celles qui souX sous la roer^ et qpi , dit-on , &sciiifint les plongeurs ! Us se fi^e^t coanaitre V^i^ à l'^ulare par ices écha^gies 4? {H*opos, pw cçttç altierwtXiv^ cmâosité^ui^ ck»2 to^s de^x^ prenait les formes Jles plus déli**ci^»is^ du fç^ifjLenf ^ ^ i;e ^ s^i^ &usse hoAte y mm noQ pg^ ^gns 4e i39i|jmeUes coq^^teries^ hm d^s hewes qu'En^manuel venaii:
passer^ tot^ lessoirs, eptre-çes deux jeiwe^ filles et MQrth».j fois^emt «^epter k MiMPgqeriA? {^ vie d'aQgpi$se[S (et d^ ré^igpatioia dws l^c^^h elle était <9ntm. €at a^our ^«^«vegieqt pro-^ grftssif fut /$oD isoijitie», Ipi^^anjo^l ppr^aii dans se» téinoigi^^es tf^ffiçptip» , cette gI^ç^ iwtp^ mUe qjLii séduit taol;^ pet «apprît dpwi ^t % ^ nuaiftce ruiûforj»ité du Sf^tuo^ol: ^ aomfi^^ 1^ faeeltjss relèwenl; la monotonie â'm^^ pi^rr^ pr4** tieuse, en ea bisaat Joi^er tous li$$ feus $ |^<mirableslaçoDS dopt les cœws aimant o^t s^ls le secret ^ et qui rendant les i^moit^^ gdèlesà la Main artiste sous laqudle Jes'&mes renais*^ a^git toujouns neixve^ ; k la Yom qui ne «uépète jamais une pfai*afie sans la jra&aîch!r par 4e q^- T«Ues modubiliQns ! L'amour û'e$t in^» /$6ule>mentun sentîineiid;^ ilûst iun Bptavmiï i^elque mot sîn^pic^ une précaution > tm rien révèldilt'fr
ime feinme le gvand et sublime artiste qui ipmt touche? son cœur saii& le âétrir. Oi'> plu^^U^t Emmanuel y plu& charakanles, étaient k$ exprès^ sions de son amour.
— JTai devancé M. Pierquin^lui diWilun wir, il vient vou& annoncer une maurraise. nouvelle^ je pr^re vous Fappreiidre moi-^méme^ Yck tre père a vendu votre fotrèt à de^ ^éculateurs, qui l'ooit revendue pat parties; le^ f^rbif^ sont déjà coupé»^ tou» l^ madriers soi)t; enkç^ véa. M. Claë&areçu trois centnûlle franco con^p^
tant dont il s'^st servi pour payer met dettci^ k Paris ; et^ afia de les éteindre eiitièMmei)t> il a même été oUigé défaire une délé|^on d^ ^H mille francs sûr lea ceni mille écu$ quirestei^t 9 pByee par les acquéreurs . . .
M. Pierquin entra.
— Hé bien ! ma chère cousine ^ dil^il , vtitis voilà Fisiinés^ je voua l'avais pvédil; mms vous n'avez pas voulu m'écoutQr. Votre père a bon appétit. Il a, de la^ première bouchée^ aval4vos bois. Votre subrogé tuteur^ Ai. Gonyncdks esta Amsterdam où il achève de liquider sa fortuai^; ei M/Çlaas à saisi ce moment-là pour faire wm coup. Ce n'est pas bien. Je viens d'écrire au boflbdmme Conj^fficks ; mais quaodi il ayrivera^
!l56 ÉTUDES DE MCj^URS AU XIX* SIÈCLE. *•
tout sera fricassé. Vous serez obKgés de pour-^ suivre votre père , le procès ne sera pas long , mais ce sera un procès déshonorant que M. Co* ijjrncks ne peut se dispenser d'intenter: la loi l'exige. Voilà le fruit de votre entêtement. Reconnaissez -r vous maintenant combien j'étais prudent^ combien j'étais dévoué à vos intérêts.
— Je vous apporte une bonne nouvelle , mademoiselle^ dit M. de Solis de sa voix douce^ Gabriel est reçu à l'école Polytechnique. Les difficultés qui s'étaient élevées pour son admission sont aplanies.
Marguerite t^eme^bia son ami par un sourire)^ et dit : ->- Mes éconotpies auront une de^ina-*tion ! Martha^ nous nous occuperons dès de^ main du trousseau de Gabriel . — Ma pauvre Félicie, nous allons bien travailler y dit-elle en baisant sa sœur au front.
— Demaiil, vous l'aurez ici pour dix jours; il doit être à Paris le quinze noyembre. •
— Mon cousin Gabriel prend un bon parti , dit le notaire en toisant le proviseur^ car il aura besoin de se faire une fortune. Mais^ ma chère cousine^ il s'agit de sauver l'honneur de la £b.*mille, voudrez-vous cette fois m'écouter?
-^— NoD; dit-elle, s'il s'agit encore de mariage4
. SCÈNES DE LA. VKI PRIVÉE. ^Sj
— Mais qu'allez-vous faire ?
— Moi , mon cousin ? rien .
— Cependant vous êtes majeure.
— Dans quelques jours. Avez-vous ^ dit Mai^ guérite^ un parti à me proposer qui puisse concilier nos intérêts et ce que nous devons à notre père ^ à l'honneur de la famille?'
— Cousine^ nous ne pouvons rien sans votre oncle. Cela posé^ je reviendrai quand il sera de retour. *
— Adieu , monsieur, dit Marguerite.
— Plus elle devient pauvre et plus. elle feSt la bégueule! pensa le notaire.. — Adîeu^ made^ moîselle, reprit Pierquin. Monsieur le proviseur, je vous salue parfaitement. Et il s'en alla, sans faire attention ni à Félicie, ni à Martha.
— Depuis deux jours, f étudie le code> et j'ai consulté un vieil avocat, ami de mon oncle, dit Emmanuel d'une voix tremblante. Je partirai, si vous m'y autorisez, demain, pour Amsterdam. Ecoutez, chère Marguerite...
Il disait ce mot pour la première fois , elle l'en 'refnercia par un regard mouillé > par un sourire et une inclination de tête. Il s'arrêta , montîa Félicie et Martha.
!l38 ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
— Parlez devant ma sœur^ dit Marguerite.
Elle n'a pas besoin de cette disousaion pour se résigner à notre vie de privations et de travul^ elle est si douce et si. courageuse! mais elle doit connaître combien le courage nous est né^ cessaire.
Les deux sœurs se prirent la main^ et s'embrassèrent comme pour se donner un nouveau gage de leur union devant le malheur.
— Laissez-nous^ Martha.
— Chère Marguerite^ reprit Emmanuel en laissant percer dans l'inflexion de sa voix le bonheur qu'il éprouvait à conquérir les menus droits de l'affection ^ je me suis procuré le» noms et la demeure des acquéreurs qui doivent les deux cent mille francs restant sur le prix des bois abattus. Demain^ si vx>us y consentes^^ un avoué agissant au nom de M. Conyndis qui ne le désavouera pas ^ mettra opposition entre leurs mains. Dans six jours y votre gi*and*K^cle sera de retour^ il convoquera un conseil de £31mille> et fera émanciper Gabriel qui a dix-huit ans. Étant^ vous et votre frère^ autorisés à exercer vos droits y vous demanderez votre part dans le prix des bois ; M. Claës ne pourra pas vous refuser les deux cent mille francs arrêtés
SCÈNES DE LA VIE PRIYÏX. sSq
p&r l'opposition ; quant aux cent mille autres qui vous seront encore dûs^ vous obtiendrez une obligation hypothécaire qui reposera sur la maison que voushabitez. M. Conyncks réclamera des garanties pour les trois cent mille francs qui reviennent à mademoiselle Félicie et à Lucien. Dans cette situation ^ votre père sera forcé de laissertiypothéquer ses biens de la plaine d'Oi^ chies^ déjà grevés de cent mille écus; et lâ loi donnant une priorité rétroactive aux in* scriptions prises dans l'intérêt des mineurs ^ tout sera sauvé. M. Claês aura désormais les mains liées; car vos terres sont inaliénables^ et il ne pourra plus rien emprunter sur les siennes qui répondront de sommes» supérieures à leur prix; les affaires se seront faites en famille > sans scandale , sans procès; et votre père sera forcé d'aller prudemment dans ses recherches^ si même il ne les cesse tout-à-fait.
— Oui, dit Marguerite, mais où seront nos revenus? Les cent mille francs hypothéqués sur cette maison ne nous rapporteront rien , puis^ que nous y demeurons ; et , comme le produit des biens que possède mon père dans la plaine d'Orcbies, paiera les int^êts des trois cent
*l6o ETUDES DE MOEURS AU XIX* SIÈCLE.
mille francs dûs à des étrangeihs, avec quoi vi-^ trons nous ?
«— lyabord^ dit M. deSoIis, en plaçant les cinquante mille francs qui resteront à Gabriel sur sa part^ dans les fonds publics^ vous en aurez, d'après le taux actuel, plus de quatre mille Hvres de rente qui suffiront à sa pension et à son entretien à Paris. Il ne peut disposer ni de la somme inscrite sur la maison de son père , ni du fonds de ses rentes; ainsi vous ne craindrez pas qu'il en dissipe un denier , et vous aurez une charge de moins. Puis, ne vous restera-t-il pas cent cinquante mille francs à vous ?
— Mon père me les demandera ! dit-elle avec effroi, et je ne saurai pas les lui refuser.
— Hé bien , chère Marguerite , vous pouvez les sauver encore, en vous en dépouillant.
Placez-les sur le grand livre, au nom de votre frère. Cette somme vous donnera douze ou treize mille livres de rente qui vous feront vivre. Les mineurs émancipés ne pouvant rien aliéner sans l'avis d'un conseil de &mille, vous gagnerez ainsi trois ans de tranquillité. A cette époque, votre père aura trouvé son problème ou vraisemblablement y renoncera; et Gabriel, devenu majeur, vous
restituera lets fonds pour établir les comptes entre vous quatre. ' »
Marguerite se fit expliquer de nouveau des dispositions de loi qu'elle ne pouvait comprendre tout d'abord. Ce fut certes une scène neuve que celle des deux amans étudiant le code dont Emmanuel s'était muni pour i^ prendre à sa maîtresse les lois qui régissaient les biens des mineurs ^ et dont elle eut bientôt saisi l'esprit y grâce à la pénétration naturelle aux femmes ^ et que. l'amour aiguisait encore.
Le lendemain ^ Gabriel revint à la maison paternelle. Quand M. de Solisle rendit à Baltbazar, en lui en annonçant l'admission à l'école Polytechnique , le père remercia le proviseur par un geste de main ^ et dit : — JTen suis bien aise^ Gabriel sera donc un savant !
— Oh ! mon frère, dit Marguerite en voyant Balthazar remonter à son laboratoire , travaille bien, ne dépense pas d'argcijat ! fais tout ce qu'il faudra faire; mais sois économe. Les jours où tu sortiras dans Paris , va chez nos amis , chez nos parens pour ne contracter aucun des goûts qui ruinent les jeunes gens. Ta pension monte à près de inille écu;s , il le restera mille francs . pour tes menus plaisirs, ce doit être assez.
aÔfà ÉTUDES VE VQEURS AU XIX^ SIÈCLE.
— Je réponds de^lui^ dit M. de S<dis en frappant sur l'épaule de son élève.
Un mois après y M. Gonyncks avait, de concert avec Marguerite^ dbtenude M. Claës tontes les garanties désirables ; car les plans si sagement conçus par M. de Solis furent entièrement approuvés et exécutés. En présence de la loi, devant son cousin dont la probité farouche transigeait diffidlement sur les questions d'hon-neur, Balthazar, honteux de la vente qu'il avait consentie dans un moment où il était harcelé par ses créanciers, se soumit à tout ce qu'on exigea de lui. Satis£sût de pouvoir réparer le dommage qu'il avait presque involontairement fût à ses enfans , il signa tous les actes avec la préoccupation du savant. Il était devenu complètement imprévoyant à la manière des nègres qui^ le matin, vendent leur femme pour une goutte d'eau-de-vie, et la pleurent le soir, n ne jetait même pas les jeux sur son avenir le plus proche ; il ne se demandait pas quelles seraient ses ressources , quand il aurait fondu son dernier écu. Il poursuivait ses travaux, continuait ses achats , sans savoir qu'il n'était plus que le possesseur titulaire tie sa mai-^ son, de ses propriétés, et qu'il lui serait im-
possible ; grâce à la sévérité des lois y de se procurer un sou sur les biens dont il était en quelque sorte le gardien judiciaire.
L'année 1818 expira sans aucun événement malheurmix. Les deux jeunes filles parlèrent les frais nécessités par l'éducation de Lucien^ et satisfirent à toutes les d^ienses de leur maison^ avec les dix-huit mille francs derente^ placés sous le nom de Gabrîd ^ dont leur frère envoyait exactement les semestres « M. de Solis perdit son oncle dans le mois de décembi'e de cette année.
Un matin^ Marguerite apprit par Marthe que son père avait vendu sa coUectioa de tulipes ^ le mobilier de k maison de devant, et toute l'argenterie. Elle fut obligée de racheter les couverts nécessaires au service de la table , et les fit marquer à son chifi&e. Jusqu'à ce jour elle avait gardé le silence sur les déprédations de Palthazar; mais le soir, après le dîner, elle |ma Félicie de la laisser ^eule. avec son père , et quand il fut assis, suivant son habitude , au coin de la cbeminée du parloir, Marguerite lui dit : — Mon cher père, vous êtes le maître de tout vendre ici, même vos enfans. Ici, nous vous]^ c^irona tous sans murmure; mais, je suis forcée de vous fidre (^server que nous
^pipoies sans argent , que nous avons à peine (le quoi vivre cette année ^ et que nous serons obligées, Félicie et moi, de travailler nuit et jpur pour payer la pension de Lucien, avec le prix de la robe de dentelle que nous avons en*treprise. Je vous en conjure, n^on bon père, discontinuez vos travaux.
-r^ Tu as raison , mon enfant , dans six semaines tout ^era, fini ! JTaurai trouvé l'Absolu., pu l'Absolu sera introuvable.. Vous serez tous riches à millions. . .
—•Laissez- noue pour le moment un morceau de pain, répondit Marguerite.
7-r II n'y a pas de pain ici ! dit Claês d'un air effrayé , pas de pain dhez un Claës! Et tous nos biens ?
— Vous avez rasé la forêt de Waignies. Le sol n'en est pas encore libre , et ne peut rien produire. Quant à vos fermes d'Orchies, les revenus ne suffisent point k payer les intérêts des sommes que vous avez empruntées.
— Avec quoi vivons -nous donc? demandat-i^.
Marguerite lui montra soa^aiguille et ajouta : 7— Les rentes de Gabriel nous aident, mais elles ^qnJt insuffi^santes. Je joindrais les deux bquts
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. a65
de Tannée si vous ne m'accabliez de factures auxquelles je ne m'attends pas, car vous ne me dites rien de vos achats en ville. Quand je crois avoir assez pour mon trimestre, et que mes petites dispositions sqiiit faites, il m'arrive un mémoire de soude, de potasse^ de zinc, de soufre^ que sais-je?
-T-Ma chère enfant, encore six semaines de patience! Après, je me conduii*ai sagement. Et tu verras des merveilles, ma petite Marguerite. .
— Il est bien temps que vous pensiez à vos afiEaires. Vous avez tout vendu : tableaux, tulipes, argenterie; il ne nous reste plus rien; au moins, ne contraotez pas de nouvelles dettes.
— Je n'en veux plus faire, dit le vieillard. — rPlus? s'écria-t-elle. Vous en avez donc? .
— Rien , des misères, répondit-il en baissant les yeux et rougissant .
Mai'guerite se trouv^ pour la première fois humiliée par l'abaissement de son père, et en souffrit tant qu'elle n'osa l'interroger.
Un mois après cette scène, un banquier de la ville vint pour toucher une lettre de change fiedixmillefrancs,souscriteparM. Claës. Mar-
guérite ayant prié le banquier d'attendre pendant la journée en témoignant le regret de n'avoir pas été prévenue de ce payement, celui-^ci ravertit que la maison Protez et Chiffreville en avait neuf autres de même somme, échéant de mois en mois.
— Tout est dit ! s'écria Marguerite , l'heure est venue.
Elle envoya chercher son père et se promena tout agitée à grands pas, dans le parloir, en se parlant à elle-même : — Trouver cent mille francs , dit-elle , ou voir notre père en prison ! Que foire?
Balthazar ne descendit pas. Lassée de l'attendre, Marguerite monta au laboratoire. En entrant, elle vit son père, au milieu d'une pièce immense, fortement éclairée, garnie de machines et de verreries poudreuses. Çà et là, étaient des livres , des tables encombrées de produits étiquetés, numérotés. Partout le désordre qu'entraîne la préoccupation du savant y froissait les habitudes flamandes. Cet ensemble de matras, de cornues, de métaux, de cristallisations fontasquement colorées, d'échantillons accrochés aux murs, ou jetés sur des fourneaux, était dominé par la figure de Balthazar
Claës qui^ sans habit ^ et les bras nuds comme ceux d'un ouvrier, montrait sa poitrine couverte de poils blanchis comme Tétaient sesxheveux. Ses yeux horriblement fixes ne quittèrent pas une machine pneumatique <lont le récipient était coêffé d'une lentille formée par de doubles verres convexes dont l'intérieur était plein d'alcohol et qui réunissait les rayons du soleil entrant alors par l'un des compartimens de la rose du grenier. Le récipient de la machine pneumatique^ dont le plateau était isolé, communiquait avec les fils d'une pile de Voila. Lemulquinier qui était occupé à faire mouvoir le plateau de cette machine montée sur un axe mobile, afin de toujours maintenir la lentille dans une direction perpendiculaire aux rayons 'du soleil ^ se leva, la £Eice toute noire, et dit : — Ha! mademoiselle, n'approchez pas! L'aspect de son père qui, presque agenouillé devant sa machine, recevait d'aplomb la lumière du soleil et dont les cheveux épars ressemblaient à des fils d'argent , son crape bossue , son visage contracté par une attente afifreuse, la singularité des objets dont il était entouré, l'obscurité dans laquelle se trouvaient les parties de ce vaste grenier d'où s'élançaient des
machines bizarres , tout contribuait à frapper Marguerite , qui se dit avec terreur : Mon père est fou! Elle s'approcha de lui^ pour lui dire à l'oreille : — Renvoyez Mulquinier.
— Non^ non^ mon enfant^ j'en ai besoin, j'attends l'effet d'une belle expérience à laquelle les autres n'ont pas songé. Voici trois jours que nous guettons un rayon de soleil. Tsû les moyens de soumettre les métaux dans un vide parfait, aux feux solaires concentrés et à des courans électriques. Yois^tu, dans un mo* ment, l'actipn la plus énergique dont un chimiste puisse disposer va éclater, et mod seul...
— Hé! mon père, au lieu de vaporiser l'or, vous devriez bien le réserver ppur payer vos lettres de change. . .
— Attends, attends !
— M. Mersktus est venu, mon père, il lui faut dix mille francs à quatre heures.
— Oui, oui, tout à l'heure! J'avais signé ces petits ^o/2^ pour ce mois-ci, c'est vrai. Je croyais que j'aurais trouvé l'Absolu ! Mon Dieu, si j'avais le soleil de juillet y mon expérience serait faite I
Il se prit par les cheveux, s'assit sur un
mauvais fauteuil de canne et quelques larmes roulèrent dans ses yeux.
— Monsieur a raison ! Tout ça, c'est la faute de ce gredin de soleil qui est trop faible , le lâche, leSacré paresseux!
Le maître et le valet ne faisaient plus attention à Marguerite.
— Laissez-nous, Mulquinier, dit-elle.
— Ha! je tiens une nouvelle expérience ! s'écria Claës.
— Mon père, oubliez vos expériences, lui dit sa fille quand ils furent seuls, vous avez cent mille francs à payer et nous ne possédons pas un liard. Quittez votre laboratoire, il s'agit aujourd'hui de votre honneur. Que deviendrezvous, quand vous serez en prison ? Souillerezvous vos cheveux blancs et le nom Claës par l'infamie d'une banqueroute ! Non , je m'y opposerai. J'aurai la force de combattre votre folie, car il serait affreux de vous voir sans pain dans vos derniers jours ! Ouvrez les yeux sur notre position, ayez donc enfin delà raison?
— Folie ! cria Balthazar en se dressant sur
ses jambes et fixant ses yeux lumineux sur sa fille. Il se croisa les bras sur la poitrine, et répéta le mot Jolie si majestueusement que Mar-
ayO ÉTUDES DE MOEURS AU XIX^ SIÈCLE.
guérite trembla. — Ha ! ta mère ne m'aurait pas dit ce mot ! reprit-il. Elle n'ignorait pas^ eUe , de quelle importance étaient mes recherches.
Elle avait appris une science pour me comprendre! Elle saxtiit que je travaille pour l%imanité^ qu'il n'y a rfen de personnel ni de sordide en moi! Le sentiment de la femme qui*aime.
est y je le vois^ au-dessus de l'affection filiale. Oui^ l'amour est le plus beau de tous les sentimens ! — Avoir de la raison? reprit^l en se frappant la poitrine^ en manquai-je? ne suis-je pas /tio/? Nous sommes. pauvres^ mafiUel, Eh bien^ je le veux ainsi. Je suis votre père^ obéissez-moi ! je vous ferai riche quand il me plaira. Votre fortune^ mais c'est une misère. Quand j'aurai trouvé un dissolvant du carbone^ j'emplirai votre parloir de diamans. C'est une niaiserie en comparaison de ce que je cherche. Vou6 pouvez bien attendre ^ quand je me consume en efforts gigantesques.
-rr Mon père, je n'ai pas le droit de vous demander compte des quatre millions que vous avez engloutis dans ce grenier ^ sans résultat ; je ne vous parlerai pas de ma mère que vous avez tuée; je vous dirai que si j'avais un mari, je l'aimerais^ sans doute, autant que vous aimait .
ma mère ^ et que je serais prête à tout lui sacrifier y comme elle tous sacrifiait tout. J'ai suivi ses ordres , en me donnant à vous tout entière^ et je vous l'ai prouvé en ne me mariant points afin de ne pas vous obli^r àbrme rendre votre compte de tutelle. Laissons le passé, pensons au présent. Je viens ici i^eprésenter la nécessité que vous avez créée vous-même.
Il faut de l'argent pour vos lettres de change, entendez - vous ? Il n'y a rien à saisir ici que le portrait de notre sueul Yan-Claës.
Je viens, donc au nom de ma mère , qui s'est trouvée trop £siible pour défendre ses enfans contre- leur père et qui m'a ordonné de vous résister y je viens au nom de mes frères et de ma* sœur; je viens, mon père, au nom de tous les Claês vous commander de laisser vos expériences, et de vous faire une fortune à vous, avant de les poursuivre. Si vous vous ^rmez de votre paternité qui ne se fait sentir que pour nous tuer , j'ai pour moi vos ancêtre» et l'honneur qui parlent plus haut que la chimie. Les familles passent avant la science ! J'ai trop été votre fille!
— Et alors ^ tu veux être mon bourreau , ditil d'une voix affaiblie.
Marguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rôle qu'elle venait de prendre^ elle crût avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui avait dit : Ne contrarie pas trop ton père^ aime le bien!
— Mademoiselle fait là haut de la belle ouvrage ! dit Lemulqiunier en descendant à la cuisine pour déjeuner. Nous allions mettra la main sur le secret^ nous n'aviohs plus besoin que d'un brin de soleil de juillet ; car monsieur^ ha! quel homme! il est quasiment dans les chausses du bon Dieu I — II ne s'en faut pas de çà^ dit-il à Josette^ en faisant claquer l'ongle de son pouce droit sous la dent populairement nommée la palette , que nous ne sachions \e principe de tout. Patatras! elle s'en vient crier pour des bêtises de lettres de change. '
— Hé biçn! payez- les de vos gages, dit Martha, ces lettres d'échange?
— Il n'y a donc point de beurre à mettre sur mon pain ? dit Lemulquinier à Josette.
— Et de l'argent pour en acheter ? répondit aigrement la cuisinière. Comment, vieux monstre , si vous faites de l'or dans votre cuisine de démon , pourquoi ne vous faites-voijs pas un peu* de beurre, ce ne serait pas si diffî-
SCÈNES DB LA VIE PRIVÉE. ^j3
cile y et TOUS en vendriez an marché de quoi faire aller la marmite. Nous mangeons du p^in sec^ nous autres ! Ceà deut demoiselle^ se contentient de pain et dé nbix ! vous seriez donc mieut nourri que les maîtres ! Mademoiselle tvd veut dépenser que cent francs par mois , pour toute la maison. Nous iie faisons ;plus qu'un dKn^r. Si vous voulez des douceurs^ vous avez vos foumeaujc là haut^ bù votis ÏHcassêz des perles^ qu'on ne parle, que de ça au marché.
Faîtes- vDus^y des poulets rôtis.
Lemulquinier prit son pain et sortit.
- — U va acheter quelque chose de son argent^ dit Martha^ tant mieux! Ce sera autant d'économisé. Est-il avare ^ ce Chinois-là.
• — Fallait le prendre par la femine^ dit Jo* sette. Voilà huit jours qu'il n'a rieii froilé nune part; je fais son ouvrage^ il est toujours là haut; il peut bien me payer de ça^ eh nous régalant de quelques harengs. Qu'il en apporte ^ je m'en vais joliment les lui prendre!
— Ah ! dit Martha^ j'entends mademoiselle Marguerite qui pleure. 3on vieux sorcier de père avalera la maison sans dire une parole ehrétienne> car c'est un vrai sorcier. Dans mon pays ^ on l'aurait déjà brûlé vif; mais ici Ton T. in. i8
974 ÉTUDES DE MÛBpAS AU Xix"^ SIECLE.
n-a pa^ plu* (Je lîejigiofl que che? )ç$ Wfaufes
Çn effQ( j fnf(dçmpise)Ie Çlaê^ étouffait mal $^^$jiqg|ots^ en trav^rsan^ la ga)erie. Elle gagna aa chambrf?, ch^rch» la lettre cfe §a iq^r^^ « lut ce qui ç»it.
(( IIq^ enfant^ si Dieif le permet > v^oi\ es- « prit $^ra dan^ ton coeui;' qyand tu lir^ts ce^ li- « gnes , les dernières que j'aqrfi^ tracées ! çljes « sont pleiues 4'amour po^r mç^ çhçr$ petits (( qui rest§pt abmdonnés k up défnori , fiuquel is jfj n'ai pfi^s su rési^tçr. Il ^gra dojiç sbsorbQii^ch « tre pain , coipme il a d§voré ma vie ^% m^pie « Bion amour. Tu ^aiFais^ ipa bien-aim^e^ fi j'ai- « milis tpp pèrç ! je vais expirer l'ainaftnt moin^ (< puisque jje prends cpntre lui des préc£^utipç(s « quç jç n'£)Ufais p^ avouées de mon vivant.
(( Qui, j'siyrai gf^rdé dans |p fond de mpp cer- << çH$il 9 up€| dernière re$spf}rce ppur le jov^r « pu VQUS §grf z ^s\ plvis, haut d^'é du malheur, w S'il TOUS a réduit^ à ripdigence , oi| ^'il f§u| « aau9f^r votrç hPUn^ur, mPU eEtfaoî, tu trpii- «^ ^Cffai^.cbfz M. d^^is, s'il vit q^cof^, ^ npp
SCENES DE LA <«1S VRlTBf. ^'jS
u 8mxaiite-<lix miii^ francs environ , qui vous « aideront à vivre. Si rien n'a pu dompter sa t4 passion^ si se$ en&ns ne sont pas une barrière « plus fdrtepour lui que ne Fa été mon bonheur, « et ne Tarrétent pas dans sa marc)ie criminelle; « quittez votre père , vivez au moins ! Je ne u pouvais paà l'abandonner, je me devais à «lui. Toi, Marguerite, sauve' là &mtllel Je « t'absous de tout ce que tu feras pour défendre (( Gabriel , Lucien et Félicie. Prends courage, «sois l'ange tutéleive des Clàës. Sois ferme, « jç n'ose dire, sois sans pitié; mais pour pouvoir « réparer les malheurs 4éjà Êdts, il &ut cons»^ «^er quelque fortune, et tu dois te considérer « comme étant au lendemain de la misère, ear « rien n'arrêtera la fureur de la passion qui « m'a tout ravi. Ainsi, ma fille,, ce sera être « pleine de cœur que d'oublier ton cceur ^ ta «dissimulation, s'il fallait mentir à ton père, «serait glorieuse; les actions quelque blà- « mables qu'elles puissent jpàsâître, seraient u toutes héroïques faites dans le but dé protéger « la famille. Le vertueux M. de Solis me l'a dit, « et jamais bonsdepce ne fut ni plus pure ni « plus clairvoyante. Je n'aurais pas eu la ibrce « de te dire ces paroles, même en mourant. Ce-
É76 ÉTUDES DE MGBimS AU ^IX*^ SIÈCLE.
« pendant sois toujours respectueuse. et bonne « dans cette horrïble lutte! Résiste en adorant, «refuse avec douceur. JTauraî donc eu des tf larmes inconnues et des douleurs qui n'écia- « teront qu'après ma mort. Embrasse, en mon H notn , mes chers enfans , au moment où tu i< deviendras ainsi leur protection. Que Dieu K et les saints soient avec toi.
n Joséphine. »
' A cette lettre était jointe une reconnaissance de MM. de Sohs oncle et neveu, qui ^'enga- ■^;eaient à remettre ledépôtfait entreleurs mains par madame Claês , à celui de sea^ enfans qui leur représenterait cet écrit.
— Martha , cria Marguerite à lil duègne qui monta promptement , allez chez M. Emmanuel €it priez-le de passer chez moi, pour une afi^re importante et pressée. — Noble et discrète créature ! il ne m'a jamais rien dit à moi, pensa-» t-elle, à moi dont il devine si bien les ennuis, lés chagrins , dont il voudrait partager les travaux.
« Emmanuel vint avant que Martha ne fût de retour.
SCÈNES t)E LA VIE PRIVEE. 'X'jj
— Vous avez eu des secrets pour moi? dit-elle en lui montrant l'écrit.
Emmanuel baissa la tête.
-^— Marguerite'^ vous êtes donc bien malheu^ reuse/ reprit-il^ eii laissant rouler quelques pleurs dans ses yeux.
— -^Oh oui. Soyez mon appui ^ vous que ma mère a nommé là^ dit-elle en lui montrant la lettre ^ notre bon En^mànueL
-—Mon sang et ma vie étaient à vous le len« demain du jour où je vous vis dansi la galerie^ répondit-il en pleurant de joie et de douleur; mais je ne savais pas, je n'osais pas espérer qu'tm jodr vous accepteriez et ma vie et mbn sang ! Si vous me connaissez bien^ vous devez savoir que ma parole est sacrée. Pardonnez-moi cette parfaite obéissance aux volontés de votre mère, il ne m'appartenait pas d'en juger les intentions.
— Vous nous avez sauvés , dît-elle en l'interrompant; et, par un geste , elle lui prît le bras pour descendre au patloir . Mademoiselle Claês apprit l'origine de la somme dont Emmanuel était le dépositaire , et l'instruisît de la triste nécessité dans laquelle se trouvait son père.
* — Il faut aller payer les lettres de change, dît
2^9 ÉTUDES DE If ŒURfi àV XIX^ SIÈCLE.
EiniHaiiùel) si elles 90Qt toutes chez M.Meraktus^ vous gagnerez les iotérétâ. i^ vous remettrai les soixante-dix tfûUë inknds qui restent. Mon |>aavre oncle m'a laissé une somme semblable] en ducats qui seront facifes à transport' ter secrètement.
H— Oui > dit-ellei y apportez**Ies à là nuit. Qband tnon père dormira > nous! lea cacherons à nous deux. S'il sav»t qud j'at de l'argent > peiii-étre me ferait^ violence* Ofa^ Emmanuel , se d^er de son père! .^ dit-elle en pleu-^ raii|it^ et ap|)u}rant soil front éur le c0ur du jcubèbomme^
Ge gracieux; et triste mouvement par lequel Marguerite cherchait ulie protection^ fut la pre^ mière expreMufi vive de cet amour toujours ei^ veloppé de mélancolie^ toujours contenu dam»
un0 sphère de douleur ; mais l^urs cœurs trop pleins devaient déborder^ et ce fut sous le poids i^une misère !
— Que faire ! qnç devenir ? Il ne voit rien, n» se soucie ni de bous ^ ni de lui, cai* je Ue sais pfas comment il peut vivre dans cç grenier, dont l'aîr es^ btûlant*
•—Que pouvez-vous attendre d'Un homme qui , à tout mdment ^ S'écHe oommè Richti^d III :
SCÈNES bE LA "^lÉ ^AITÉE. H^igi
Mon royaume poup un chm^al ! dit Emmanuel . U sera toujours ithpitôyable y et Voii» déVes i'étre atitàht que lui. Payez ses lettres dé cbatîgè ; ddii^ nez-lui , si toUs voulez , vdtre foîthne j mm^ celle de Totre sœUr, belle dfe toà ftèrW rtW ni à vdds^ ni à lUi.
— Donner ina Fortune ? dif-elle en âërrunt la main d'Emmanbél et lui jetant lih regard d^^ ê iàxy vous mè lé conseillés^ ^ voûd! tàndîd que Pierquin faisait mille iilensongés pouf- iné là consetrer.
^ bâ ! peiit-^tre èU^je égoïste à iâà ifià^ ttiére! dit-il. Tâhtôt je vôtis tdudMUif ^atib fi>r^ tune^ il me semblé qiiè Vdu^ ieriéz p\\të ^l'èâ de thoi; tantôt je voùi toudràis ricbe, heureuse, et je troute qu'il y à dé la pelités^ il se (croire séparée par lés {iàUvres gtândiéurë de là foHutlé.
— Cber ! ne parlons pas de nous. . .
-^^Nôus! rëpétà-t^l. Puis dpi-è^ une pause :
•*— Le inal est grand, tnais il ti'ést pas irréparable.
■^Il se ï*épàret*â par rtdùà seuls, car la famille Clàës n'a plus de chef. Poui" èià kM^^t à ne plus être* ni père , ni homme , li'AVoJr aucune notion du juste et de l'injuste, car lui,
38o ÉTUDES p^ MOEÇIIS J^V XIX^ SIÈCLE.
si grande si généreux , si probe, il a dissipé malgré la loi, le bien des enCsins dont il est le défenseur! dans quel abîme est-il doûc topibé? Mon dieu! que cherche-t-il donc?
-j- Malheureusement, ma chère Marguerite., s'il a tort comme chef de famille , il a raison scientifiquement. Une vingtaine d'hommes en Europe l'admirerqnt, là où tous les autres Iç taxeycmt de fqlie. Mais tous pouvez sans scrufftile.lui r^efuser la fortune de ses çnfiEin^, car une découverte a toujours été un hasard . S'il doit rencontrer la solution de son problême, il :1a trouvera sans tant de frais, et peut-être au mpment où il qu désespérera^!
— lyia pauvre mère est heureuse , dit Mar^ guérite., elle auraiit souffert mille fois la mort avant de pt^ourir, elle qui à péri à son premier choc contre la science. Mais ce combat n'% pas de fin.
-r-Ily a unç fin, reprit Emmanuel. Quand vous n'aqrez plus rien , M. Claês ne trouvera plus de crédit, et s'arrêtera.
-^Qu'il s'arrête donc dès aujourd'hui , s'écria M^rgaerite, car, nous sQmmes sans res^^ source ! •
SCÈNES DE tA VIE PRIVÉE. 28 1
M. de Solisalla racheter les lettres de change et vint les remettre à Marguerite.
Balthazar descendit quelques momens avant le dîner^ contre son habitude. Pour la première fois^ depuis deux ans^ sa fille aperçut dans sa physionomie les signes d'une tristesse horrible à voir : il était redevenu père ; la raison avait chassé la science. Il regarda dans, la cour^ daiis lé jardin ^ et quand il fut certain de se trQUver seul avec sa fille ^ il vint à elle par un movrvfhr ment plein de mélancolie et de bonté.
-^ Mon enfant^ dit-il^ en lui prenant la main et la lui serrant avec une onctueuse tendresse^ pardonne à ton vieux père. Oui ^ Marguerite^ j'ai eu tort. Toi seule as raison. Tant que je n'aurai pas trompé, je suis un misérable ? Je m'en irai d'ici. Je ne veux pas voir vendre Van- Claês ! dit-il en montrant le portrait du martyr. Il est mort pour la Liberté^ je serai mort pour la Science ! lui vénéré ^ moi hsa !
-f- Hal^ mon père ^ non! dit-elle^ en se jetant sur son sein y nous vous adorons tous. N'est-ce pas, Félicie? dit-elle à sa sœur qui entrait en ce moment. ,
— Qu'avez-vous, mon cher père? dit la jeune fille en lui prenant la main.
a83 ÉTUDES DE MOBVIIS AU XIX^ SliECLE .
— Je Vous ai ruinés !
— Hé ! dit Félicie y noé frères nous feront Une fortune. Luden est toujours le préinier dans sa classe.
--i TeneÈ'^ mon père? reprit Marguerite^ en amëriànt Balthazar par uri mouvèmeilt plein dé grâce et dé càliberie filiale devant là dhetiiinée^ ou elle prit quelques papiers qui étaient sous le cartd. Voici vos lettrés de change. Mais n'en souscrivez plus^ il n'y aùhlit plus rien pour les payer...
Baltfaafear demeura miiët de sur|)rise.
— Tu as donc de l'argent ^ dit-^il à l'oreille de Marguerite.
Ce mot là suffoqua ^ tant il y aVâit de délire^ de joie , d'èspârance dans la figure de son père qui regardait autour de lui , cdminé; pour découvrir de l'or.
-'^ Mon père ^ dit-élle, avec un acceilt de douleur^ j'ai ma fortune.
— Donùe-Iâ moi , dit-il en laissant échapper un geste avide ^ je te rendrai tout au centuple.
— Oui , je vous \% donnerai y répondit Marguerite y en contemplant Balthazar qui ne comprit pas le sens que sa fille mettait à ce
SCÈNES OE LA VIE PRITES. * ÛS3
mot^ car elle comptait bien la réserver pour le nourrir un jour. *
— Ha i ma chère fille ^ dit-il ^ ta më sauves la vie! J'ai imaginé une dernière expérience, Bprèà iaqudlë il n'y a J[$lus rien de possible. Si celte fois, je ne le trouve pas, il faudra renon^ cer à éherchèr Y Absolu. Donné-moi le bras, viens ^ mon enfant chérie, je voudrais te fài^è la feînme la plua heureuse de la terre ! Tu me rends iu bonhcUr, h la gloire; tti mé procures le pouvoir dé Vous cbtnbler de trésors, jd vous accablerai de joyaux, dé richesses.
Il la baiia siir le front , lui prit leâ mains', les serra , lui témoigna sa joie par des càlinéries qui partirent presque sertiles à Marguerite.
Peiidant le dîner Bahhazar ne voyait qei'elie .11 la regardait avec Fempressement, avec l'atteiitiori, lavivadtéqu'unamantdéploie^otirsatn^tresse.
Faisait^lle un monvement ^ Il cherchait k î)éviner sa pensée , son désir, et se levait pour la sertir. Il là rendait honteuse, car il mettait à stiê sOiiiS Une sorte de jeunesse qui contestait avéc^â vieilleissé anticipée. Mais, àceâ cajoleries elle oppMdit le tàbléâù Aé Id détresse àcttidle, soit par \m fùm de douté, soit par ttù regard
qu'elle jetait sur les rayons vides des dressoirs de cette salle à manger.
— Va ^ lui dit-il , dans six mois , nous rem pUrons ça d'or et de merveilles. Tu seras comme une reine. Bah! la nstture entière nous appartiendra ^ lious serons au dessus de tout... et par toi... ma Mat*guerite. -r-Margarità ? reprit-il * en souriant y ton nom est une prophétie. Margarita veut " dire une perle.
Sterne a dit cela quelque part. As-tu lu Sterne ^ veux-tu un Sterne? ça t'amusera.'
— La perle est, dit-on, le fruit d'une ma-r ladie, reprit-elle, et nous avons déjà bien souffer|: 1 . ^
— Ne sois pas triste , tu feras le bonheur de ceux que tu aimes, car tu seras bien puissante, bien riche.
— Mademoiselle a si bon cœur, dit Lemul*?
quinier dont la face en écumoire grimaça pé-. niblement un sourire.' ' . >
' Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploya pour ses deux filles toutes les grâces de soi) caractère et le charme de sa conversation^ il fut séduisant conuxie le serpent. Sa parole, ses regards épanchaient un fluide magnétique. Il leur > fit connaître cette puissance de génie, ce doux
SC.ÈNES DE LA VlÉ PRIVÉE. ^BS
esprit qui fascinait leur mère^ et il les mit pour ainsi dire dans sou cœur. QuandM. deSolis vint, il les trouva^ pour la première fois depuis longtemps^ tJtis les trois réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soumis au prestige de cçtte scène, car la conversation, les manières de Balthazar avaient un entraînement irrésistible. Quoique plongés dans les abîmes de la pensée, et incessamment occupés à observer le monde moral, les hommes de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère où ils vivent. Plus intempestifs que distraits, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure : ils savent et oublient. Ils préjugent l'avenir, prophétisent pour eut seuls, sont au fait d'un événement avant qu'il n'éclate, mais ils n'en ont rien dit. Si dans le silence des méditations , \ls ont fait usage de leur puissance pour reconnaître ce qui se passe autour d'eux , •il leur suffît d'avoir deviné : le travail les emporte, .et ils appliquent presque toujours à faux les connaissances qu'ils ont acquises sur les choses de la vie. Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils tombent du monde moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec une riche mémoire, et n'y sont étrangers à
486 ÉTVDE9 PJË MOeVItS AU XJX^ SIÈCLE.
rien. Ainsi Balthazar, qui joignait la pprfipipa*cité du cœur à \a perspicacité du cerveau^ savait tout le passé de sa fille) il connaissait ou avait deviné les moindres événemens Ée l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanpel; i) le leur prouva finement , et sanctionna leur affection en la partageant. C'était la plus douce flatterie que pût faire un père^ e\ lef deux amans ne surent pas y résister. Cette soirée fut délici^se par le contraste qu'elle fonaiât avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfans.
Quand ^ aprèi les avoir pour ainsi dire reinplis de sa lumière et baignés de tendresse^ JBaUbâzar se retira^ M. de Solis^ qi^i avait eu jusqu'alors une pont^ance gênée ^ se débarrassa de trois mille ducats en or qu'il tenait dans se^ poches en craignant de les laisser apercevoir. Il les mit sur lf| travailleuse de Margueri|:e qui les couvrit avec le linge qu'elle raccommodait ^ et alla ichercheD If r^te de la somme. Quand il revint^ Félicie avait été se coucher; onze heures sponaieni; Mastha^ qui veillait pour déshabiller sa maitrasse^ ét^it occi:qpée chfz Félicie.
*-— Où cacher cola ? dit Maiiguerite> qui n'i^
SCÈNES m l'A V16 PRIVÉE. iBj
vait p9s résisté e^u plaisir de maoiier quelques ducats. Cet enfantillage la perdit.
1 — Je soulèverai cette colonne da marbre^ dont le socle est creux^ dit Emmanuel^ vous y gliçser^?: le^ rpuleaux y et le difible n'irait pa» les y chercher.
Au moment où Marguerite faisait son avantdernier voyage dQ la travailleuse 1i la colonne > elle jeta un cri perçant^ laissa tomber le»
«ouleaux dont les pièces brisèrent le papier et s éparpillèrent sur 1^ parquet ; son père éfait à la porte du parloir^ et montrait sa tête dpftt l'expression d'avidité l'effraya.
— Que faites-^vous doue là? dit-il en regardant tour à tour sa fille que la peur clouait mv le plancher, et M. de Solis, qui s^était brusquement dressé, mais dont l'attitude auprès de la colonise était assez significative.
Le fiiacas de l'or sur le parquet fpt horrible et sm) éparpillement^emblait prophétique.
— Je ne me trompais pas , dit Baltba:^ ar en s'asseyant , j'avais entendu le son de l'or.
Il n'était pas moins ému que |es deux jeunes gens dont les cœurs palpitaient si bien à l'u-' nisson, que leur^ mouvemens s^entendaient comme les coups d'un balancier de pendule/ au
S88 ETUDES DE MOEURS AU XIX^ SltCCE.
milieu du profond silence qui régna tout à coup dans le parloir.
^— Je vous remercie , monsieur de Solis^ dit Marguerite à Emmanuel^ en lui jetant uh coup-d'œil qui signifiait : — Secondez-moi , pour sauver cette somme.
— Quoi^ cet or... reprit Balthazaren lan* çant des regards d'une épouvantable lucidité sur sa allé et sur Emmanuel.
—7 Cet or ^st à monsieur qui a la bonté de me le prêter pour faire honneut à nos engagemtns; lui répondit-elle.
■* M. de Solis rougit et voulut sortir.
— Monsieur, dit Balthazar en l'arrêtant par le bras, ne vous dérobez pas à mes remercîmefis.
' — Monsieur, vous ne me devez rien. Cet argent appartient à mademoiselle Mai^oerite qui me l'emprunte sur ses biens-, répondit-il en regardant sa maîtresse qui le remercia par un imperceptible cligneinent de paupières.
— Je ne souffrirai pas cela, s'écria M. Claës. Il prit une plume et une feuille de papier
sur la tablé où écrivait Félicie, et se tournant vers les deux jeunes gens étonnés : — Combien y a-t-il ? .
SeÈNfS DE LA VIE PRIVEE. aSt)
La passion avait rendu Balthazar plus rusé que ne l'eût été le plus adroit gérant d'une en»^ treprise par actions. La sotnme allait être à lui. Marguerite et M. de Solis hésitaient.
— Comptons^ dît-il.
— Ily a six mille ducats^ répondit Emmanuel.
r^Soixante-dix mille francs! reprit M. Claês. Le coup d^œil que Margueritie jeta sur sdn
amant lui donna du courage.
— Monsieur, dit-il en tremblant| votre engagement est sans valeur. Pardonnez-moi cette expression purement technique . J'ai pnêté ce v^* tin à mademoiselle cent mille francs pourrache^ . ter des lettres de change que vous étiez hors d e-> tat de payer, vous ne sauriez donc me donner aucune garantie. Ces cent soixante-dix mille francs sont à mademoiselle votre fille qui peut «n disposa comme bon lui semble, mais je nt les lui prête que sur là promesse qu'elle m'a faite de souscrire un contrat avec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans lesterrains /^ nus de Waignies.
Marguerite détourna la tête* pour ne pas laisser v5ir les larmes qui lui vinrent aux yeux* Elle connaissait la pureté de coeur qui distin- * guâit Emmanuel. Elevé par son oncle dans la T. ni. - 19
ago ÉTUDES D£ MŒURS MV fiX^ SIÈCLE.
pratique la plus sévère des vertus religieuses, il avait spécialement horreur du meiisoDge; après avoir offert sa vie çt son cœur à Marguerite, il lui faisait doue encore le sacrifice de sa conscience.
— Adieu, Monsieur 3 lui -dit Baithazar, je vous croyais plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père.
Après avoir «échangé avec Marguerite un déplorable regard, Emmanuel fut reconduit par Martha qui ferma la porte de la rue. Au moment où le père eï la fille furent bien seuls , Claës dit a sa fille : — Tu m'aimes , n'est-ce pas ? . — Ne prgoiez pas de détours, mon père. Vous Toulez cette somme , vous ne l'aurez point.
£lle se mit à ramasser les ducats. Son bère l'aida silencieusement à les rassembler et à vérifier la somme qu'elle avait semée. Marguerite le laissa faire sans lui témoigner la moiildre défiance. Les ddux mille ducats remis en pile , Balthazar dit d'un air désespéré : — Marguerite, il me faut cet or !
— Ce serait un vol si vous le preniez, répondit-elle froidement. Écoutez^ mon père? il vaut mie!|x nous tuer d'ui) seul coup , que de nous i^re. souffrir mille morts chaque jour ; ainsi voyez, quide'vou», qui denous doit succomber.
— Vous aurez donc assassiné votne père ! re^ prit-il. ^
— Nous aurons vengé notre mère ! dit*elle len montrant la place où madame Claês était morte. *
— Ma fille , si tu savaiis ce dont il s'agit, tu ne me dirais pas de telles paroles. Ecoute, je vais t'expliquer le problême.... Mais tu ne me comprendras pa^? s'écria-t-il avec désespoir. Enfin, donne! crois une fois en ton père. Oui, je sais que j'ai fait de la peine à ta mère ; gue i'§ii dissipé , pour employer le mot des ignorans, ma fortune et dilapidé la vôtre; que vous travaillez tous pour ce que tu nommes une folie ; mais , mon ange, ma bien-aimée , mon amotir, ma Marguerite , écoute-moi donc? Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je t'obéirai comme tu devrais , toi , /n'obéir ; ye ferai tes volontés, je te remettrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfans , je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère, dit-il en versant des larmes.
MargueriCe détourna la tête pour ne pas voir cette figure en pleurs, et M. Claës se jeta aux genoux de sa fille, en 'croyant qu'elle aliaHr céder. • '
292 ÉTUDES DE MOeUES AU XIX^ SIÈCLE.
— Marguerite , Marguerite ! donne , donne!
Que sont soixante mille francs pour éviter des remords étemels? Vois-tu, je mourrai, ceci me tuera. Ecoute-moi ? ma parole sera «acrée. Si j'échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France même, si tu Texiges, et j'irai travailler comme un manoeuvre afin de' reflûre sou à sou ma fortune et rapporter un jour à mes enfans ce que la science leur aura pris.
Marguerite voulait relever son père', mais il persistait a rester à ses genoux, et il ajouta en pleurant : — Sois une dernière fois, tendre et dfévt>uée? Si je ne réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m^ppelleras vieux fou! tu me nommeras mauvais père! enfin tu me diras que je suis un ignorant! Moi, quand j'enten4r2ri ces paroles, je te baiserai les mains. Tu pourras me battre, si «tu le veux; et quand tu me frapperas, je te bénirai comme la meilleure des filles en me souvenant que tu m'as donné ton sang !
— S'il ne s'agissait que de mon sang, je vous le rendifais, s'écria-t-elle, mais puis-je laisser égorger par la science,* mon.frère et ma sœur? non! Cessez, cessez! dit-elle en essuyant ses
larmes et repoussant les mains caressantes de son père.
— Soixante mille francs et deux mois !
dit-il en se levant avec rage.' Il ne me faut plus que cela; mais ma fille ^ ma fille !... se pietenti^e la gloire, entre la richesse et moi. — Sois maudite! ajouta-t-il. Tu n'es ni fille, ni femme, tu n'as pas de cœur, tu ne seras ni une mère, ni une épouse ! — Laisse-moi prendre ? dis , ma chère petite, mon enfant chéri, je t'adorerai!
Et il avança la main sur Tor par un mouvement d'une atroce énergie.
— Je suis sans défense contre la force^ mais Dieu et Claës nous voient ! dit Marguerite en montrant le portrait.
— Eh bien , essaie de vivre couverte du sang de ton père, cria Bal thazar en lui jetant un i^^ gard d'horreur.
Il se leva, contempla le parloir et sortit lentement. En arrivant à la porte, il se retourna con^me éû^fait un mendiant et interrogea sa fille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un signe de tête négatif.
— Adieu , ma fille , dit-il avec douceur , tâchez de vivre heureuse !
Quand il eut disparu, Marguerite resta dan»
utxe Stupeur qui eut pour effet de Fîsûjer de la terre 3 elle n'était plus dans le parloir^ elle pa sentait plus son corps , elle avait de^ ailes ^ et volait dans les espaces du inonde moral où.
tjput est immense^ où la pensée rapproche et les distances et les temps^ où quelque main divine relève la toile étendue sur l'avenir. Il lui sembla qu'il s'écoulait des jours entiers entre chacun des pas que faisait son père en montant l'escalier ; puis elle eut un frisson d'horreur, au moment où elle l'entendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressentiment ijui répandit dans son ame la poignante clarté d'un éclair^ elle franchit les escahers^ sans lumière, sans bruit, avec la vélocité d'une flèche , et vit son père qui s'ajustait le front avec un pistolet.
— Prenez tout ! lui cria-t-elle en s'élançant vers lui.
. Elle tomba sur un . fauteuil . Balthazar ]a voyant pâle , se mit à pleurer commeif>leur^nt les vieillards 3 il redevint enfant , il la baisa.au front , lui dit des paroles sans suite , h1 était prêt à sauter de 'joie ^ et secoblait vouloir jouer avec elle comme un amant joue avec sa majitres6e, $^ès en evoîr obtenu \e bonheur.
SOt^NES DE LA VIE PMYÉC . ^kgS .
— AssezM a«66z , mon père y dit-^«^le^ songez k •votre promesse ! Si vous ne réussissez pas , voias m'obéirez !
♦ ^^Oui.
— O ma mère , dit-elle en se tourna»! tôm la chambre de madame Claës ^ vous auriez tout donné, n'est-ce pas?
— Dors en paix, dit Balthazar, tues une bonne fille !
— Dormir! dit-elle /je n'ai plus les nuits de ma jeunesse ^ vous me vieillissez mon père, comme vous avez lentement flétri le cœur de ma mère.
— Pauvre enfant, je voudrais te rassurer en t'expliquant les effets de la magnifique expérience que je viens d'imaginer, et alors tu comprendrais...
— Je ne comprends que notre ruine ! dit-dle en s'en allant.
Le lendemain matin, M. de Solis amena Lucien , car c'était un jour de congé.
— Hé bien ? dit-il avec tiistesse en abordant Marguerite.
— J'ai cédé, répondit-elle.
— Ma chère vie, dit-il avec un mouvement de joie mélancolique, si vous 'îaTÎez résisté , .
996 ÉTUDES DE MOEimS AU XIX*^ SIÈCLE.
je VOUS eusse admirée; mais £adble^ je vous adore !
— Pauvye cher, que nous restera-t-il?
— Laissez-moi faire! s'écria le jeune homme d'un air radieux.