JI
taient de petites banderolles aux couleurs de leur livrée.
Quand le signal fut donné, les combattans des dfeux partis s’avancèrent au pas les uns au-devant dés autres, se réunirent au milieu du cirque , et s’approchèrentensemble delà galerie du Khalyfe, . qu’ils saluèrent en baissant leurs lances, et en ■ # faisant agenouiller leurs chevaux. Ils reprirent ensuite leurs premières places. Un second signal se fît alors entendre, et les deux troupes, la lance en arrêt, s’élançant avec impétuosité, imitée rent, dans leur choc, tous les mouvemens d’une véritable mêlée. Cependant les coups de la plus brillante adresse se bornaient à enlever avec la lance, ou à défendre avec le bouclier , les panaches du casque et les rubans des cheyaux. Leurs évolutions rapides avaient toute la promptitude d’une manœuvre ettoufe la régularité d’une danse. Lorsqu’une quadrille revenait à son poste, soit qu’elle eût feint de fuir devant l’autre , soit qu’elle eût traversé ses rangs ,. les cavaliers jetaient leurs lances en l’air devant eux, et, les devançant par la rapidité de la course , les rete-
, LES JOl'TF.S
naient au moment (le la chute, pour les lancer aussitôt et les retenir encore. Pendant ces jeux , les chevaux, tantôt précipités comme une flèche échappée de l’arc, tantôt brusquement arrêtés , obéissaient aux ordres de la bride avec une telle docilité , avec une si merveilleuse souplesse, , qu’on eût dit que la pensée du maître les animait aussi. C’étaient, comme les anciens Centaures, une tête et des mains d'homme portées sur une vigoureuse croupe de cheval, et servies par ses jambes agiles. Deux autres quadrilles, prises dans les tribus de Mysam et de Kanénah, et portant des livrées différentes, après avoir pris la place des premières , répétèrent leurs combats simulés. Puis, les quatre quadrilles partirent ensemble, et se divisant, soit en deux parts, soit en • troupes inégales, tantôt imitaient une mêlée
acharnée et sanglante, tantôtmontraient par quelles manœuvres . on peut envelopper un ennemi plus faible, ou échapper à un ennemi plus nombreux. ‘ .•
Après ces jeux, l’arène resta vide. Quatre ou cinq cavaliers y furent successivement introduits.
LES JOUTES
Ils avaient quitté les brillantes livrées des premiers exercices; leur bras gauche n’était plus couvert du bouclier, et leur main droite brandissait, au lieu d’une légère canne de jonc , une forte lance de bois dë chêne durci au feu, portant un fer large, mais très court, enchâssé dans une houss&épaisse. Telle était l’armé de défense, et non d’attaque, usitée dans les combats de taureaux, dans ces jeux périlleux qui n'étaient point alors abandonnés à des gladiateurs à gage, mais auxquels se faisaient gloire de paraître les chevaliers de la plus haute naissance. Les combattans se rangent tous sur un même côté du cirque, à quelque distance l’un de l’autre, et quand, au signe du Khalyfe, les timbales et les clairons se font entendre, on ouvre une des cages étroite» où les taureaux, privés de jour, sont excités par des coups répétés d’aiguillon. "Dès qù’.il voit la lumière, l’animal furieux se précipité dans la lice. Frappant dë sa queue ses larges flancs d’où s’échappent des mugissemens sourds, et creusant Squs ses pieds le sable qu’il lance au loin , il regarde, il semble hésiter, puis s’élance, les cornes
54 les joutes.
oasses, sur lu v ictime qu’il a choisie. L’adresse des comkattans consiste à défendre leurs montures contre le choc du taureau, qu’ils percent et. repoussent de leur lance. Mais les' blessures peu profondes d’uu dard qui traverse à peine son cuir épais ne font qu’irriter davantage le terrible assaillant. Plus il est frappé, plus sa fureur devient aveugle et redoutable. Souvent alors , ni l’adresse, ni la forcé ne peuvent préserver de ses coups ; il renverse, il foule aux pieds tout ennemi qu’il attaque, et semble goûter la joie de la vengeance, en plongeant ses cornes sanglantes dans les entrailles d'un cheval expirant.
Quand le taureau est arrivé à cet excès de. rage, ou s’il paraît au contraire exténué par la perte «de son sang qui ruissèle en mille filets sur ses lianes humides, alors on cesse le combat à clivai. La lice est aussitôt vidée. Un seul bomme s’avance à pied, portant dans ïa main gauche un petit drapeau rouge, dans la droite, une courte épée à deux tranchans. Avec son drapeau, dont la couleur étincelante attire l’attention tet la fureur de son adversaire, il essaie" d’abord et cal-
LES JOUTES
cule ses mouvemens ; puis, il attend, immobile, que le taureau fonde sur lui ; et, passant entre les cornes son bras étendu, il présente le fer au déftuit de l’épaule. Par la violence du choc , l’épée s’enfonce jusqu’à la garde, et l’animal étouffé tombe mort aux pieds de son vàinquear.,
Les Africains étaient renommés alors dans l’art des courses de taureaux. Solyman n’avait point dérivai pour le combat à pied; chacun de ses coups était mortel^ et son épée, soutenue par un bras d’athlète, semblait, au lieu de percer l’enqpmi, l’abattre comme une massue. Mais parmi tous ceùx qui montraient leur agilité en jouant autourdu taureau, soit pour le détourner d’un chevalier abattu, soit pour augmeifter sa fureur en le petçapt de petits dards à fer recourbé qui restaient suspendus- aux plis de- son cou , nul n’approcliait, pour l’adresse et la résolution, d’un jeune Berbère de la garde du Khptyfe. Sans armes pour le frapper ou pour s’en défendre, il marchait droit autauréau ;,quan^elui-ci , s’élançant à sa rencontre, était prêt à^^percer de ses cornes baissées, il sautait légèrement d’un pied sur
LES JOUTES
sa tête, et, lande dans les airs par l'effort de ranimai, il tournait sur lui-même, et retombait tout droit sur l’arène. Chacun de ces sauts hardis, comme d’heureux coups de lance »ou debrillans coups d’épée, excitait l’enthousiasme et les acclamations des spectateurs.' .
On avait gardé, pour terminer dignement les courses, le plus puissant et le plus redoutable des taureaux destinés, comme ceux des anciens sacrifices, à périr dans les jeux. Né au pays de Kaïrwan, accoutumé à défendre son troupeau contre les tigres et les lions du désert, il avait Je secret de ses forces, et l’habitude du combat. Dès qu’il parut bondissant dans l’arèpe, dès qu’on vit fl<Æter sur sa noire et rude crinière les rubans .violets qui indiquaient son origine, et qu’on entendit les mugissemens entrecoupés qui s’échappaient, comme un hoquet , de sa large poitrine, ôn reconnut le danger, et tous les combattans se mirent en défense. Mais leur lance perçait vainemen|^ cuir du taureau. Furieux, infatigable, bràyaiîf la douleur et méprisant le danger, il s’élancait sans relâche d’un ennemi à
UNS' JOUTES . 57
l’autré,' faisant à chaque assaut rouler dans la poussière le cheval et le cavalier. Tous les combattans étaient renversés ou reculaient devant lui ; on ne cherchait plus que par la fuite à se défendre de son atteinte. Ahd-al-Malek demanda le combat à pied. Aussitôt la lice resta vide, et le taureau n’eut plus, pour assouvir sa rage, que les cadavres de ses victimes. Le fils d’Al-Mansoûr reparut bientôt. Il avait quitté son cheval et jeté sa lancé. Un petit poignard était seulement caché dans les plis de sa ceinture, et il portait un albomoz\ i)de laine blanche roulé autour de son bras gauche. Quand on le vit s’avancer au milieu dti cirque, seul et désarmé , un cri d’effroi s’éleva parmi les spectateurs ; les femmes se couvrirent le visage, et les guerriers coururent à leurs armes. A la vue d’un ennemi vivant, le taureau s’était élancédu bout de- la carrière. Abd-al-
Malek l’attend de pied ferme ; et quand l’anijnal, arriVéd’ün bond jusqu’à lui, baisse déjà les pointes sanglantes deson formidable front, il dé-
(1) Manteau arabe à capùchon.
LES JOUTES
roule son manteau, lui en.couvre la tête, et, profitant des mouvemens désordonnés que fait le taureau pour se délivrer de , cette entrave , il le saisit par les deux cornes, et, d’un seul effort, le jette sur le sable. Al-Mansoûr, en voyant le péril de son fils, s’était précipité, le cimeterre à la main, du haut delà galerie du Khalyfe. Le taureau gisait à terre, tué d’un coup de poignard enfoncé derrière la nuque, lorsqu’il vint serrer Abd-al-Malek dans ses bras, et mêler de tendres reproches aux acclamatioiis delà multitude.^
, Ce coup brillant termina les courses . Elles formaient une importante partie de toutes les fêtes arabes, et peu de guerriers paraissaient sur le champ de bataille sans avoir d abord essayé leurs lances contre l’effort du taureau. Mais, dans les occasions solennelles, et lorsque le Khalyfe honorait les jeux de sa présence, les cirques des Arabes, comme ceux des Romains .de l’empire, s’ouvraient aux plus terribles animaux de l’Afrique. Les lions, les tigres, les panthères', les girafes, les chameaux sauvages y paraissaient aussi , non pour mettre en pièces quelque esclave nu et
LES JOUTES
tremblant) quelque barbare pris à Ja guerre, ou quelque sectaire enthousiaste, condamnés à donner leur agonie en spectacle au maître du peu* pie-roi, mais pour défendre leur vie:, comme dans les vallons de l’Atlas, contre des chasseurs courageux. Abd-al-Malek était revenu vainqueur des Mores révoltés, et l’on célébrait son triomphe ; c’était un nouveau motif pour offrir au peuple de Cordoue l’image d’une chasse africaine, d’une victoire de la valeur intelligente sur la force indomptée et féroce.
On apporta , au milieu de Parène, un énorme buisson- de mimosa (i) qui, cachait dans ses branches épineuses e£ touffues une cage de bête fauve. Dé$ chipns, conduits en laisse, furent ensuite découplés , et bientôt l’on vit s’élancer du buisson , comme s’il eût été débusqué par leurs aboieraens, un magnifique léopard. Le léger animal franchit en quelques bonds la largeur du cirque, et, pour cherchei: une issue , en parcourut plusieurs fois la circonférence, étalant à tous les regards les
(i) .Vcracia d'Afrique.
6o . LES JOUTES.
brillantes lunes d’or de sa foürrure ,* et la souplesse de ses membres agiles. Quand il vit que la •fuite était impossible, et qu’il n’avait gagné qu’une prison plus ldrge , il revint s’acculer au buisson d’où il était parti. Les chiens, échaullés à sa poursuite, l’attaquèrent avec résolution; mais le léopard, en abattant les plus audacieux, de ses dents et dé ses griffes , eut bientôt dispersé la meute. Les autres, prudemment retirés hors de son atteinte, le poursuivaient de cris furieux, qu’il écoutait , immobile et méprisant, comme les injures d’uu impuissantennemi.
Ce fut alors qu’une troupe de cavaliers , partis
des deux extrémités dé la lice , s’avancèrent len- | * , tement pour l’entourer. Chacun d’eux porte dans
•la main droite une courte lance , semblable aux
javelines des peuples anciens , et plusieurs autres
lances pareilles sont Suspendues, sur^ la cuisse
gauche r dans une espèce de carquois;. Ne laissant
entre eux qu’un étroit intervalle, les cavaliers
poussent leurs chevaux frémissans , çl enferment dans up demi cercle le léopard , qui rampe sur le ventre, et dont les yeux étincelans semblent,
LES JOUTES
dans leur mouvement rapide, compter le nombre de ses ennemis. Dès qu’on est à portée de l’atteindre, le cavalier placé à l’extrémité du cercle brandit sa lance, qui part et s’enfonce dans le flanc de l’animal., Celui-ci, rugissant de douleur et de rage, bondit sur la place, et s’élance, la gueule ouverte, contre celui qui l’a blessé. Mais un second dard, lancé parle cavalier le.plus voisin, l’arrête
au milieu du trajet, et excitant par une autre . ' • • ■ Mm ' yr
blessure une autre colère , le détourne et l’attire . . ~ vers ce nouvel ennemi. Alors un troisième coup
le frappe, puis un autre, puis un autre encore, et
tandis que le léopard, incertain parmi tant d’alta r
ques, ne sachant oùporter sa vengeance, parcourt
en sauts désordonnés tout le front de la troupe,
une grêle de traits qui l’atteignent à la fois l’ont
bientôt étendu sans vie sur la poussière rougie
de son sai%. v C’est ainsi que les pâtres d’Afrique
se réunissent dans des chasses périlleuses pour
conquérir, sur les vieux maîtres du désert, les
plaines où paissent leurs troupeaux.
Au moment où le corps du léopard était emporté de la lice par un rapide attelage de six nm-
LES JOUTES
lès empanachées , l’heure de la troisième prière sonnait aux horloges vivantes des mosquées de Cordoue. Aussitôt, tous les spectateurs se levé-
rent par un mouvement simultané , croisèrent les bras sur la poitrine, et sans quitter leurs places, mais en tournant le visage à l’Orient , ils accomplirent dévotement le devoir dont le signal leur était donné. La prière achevée , on couvrit soigneusement, avec du sable nouveau, toutes les taches de sang qu’avaient laissées les combats sur le sable du cirque, et l’on y apporta deux vastes tables revêtues de tapis de soie, qui furent placées au dessous des deux galeries. L’une , faisant . fatpe au trône du Khalyfe , était couverte de mets légers, de fruits, du boissons rafraîchissantes, élégamment servis dans des corbeilles d’argent et des vases de cristal. Cette collation était réservée aux seuls eombattans ; encore ne pouvaient-ils y
'ii. . ' •
prendre part qu’à la faveur de l’une des dispenses militaires, car la rigoureuse observation-du jeûne obligeait alors les musulmans à se priver de toute nourriture entre le lever et le coucher du soleil. L’autre table était chargée d’une infinité de bi-
LES JOUTES
joux et d’objets précieux, que les juges du tournoi allaient distribuer pour récompenses entre les combattans. Cette . fonction de juge était en grand honneur , et ne s’accordait qu’aux hommes lés plus éminens par la naissance ou la renommée. En quelque lieu que se célébrassent les fêtes , le Khalyfe, s’il y assistait , présidait ce tribunal chevaleresque, et nommait les membres qui devaient Je composer avec lui. C’était une des marques d’autorité souveraine qu’Al-Mansoûr se gardait bien d’envier au chef nominal de l’empire, ht qu’il lui laissait, avec tous se&priviiéges de représentation. Hescham régnait dans les prières, les cérémonies et les jeux. Ce jour là, il s’était associé quatre collègues , son Hagib , sans l’avis duquel il n’aurait pas même osé porter une décision sur un coup de lance , son oncle Ald-al- Azyz, gardien de la bibliothèque impériale , le Khady des Khadys , et l’ambassadeur grec , auquel il rendait ainsi le plus grand honneur que permissent les usages du temps .
Dès que les juges furent proclamés, les clairons ét les timbales annoncèrent la seconde partie des
LES JOUTES
jeux militaires, celle qui recevait spécialement le nom «le joutes (i). Selon l’usage, elle commença par l’exercice de l’arc, ,I^es Arabes, fils des anciens Scênites , et les Berbères , fils des Numides , avaient conservé l’antiquç renommée de leurs pères; ils étaient toujours les premiers archers du monde. A l’une des entrées du cirque, où l’amphithéâtre offrait, entre ses bancs coup« : s, un vaste intervalle, une lance fut plantée en terre; elle soutenait, à hauteur d’homme, un de ces petits boucliers des cavaliers arabes , formés de trois lames de cuir étendues sur un tissu d’osiêr , et que perce dans leurcentre un pointe d’acier poli : c’était le but. ■ . .
Les combattans étaient rangés sur l’un des côtés de la lice, dans l’ordre que leur avait assigné le sort, et tenant à la main leur arc tendu. Au sir gnal donné, ils partent l’un après l’autre , à de courts intervalles. Chaeun d’eux lanee son cheval à toute bride, puis l’arrête court en face du but, décoche une flèche, et reprend aussitôt sa course
(i) JusUis , en FspagnpK 1 , '
LES„ JOUTES. 65
rapide. Ce mouvement s’exécutait avec . une si meryeilleuse promptitude, que l’oreille entendait déjà siffler le trait, quand l’œil, n’avait aperçu qu’une sorte d’hésitation dans l’allure du cheval. Quatre fors les pretèndans renouvelèrent cette
lutte d'adresse, et, après chaque épreuve; celui qui avait frappé "le plus juste, était proclaéie''
vainqueur par le tribunal des joûtes. Il Venait alors, au bruit de la musique et des acclamations,
recevoir des mains - du Khalyfe Je présent,, ré- * * ' . ' .* . .
cômpenseet gage de sa victoire. . ' •
. Un prix principal fut ensuite disputé par les
quatre vain jpVçurts. C’était" l’équipage complet.
d’ùn clievàlijer : un étalon du Hedjajf,. portant
la selle élévee, les larges étriers, et le mors aux
kmgiies branches ; uni turban de guerre, un bou-
cher ét une cotte de maillé forgés à Fez - une lance, un cimeterre' choit, et un poignard de Damas ■ Vadarga qui 'avait servi de but fut enlevée,, toute semée de flèches., èt' l’on mit â sa place "une légère branche d’oranger à laquelle pendait un seul friiil.. Le prix ne.pouvait appartertir-qu’a cebii cjui Paurait percé. Les’ rangs dis-
66 I.ES- JOUTfS.
tribués et le signal entendu, les combattans . s'élancent. L’im pterce Je feuillage qui, couvre la pomme d’or, l’autre ébranle la lance qui la porte. S’olÿman venait le troisième; il frappe au milieu de l’orange; où. sa flèche se b&laffcé' suspendue, et les cris des spectateurs annoncent .aussitôt qu’il a gagné lèprix. Mais' Abd-al-Malek lè suivait*; tandis que la brânche d’oranger- s'agitait encore avec violence, sa’ flèche atteint aussi te fruit déjà percé, et l’emporte au loin avec la flèche de son rival. Des cris plus bruyàns saluèrent le triomphe du jeime Arabe, que le Berbère entendit j avec un dépit amer, proclamer .par les. juges le vainqueur des vainqueurs. On amena devant Abd-al-Malek l’armure et le coursier qu’il avait conquis : « Fils d’Oqbali, dit-il à Solynjao , . nos flèches ont pàrtagé le fruit ; il est juste que nous * eji partagions l’écorce, la chair et les pépins. Choisis, du cheval ou des armes. » Le Berbèrd, deux fois vaincu,' prit en ro,ugi$sçmt le bel animal qui se cabrait - d^ns les mains d’un écuyer 5 il sauta légèrement sur sa croupe s et disparut, du cirque. Sa fiêrfr s’était moins irritée d’éprouver
. LES JOl^fes. i 67
une déi’àite^uç d’être obligée à la reconnaissance,
Cet orgueilleux chef des gardes voyait avec un
dépit qu’il pouvait contenir à peine; que la jeune renommée dAbd-al-Malek égalait déjà cette vieille renommée de force et d’audace qui l avait élevé à la place éminente dont il était revêtu, et que la seule place , plus éminente encore, à la» quelle il lui fût donné de prétendre, pourrait se perpétuer, sans décheoir, dans la famille d’Al- Mansoûr. Ainsi s’aigrissait, de tous ifes ressenti*meps de sa jalousie et de son ambition, la haine qu’il portait en secret au vainqueur de ses frères du Maghreb; car, quoiqu'il servît" avec ardetjr la, cause du croissant contre les infidèles, l’orgueil de racp l’emportait eucore dans l’âme de Solyman sur le zèle de la religion, et sûr l’amour delà patrie. ' * • . ■ "
Après le Combat de l’arc , venait celui de' la lance, qu’on appelait aussi coursa? de bagues ( 1 ), lé plus galartt, le plus noble de; tous les exercices ? et toujours réservé pour terminer les joûtès.
U était sotirais à des formes particulières, à des
(i) F.n c&pngnoî , canas ou sorti j as.
08 LÉ^ïotrfEs-.
règles sévèrement gardées, dont la p^miére était qae nid ne pût y prendre part, s’il n’avait été f«çu chevaüêr. Quand ce mot' ne signifiait pas-, simplement mi guerriei'. des tribus nobles; quand il devenait le titre des membres de cette confré- # rie militaire que ' les nations chrétiennes fondèrent, par imitation , un siècle plus tard, il avait, parmi; les Arabes , une haute et puissant? acception. Ceiitre envié de tous, ce titre. qui résumait en loi les idées d’honneur, de savoir et de vertq, qifi exprimait à la fois les perfections de l’esprit ... et du corps , ne s’accordait qu’après de fougues épreuves et des succès incontestés. Quoiqu’il eût commandé .une armée et gagné des batailles, quoiqu’il eût reçu de ses soldats le nom à'Jl- Modhaffèr, Abd-al-Malek n était point éncOre armé chevalier. Ou avait attendu le joyr des fêtes célébrées à sa gloire pour dpnnér à son entrée dans Cet illustre corps plus d’éclât et de solennité.
Le Khalyfe r chef de l’ordrë, avait voulu cou, férer lui-même ap jeune vainqueur des Mores l’accolade d’admission. On étendit dansle cirque, sous le balcon de sa galerie, une vaste' Jlfom-
LES JOUTES
bra ( 1 ), garnie d’iitoy, rang circulaire d’épaisses Almohadas (a), sur lesquelles Bes^cliam s’assit ,
• entouré de ses principaux officiers. ;Abd-al-
Malek, qui s’était dépouillé de toutes * ses armes, Vint s’agenouiller devant lui , ad milieu de. ce -divan, conduit par le chevali» qtii lui servait de parrain. C’était Al-Mondhyr,- l’ami de spn enfançe, l inséparable associé de ses joies et de ses peines, Al-Mondhyr, quij’avait précédé dé quelques années dans la- Vie, et de quelques jours seulement dans le rang de chevalier! • .
» « Emyr des croyàns, dit-il au Khalyfe, celui que tu vois prosterné devant tes genoux est Abdal-Malèk, fils d’Al-Mansoûr , de la tribu d’Âmer (3).
— j< Que demande-t-il? répondit Hescham. i>
— <1 L’ordre de chevalerie, reprit Al-M<ÿijfdhyc.éfc. ■ *>’•
« Toi qui i’a reçu,- jéponds-tu qu’il en est
digne ? » -
(0 J'apis. „• - •
•(a) Coussins , sièges.
( 3 ) *4 bd -al- Malek ben Al-Mansoùr At-Amcrj. ' * ,
LES JOUTES
.. • — •'« Oui, par les dix qualités dont chacun de nous a fait preuve^ » ' •
— 4rA*t-ii la boftté •? » .
j — « Ses proches l’aiment, les pauvres le bénissent, il pardonne aux offenses et n v a point d’ennemis. »' «• ■
— -.«'La valeur?»'-
— « Le rebelle Ebn-Kénous fuyant devant
Un dans les champs de Fez en a rendu témoignage.» • . •
— « La poésie ? » - ,
— « Les sages de nos académies recueillent
ses vers, et le peuple les retient dans sa, mé-
moire. » ■ . • ■
— « L ’ éloquence ? » ' . ,
— «Ses lèvres distillent la persuasipng d’une
parole, il éxfcite ou modère la fureur des guerirjers. », '• - ' , V.V
— « La force ? » : *.'•
. — « Sa main renverse un taureau fu-
neux. ». • * . . * •
— « La grâce ? » •
LES JOUTES
— « Les mères le montrent pour modèle à
leurs fils. » , • • .
— «Sait-il dompter et, guider un cheval ? »
« Il franchirait les espaces -de l’-aiP sur la
(»oupe aîléed’^f-Æora^ (t).-» • . > '
— « Sait-il manier la lance P?» .
— « On dirait qüe l!angé. de I 3 mort dirige la
sienne dans les batailles. >r ' *. ! i.
« Le cimeterre ?»’ ■ ‘
. « Son aïeul Jl~Farouk ( 2 ), armé de la
Sajtosûmah (3), n’en faisait pas unpluS terçible Usage. » ' .
«. I, arc P «
(1) V’Élincelante , nom de la jument qui ravit Mahomet au cit»I.
( 2 ) Pourfendeur, surnom d’A.raer <ou Omar, l’un des compagnons du Prophète, \ , -*
•{3) iNorti d'une épée célébré. Amroû , le conquérant de l’Égyplc,
en fit présent au Kialyfe Omar. Des çeurlisans prAuadèreut à celui fci qu’Aiuroû l'avait gardée, et lui éâ avait donné une autre. Ainrod,
Indigné, 'se fit apporter l'épée, et étant entré dans l’enclos des bêles
' .1 .** * * - "•** .1 * de somme, il abattit, d’un seul coup Ta tête 'd’un chameau. « Je t’a
vais donné J’épéc. dit-il à Omar, mais je he t’avais point donné le
bras. » ' .
LES JOUTES
. ■ « Tu viens - de lui décerner le prix sur les
vainqueurs. »
Hescham se . tournant alors vers AM-al-Malek : v ^ils - d’Al-ManSoûr , lui dît-il t au -nom d’Allah, je te fais chevalier ; remplis tes devoirs, g^rde tes-sermens. » En prononçant ces mots, il tira son, épée, frappa légèrement du bout de la lame les épaules et le couf du postulant toujours agenouillé, puis ta baisa sur le front. Alors deux écuyerS s’approchèrent d’Abd-al-Malek , ét tandis que l’ün d’eux lui passait au coù le baudrier qui portait. son épée , l’autre attachait -à ses bottines les éperons d’orf i), insignes de sa dignité nouvelle. ' r
La cérémonie terminée, on prépara tout pour les courses de bagues. Un jeune mélêse, orpé de rubans et de fleurs, comme l’arbre de mai quêtas nations chrétien nés promenaient alors dans leurs fêtes au retour du printemps, fut planté . dahs lé milieu- de l’arène. C’était à l’tSxtrémité dé ses
branches robustes que venaient - se suspendre
(t) A/Segah, dom les Espagnols onl fait acicalt.
LES ROUTES. 73
l’un après l’autre, et s'offrir à la lance des joû-
teurs, les anneaux d’or qü’il fallait îenlever au • r - « '' ? .
galop. Eu même temps, on dressa , à l’un, des
bouts de Ja carrière, une petite tente de soie verte destinée au chevalier qui devait, avec son second, maintenir les joutes , c’est-à-dire , répondre à tous les défis qui lui seraient portés. Telle était la manière de courir la bague. Abdal-Malek, ordonnateur de la fête, nouveau che-
valier et vainqueur dans les jeux précédens,
se trouvait, à tous ces titres, chargé du difficile emploi de manténe'dor ■( i). Il avait pour assistant son fidèle Al-Mondhyr. Dès qu’ils se furent enfermés dans leur tente, une file de six mulets richement caparaçonnés et portant sur leurs tètes de hauts panaches, traversèrent la lice. Ils 'étaient chargés des lances de jonc destinées aux courses. Ces lances furent rangées sur un vaste
râtelier, d’un coté de la tente du manténédor • 1 f 7 de l’autre côté, un grand nombre de chevaux,
portant la selle et la bride, furent attachés à des
piquets. *
(i) V 0'est |e mot espagnol, que je cotiseife, faille d'équivalent.
74 LES JOUTES
Les chevaliers qui së présentaient pour défier le mantériédor , ,ei jouter, avec lui , n’avaient phis, comme dans les jeux précédens,- la livrée
unifôrme de leur tribu . ■ Chacun ’d-'ëux portait une devise et dés couleurs personnelles. La devise était peinte ou" ciselée sur Vadarga , et brodée Sur le petit drapeau de la lance, ouVrage de femme, et lafaveur la plus ordinaire qu’un amant reçût de la reine de ses pensées. L» plupart des chevaliers arabes choisissaient une devisé perma- . nente, à laquelle on pouvait les reconnaître , et '■ qui 9èyint,dsin8 la chevalerie d’imitation' deg chrétiens, l’origine des armoiries héréditaires.. Telle ! était celle d’Al-Mansoûr. On voyait, sur sou écu le pic élevé d’une montagne, dominant le globe de la tare, et touchant presque' jin croissant de la / lüne. Ces mots étaient, ^gtajvés à l’entour: « JVi prétendre à plus, ni ni&çpntenter de moins ( i ); » et Cette fière deyisé, qüi peignait son. caractère el sa situation, devait au moins rassurer le Kha-
(i) La même phrase forma la cfcvise^d’Àbën-Àbp-, s.ccoiid.m dès MorisquesV«voltes sou§ Philippe IL * r * •
LÉS JOUTES
lyfe contre lederaier désir .d’une ambitioiuqui s’avouait satisfaite. . ; ....
Lés guerriers arabes .prenaient aussi des devises passagères pour exprimer leur pensée ou leur situation .du moment. Al-ÎVÏotfdhyr , qui brûlait de l'amolir Je plus tendre pouf fa jeune et célèbre Kbadidjah, portait ' sur son bouclier .un^vôlqan jetant des flammes, autour; dUque! était écrite cette légende , alors de-hon goûi :
« Elle est plus vive dans moni t eur. » Les cou-, leurs, qui 'formaient une autre, espèce d’emblème , se portaient à la fois sur le large ruban qui entourait ' Vadarga , sur le drapeau de la lance, sur les plumes du casque, ^suf la ceinture, et sur les housses du coursier. Le% chevaliers arabes se
paraient des couleurs de leurs dames ; mais ils y joignaient d’habitude une ou plusieurs fcouleurs symboliques au moyen desquelles la galanterie s’ôtait fait un langagemuét. Y i olet et blanc , signifiaif la foi, la Constance.'; brun' et noir, lei' peines, les soucis ; bleu, la jalousie jaune,. la jnéfiance,
le soupçtty. ; . vert, Pespérance; rouge, la joie,
l’ainoiii satisfait. U. était aussi d'usage, dans les
76 LES JOUTAS.
courses de bagues, que les- chevaliers missent à leur adresse un autre prix que les applaudissemens des spectateurs et la munificence des juges; ils jouaient, quelquefois en une seule côürse, le plus souvent en trois , quelque objet de prix, quelque faveur d'amour , un ruban, brode , un celet, une tresse de cheveux. Au moment du déli, ils déposaient leurs gages de combat, et- / le vainqueur allait mettre aux pieds de sa da-
me les enjeux gagnés à ces paris chevaleresques Parmi tous les guerriers qui se préparaient joyeuseipentaux joutes, le seul Abd-al-Malek peutêtre n’était animé que par le désir de la gloire, et
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ne cherchait en aucune place des vastes bancs de l’enceinte un regard qui dût lui donner l’encouragement èt la récompense. Son' cœur étfcit libre encore. Dans la fleur de T5ge r ' ayant' àj peine achevé les études longues et variées auxquelles se livraient alors- tous les .jeunes Arabes de haute naissance , ;il avait trouvé' dans son! amour pour un père illustre , et dan3 sfci première ardeur p#ur le métier des armes , k ; satisfaire cê besoin de tendresse et d’émotions qu’éprouve une âme ar-
l’appareil d’un galant chevar lier. 'H'jjÿortait-lfes couleurs de la sultane Ssobyha, mère 1 du Khalyfe , à laquelle Al-Mansoûr i; devait, sa fortune , et l’empire sa splendeur. Chargée , 'à Ja mort de son époux, le docte Alhakem II , "de nommer le Hagik ai^rel appartiendrait la régénce de l’État pendü^P la minorité de $on fils , elle avait choisi , nor i le Hagib du règne précédent, mais le jeune Mohhammed, qui
n’était encore que son secrétaire , et sur lçffront duquel elle avait lu Pavénir d’Al-MansoûiC ,
Dès (pie la lice fut ouverte, on vit s’y précipiterurie foiïle de chevaliers , tous luttant déjà -par l’éclat etle bon goût de leurs livrées, tous empressés d’éprouver leur adresse, et la fortune. Mais ce n’était point entre eux qu’ils pouvaient • combattre. (-Joël qUe fût leur nombre , iis ne formaient qu’un meme parti, et n’avaient tous qu’un même adversaire; le manténédor devait répondre seul à tous les défis. Celui qui voulait engager une joute', s’avancait vers l’arbre des bagues,
78 lis JOUTES.
et sonnait d’un petit cor d’arfent qu’il portait suspendu à son cou ; le défié Sortait aussitôt de sa tente, et l’on réglàitlescônditions du combat. Si deux chevaliers se présentaient ensemble, le mantPTVPilor appelait son second; L’on' jouait alors une partie carrée. A, chaque course, les combattans changeaient de lances et^de chevaux, afin qu’on n^ut attribuer ledrs suçcès à l’avantage d’un précédent. Outre les gages du
défi qui res talent en son pouvoir, le vainqueur recevait d’ordinaire quelques présens de la main des j liges , et' le vaincu lui-même partageait cette faveur, quandil avait vaillamment disputé le prix : nul coup brillant ne restait sans récompense.
Ces joutes étaient remplies d intérêt, non-seulement pour ceux qui vidaient leurs gageures devant tant de regards , màis pour ceux même
j qui n’en étaient que les témoins. Tous les sentimens de l’anaour , de l’âmitié, clé l’orgueil de famille ou de tribu, se, réunissaient pour attacher
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une foiile de spectateurs a* la càuse' de chaque chevalier, et les indjfférens eux-mênies prenaieirit part? à 'la seule vue des couleurs différentes. Ces
LES JOUTES. 79
cris d’enconrâgemeut , partis des deux côtés , / * . . m ces murmures ou ces acclamations qui accueil-
laient chaque coup de lance, ces rires de mépris et ces rires de-joie , tous ces môuvelnens , tout ce tumulte d’une multitude passionnée, témoignaient d'un goût vif et géuéral. Mais autant le spectacle de ces jeux-, avec leurs mille détails et leurs inille incidens , était plein d’intérêt et de charme, autant leur récit en serait dépourvu. .Chacune des eourses, comme chaque anneau d’une chaîne, était l’exacte image dd celle qui avait précédé et de celle qui allait suivre. Toujours un défi , todjours des chevaux précipitai et des lances en arrêt, toujours des bagues manquas où çonquises", une victoire et Une défaite, des applaudissemens et des moqueries . ■’ - ' V
' Toutefois, à la fin des jeux , et lorsque Vhesre qui mettait' tin aux épreuves du manténedor allait- sonner , une circonstance, intéressante vint raniujter la curîbsitédéjà lassée, Depuis le combat dé Harc-, Solyman n’avait pliis paru dans l’arène ; mais" son jeune frere lsma jl avait dignement soütCnfi l’hônncur. du sang africain. Plu-
j>ês Joutes.
sieurs fois il s’était mesuré aVee Abd-al-Malek ou son ami, et par les chances. à peu près égales de leurs gageures', ces dignes rivaux se trouvaient avoir échangé différens objets. IsiUayl, sonnant une dernière fois le chant du défi, proposa au manténédor de jouer ,*en trois courses, tous les enjeux de leurs paris précédens. Aussitôt , les autres chevaliers se rangèrent sur les côtés de là lice, et toiftles regards se fixèrent avec inquiétude sur les deux jeunes champions.', qui représentaient en quelque sorte les deux grandes
races du peuple mustiUnan. Le silence avait toutà-coup succédé à ee murmure confus, à cette voix inintelligible de la fioide. Il n’était interrompu que par les cris d’espérance et de joie , que jetaient tour-à-tour les partisans de l’ün et de l’autre rivaux. Déjà, pour la seconde fois, chacun d’eux ^vait couru, et chacun emportait deux anneaux
d’or au fer- de sa lance. On voyait . la cinquième bague suspendue à l’un des raméaux du mélèse. C’étaitla dernière,, -et Ismay/, avait l’avantage de cpiuir le premier i H saisit une des lances de jpnc étalées sur. le xatéller ; il, la balance,- et la pèse
LES JOUTEÿ.
dans. sa main , pour en mettre les deux bouts en équilibre ; puis, il part, dressé sur ses étriers. Abd-al-Malek le suit dans la méjne posture. La bague, agitée par une légère brise , se présentait un peu obliquement. Toujours adroit, mais moins heureux cette fois , Ismayl , t au lieu de l’atteindre dans le centre , la frappe sur le bord , et, tandis qu il franchit les branches de l’arbre, la bague , détachée par le choc , vole au loin dans l’espace. Abd-àl-Malek la voit , se presse, arrive quand elJe retombe, et, l’atteignant dans sa chute, présente , triomphant, à la pointe de sa lance les. trois anneaux qui lui donnent la victoire.
Ainsi se termina le rôle difficile qu’avaient soutenu pendant deux heures entières le manlénédor et' sou ami. Nul chevalier n’avait , pu les vaincre tous deux; ils étaient- demeurés maîtres de la lice. Le ■ nouveau WaR de Fez, qui. venait dé justifier dans les je.ux de la paix son récent surnom gagné sur le champ dé bataille, vint alors déposer aux pieds de la sultane les innombrables dépouilles qu’il avait conquises à son
LES JOUTES
service. Ssobyha, fière des succès de son jeune chevalier,, lui paya ses présens par des éloges qui retentirent au cœur paternel du Hagib.
« O mon fils , dit-elle au Khalyfe, je t’ai donné plus d’un Al-Mansoûr. » Avec moins d’éclat, mais non moins de délices , Al-Mondhyr goûtait aussi la joie du triomphe. C’était la première fois 1 qu’il paraissait ^ dans ces occasions solennel^ les, sous les yeux de sa bien-aimée; c’était la première fois, qu’enhardi par la gloire, il osait déclarer publiquement # l’objet de son discret amour. II . avait, pendant les joûtes, porté le vert pour couleur, afin d’exprimer à-la-fois son espoir d’un double triomphe. Lorsque son nom, proclamé avec celui dil manténédor , eut retenti aux deux extrémités du cirque , les juges lui donnèrent , pour dernier prix , un petit vaisseau d’or, garni de tous ses agrès', et plus précieux encore par le travail que par la matière. Aussitôt Al-Mondhyr s’avança vers la galerie du Khalyfe , et >; faisant agenouiller son cheval, il présenta au bout de sa lance ce bijou délicat à sa maîtresse : « Belle Khadidjah , lui dit-
LES JOUTES
il , accepte le prix que ton nom, invoqué après celui d’Allall , m’a fait remporter sous tes yeùx. Ge vaisseau est petit, mais ses, voiles sont grandes, car elles se remplissent d’espérance. « Khadidjah reçut , en rougissant de pudeur et de joie, le don de l’amoureux chevalier, et le soir , lorsque le Khalyfe réunit à sa table tous les combattans des joûtes, Al-Mondhyr parut au festin de la cour avec une ceinture rouge sur sa tunique, et des plumes rouges sur son turban. -
A peine terminé pour les hommes de guerre, ce- brillant tournoi sembla recommencer pour les beaux-esprits de Cordoue -, qui célébrèrent, dans de nouvelles luttes , la pompe des fêtes et- les exploits du fils d’Al-Mansour. Moins de lances ne s’étaient exercées dans les joûtes , que de plumes ne s’exercèrent à les décrire, et moins de pas n’avaient tracés les chevaux sur la poussière de l’immense arène, . que les poètes ne tracèrent de monorimes sur les longues feuilles du papier de Valence. On compta jusqu’à trois cent mille vers, qui furent tous lus à
LES JOUTES
l’académie des savans. Sur ce nombre, Ebn-Fe-
radj choisit un dixain, qu’il recueillit dans le célèbre divan (i), auquel il donna pour nom Les jardins. Encore a-t-il péri, avec toute la collection, dans le magnifique auto-da-fé que les rois . catholiques allumèrent, cinq siècles après, sur la grande place de Grenade conquise.
(i) Recueil de poésies.
LE COMBAT
Ce cri d’Al-Djihéd, jeté - par le Khatyb de Ja grande mosquée de Cordoue, avait retenti ", répété par les imams de toutes les mosquées , jusque -dans le plus petit hameau de l’empire ; la guerre sainte était publiée. Commandé dans cette forme, au nom du Dieu de Mahomet, par le successeur du prophète, le service militaire devenait un service religieux que tout, musulman * était tenu d’accomplir, non moins impérieusement que les cinq prières dans le cours de la journée, que l’assistance à la Khotbah une fois dans la seijp^e, que le jeûne du Rhamadan une fois dans l’année, que le pèlerinage à la Mecque un» fois dans la vie.; -, .
En partageant les pays conquis entre les chefs de leurs tribus, les premiers Khalyfes
LE COMBAT
arabes n’avaienl pas eu besoin de se réserver le droit de suzeraineté sur ces donataires’ primitifs, ni d’exiger d’eux à perpétuité *1 hommage et le service* de guerre, pour que ceux-ci, les impo-; sant à leur tour à de nouveaux tenanciers , qui les imposeraient encore à d’autres vassaux, étendissent la chaîne féodale jusqu’aux serfs- de la glèbe. Ces chefs religieux des races conquérantes du Midi possédaient, dans leür titre même, dans J’origine et la nature de leur puissance , tous les droits que les chefs militaires des ra- . ces conquérantes du Nord n’avaient exercés qu’en vertu de contrats, de conditions, d’obligations répiproques.
* La , loi , l’autorité, les droits , tes devoirs , tont, chez les Arabes, était soumis augrand principe de l’pnité. A l’exemple du monde, l’état était gouverné par une seule intelligence, par un seul pouvoir. Le Klialy^^gnait sur l’empire , comme Dieu sur l’univers. II . était le chef de ] a nation, parce qu’i^ était le. pontife de la foi ; il était le juge suprême sur toutes les matières,' parce qu il était l’unique inter-
LE COMBAT
prête de la loi unique il commandait* âiix ac- .9 lions, parce qu’il commandait aux consciences.
Dans l’obéissance. se trouvait la même unité que dans le comùiandemeht. Tout sectateur de FIslàm était sujet du prêtre en meme' temps que sujet du prftice, sujet par. l’âme et par le corps. Tout devoir politique était devoir reli-
gieux ; il fallait payer l’impôt au Khalyfe r comme aüx pauvres la dîme auinonière; il fallait se rendre à l’appel du Wali, et mareher en troupe au combat , comme il fallait se rendre à l’appel de l’imam, et marcher en procession dans les campagnes pour réciter les prières contre là sécheresse.
Cette année (1), l’affluence des fidèles était extrême. JLa guerre, à laquelle ils’ s’empressaient de prendre part avec ce sentiment dévot et ôet espoir d’un prix céleste qu’on apporte à l’observano^ d’une pratique religieuse, 11’était point une de ces querelles de race ou de secte, qui mettaient- si fréquemment les armes aux mains
(1) De l’hégirQ, 376; de Père chrétienne, 998.
LE COMBAT
des nations musulmanes, lorsque le pouvoir était disputé, par une révolte ou par une hérésie, aux familles et aux opinions régnantes. L’attaque se préparait contre les étrangers , les infidèles, les ennemis communs du territoire et de la loi . Aussi, toutes les tribus se montraient-elles également jalouses de fournir leur contingent d’enrôlés volontaires. Ce fut .ainsi qu’on siècle plus tard, on vit les divers .peuples de la chrétienté, oubliant leurs rivalités mutuelles à la voix du commun pontife, marcher ensemble sous une bannière religieuse à la conquête du pays, berceau de leur loi. I JAI- Jijihed. était la croisade des Arabes . 1 Un autre motif d’intérêts tout mondains et temporels venait encore accroître cette pieuse ardeur.
Les bulletins de victoire, lus dans toutes les mosquées , avaient appris à la natiou entière les grands succès de la dernière caqjpagne , qu.'Al-Mansoûr avait couronnée par là prise à l’assaut dp la ville de Saint-Jacqiies. On accourait avec l’espoir de nouveaux succès , et d’un riche partage de dépouilles, car le butin
LE -COMBAT. $9 •'
fait l’année dernière avait été si considérable*
qu’après la vente des captifs, des denrées, des avmiyes et.de tous les objets préeienx , chaque fantassin de l’armée avait reçu pour sa part, bien que celle du cavalier fût double , la valeur de cinq rnitscdls d’or. Il est, vrai que la masse-.des prises n’avait subi d’autre prélèvement qufe celui d’un cinquième pour la part du Khalyfé T et qu’Al-Mansoûr toujours fidèle à ses habitudes de grandeur généreuse, avait abandonné la part' dù général à ses, soldats (1). \ ; ' 'aï.;
Les officiers du Kbalyfe espèces de - Dfissi dominici , chargés de lever -les trôupes ,' et de régler lé contiijgent de chaque district, d’aja'ès l’importance de l’entrepfiég et la situation du trésor impérial, n ? avaiént d’autre embarras que celui de faire un choix parmi la multitûde
( 1 ) -Ce bulio commun se nommait anfal.
Lès princes chrétiens imitèrent des Arabes l’usa^l de vendre les prises , et d’en répartir la valeur, dont le cinquième leur était aussi réservé. Cet usage Yesi conservé jusque sous les rois de la maison d'Autriche.
9 °. LE COMBAT
fi enrôlés qui' se faisaient inscrire sur les listes, et sollicitaientinstamment leur préférence. Les hommes de tous les rangs et -de tous les métiers s offraient avec un égal; empresse" m'ent , A coté d’un étudiant , encore revêtu j de J» robe collégiale ,• on voyait un com- ; aperçant , à barbe grise qui s’était enrichi pàr j trois voyages aux Indes, et- pensait à. faire son salut après sa fortune ; à côté d’un conducteur à'acemilas, de cés longues filés de mulets de bât- qui servent à l’échange - des denrées entre ( les 0-ovinces , on’ voyait un berger de ' ces ! immenses troupeaux erra n S qui Se promènent le long des chaînes de montagnes , émigrant des pâturages du Nord à ceux du Midi. Partout les artisans étaient- ’taeïés aux agriculteurs, Celui qui fabrique , le papier dans les ateliers -de
Xativa se présentait avec celui qui cultive le lin et le chanvre dans les plaines de’ Valence ; celui qui tanne les cuirs à Mérida, avec celui qui arrose les rizières de l’Estremadure ; celui qui fourbit et cisèle les métaux à Jàen, avec celui qui plante la canne à sucre et le coton-
' LE COMBAT. 9
nier dans%les vallons de Malaga ; celui qui tisse le» étoffes" de soie à Murcie, avec celui qui émonde les mûriers de Grenade (i)'. ' •
• Parmi tous cef dévots aspira ns au métier des armes, Tje choix des officiers impériaux tombait d’abord sur- les anciens soldats, sur ceux qui, 'revenus dans, leur pays natal après la campagne précédente, offraient encore au Kha-
lyfe lé service -d’un bras aguerri. Pour remplir
les vides que laissaient chaque année dans les rangs, la mort, la vieillesse, le dégoût' des fatigues et des dangers de la guerre, On prenait de préférence les hommes les plus robustes , les plus alertes, et dont l’absence ne devait pas laisser sans pain leurs vieux pères ou leurs jeu- \
nes ; .erifans. D ailleurs, aucun des enrôlés n’était admis aü service qu’en justifiant de l’expresse autorisation de ses parens ; aucun ne contractait d'engagement pouf plus d’une campagne.
A la fin de la- saison militaire, l’armée, se dis-
(<) En iCoo, un peu avant l'expulsion des Moris<|uos, le roi d’Espagne affermait euçore la récolte de la soie {la cria Je ta 3c Ja }* dans le royaume de Crenadc, i H i,5oo ducats d’or.
9a LE COMBAT
pérsait en atteignant la frontière <i# l’émpire, et ctiaque soldat rentrait dans sa famille , jusqu’à la formation d’une ' armée nouvelle: Il n’y avait de corps permanens que la garde du Khalife, composée de mercenaires africains, et les Kaschefs , troupe de paix, troupe civile, qui ne servait qu’au maintien de l’ordre "intérieur et à la répression des délits.
Le camp' où s’assemblait Tannée avait été placé, connue l’année précédente, au milieu d’un vaste plateau situé dans le district de Tolède, en deçà des monts qui séparent tes deux Castilles, et près dès ru Urs d’une bourgade’ près-
que entièrement peuplée de chrétiens mozarabes. Cette bourgadè, qui marque à peu près le point central dé la Péninsule, est devenue depuis, par les avantages de sa position , la capitale de la monarchie esjtagnole. Quelques escadrons de l’armée d’Abd-al-Malek, revenus d’Afrique avec leur général , n’avaient pii prendre de repos entre la campagne d’hiver, faite contre les révoltés, et la campagne d’été qui allait s’ouvrir contre les infidèles. Ils campaient déjà
LE COMBAT. \ t
dans les prairies qui bordent le lorrent des Pommiers (i), dont .le jit tortueux va. verser dans le Tage les neiges fondues par le soleil du printemps sur les sommets de Guadarran». Chajour de nouvelles trpupes , parties %e tous les points de Fefnpire, depuis les rives du Duero jusqu’au port de la nouvelle Carthage y deppis la pointe à' Al- Gharb jusqu’aux bouches de l’ancien Ibérus,. venaient grossir ce noyau de l’armée
impériale. On - voyait arriver successivement ,
% > et les.fils des tribus arabes du Yémen et du lied-
jaz, tribus sœûrs etvoisines, mais de toüs temps rivales , et dont la mutuelle inimitié a précédé les traditions de l’histoire ; et les enfans de la Syrie , les premiers convertis à l’Islam ; et les enfans de l’Egypte , qui reçurent presque en même temps la lumière ; hommes de races nobles, que les Arabes purs çegardènt en frères, car ils ont partagé leurs premières conquêtes, ; enfin , les enfans du Mahgréb , innombrable race de vaincus, qui n’ont. adopté la foi du pro-
(i) Le Manxanarès.