‹ Scènes de moeurs électoralesChapitre 2 sur 9 · MON I^II.S BIEN-AIMÉ · texte numérisé non relu

MON I^II.S BIEN-AIMÉ

La tradition avait aussi consacré le souvenir de ce candidat madré qui, voyant l'officier rapporteur afficher un soir la proclamation électorale qui commençait par ces mots : Victoria, par la grâce de Dieu, etc., à tous ceux qui les présentes verront . . . Salut! s'était avisé de faire écrire son nom par le maître d'école, avec les mots- et à mon fils bien-aimé, dans l'espace en blanc qui se trouvait entre le mot salut, et le reste de la formule.

L'effet fut magique. Comment ne pas voter pour un homme si hautement recommandé, à qui la reine elle-même envoyait des saints en l'appelant son "'fils bien-aimé?" L'adversaire fut roulé.

IvE DEPUTE BEAUDOIN

Mais quelque chose de plus piquant encore, que rapporte la tradition, ce sont les discours d'un nommé Beaudoin, de St-Henri de Lauzon, qui fut député de sa division, à Tépoque où les trois comtés de Lévis, de Beauce et de Dorchester ne constituaient qu un seul et même collège.

Celui-là faisait ses discours en vers monorimes.

Je puis en citer un , grâce à la mémoire des vieux de Tendroit, avec qui les circonstances m'ont mis en rapport dans mon jeune temps ; le voici :

- — Messieurs les inlecteurs du comté de Dorchester, je vous remercie de tout mon cœur de l'honneur et de la faveur supérieure que vous m'avez fait jusqu'à c'te heure. Suivez votre serviteur chez la mère Verboncœur pour prendre un petit verre de liqueur, à la santé du gouverneur. Demain le poil est à neuf heures.

Ça se bat pas ! disaient les gens.

Aussi, il paraît que jamais personne n'osa se présenter contre lui.

Je ne sais trop ce qu'il y a de vrai au fond de la chose, mais c'est à ce brave homme de père Beaudoin qu'on attribue quelquefois cette naïveté digne d'entrer dans le répertoire de Calino. Dans une réunion chez le gouverneur, où il avait été invité à titre de député, on lui présente une glace à la crème.

— Cristi! dit-il, ça gèle les dents cette histoire-là! Je parie que si c'avait été pour un Anglais, va! ils l'auraient bien fait chauffer.

UN CANDIDAT SII.E:NCIEUX

Le fait est qu'il y en a eu de toutes sortes, des candidats à Lévis, une vraie collection de toutes les nuances et de tous les acabits. On y a même vu un candidat . . . silencieux. Il se faisait un devoir et un principe de ne pas dire un mot en public. Nous ne faisions

que le montrer. Et comme il n'avait pas trop mauvaise mine, ça prenait encore assez.

Naturellement, il fallait quelquefois discuter avec l'adversaire; c'était moi qu'on avait chargé de la besogne. Il fallait entendre mes arguments en faveur du candidat du silence:

Franchement, il y avait trop de bavards dans la Chambre; c'était justement pour cela qu'on ne pouvait pas s'entendre. Si l'on pensait plus et si l'on parlait moins, ça irait beaucoup mieux, et ça coûterait moins cher. Ce qu'il faut, ce ne sont pas des paroles, mais des actes. Trouvez-moi un homme capable de parler durant une heure, sans dire quelque menterie! Et cœtera. Si notre candidat voulait être député, c'était pour donner le bon exemple. S'il était élu, il s'engageait d'avance ... à ne pas desserrer les dents sur n'importe quelle question. Il ne signerait jamais M. P. P. (membre pour parler), c'était ridicule; il signerait M. P. S. T. (membre pour se taire).

Nous fîmes une lutte superbe, et qui se termina par une victoire morale.

IvE CANDIDAT ECLECTIQUE

On eut aussi, vers cette époque, dans le district de Québec, un candidat éclectique. Pour capter tous les

suffrages, il se proclamait bleu-rouge-indépeiidant ; et pour se recruter des partisans dans tous les rangs de la société, il avait lancé une circulaire dans laquelle il s'offrait comme candidat des cultivateurs, des ouvriers, des marchands, des manufacturiers, des riches et des pauvres, des Canadiens et des Anglais, du clergé catholique et du clergé protestant.

Or comme on le blaguait là-dessus dans une assemblée publique, une réflexion partie de la foule fit éclater un rire homérique :

— Il est comme le baume du bon saint Martin, il guérit tous les maux.

Lui aussi remporta une victoire morale; ce qui fit dire à un plaisant de Tendroit:

— -C'est la première fois qu'on voit perdre une élection avec tant de monde.

BENONi SAMSON, sumommé bELonE

J'en ai connu un autre moins prétentieux, mais encore plus original. Lui se donnait — Oh ! devinez ! — comme candidat de la misère !

Il s'appelait Bénoni Samson, et tout le monde le connaissait sous le nom de Bélone.

Des loustics, pour faire pièce au candidat du gouvernement, lui avait mis en tête qu'il triompherait — c'était une année de disette — s'il avait l'appui des pauvres gens.

Un beau dimanche, il avait appelé à son aide M. -Fradette, député de Bellechasse, qui se targuait d'être le représentant des classes inférieures.

— Messieurs les électeurs, dit Bélone, j'ai Thonneur de vous présenter M. Fradette, Temblème de la pauvreté !

Le jour de Tappel nominal, il s'écriait :

— Oui, messieurs, je suis pauvre; je suis pauvre comme vous, j'ai toujours été pauvre, et je veux toujours rester pauvre avec vous autres !

— Dis donc, Bélone, crie une voix dans l'auditoire, reste pauvre tant que tu voudras, mais t'as pas besoin de nous autres pour ça. Reste pauvre tout seul !

— Je suis prêt ! répond Bélone.

— Eh bien, s'écrie un autre, si tu veux rester pauvre rien que pour le fun, viens pas quêter chez nous !

Pauvre Bélone! battu lui aussi.

— N'importe, disait-il, j'ai toujours été candidat; personne ne peut m'ôter ça!

Car il faut vous dire que si la plupart des candidats se présentent dans le but d'entrer au Parlement, il en est quelques-uns qui n'ont pas d'autre ambition que d'être candidats. Là se bornent leurs aspirations les plus ardentes.

UN CANDIDAT MAIy REÇU

Un matin — nous étions à la veille d'une élection générale — je reçus la visite d'un notaire, vieux praticien établi dans un des comtés ruraux de notre district.

— Il faut que le parti me pousse, dit-il, cette année. Il y a assez longtemps que je patiente, mon tour doit être arrivé !

J'avais pas fini de dire : Messieurs les Electeurs, qu'ils m'avaient descendu du perron de l'église,

je.

-Avez-vous posé votre candidature ? lui demandai- -Pas encore, j'attends que le parti me choisisse.

— Quels sont les autres candidats en perspective?

— Il n'y en a pas.

— Eh bien, dest tout simple alors, annoncez-vous; venez de l'avant; nous irons vous aider.

— Je peux pas venir de l'avant.

— Pourquoi donc?

— Eh !. . . chaque fois que je me montre, ils me font des avanies. L'autre jour, j'ai essayé de parler à Saint-Ephrem ; j'avais pas fini de dire: "Messieurs les électeurs," qu'ils m'avaient déjà descendu du perron de l'église ! . . .

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