XAVIER BÉLANGER
Qui n'a pas connu Xavier Bélanger, du comté de Bellechasse ? Un orateur celui-là. Je n'ai jamais connu un enfileur de grands mots et de phrases baroques plus intarissable. En voici un échantillon :
— Messieurs les électeurs, s'écriait-il avec un geste sculptural et un coup de tête que n'aurait pas renié Danton, après les nobles et illuminés orateurs que vous venez d'entendre, il est bien saignant pour un pauvre cultivateur comme moi d'oser prendre la parole. Mais, sans vouloir comparer leur château de lumières et le palais de leur expérience au cabinet privé de mes réflexions personnelles, je ne puis m'empêcher de vous répéter ici à huit clos ce C[ue je voudrais répéter en public, c'est que les sphères de notre beau comté sont beaucoup trop étroites pour la salubrité de nos finances. Et à qui devons-nous ce triste état de choses? Je le dis avec un poignard dans le
cœur, nous le devons aux traîtres qui nous ont vilipendés, qui nous on anéantisés, qui nous ont stéréotypés — oui, messieurs, l'expression n'est pas trop forte — je le répète, qui nous ont stéréotypés, jusqu'à ce que nous ayons été nous échouer avec le vaisseau de la confédération sur le roc et les tufs de la frénésie sociale. Mais consolons-nous, mes amis, je vois une ère nouvelle s'élever devant nos regards comme un arcen-ciel qui porte dans sa main la palme sacrée de la concorde, de la fraternité, des réformes et du progrès.
Et tout cela était débité avec un aplomb et un brio que lui aurait enviés le plus éloquent de nos hommes publics.
On conçoit qu'avec un pareil talent oratoire, notre individu ne pouvait manquer de se tenir piqué par la tarentule de l'ambition.
Chaque fois qu'il se présentait un élection dans son comté, il faisait comme l'élection, il se présentait lui aussi. Mais pour une raison ou pour une autre, sa candidature avortait invariablement avant d'être rendue à terme. C'était un excellent homme de parti, du reste, et il se retirait généreusement de l'arène dans l'intérêt de la cause.
La dernière fois, cependant, il se fit tirer l'oreille. Il ne se sacrifierait pas toute sa vie; les autres devaient s'effacer à leur tour. Ses partisans finirent par croire qu'il se vendait, etc.
Du reste, un comté rural peuplé exclusivement de cultivateurs devait être représenté au parlement par un cultivateur.
— Mais, objectait Charles Langelier, qui lui disputait la candidature, on ne va pas- là pour labourer.
— N'importe, pour bien représenter des cultivateurs, il faut connaître le métier.
— Avec ça que je ne connais pas le métier, moi le fils d'un cultivateur, élevé sur une ferme !
— Ça ne fait rien, répliquait notre homme, faut la pratique.
— Pas nécessaire! affirmait son interlocuteur; et vous qui êtes un cultivateur d'expérience, vous seriez bien surpris si je vous en remontrais sur certaines affaires de votre profession.
— Sur des affaires d'habitants ?
—Oui. .
— Vous pourriez m'en remontrer sur des affaires d'habitants, vous !
— Certainement.
— Ah ! je vous en défie bien, par exemple !
— Voulez- vous gager ?
— Tout ce que vous voudrez.
— Tenez, faisons mieux: je vais vous poser une question qui a directement rapport au métier de cultivateur; si vous ne pouvez pas y répondre, et que je le fasse, moi, à votre propre satisfaction, résignerezvous ?
— Plus que ça, je travaillerai en votre faveur.
— Votre parole d'honneur devant tout ce mondelà ?
— Ma parole d'honneur devant M. le curé, si vous voulez.
— Eh bien, alors, dites-moi pourquoi les moutons noirs coûtent moins cher à élever que les moutons blancs.
"Eh bien, alors, i's mangent moins
— OÙ avez-vous pris ça, que les moutons noirs coûtaient moins cher à élever que les moutons blancs?
— Il ne s'agit pas de savoir où j'ai pris ça, il s'agit de savoir ce que vous en dites.
— C'est de la blague: j'en ai élevé des deux couleurs, et les moutons noirs mangent autant que les blancs.
— Pas du tout!
—Je vous dis que oui, moi.
— Tenez, avouez donc tout de suite que vous ne le savez pas, hein !
— Y a du surcier là-dedans; êtes-vous capable de me prouver cela, vous ?
— Ça fera pas un pli.
— Que les moutons noirs mangent moins que les blancs ?
—Oui.
— Voyons voir!
— Eh bien, dites-moi, y a-t-il autant de moutons noirs qu'il y en a de blancs ?
— Y en a bien moins.
— Eh bien, alors, ils mangent moins ! . . .
On voit d'ici la tête de mon candidat rural. Il reste d'abord tout abasourdi, puis il tourne sur ses talons en bougonnant:
— Dites-moi à c'te heure si c'est pas le diable que ces avocats-là ! . . .
GABRiElv BRISSETTE
Une autre candidature qui fit long feu, fut celle d'un nommé — disons Gabriel Brissette — en 1884, je crois, dans un comté du district de Montréal. Il avait fait répandre partout le bruit de sa candidature, et s'était même acheté un castor neuf pour la circonstance.
Mais ce n'était pas là le plus difficile pour lui. N'ayant pas Tesprit ingénieux de mon individu de Lévis, il ne lui était pas venu à l'idée de se présenter comme candidat du silence; il se croyait dans l'obligation d'y aller de son petit boniment, et redoutait fort cette épreuve.
Quand il marmonnait des phrases en lui-même, ça marchait passablement; mais devant la foule, c'est plus intimidant ; et puis il y a les interrupteurs.
Bref, il n'était pas très rassuré, et, la veille du jour où il devait s'annoncer comme on dit, au lit avec sa femme, il lui faisait part de ses inquiétudes.
— Pourquoi ne t'exerces-tu pas? lui dit sa femme.
— Je me suis exercé, mais ce n'est pas la même chose, va, devant tout le monde. Il y a toujours des polissons pour interrompre.
— Eh bien, écoute : fais-moi ton speech.
— Et tu m'interrompras ?
—Oui.
— Ça y est.
Et voilà mon Brissette debout au milieu de la chambre à coucher.
— Monsieur Brissette! monsieur Brissette! crie la femme.
Brissette tousse, crache et commence:
— Messieurs les électeurs!
— Couvrez-vous, couvrez-vous !
Couvrez-vous, c'était facile à dire, mais loin d'avoir un chapeau, Brissette n'avait seulement pas de caleçons.
Et il monta sur une chaise pour attraper le carton
A ces mots, vme voix furieuse part du lit : " T'as menti."
qui contenait son nouveau couvre-chef, et qui se trouvait dans le haut d'une armoire.
— Bon, dit sa femme, te v'ià bien là, restes-y; tu vas être comme sur un husting.
Pas besoin, n'est-ce pas, de faire la description de ce petit homme rougeaud, à bedaine rebondie, debout sur une chaise dans sa chambre à coucher, sans autre toilette que son castor neuf, et sa chemise de nuit.
— Messieurs les électeurs ! dit-il.
— T'as déjà dit ça.
—Je recommence.
— Recommence pas, tu feras rire de toi.
— Toi, tu comprends rien à la politique!
— Ah ! ben, si t'es pour me dire des bêtises, exercetoi tout seul.
— Cré nom ! y a jamais moyen de s'entendre avec une femme.
— Mais tu m'as dit de t'interrompre,
— C'est pas comme ça qu'on interrompt; dis-moi des choses . . . pas polies, des grossièretés.
— Ben, va chez le diable!
—Tu veux pas ?
— Je te dis d'aller chez le diable, c'est une grossièreté, ça.
— Ah! tu dis ça pour m'interrompre?
— Oui, c'est pas comme ça ?
— Si fait, mais attends que je sois parti.
— Où c'que tu vas?
— Attends que je sois parti à parler.
— Eh ben, marche !
— Messieurs les électeurs, dans le temps d'actuellement, les affaires publiques sont joliment adultères...
A ces mots, une voix furieuse part du lit :
— T'as menti !
Brissette, un peu abasourdi, répète:
— Sont joliment adultères. . .
— T'as menti, Brissette!
A moitié déconcerté, Brissette recommence:
— Dans le temps d'actuellement ....
— T'as menti, Brissette !
Brissette s'arrête, puis descend de sa chaise et serre son chapeau.
— Tu continues pas ? lui demande sa femme.
— Non! s'il faut qu'ils me disent "t'as menti, Brissette" à tout bout de champ comme ça, j'aime mieux ne pas me présenter.
Et Brissette comprit que, pouvant faire rire de soi tant qu'on veut dans son village, il est bien inutile de se donner tant de mal pour aller faire rire de soi à la Chambre.