‹ Scènes de moeurs électoralesChapitre 4 sur 9 · DE SAINT-GEORGE · texte numérisé non relu

DE SAINT-GEORGE

Les interruptions, en effet, sont quelquefois déconcertantes; mais aussi le résultat est sérieux quand l'interrupteur se fait river le clou d'importance. Rien de puissant devant la foule comme un mot d'esprit, ne serait-il qu'une plaisanterie.

De Saint-George, l'ancien député de Portneuf, avait souvent de ces reparties heureuses. Un bon dimanche, au Cap-Santé, il faisait face à un adversaire qui en donnait sur les quatre faces aux libéraux.

— Vous êtes des catholiques, s'écriait celui-ci; eh bien, prenez garde! les libéraux sont les ennemis de Dieu, de la religion et du clergé. Si jamais ils arrivent au pouvoir, on marchera dans le sang des prêtres jusqu'à la cheville du pied!

Or il y avait dans le village un petit cordonnier un peu ridicule qui s'appelait Charlie Morissette.

— C'est Charlie Morissette, interrompt de Saint- George, qui fait courir ces bruits-là pour vous vendre des grandes bottes !

Ivlî CANDIDAT INGKNIl^UX

Mais outre le candidat homme d'esprit, il y a le candidat ingénieux, c'est-à-dire celui qui sait le mieux trouver le défaut de la cuirasse chez son adversaire, qui sait le mieux tirer parti d'un mot, insignifiant quelquefois, échappé à son contradicteur, qui sait le mieux faire une montagne avec une motte de terre, une forêt avec une touffe d'herbe, qui sait le mieux travestir les faits et la pensée d'un autre pour le montrer sous un jour odieux, qui sait le mieux, enfin, trouver des subterfuges pour s'extirper lui-même d'une fausse position. Ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus honnête, mais comme plaisanterie, quelquefois, c'est assez drôle.

En 1871, un jeune homme se présentait dans un comté du district de Québec ; et comme c'était un libéral à tous crins, il accusait le chef des conservateurs sir George Cartier d'avoir toujours sacrifié les intérêts du Bas-Canada en faveur du Haut, comme on disait encore dans ce temps-là.

Or le pauvre jeune homme avait eu le malheur de faire des vers quelquefois et son adversaire en profitait pour le turlupiner d'importance.

— Frédéric le Grand, disait-il, déclarait souvent

que, s'il avait une province à punir, il la ferait gouverner par des poètes.

— Il n'avait peut-être pas si grand tort, répondait l'autre, et nous en avons deux fameux exemples dans les chefs que la Providence a infligés à notre pays. A Québec, notre premier ministre est M. Chauveau, un poète ! A Ottawa, le chef conservateur est M. Cartier, un poète aussi. . . Vous connaissez sa chanson:

O Canada, mon pays, mes amours !

Vous voyez . . . Toujours le Haut-Canada, c'est plus fort que lui.

Iv'adversaire: de m. marchand

Pas mal ingénieux aussi, l'adversaire du regretté M. Marchand, à qui celui-ci reprochait un acte d'ef- -fronterie peu ordinaire. Marchand avait lancé un manifeste aux électeurs, où il avait mis toute son habileté de fin lettré. Or, figurez-vous que son adversaire, qui était peu instruit et tout à fait incapable d'écrire, se croyant obligé d'en faire autant, avait tout bonnement pris le manifeste de Marchand, l'avait copié en changeant quelques mots, et l'avait fait distribuer à son tour avec sa signature. C'était là ce que Marchand lui reprochait. Savez-vous comment il s'y prenait pour se disculper ?

— La belle affaire ! disait-il ; si en passant devant la demeure de M. Marchand, j'apercevais une charrette dans sa cour, j'aurais pas le droit d'en faire faire une

pareille!... Je pensais que M. Marchand avait plus d'esprit que ça !

Ive: sénaT£:ur gui^vr^mont

Un modèle en fait d'ingéniosité de husting, c'était le sénateur Guévremont. II avait le don du paradoxe et du sophisme au suprême degré.

Un jour, il bataillait contre J. X. Perreault, qui fut député de Richelieu avant la confédération, et lui reprochait ses absences de la Chambre dans les termes les plus sévères.

— Où étiez- vous, s'écriait-il, quand on a voté sur telle et telle question? Monsieur se promenait probablement dans les rues, la canne à la main.

— C'est mon affaire, ça, répondait Perreault; j'avais paire.

— Ah! s'écriait Guévremont, il avait paire!... Savezvous ce que c'est que pairer? je vais vous faire comprendre ça par une comparaison. Vous êtes habitant, vous, monsieur, bon! Vous engagez un homme pour faire vos foins. Votre voisin, qui a aussi du foin à faire, suit votre exemple, loue un homme, et voilà nos deux engagés à faucher. Tout à coup, l'un des deux crie à l'autre:

- — Ecoute donc, Baptiste, tu trouves pas qu'il fait chaud?

— Joliment.

— Je commence à être pas mal fatigué, moi.

— Moi étout.

— Si on pairait. . .

— Pairons !

Et voilà nos deux paresseux toute rarpès-midi sur la clôture, les bras croisés. C'est cela, messieurs les électetirs, ce que les membres du parlement appellent pairer. Et c'est comme ça que M. Perreault a fait vos foins. Ce n'est pas Perreault qu'il devrait s'appeler, c'est paireux.

Iv'hON. JOSEPH TURCOTTE

Dans un ordre plus relevé, un autre qui ne manquait pas de moyens ingénieux pour captiver son auditoire, c'était Joseph Turcotte, de Trois-Rivières, qui fut président de la Chambre en 1861. Orateur de haute distinction — on peut même dire un des plus puissans tribuns du pays — il était en même temps doué d'une voix de baryton superbe.

Quand il se présenta pour la première fois aux électeurs du comté de Saint-Maurice, il ne fut pas bien reçu partout. Dans une des paroisses -du Nord, par exemple, on ne voulut pas l'entendre parler. On lui fit un véritable charivari.

— C'est inutile de vous entêter, Monsieur Turcotte, lui dit quelqu'un, ils ne vous laisseront pas parler.

— Mais je ne veux pas parler, dit Turcotte, je veux chanter.

— Ah ! Il ne veut pas parler, il veut chanter ! . . .

— Il veut chanter ?

—Oui!

— Ah ben, c'est une autre paire de manches, ça; qu'il chante, si c'est un beau chanteux, on l'écoutera.

ANECDOTES POLITIQUES ET ELECTORALES 43 Et voilà Turcotte qui entonne de sa plus belle voix :

Si vous voulez ben m'écouter, J'ai fune histoire à raconter.

Et nos deux champions s'attablent face à face sur le perron de l'église.

Et ainsi de suite. Il leur dit comme ça tout ce qu'il avait à dire, en chantant.

— Cré mardi ! fit un habitant, il chante encore mieux que Xavier Baron.

— Ben sûr qu'il chante mieux que Xavier Baron! dirent les autres.

Xavier Baron était le chantre en renom de la paroisse; de plus il était d'une force herculéenne.

— Il peut bien chanter mieux que Xavier Baron, fit quelqu'un, mais je gagerais bien qu'il tirerait pas au poignet avec lui !

— Est-il ici? demanda Turcotte.

—Non.

—Allez le chercher.

— Vous voulez tirer au poignet avec Xavier Baron! c'est pas mal effronté.

— Allez le chercher! répète Turcotte.

On amène Xavier Baron, on apporte une table, des chaises, et nos deux champions s'attablent face à face sur le perron de l'église. Turcotte était manchot, et comme tous les manchots il avait double force dans le bras qui lui restait.

— Ah! ça, dit-il, un marché! Nous allons tirer "en trois coups les deux meilleurs." Si Xavier Baron me renverse, je pars d'ici dans dix minutes, et vous ne me reverrez jamais de votre vie; mais si je le renverse, vous voterez tous pour moi?

— C'est correct.

— C'est-y fait?

—C'est faite !

Et, au grand ébahissement de la foule, Joseph Turcotte amena trois fois de suite le poing de son adversaire sur la table. On le porta en triomphe, et c'est au vote de cette paroisse qu'il dut son élection.

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