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I.A VOIX unique: de CHS IvANGEUER

J'ai dit un mot de Charles Langelier en commençant, que ce soit lui qui m'aide à finir.

En 1887 — i^ é^^it candidat cette année-là. . .. comme les autres années — il fut élu par une majorité si compacte, que personne n'aurait pu la diviser. Il avait gagné Télection par une voix.

Quand il fut bien certain de son coup, il télégraphia la bonne nouvelle à M. Blake, qui était alors le chef du parti libéral. Blake lui répondit: '7 heartily congratulate you on your unique majority/'

Le soir de l'aventure, on voulut fêter le triomphateur.

— Merci, dit Charles modestement, je n'ose pas sortir ce soir.

— Pourquoi ?

— Le temps est humide, et comme je suis déjà un peu enroué, je craindrais de perdre ma voix.

Il y tenait à sa voix, naturellement; mais comme ce n'était pas à vrai dire matière à gloriole, il n'arrêtait point les passants pour leur en parler. Il aurait certainement préféré avoir été élu par cinq ou six cents; et quand il arrivait à quelqu'un peu au courant de lui demander si sa majorité avait été considérable, il trouvait le moyen de faire intervenir le nom de son frère François élu dans Québec-Centre, et sur un ton de désinvolture parfaite :

— Mon frère et moi, disait-il, nous avons eu trois cent une voix de majorité à nous deux.

Il se gardait bien d'ajouter que François en avait eu trois cents à lui seul.

Le plus ennuyeux de l'histoire, c'est que chacun de ses électeurs venait lui dire :

— C'est pourtant à moi seul que vous devez votre

élection. Si j'avais pas voté pour vous, vous étiez flambé !

Ils arrivaient tous, comme cela, les uns après les autres; et naturellement chacun comptait sur la reconnaissance toute particulière de l'élu.

Un matin, le brave Charles rencontre sur le perron du palais de justice, un homme qui l'arrête en lui disant :

— Savez-vous, monsieur Langelier, que c'est à moi que vous devez votre élection!

—A vous aussi? dit Charles; je sais que je la dois à bien du monde; on m'en parle assez, sans reproche; mais je n'aurais jamais supposé que je pouvais la devoir à vous Vous êtes, un bleu, vous !

—Oui, monsieur, mais au moment où j'allais partir pour aller donner ma voix à M. Valin, il est survenu quelque chose qui m'a retenu à la maison ... De sorte que ...

-^Ma foi, interrompit Charles Langelier, c'est un comble. S'il faut que je doive mon élection non seulement à chacun de ceux qui ont voté pour moi, mais encore à ceux qui n'ont pas voté du tout, il ne me manque plus que de la devoir à ceux qui ont voté contre moi.

— Pourquoi pas? fit un autre individu en s'approchant. J'ai voté contre vous, moi ; et si vous avez gagné votre élection par une voix c'est bien à moi que vous le devez.

— Pour l'amour de Dieu, dit Charles, je voudrais bien savoir ce qui serait arrivé, si vous n'aviez pas voté contre moi.

— C'est bien simple, vous l'auriez gagnée par deux ? La conversation s'est terminée à l'hôtel Saint- Louis.

Louis FRECHETTE.

Le dernier convoi d'émigrants amenés à Montréal par le steamer de Liverpool, avant la fermeture de la navigation, comptait parmi ses membres les plus délaissés, un jeune Italien d'une quinzaine d'années, inscrit sur les registres de l'émigration sous le nom de Pietro Bianchi.

Piémontais d'origine, Pietro était le benjamin, le bambino, d'une famille de six ou sept frères qui achevaient de se disperser aux quatre vents du monde, au hasard des sollicitations des padrones chargés par les compagnies transatlantiques d'embaucher à tant par tête du gibier d'entrepont. L'âme triste et le cœur bien gros, Pietro débarquait dans la grande ville où ne l'attendait aucun ami, où pas une âme connue ne pouvait consoler sa tristesse, ni guider ses pas. Cependant, il n'était pas sans courage; il avait quitté son village pour aller chercher dans un pays qu'on lui disait florissant, le travail qui manquait dans le sien, et par lequel il espérait pouvoir donner un jour plus de bien-être à sa mère. Il la revoyait cette mère, au moment des adieux, où le cœur oppressé, elle le serrait sur sa poitrine en lui faisant encore quelques recommandations : ^'Aie confiance en Dieu, mon Pietro, conduis-toi bien, fais ton devoir en toute chose et tout ira bien" — et lui, se détachant de l'étreinte maternelle, avait emporté dans son cœur ces enseignements si sages, se promettant bien de n'y jamais faillir. Et tout en cheminant dans ce pays inconnu, sa pensée se reportait en arrière et lui donnait de l'espoir.

A cette époque de l'année, toutes les grandes entreprises de construction qui occupent généralement par centaines les terrassiers italiens étaient suspendues, les grands froids se faisaient déjà sentir et la neige ouatait déjà la terre; les logements fumeux et noirs dans lesquels s'empile la colonie italienne regorgeaient d'occupants désœuvrés, passant leur temps à

manger le produit du travail de l'été en longues ripailles et en parties de cartes interminables', interrompues seulement de temps à autre par quelque bagarre qui, trop souvent, s'achevait aux lueurs des stylets.

Elevé pauvrement, mais dignement, par une mère pieuse comme le sont les Italiennes du nord, sans l'exaltation théâtrale des Napolitaines et des Siciliennes, le jeune Bianchi avait conservé intactes les mystiques leçons maternelles. Quand il se vit dans ce milieu déplorable, son cœur se serra, il se tint à l'écart; mais bientôt il releva la tête et son idée fixe fut de trouver de l'ouvrage, de faire n'importe quoi; et, le voilà chaque jour, offrant ses services à qui voulait l'entendre, s'adressant de préférence aux maisons canadiennes-françaises, il parlait suffisamment le français pour se faire comprendre; mais son ignorance de la ville, sa mise négligée le faisaient repousser en dépit de son air intelligent et doux. Le soir venu, sans rancune au cœur, il allait s'agenouiller dans la première église qui se trouvait sur son chemin, préférablement l'église Notre-Dame de Lourdes dont la brillante décoration intérieure répondait mieux que toute autre à l'instinct artistique inné chez ceux de sa race. Il restait là plongé dans de profondes rêveries où son âme allait rejoindre celle qui, par delà l'Océan, priait sûrement pour le dernier absent du foyer.

Un prêtre, un missionnaire venu d'une des paroisses éloignées du nord de Montréal, pénétra un soir dans l'église déserte et faiblement éclairée. Traver-

sant la nef, il alla s'agenouiller au pied de l'autel. Quand il revint sur . ses pas, il aperçut ce jeune garçon, les yeux perdus dans l'espace, le iront illuminé, adressant une extatique supplication à la Vierge qui se détachait au fond du chœur, dans un nimbe étoile. Le prêtre s'approcha de Piétro, le toucha à l'épaule et lui fit signe de le suivre. Une fois sur le parvis, il l'interrogea avec une brusquerie mêlée de bonté, en homme habitué au sans- façon des colons et des travailleurs.

— ''D'où viens-tu? que fais-tu? lui demanda-t-il.

Plein de confiance et de respect à la vue du costume de son interlocuteur, Pietro lui fit part, en termes simples et naïfs, de sa détresse, de son infortune et de sa désolation de ne pouvoir rien trouver à faire dans cette grande ville où toutes les portes lui étaient fermées, sauf celles des églises.

— Voyons, lui dit le missionnaire, que sais-tu faire ? à quoi pourrais-tu t'employer?

L'Italien ne put qu'expliquer ses meilleures intentions de faire n'importe quoi pour ne pas mourir de faim.

— Ce n'est pas un métier, cela, reprit le prêtre. Voyons, saurais-tu faire la cuisine? Un Italien, cela doit savoir faire la cuisine? Il se monte justement un chantier des McLaren, à quelques lieues de la mission ; je vais m'informer s'ils ont un cuisinier; s'ils n'en ont pas, je te fais engager; de cette façon tu auras toujours de l'occupation pour l'hiver ; l'été prochain, nous verrons autre chose. Allons, donne-moi l'adresse de ta pension et prépare-toi à partir au premier appel.

Je me charge de te procurer l'argent du voyage ; est-ce dit?—

Pietro retrouva immédiatement toute sa faconde italienne pour exprimer un remerciement qui venait

du plus profond du cœur. Il indiqua le numéro de son logis; et, l'alerte ecclésiastique s'éloignait déjà à grandes enjambées, avant qu'il fut revenu de l'émotion de cette bienfaisante rencontre.

Inutile de dire avec quelle impatience Pietro attendit, les jours suivants, l'arrivée de la missive promise. Dès le matin, il guettait le facteur et, quand il le voyait passer sans déposer de lettre, il poussait un gros soupir, et c'était tout . . .

Enfin, un jour, tandis qu'il se tenait à la porte du logis, la chevelure flottant à la brise du vent glacial, la peau brune de son cou solide frissonnant sous la bise qui le cinglait par le col entr'ouvert, cette lettre tant attendue lui fut enfin remise. Il grimpa aussitôt s'asseoir sur son grabat, pour en

prendre connaissance. Elle contenait, avec un billet de chemin de fer pour Labelle, quelques mots bien touchants du brave prêtre, l'informant qu'à la station une voiture du chantier serait là pour le conduire à destination. Le bon père lui recommandait, dans une petite note, de ne pas oublier au chantier les pieuses leçons que lui avait données sa mère et de ne pas perdre, au milieu de ses nouveaux compagnons, ses habitudes de bon chrétien; que, là surtout, il fallait se souvenir que la chance dont il profitait, lui venait de sa piété et de sa confiance en Dieu.

Pietro serra précieusement le billet et la lettre dans Sa poche, fit rapidement son baluchon qui n'était pas bien lourd, régla sa pension avec le peu d'argent qui lui restait et se dirigea d'un pas allègre vers la gare du Pacifique où il attendit patiemment le départ du premier train.

Il n'était pas sans quelque appréhension sur son nouveau sort et particulièrement sur la façon dont il allait remplir les fonctions qu'il avait acceptées; pour-

tant, il se sentait bien la force de supporter les plus grandes fatigues ; enfin l'insouciance du jeune âge reprenant le dessus, il se familiarisa plus ou moins avec ~^cette idée de cuisinier dans les bois, dans cette forêt immense dont les contours sombres se dessinaient le long de la voie. La neige tombée la nuit précédente avait étendu ses blancheurs sur le sol, les épinettes s'échêlonnant dans les montées conservaient sur leurs bras frangés quelques flocons épars qui scintillaient au soleil matinal.

Pierre était tout guilleret en sautant du train à Labelle.'

Sa première rencontre avec ses futurs compagnons assombrit quelque peu sa bonne humeur. L'attente du train ayant altéré le conducteur de la cariole et celui qui l'accompagnait, ils avaient profité de l'occasion pour déguster pas mal de verres de gin, ce qui les avait rendus d'une exubérance extraordinaire.

Dès que Pietro se fut fait connaître, ils le toisèrent des pieds à la tête, et les remarques provoquées par cet examen dénotaient clairement leur désappointement. Ce n'était évidemment pas un ''cook" de ce genre-là qu'ils attendaient, et, sans la recommandation dont il avait été précédé de la part du missionnaire, qui avait visité le chantier quelques jours auparavant, ce désappointement se fût trahi plus ouvertement encore. Le jeune homme qui ne manquait pas d'intelligence saisit aussitôt la situation. Il s'efforça le mieux possible d'effacer le mauvais effet qu'il sentait avoir produit et tenta de faire chorus avec ses compagnons égayés. Lorsque ceux-ci eurent épuisé leur répertoire

de chansons de route, il entonna à son tour quelques vieux refrains populaires de son pays qu'il lançait à pleine poitrine dans les côtes sonores. Sa voix bien timbrée se répercutait dans les échos des montagnes et des lacs. Les deux bûcherons émerveillés, dont l'âme était devenue subitement sensible, décrétèrent d'un commun accord que l'Italien était ''un rude chantre."

La nuit était absolument noire quand on arriva au chantier et la cérémonie des présentations fut remise au lendemain. Pietro se glissa dans celui des lits superposés qui lui était réservé et passa sa première nuit au campement, Toeil ouvert, pas mal perplexe à l'égard de la journée du lendemain.

De grand matin, tout le monde était debout. Pietro vit sortir successivement de dessous des amas de couvertures, des figures noirâtres aux barbes embroussaillées. Chacun s'étira et descendit de son casier, puis après une toilette sommaire, comme il n'y avait pas de temps à perdre, ils avalèrent un peu de nourriture préparée la veille et partirent au travail.

Le "boss" du chantier. Irlandais à l'écorce rugueuse, mais pas mauvais au fond, était resté le dernier pour donner ses instructions au nouveau cuisinier. Prévenu en faveur du jeune homme, ce fut sur un ton presque bienveillant qu'il l'accueillit et lui indiqua ce qu'on attendait de lui, l'endroit où se trouvaient les provisions et le menu qu'il devait préparer.

Oh ! le menu était bien simple : des patates, du lard et des fèves, le matin, le midi et le soir, le jour suivant, le lendemain et le surlendemain; et cela, pour quatre mois.

L'Italien se mit à l'oeuvre et trouva la besogne facile. Il mit de Tordre dans la cabane, la balaya, lava soigneusement les écuelles, essuya les bancs et se montra très ponctuel pour l'heure des repas.

La méfiance, la malveillance même que son origine avait suscitées au début s'éteignaient petit à petit ; on lui reprochait cependant de manquer de gaieté; de ne pas se mêler aux groupes lorsqu'il s'y contait le soir de ces grosses histoires qui faisaient rire les compagnons à ébranler les assises de la cabane.'

Pietro n'était pas communicatif f il aimait les instants où, seul au chantier, il rêvait à la patrie absente, à l'être cher entre tous qu'il avait laissé là-bas, et, sa besogne terminée, il s'occupait à tailler avec son couteau, dans des morceaux de bois fendus avec soin j des figurines auxquelles il réussissait à donner une certaine tournure. Il imitait de mémoire ces petits Saints sculptés qu'il avait vu colporter par ses compatriotes en Italie et à Montréal ; lentement, il découpait et tailladait, examinant son œuvre avec satisfaction lorsqu'elle prenait forme; puis, lorsqu'il croyait avoir réussi au gré de son désir, il cachait son chef-d'œuvre sous son lit et attendait l'arrivée des convives.

Noël approchait et déjà les bûcherons escomptaient tout "le fun" que l'on pourrait avoir pour le réveillon. La cruche au whiskey, apportée pleine, au début, gisait maintenant délaissée, vide, dans un coin de la cabane; ils calculaient bien la faire remplir pour la circonstance, une cagnotte ayant été faite à cet effet. Un comité devait aller au chantier voisin, mieux approvisionné et en 'rapporter tout ce qu'il fallait pour une vraie fête.

Le veille de Noël arrivée, les hommes rentrèrent de bonne heure, et les deux raquetteurs chargés de courir aux provisions revinrent essoufflés, le soir, salués par les acclamations de leurs compagnons. On fêta, c'està-dire que Ton fuma bien des pipes, que l'on but pas mal de whiskey, que l'on répéta souvent les mêmes chansons et que l'on dansa des gigues aux sons d'un crincrin éraillé.

Après bon nombre de tournées absorbées, quelqu'un appela Pietro ''le cook", pour prendre part à la fête.

Mais il n'était pas là.

On chercha au dehors, pas de Pietro! On l'appela, personne ne répondit. Qu était-il donc devenu. Tous

ces hommes pas mal échauffés par le whisky, s'inquiétèrent cependant et résolurent de retrouver l'Italien mort ou vif.

Une troupe se forma en demi-cercle pour cette chasse à l'homme et pénétra dans la forêt. Bientôt un des compagnons siffla, il venait de découvrir une piste au pied d'une montée qui dominait le campement. On se ''rallia" autour du "boss" qui prit la tête de la colonne et grimpa la côte. Après quelques instants de marche, une lueur fut signalée dans la futaie, et le "Boss," s'arrêtant tout à coup, et portant la main à son oreille, imposa silence autour de lui. — Une voix suave, une voix divine chantait des hymnes sous bois !

Le bûcheron canadien, sous des allures fanfaronnes, possède un fond de piété native qui souvent se complique de superstition; une bonne parole, une émotion suffit pour raviver les sentiments chrétiens qu'il garde dans son cœur, et c'étaient ces sentiments, ces pieux

souvenirs qui bouleversaient leur âme en ce moment où, presque timidement, ils s'avançaient sans mot dire, se dirigeant religieusement vers l'endroit indiqué.

Une voix jeune et claire modulait avec une pureté infinie un chant divin, ravissant, qui pénétrait le cœur, faisait tressaillir l'âme, s'élevait librement jusqu'à l'immense voCite constellée d'étoiles, comme pour arriver sans obstacle aux pieds du Créateur dont elle rappelait au monde la venue rédemptrice.

x\genouillé, absorbé dans la grandeur de sa foi, Pietro se tenait en extase devant une crèche improvisée : un enfant Jésus, sculpté dans le bois, reposait modestement sur le foulard rouge qu'il avait l'habitude de porter au cou, de petits chandeliers taillés dans le bois supportaient de maigres bougies empruntées au coffre du campement et, pour compléter l'illusion, de grands bœufs de trait, lâchés le soir et attirés par la tueur, avançaient leurs bonnes têtes paisibles. Comme jadis, au grand jour de la naissance du Christ, ils nimbaient de l'haleine fumeuse de leurs naseaux blancs, ces na'i,ves figurines au pied desquelles une troupe d'hommes prosternés se confondaient maintenant dans un hommage d'une ampleur incomparable !

Marc SAUVALLE.

Que dites-vous d'un homme qui, traversant une friche et voyant, soudain, venir sur lui, à fond de train, un taureau furieux, ne songe pas une minute à prendre

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