UN CANDIDAT SILENCIEUX
Le fait est qu'il y en a eu de toutes sortes, des candidats à Lévis, une vraie collection de toutes les nuances et de tous les acabits. On y a même vu un candidat . . . silencieux. Il se faisait un devoir et un principe de ne pas dire un mot en public. Nous ne faisions que le montrer. Et comme il n'avait pas trop mauvaise mine, ça prenait encore assez.
Naturellement, il fallait quelquefois discuter avec l'adversaire; c'était moi qu'on avait chargé de la besogne. Il fallait entendre mes arguments en faveur du candidat du silence:
Franchement, il y avait trop de bavards dans la Chambre; c'était justement pour cela qu'on ne pouvait pas s'entendre. Si l'on pensait plus et si l'on parlait moins, ça irait beaucoup mieux, et ça coûterait moins cher. Ce qu'il faut, ce ne sont pas des paroles, mais des actes. Trouvez-moi un homme capable de parler durant une heure, sans dire quelque menterie! Et cœtera. Si notre candidat voulait être député, c'était pour donner le bon exemple. S'il était élu, il s'engageait d'avance. . . à ne pas desserrer. les dents sur n'importe quelle question. Il ne signerait jamais M. P. P. (membre pour parler), c'était ridicule; il signerait M. P. S. T. (membre pour se taire).
Nous fîmes une lutte superbe, et qui se termina par une victoire morale.
LE CANDIDAT ECLECTIQUE
On eut aussi, vers cette époque, dans le district de Québec, un candidat éclectique. Pour capter tous les
suffrages, il se proclamait bleu-rouge-indépendant; et pour se recruter des partisans dans tous les rangs de la société, il avait lancé une circulaire dans laquelle il s'offrait comme candidat des cultivateurs, des ouvriers; des marchands, des manufacturiers, des riches et des pauvres, des Canadiens et des Anglais, du clergé catholinne et du clergé protestant.
Or comme on le blaguait là-dessus dans une assemblée publique, une réflexion partie de la foule fit éclater un rire homérique: v
— Il est comme le baume du bon saint Martin, il guérit tous les maux.
Lui aussi remporta une victoire morale; ce qui fit dire à un plaisant de l'endroit:
— C'est la première fois qu'on voit perdre une élection avec tant de monde.
benoni samson, surnommé bélonE
J'en ai connu un autre moins prétentieux, mais encore plus original. Lui se donnait — Oh ! devinez ! — comme candidat de la misère !
Il s'appelait Bénoni Samson, et tout le monde le connaissait sous le nom de Bêlone.
Des loustics, pour faire pièce au candidat du gouvernement, lui avait mis en tête qu'il triompherait — c'était une année de disette — s'il avait l'appui des pauvres gens.
Un beau dimanche, il avait appelé à son aide M. Fradette, député de Bellechasse, qui se targuait d'être le représentant des classes inférieures.
— Messieurs les électeurs, dit Bélone, j'ai l'honneur de vous présenter M. Fradette, l'emblème de la pauvreté !
Le jour de l'appel nominal, il s'écriait:
— Oui, messieurs, je suis pauvre; je suis pauvre comme vous, j'ai toujours été pauvre, et je veux toujours rester pauvre avec vous autres !
— Dis donc, Bélone, crie une voix dans l'auditoire, reste pauvre tant que tu voudras, mais t'as pas besoin de nous autres pour ça. Reste pauvre tout seul!
— Je suis prêt ! répond Bélone.
— Eh bien, s'écrie un autre, si tu veux rester pauvre rien que pour le /////, viens pas quêter chez nous!
Pauvre Bélone! battu lui aussi.
— N'importe, disait-il, j'ai toujours été candidat; personne ne peut m'ôter ça!
Car il faut vous dire que si la plupart des candidats se présentent dans le but d'entrer au Parlement, il en est quelques-uns qui n'ont pas d'autre ambition que d'être candidats. Là se bornent leurs aspirations les plus ardentes.