V.ous aimez Ysolette, cousin, et vous voulez
l’épouser?
— Qui a pu vous dire?...
— Cela se devine... Mais, reprit-elle, vous êtes pauvres l’un et l’autre, et la pauvreté est une triste compagne en ménage.
je vais demander au père Coëtivy une augmentation de salaire.
U ne vous l'accordera pas : il est si avare !... El
puis il lui est arrivé un neveu, à qui il ne sera pas fâché de donner votre place.
Alors j’obtiendrai bien ailleurs...
Mariannic hocha la tête d’un air incrédule.
— Les occupations du genre de celles qui vous conviennent, cousin, ne se trouvent pas facilement au pays ; mais, bah ! comptez sur moi : Mariannic saura bien vous rendre heureux !
Elle tendit la main à son cousin, et refoula avee courage des larmes qui s’élancaient de son cœur à ses yeux.
Ce que Mariannic avait prédit arriva. Le père Coëtivy, à la demande de Gabriel, se récria très-haut, et accepta sans hésitation le congé qu’on lui proposait. Gabriel, dont le malheur avait déjà ébranlé le caractère, fléchit sous l’étreinte de ce désappointement, et ce fut avec la plus pénible émotion qu’il alla porter le résultat de ses démarches à la métairie des Genêts. 11 trouva Mariannic montée sur cet excellent Trotte- Menu, et près de se mettre en route.
— Je vous l’avais dit, s’écria-t-elle du plus loin qu’elle l’aperçut, devinant à son air découragé qu’il avait été déçu dans son espérance. Mais patience, patience! nous verrons bien si l’on ne peut se passer de maître Coëtivy. Avant un ou deux jours nous aurons du nouveau, je vous en réponds, mes beaux amoureux !
En prononçant ces derniers mots, sa voix faiblit, on eût dit que ses forces trahissaient son courage. Elle* reprit cependant avec un accent plus ferme :
220 l.ES DRAMES DU MARIAGE.
— Avance, Ysolelte, dit-elle, que je t’embrasse encore une fois !... A vous, Gabriel, une grosse poignée de main... Et maintenant en marche, Trotte- Menu.
Et elle s’éloigna en accélérant autant que possible le trot pénible- de son âne naturellement peu taillé pour la course.
— Où va-t-elle donc? demanda Gabriel à Ysolelte. — A Quimper, répondit la jeune fille d’un air préoccupé. Je ne sais ce qu’elle va y faire. Elle s’est contentée de me dire qu’elle allait s’occuper de nous, et que nous devions compter sur elle. Seulement il m’a semblé qu’en parlant ainsi elle pâlissait. Ah ! bien sûr, Mariannic a du chagrin !
Si Gabriel et Ysolelte avaient pu voir Mariannic en ce moment, ce soupçon fût devenu une triste certitude. En effet, seule dans la campagne déserte, la pauvre fille avait perdu l’énergie factice qui l'avait soutenue jusque-là. Elle s’abandonnait sans défense au tourment intime et caché qui la rongeait. Affaissée sur elle-même, le visage nerveusement pâle, les yeux noyés de pleurs, elle laissait échapper ces mots entrecoupés :
— Oui, c’est bien décidé... je ferai leür bonheur... ÎN’est-te pas assez de moi à être malheureuse?... Pauvre Mariannic !... Ils ne savent pas combien ils tè font souffrir! Qu’ils l’ignorent toujours... Allons, mon cœur... cœur insensé!... aie le courage du dévouement !... Pleure, pleure, mais sacrifie-toi !... Ce sera
peut-être là ta consolation... Et pais l’éloignement, l’absence... car rester ici pour assister au spectacle de leur bonheur... impossible!... j’éclaterais on je mourrais !... Oui, oui, je veux partir... j’irai bien loin .. à Paris... me perdre dans la foule... et je ne le verrai plus, lui !... et je ne l’embrasserai plus, elle !... Oh ! non, jamais !... jamais !...
A ce mot suprême, mot douloureux et poignant, elle cacha son visage dans ses mains et elle sanglota longtemps, tandis que Trotte-Menu, comme affligé du chagrin de sa maîtresse, continuait son chemin, l’oreille basse et d’un pas ralenti. Le soir, quand elle fut de retour pour le souper, elle était calme et résignée ; il y avait dans sa voix, dans son regard, dans ses mouvements, cette gravité étrange et sublime que donne le sentiment d’un sacrifice accompli. Elle dit à Ysolelle et à Gabriel qu’ils seraient bientôt en position de se marier.
— Il faut être bon l’un pour l’autre dans le mariage, et me garder une petite place au fond de votre cœur, ajouta-t-elle avec une simplicité touchante.
Puis elle parla de choses indifférentes, surtout de Paris. A ce sujet même, elle sembla interroger Gabriel avec intérêt. On passa la soirée dans le verger à se promener en causant. Jamais le temps n’avait été plus suave, jamais les fleurs n’avaient exhalé plus de parfums, jamais aussi Gabriel ne s’était montré plus empressé et plus aimable envers Mariannic. On eût dit que tout se réunissait pour pénétrer le cœur de la
bonne fille de sensaiions heureuses. Comme sa métairie des Genêts était charmante, au clair de lune, avec ses sillons fertiles et ses ruisseaux murmurants, avec son chaume vert et ses ^irbres touffus ! Comme la campagne bretonne offrait au loin de pittoresques effets avec ses sites coquets et variés, sa riche cultuce, sa verdure luxuriante et sa mer agitée ! O joies ineffables du pays natal, hélas! Mariannic savait bien vous goûter !
Le lendemain, à la pointe du jour, elle se leva, s’habilla avec soin, fit un paquet de quelques hardes, glissa furtivement une grosse bourse dans sa poche, et dit à Ysolelte qu’elle allait à Concarneau pour affaire pressante. Elle tira d’un bahut une liasse de papiers cachetés et les posa sur la table.
— Voici pour Gabriel, dit-elle du ton le plus tranquille. Tu le prieras de ma part de s’acquitter tout de suite des commissions dont je le charge.
Et comme Ysolette, surprise, inquiète, attristée, ouvrait la bouche pour lui demander une explication, Mariannic la lui ferma en l’embrassant à plusieurs reprises et en trouvant la force de dire :
— Je serai bientôt de retour, chère Ysolette, et tu sauras tout alors.'
Elle sortit d’un pas ferme. Mais le jour s’écoula sans que Mariannic revînt à la métairie des Genêts... Et, le soir, Ysolette et Gabriel, assis seuls dans la chaumière, pleuraient en relisant pour la cen^ème fois ce mot d’écrit : ? -
” OigîtizedTjÿXjdOgle
« Mes amis,
« Je vous donne mon bien, c’est de bon cœur : ac- « ceptez-le de même. Mariez-vous et soyez heureux.
« Je m’en vais sans vous dire où, pour vous ôter « toute envie de me refuser, et aussi parce que j’ai « besoin de voir du pays, car je crois que j’ai le cœur « un peu malade.
« Je ne vous en dis pas davantage, sinon que je « vous aime et que je penserai toujours à vous.
« Votre chère et dévouée,
« Mariannic. »
« P. S. — Vous trouverez avec ce billet les titres « de propriété et copie de l’acte de donation. 11 faut « que vous alliez chez le notaire pour signer votre « acceptation.
« Adieu. »
Simple et touchante lettre ! Ysolettc cl Gabriel ne pouvaient en détacher les yeux, mais ils gardèrent un silence désolé. Peut-être avaient-ils deviné le triste secret de Mariannic ! Quoi qu’il en soit, après avoir fait de vains efforts pour retrouver leur amie, ils acceptèrent sa donation et se marièrent.
Quelques années après ce petit drame de l’amour au village, par une pâle soirée d’automne, une femme, enveloppée dans un mantelet et la tête encapuchonnée, arrivait à l’entrée du bourg de Fouesnant. A me-
l.ES DRAMES DU MARIAGE.
sure qu’elle avançait, son pas semblait hésiter et se ralentir; enfin, elle s’arrêta devant la métairie des Genêts. Elle mit alors la main sur sa poitrine comme pour comprimer les battements de soncœur,et regarda dans l’intérieur de la chaumière à travers le vitrage d’une croisée. Elle aperçut Gabriel tenant une petite fille sur ses genoux et la couvrant de baisers. Gabriel paraissait bien vieilli. 11 avait l’air malheureux.
Bientôt il se leva, et, posant l’enfant à terre :
— Allons, petite Mariannic, lui dit-il d’une voix grave et triste, il est temps de nous coucher. Va prier pour la mère qui est au ciel et pour ta marraine qui est... je ne sais où.
La femme mystérieuse tressaillit violemment.
— Morte ! dit-elle d’une voix brisée, Ysolette, morte ! ., .
' L’enfant alla s’agenouiller devant deux portraits placés à côté l’un de l’autre, et représentant Ysolette et Mariannic, portraits frappants, pour lesquels seulement Gabriel avait consenti une dernière fois à toucher à des pinceaux. Tandis que la petite fille priait, la porte dé la chaumière s’ouvrit; la femme, toujours enveloppée de son mantelet et de son capuchon, entra. Elle s’arrêta devant les portraits, qu’elle considéra quelques secondes, saisit ensuite la petite fille effrayée, qu’elle couvrit de baisers.
— Chère orpheline ! pauvre Ysolette ! murmurat-elle d’une voix suffoquée.
Gabriel rejeta en arrière le capuchon de l’étrangère.
LA MÉTAIRIE DES GENÊTS. 22.‘i
C’était JVlariannic.
— Il y a deux ans que je vous attends, lui dil-il avec une profonde émotion.
— Moi ? Et pourquoi, Gabriel ? lui demanda-t-elle, stupéfaite, anxieuse.
— Ysoletle, mourante, a compté sur vous pour servir de mère à son enfant.
A ces mots, Mariannic pressa passionnément la petite fille sur sa poitrine et sanglota.
Peu de temps après, elle était la femme de Gabriel.
is.
MISS MARY
Au mois de décembre 183..., dans l’un des plus jolis hôtels du Strand, à Londres, était réunie une nombreuse et brillante société. On y remarquait l’élite du monde financier, quelques hommes politiques, et surtout beaucoup de jolies femmes, que l’attrait d’une soirée musicale et dansante avait rassemblés chez M. Stevenson, ancien agent de change ou slockbroker retiré des affaires. Le concert venait de finir à la grande satisfaction de la jeunesse. Déjà se répandait l’animation, l’orchestre exécutait avec verve les contredanses les plus nouvelles, et les quadrilles se mettaient en mouvement, tandis que çà et là se renouaient les entretiens de la journée sur la hausse et la baisse, et sur la récente discussion parlementaire : il y a des gens qui colportent partout les préoccupations de leur état.
Parmi les groupes qui se formaient dans l’intervalle des contredanses, il en était un surtout qui se pressait fort nombreux aux abords d’une jeune tille, toute con-
MISS MAllY.
fuse des compliments qu'on lui adressait, des invitations dont on l’accablait. Cet empressement était d’ailleurs bien motivé, car elle venait d’exécuter une sonate avec un éclat et un sentiment remarquables.
Et puis, il n’était guère possible de rien voir de plus noblement expressif, de plus délicieusement beau que cette enfant, qui comptait seize ans à peine. Sa taille se dessinait élégante et svelte, sous une robe de mousseline qui le disputait de blancheur avec son cou de cygne. Son front, légèrement bombé et d’un reflet satiné, semblait le siège d’une intelligence distinguée.
Gall et Spurzheim, ces maîtres de la phrénologie, eussent sans doute remarqué à l’angle de ses sourcils admirablement arqués une petite protubérance, indice évident, à leur avis, d’une grande aptitude musicale.
Quoi qu’il en soit, ses yeux, bleus comme l’humide ancolie, révélaient à travers l’éclat du moment une sensibilité exquise, jointe à de la fermeté d’esprit. Ses cheveux blonds, admirablement nuancés, retombaient sur ses épaules, bouclés comme des toulïcs d’hyacinthes, encadrant un visage plus frais et plus délicat qu’une rose mousseuse. On eût dit une péri descendue des airs sur un rayon de lumière pour se mêler un instant aux plaisirs de ce monde. Il semblait que l’atmosphère qui l’enveloppait fût plus légère et plus pure, et la foule charmée la considérait avec une sorte d’enthousiasme contenu. De temps en temps une femme d’une cinquantaine d’années venait s’asseoir auprès d’elle ; la jeune fille lui prenait alors la main et ,
LfcS DRAMES DU MARIAGE.
lu pressait dans les siennes avec effusion. Cette femme paraissait bien heureuse et bien fière de la beauté et du bonheur de cette enfant, car l’une était mistress Stevenson et l’autre miss Mary, sa fille, l’aînée, par parenthèse, de quatre jolis enfants.
Pour Mary et pour sa mère, cette soirée était mieux qu’une soirée ordinaire : c’était, en effet, la première apparition de cette jeune personne dans un salon c’était le moment solennel de son entrée dans le monde ; car jusque-là Mary avait été élevée avec une extrême sévérité. Placée fort jeune dans un pensionnat, elle n’en était sortie que rarement, toujours pour passer avec son père et sa mère, en petit comité, les heures de vacances arrachées à une règle avare. Mais, cette fois, Mary jouissait d’un congé définitif; elle avait à jamais dit adieu au pensionnat, et sa mère, la jugeant assez instruite, assez éclose pour le monde, se faisait un devoir de la présenter chez elle à une petite fête donnée dans celte intention. Le succès de Marv, nous l’avons dit, était des plus flatteurs, des plus complets. Mais, disons-le aussi, il n’avait fallu rien moins que la conviction profonde du talent extraordinaire de sa fille, talent sincèrement reconnu par quelques artistes d’un grand mérite, pour que mistress Stevenson se fût hasardée à la faire jouer ainsi dans son salon, le premier jour de son entrée dans le monde. Loin de songer à se reprocher une imprudence, l’orgueilleuse mère savourait en secret toutes les douceurs du triomphe. M. Stevenson, lui, n’était pas moins glo-
MISS MARY
rieux que sa femme, et l'excellent père se sentait de bien terribles velléités d’aller, au beau milieu de la foule empressée, serrer sa Mary sur son cœur ; mais il souriait de sa petite vanité paternelle, et se promettait de réclamer, après le bal, les intérêts et les arrérages de ce qu’il appelait, le digne stockbroker, sa rente infiniment trop cumulée.
M. et mistress Stevenson, n’étaient pas seuls à être vivement touchés des succès de leur fille. Il y avait là un jeune homme d’une vingtaine d’années qui, malgré son air calme et doux, malgré la réserve dont il faisait preuve en se tenant toujours à l’écart, ressentait au fond de l’âme comme un écho redoublé de toutes les joies de Mary, de toutes les admirations qu’elle éveillait. Ce jeune homme était son cousin William, orphelin que M. Stevenson aimait comme son propre fils, et qu’il se plaisait, après avoir reconnu sa vocation déterminée pour la peinture, à encourager et à soutenir dans ses études artistiques. William était depuis quelques instants adossé contre le chambranle de l’une des portes du salon, livré tout entier à ses pensées intimes, lorsque le prélude d’une contredanse se fit entendre. Les quadrilles se formèrent et l’orchestre allait reprendre, quand on s’aperçut que Mary restait en place. Vingt cavaliers s’élancèrent aussitôt pour l’engager. Mary leur répondit qu’elle profilerait de l’absence de son danseur pour se reposes. Elle avait à peine achevé ces mots que W r illiatn parut devant elle, rouge comme une cerise et tremblant d’émotion.