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LES DIIAMES DU M AUI AGE.
— Oh! pardon! pardon, nia cousine! balbutia-t-il.
— Vous m’aviez oubliée, William ? lui dit-elle avec une légère expression de reproche, en lui présentant la main.
— Oubliée ! murmura le jeune peintre en baissant doucement la tète ; c’est vous qui en êtes cause alors...
— Moi, mon cousin!... Et comment cela? ditelle en l’entraînant dans un quadrille.
— C’est bien simple, répondit naïvement William, je pensais à vous, à vos talents, à vos succès... Et voilà pourquoi j’ai oublié que je devais danser avec vous.
Mary sourit, et le joli couple s’élança pour danser la première figure. Le bal en ce moment était fort animé. Bon nombre de financiers et d’hommes politiques, entraînés par le mouvement communicatif, venaient de déposer pour quelques instants leur gravité britannique; ils avaient pris place dans les quadrilles, où ils marchaient à pas comptés.
M. et mistres Stevenson étaient ravisdecetentrain, et se félicitaient du radieux plaisirque chacun paraissait prendre à leur fête.
Tandis que l’on se divertissait de la sorte dans le salon de M. Stevenson, il sc passait, à quelques centaines de pas $e sa demeure, un événement qui devait avoir une influence fatale sur les destinées de l’heureuse famille. Un homme était assis dans un cabinet
MISS MARY
richement meublé, les coudes appuyés sur une table et les yeux ardemment fixés sur un vaste portefeuille ouvert d’où s’échappait une masse debanck-notes.
— Que faire? que faire? disait-il avec l’accent du désespoir. J’ai promis de rembourser demain à mon ami Stevenson les quatre-vingt mille livres sterling qu’il m’a confiées après la vente de sa charge et la liquidation de ses affaires... et ces quatre-vingt mille livres sterling, depuis mes dernières pertes à la Bourse, sont à peu près tout mon actif... Cette somme, c’est ✓ la fortune de mon ami !... 11 sera toujours opulent, heureux ! et moi... moi, il ne me restera rien ! je serai misérable ! Oui ! oui ! reprit-il avec une sorte de rage, demain la misère !... tandis que j’ai là... là., en ce moment... sous les yeux... sous la main... toute une fortune.... tout un trésor!... Il ne tient qu’à moi de m’en emparer... de partir... Pourquoi pas? J’étais bien décidé tout à l’heure... N’ai-je point envoyé chercher une chaise de poste ? elle va venir dans un instant... Pourquoi donc hésiter encore?... Dans quelques heures je puis être loin d’ici avec ce portefeuille... Infamie! infamie! s’écria-t-il; tromper la confiance d’un ami ! le voler lâchement! le ruiner! le tuer peut-être !... Oh ! non, non, jamais !... ce serait hideux! je suis fou... la mort plutôt! Je rendrai cet argent... je continuerai les affaires.’., je referai fortune. Oui, oui; demain peut-être un coup ^e bourse me remettra à Ilot!
11 se leva et marcha à grands pas dans son cabinet,
scs mouvements étaient saccadés comme ses paroles ; il se frappait le front du poing, et, après un moment de silence :
— Insensé que je suis ! s’écria-t-il tout à coup en ricanant affreusement. J’oubliais que demain est jour d’échéance, et que je n’ai point assez d’argent pour le payement de'quelques traites et des rentes que je sers... Je vais donc être obligé de suspendre... Mes clients seront effrayés ; ils voudront réaliser... et je serai perdu !... Ainsi, que je paye ou que je ne paye pas Stevenson, je n’en serai pas moins déclaré en faillite, et toute ma folle générosité envers mon ami n’aura été qu’une action de dupe... Allons! allons! plus d’hésitation ! plus de combat ! La tentation est trop infernale... A moi ces quatre-vingt mille livres sterling ! Une journée de lutte entre l’infamie et l’honneur, c’est assez !... Adieu mon honneur... je fais un pacte avec l’infamie !
Comme il achevait ces mots, un domestique entra et lui annonça qu’une chaise de poste l’attendait. Le banquier referma son portefeuille, le mit sous son bras, s’enveloppa d’un manteau de voyage, descendit l’escalier en courant comme un insensé, et se jeta aussitôt dans la voiture de poste, que quatre chevaux vigoureux emportèrent aussitôt sur la route de Douvres, où il devait s’embarquer pour la France.
Al’instantoùle fugitif montait en voiture, un jeune homme qui sortait d’une soirée pour se rendre au bal de M. Stevenson l’avait reconnu. Surpris de ce départ
MISS MARY
nocturne, il se mit machinalement à courir vers l’hôtel de notre ancien stockhroker : c’était un ex-commis de ce dernier.
On dansait toujours dans noire charmant hôtel du Strand. Minuit venait de sonner. L’orchestre jetait en vibration sonores ses notes les plus excitantes ; et les danseuses, le visage coloré par l’action du galop et de la valse, étaient plus jolies que jamais. M. Stevenson, appuyé contre le marbre d’une cheminée, causaitavcc quelques invités; sa ligure, pleine de sang et de vie, était fort animée ; elle s’épanouissait vermeille et souriante comme une grenade, car notre ancien stockhroker était d’une corpulence, d’une fraîcheur, d’une santé à faire envie au Falstaff de Shakespeare.
— Je crois, mon cher Stevenson, lui disait un banquier, qu’il vous manqué ce soir fort peu de vos invités. Voyez quelle foule!
— Vous savez le proverbe français ? répliqua M. Stevenson : Plus on est de fous...
— Plus on rit, ajouta avec un flegme comique un spirituel membre du Parlement ; et plus on a le plaisir de s’écraser les pieds, ajouta-t-il.
— Il n’est pas de plaisir sans peine, repartit M. Stevenson, qui tenait beaucoup au langage proverbial.
— Heureusement la douleur n’est pas un mal, s’écria le banquier en faisant une grimace très-peu
stoïque, parce qu’une grosse lady venait en passant de lui monter sur l’orteil.
— Si Daring était à votre place, dit M. Stevenson, il pousserait le stoïcisme jusqu’à faire des excuses à cette dame pour le mal qu’elle lui aurait fait.
— Peste ! je ne suis pas aussi philosophe, répondit le banquier... Mais à propos, reprit-il, je n’ai point encore aperçu ce Zenon de la finance?
— 11 est toujours en retard lorsqu’il va en soirée.
— Je lui souhaite de n’ètre jamais en retard que pour cela, murmura le membre du Parlement.
— Oue voulez-vous dire ? murmura Stevenson.
— Oh ! rien, presque rien, quelque bruit sans consistance, probablement...
— Mais encore?
— Les mauvaises langues prétendent que Daring est à la veille d’une catastrophe financière.
— Calomnie ! dit M. Stevenson devenu sérieux.
— Le fait est, dit le banquier, que mon confrère Daring s’est mis depuis quelque temps à jouer a la Bourse et qu'il est loin d’avoir été heureux. Ses dernières opérations sur la rente sont même désastreuses, et il faut avoir les reins bien solides pour les supporter.
— Daring est très-riche ! dit M. Stevenson que l’émotion gagnait visiblement.
— Eh ! sait-on dans le public quelle est au juste la situation de tout grand spéculateur, avant qu’il ait définitivement liquidé? dit le membre du Parlement. Demandez plutôt à monsieur que voici.
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MISS MARY. 235
Le banquier qu’indiquait ce dernier inclina la tête en signe d’assentiment. Une contredanse venait de se terminer, etles couples, en se croisant et en se pressant pour regagner la place des danseuses, forcèrent nos interlocuteurs de se séparer. M. Stevenson resta un instant seul ; son front se penchait triste et rêveur, quand un jeune homme se présenta devant lui.
— Ah! c’est vous, George! dit l’ex-slockhrokcr à son ancien commis. Tenez, reprit-il vivement, faitesmoi le plaisir de courir chez Daring, et tâchez de savoir adroitement s’il est chez lui.
A ces mots qui révélaient un soupçon étrange, une crainte peut-être absurde, mais irrésistible, M. Stevenson se redressa comme indigné de lui-même, et il reprit aussitôt :
— Non, mon ami, non, n’y allez pas je suis
fou!...
— Ce serait inutile, en effet, répondit le jeune homme, car, il y a quelques minutes à peine, j’ai vu le banquier Daring monter en chaise de poste, et j’accourais...
— Malheureux! s’écria M. Stevenson en saisissant violemment le bras de son ancien commis : vous meniez ! ce que vous dites est impossible !
Celle exclamation fut couverte par le bruit de l’orcheslre qui préludait et des quadrilles qui se formaient.
— Hélas! je voudrais bien mentir! répondit avec tristesse le jeune homme, qui, sachant queM. Daring devait rembourser le lendemain à M. Stevenson une
somme considérable, excusait l’emportement douloureux de son ancien patron. Mais rassurez-vous, reprit- H, il est possible que nos soupçons soiént injustes. Peut-être votre banquier a-t-il été obligé de quitter Londres cette nuit même pour quelque motif urgent et honorable. Peut-être a-t-il laissé à son premier commis les sommes nécessaires aux échéances de demain. Je connais ce commis, et, malgré l’heure indue, je cours m’informer chez lui.
— Bien ! bien, mon ami! lui dit M. Stevenson en s’efforçant de retenir ses larmes. Allez et venez me rejoindre dans mon cabinet. Dépêchez-vous surtout, car chaque minute en s’écoulant me laisse une horrible anxiété de plus.
Le commis partit. En ce moment, Mary et William dansaient ensemble ; ils n’étaient placés qu’à quelques pas de M. Stevenson. Ils remarquèrent qu’il était fort pâle et fort ému. Tous deux se glissèrent jusqu’à lui.
— Qu’as-tu, mon père? dit la jeune miss; tu parais souffrant.
— Que vous est-il donc arrivé, mon oncle ?
— Rien, rien, mes enfants, répondit M. Stevenson en faisant un effort et en essayant de sourire... Une nouvelle désagréable... une misère... Retournez à votre place ; c’est votre tour de danser... Vite ! on vous regarde... Allez!
Ces paroles, dites avec vivacité, respiraient l’impatience et l’amertume. William et Mary retournèrent au quadrille avec une vague impression de tristesse;
MISS MAIIY.
ils dansaient d’un air distrait, en regardant à la dérobée M. Stevenson, qui avait pris une apparence de calme à tromper le regard le plus exercé, mais qui, en réalité, avait le cœur dévoré d’une inquiétude horrible. Il quitta le salon avant la fin de la contredanse.
George revint après une heure d’absence. 11 trouva M. Stevenson dans son cabinet.
— Eh bien? dit l’ancien stockbroker avec anxiété.
Le jeune homme avait les yeux humides. Il garda le
silence.
— Eh bien? répéta M. Stevenson désespéré ; je suis ruiné, n’est-ce pas?
— Le malheur n’est que trop réel, balbutia George avec douleur. Tous les renseignements que j’ai pris, aidé du premier commis de votre banquier, ne laissent aucun doute sur sa criminelle évasion.
M. Stevenson demeura immobile, atterré, puis les larmes se firent jour et ruisselèrent à Ilots sur son visage. 11 était brisé, sans force, et il murmurait d’une voix entrecoupée :
— Ainsi, l’homme que quinze années de liaison intime me faisaient regarder comme mon meilleur ami ; l’homme entre les mains de qui j’ai mis toute ma fortune en attendant que je pusse la placer dans quelque propriété territoriale ; l’homme à la garde duquel j’aurais tout confié aveuglément, tout jusqu’à
LES DRAMES Dlî MARIAGE.
mon honneur; cet homme-là vient de ine voler, de me réduire à la misère !... et sa fuite le soustrait au châtiment de la loi !
M. Stevenson bondit tout à coup; il tremblait, un accès de fièvre faisait claquer ses dents.
— Courez, George ! s’écria-t-il, courez chez le surintendant de la police! Dénoncez le misérable! qu’on le poursuive ! qu’on le saisisse ! qu’on le tue ! Oui ! je comprends le meurtre ! Quatre mille livres sterling pour vous, mon ami, si ce voleur infâme est arrêté !
A ces mots, M. Stevenson se rassit haletant : son visage était devenu pourpre, ses yeux s’injectaient, sa respiration était courte et bruyante. Il paraissait souffrir horriblement. Le jeune homme fit un pas pour appeler du secours. M. Stevenson le retint. Il se leva avec effort, en articulant quelques paroles confuses qui semblaient dire qu’il allait lui-même faire sa dénonciation ; mais il retomba comme foudroyé sur son fauteuil. Un coup de sang venait de le tuer.
Et, cependant, la danse était de plus en plus animée au salon. C’était le beau moment du bal. Toute dignité trop guindée s’était évanouie. Mistress Stevenson avait donné l’ordre de garnir les buffets de mets appétissants, de vins exquis. Mary, joyeuse et fêtée, planait au septième ciel sur les ailes radieuses du bonheur. William, qui dansait souvent avec elle, ne s’élevait pas moins haut dans l’empyrée céleste. Et tout le monde était loin de soupçonner l’affreuse catastrophe qui venait d’avoir lieu dans ie cabinet de M. Stevenson.
MISS MAU Y
Deux ans s’étaient écoulés depuis la mort de M. Stevenson. Par une belle soirée d'automne, une jeune fille traversait Bird Cage Walk (1), contre-allée de Saint-James’s Park. Elle marchait vite et le front baissé. Une pensée pénible semblait la préoccuper -, ses narines se gonflaient parfois comme si elle eût fait un effort pour retenir des larmes près de couler. Ni le joyeux aspect de Saint-James’s Park plein d’élégantes toilettes, ni la douceur enivrante de l’air tout pénétré de parfums et de chants d’oiseaux ne parvenaient à la distraire. Elle ne s’apercevait même pas qu’elle était suivie depuis longtemps par un jeune homme vêtu avec une grande recherche. Ce jeune homme, d’ailleurs, était assez réservé dans son indiscrétion même, et,* loin d’affecter l’air délibéré de ces dandys qui regardent les femmes avec une effronterie aussi impertinente que ridicule, il semblait comme saisi d’une tristesse contemplative, et, de quelque côté qu’il s’avançât, il se tenait à une distance respectueuse de la jeune miss ; ses regards seuls, presque invariablement fixés sur elle, pouvaient faire supposer qu’d la suivait. Vêtue avec une extrême simplicité, celte jeune fille n’en était pas moins remarquable par une distinction
(1) Promenade des Cages d’Oiseaux. Ainsi nommée parce qu’un roi d’Anglelerre y faisait suspendre aux arbreslcs cages de ses oiseaux
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exquise, par ime beauté saisissante. Elle était peutêtre un peu pâle, mais cette pâleur, pour ainsi dire vaporeuse, semblait être le résultat de quelque noble fatigue, et lui donnait cet'e expression touchante qui manque rarement d’éveiller la sympathie. Vous l’avez sans doute reconnue, lecteur? Mais ce n’était pas là l’enfant toute rose et toute souriante qui dansait dans les salons de M. Stevenson : c’était une jeune personne que les préoccupations de la vie positive avaient marquée au front d’une empreinte sérieuse, mais admirable encore. En un mol, c’était Mary avec ses dixhuit ans baptisés par le malheur.
Il y avait affluence à l’une des grilles de la promenade. Mary s’arrêta un instant pour laisser s’écouler la foule. Comme elle levait les yeux, elle rencontra le regard admiralif et légèrement inquisiteur du jeune homme qui la suivait; elle détourna la tète en rougissant un peu. Bientôt elle put franchir la limite de Bird Cage Walket se diriger vers le pont de Westminster. Un grand nombre de curieux, à travers les balustres des parapets, regardaient la Tamise, miroitante au soleil, semée de bateaux à vapeur surchargés de monde, et de barques légères qui glissaient rapidement sur le fleuve. La jeune miss n’y fit aucune attention ; elle était retombée dans ses pensées absorbantes et continuait rapidement son chemin, sans jeter un seul coup d’oeil sur les vastes et fumeux panoramas qui se déroulent des deux côtés du pont. Le jeune homme la suivait toujours. Elle prit Bridge
MISS MARY
Street et parcourut toute la ligne. Bridge Road, Mount Street, Westminster Road, jusqu’à la hauteur de la place de l’Obelisk. Là, elle tourna à droite et entra dans Lainbeth Road en ralentissant le pas, d’abord insensiblement, puis d’une manière si marquée qu’on eut dit qu’elle craignait d’avancer. Enfin elle s’arrêta devant une maison de modeste apparence ; la petite porte à claire-voie en était fermée. Mary frappa. Tandis qu’elle attendait qu’on ouvrît , elle aperçut le même jeune homme qui l’avait regardée avec tant d’attention à Bird Cage Walk. Il passa près d’elle, et, la considérant avec une singulière persistance, il fit un mouvement pour l’aborder; mais une timidité sans doute plus forte que son désir parut le retenir, et il s’éloigna. Mary crut alors se rappeler qu’elle avait vu ce jeune homme chez son père, et qu’il avait été un de ses plus assidus cavaliers dans la nuit de fêle et de malheur qui avait bouleversé l’existence de sa famille. Elle sentit son cœur se. serrer à ce souvenir.
— Qu’ai-jc fait, murmura-t-elle, pour mériter mon infortune et mes ennuis ?
A ces mots, elle cacha dans son mouchoir son visage humide, et disparut aux yeux du jeune élégant qui venait de se retourner pour la voir encore. .
Dans l’escalier, les hésitations de Mary semblèrent renaître : elle s’arrêtait presqu’à chaque marche
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comme courbée sous le poids d’un de ces découragements inexprimables qui s’emparent, en de certains moments, des plus énergiques natures. Un éclat de voix enfantine, éclat joyeux qui partait du troisième étage, vint tout à coup la ranimer. Elle fit un geste de résignation, monta tout d’une haleine jusqu’au palier des mansardes, et, poussant une porte entrebâillée, elle entra dans une chambre où jouaient trois enfants qui s’élancèrent aussitôt à son cou. Près de la croisée, et tout enveloppée d’un rayon de soleil, était assise une femme au visage maigre et souffrant ; un jeune homme d’une douce et belle figure était accoudé sur un magnifique piano qui contrastait avec le reste de l’ameublement, si simple qu’il ne pouvait manquer d’éveiller une idée de privations et de pauvreté. Ce piano, comme on le pense bien, était un débris de l’ancienne opulence de M. Stevenson, riche débris que mistress Stevenson avait voulu conserver à sa fille, lorsqu’après la fuite du banqueroutier Daring elle avait quitté le bel hôtel de Slrand pour les humbles mansardes qu’elle habitait depuis deux ans, et lorsqu’elle s’était vue contrainte de vendre son somptueux mobilier pour acquitter les comptes de ses fournisseurs. La vente de presque toutes les valeurs mobilières qu’elle possédait avait à peine suffi à payer quelques obligations souscrites par M. Stevenson ; de sorte que mistress Stevenson s’était trouvée presque sans aucune ressource après le fatal événement qui venait de la ruiner et de tuer son mari. De tous les
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prétendus amis qui avaient si largement profilé de leur hospilalière opulence, pas un seul, à part le jeune homme appuyé sur le piano, n’était venu consoler cette infortune ; pas un seul ne lui avait tendu une main généreuse.
Pendant que Mary rendait aux enfants leurs caresses affectueuses, sa inère s’était tournée vers elle ; ses mains blanches et maigres étaient posées inactives sur un métier à tapisserie qu’elle tenait sur ses genoux. D’un regard indéfinissable, qui exprimait tour à tour l’espérance et l’angoisse, elle cherchait à interroger sa fille. Mary releva enfin la tête ; un coup d’œil humide de douleur apprit à mislress Stevenson ce qu’elle désirait savoir. Elle reprit son ouvrage de tapisserie, en apparence pour travailler, mais en réalité pour dévorer une grosse larme qui roulait sous sa paupière flétrie parle chagrin. Pendant ce temps, le beau jeune homme, qui- n’était autre que William, contemplait en souriant le gracieux tableau que formaient la jeune fille et les enfants groupés autour d’elle. 11 n’avait pas aperçu le regard désolé qui avait été rapidement échangé entre la mère et la fille. L’eût-il saisi d’ailleurs, il n’en eût point sans doute deviné toute la navrante signification. William, en effet, ignorait la situation réelle de la famille Stevenson. 11 savait que Mary, mettant à profil son talent extraordinaire sur le piano, avait trouvé quelques élèves : mais il ignorait quel revenu la jeune fille pouvait tirer de ses leçons. A cet égard, on observait