ANDRÉ
là métairie des genêts
— Allons, Ysolette, à ton tour de monter sur Trotte-
Menu.
— Pour ça non, Mariannic : il n’y a pas cinq minutes que tu es dessus, et d’ailleurs je ne suis pas fatiguée encore.
— Je t’en prie, Ysolette !
— Oh ! non... oh ! non, Mariannic.
Mais, sans écouter le refus très-bien accentué d’Ysolette, Mariannic sauta à bas de son âne, saisit sa compagne à bras-le-corps, l’enleva comme une plume et la pdsa sur Trotte-Menu.
— Ah ! mais, fit-elle d’une air impérieux et vainqueur.
Ysolette voulut glisser à terre; Mariannic la tint ferme sur la selle.
— Pas moyen d’échapper, ma petite ! Au reste, si
tu t’avises de descendre, je te remonte et je t’attache : voilà !
— Vilaine Mariannic ! féroce Mariannic !
Mariannie partit d’un franc éclat de rire ; Ysolette voulut bouder, mais elle ne put en venir à bout, et finit par partager l’hilarité de sa compagne qu’elle embrassa gentiment. Cette gaieté soudaine et bruyante effraya quelques moineaux qui couraient allègrement surlesable du chemin, et s’enfuirent en pépiant dans les genêts en fleurs.
Mariannic, Ysolette et Trotte-Menu continuèrent leur route sous les rayons dorés d’un soleil couchant qui animait magiquement les belles campagnes de Quimper au bourg de Fouesnant. Mariannic était une grande et forte fille de vingt-deux ans, un peu rousse et marquée de la petite vérole, mais l’air résolu, franc et bon. Ysolette, au contraire, frêle enfant de seize ans à peine, était si mignonne et si jolie avec ses grands yeux noirs expressifs, sa peau blanche et rosée, qu’on l’eût prjse volontiers pour une jeune fille de la ville, déguisée en paysanne. Quant à Trotte-Menu, excellente bête, haute de trois pieds, robuste, patiente, et point têtue, quoique d’origine bretonne ; ce qui prouve qu’il y a d’excellentes gens partout. Bientôt on quitta le chemin pour prendre un délicieux sentier ombragé et serpentant entre deux belles marges de mousse diaprée de pâquerettes et de scorsonères. Trotte- Menu, sans y être sollicité par le frein, s’engagea
dans ce sentier bien connu, tandis que Mariannic s’arrêtait sur la lisière. La bonne fille ne riait plus ; elle était devenue toute pensive et toute triste.
— Eh bien ! lui cria Ysolette, qu’est-ce que tu fais là?... Viens donc!
Mariannic passa vivement la main sur ses yeux et rejoignit sa compagne.
— Tiens ! reprit Ysolette, lu as les yeux tout rouges ! on dirait que tu as envie de pleurer?
— Un peu, répondit Mariannic.
— Bon ! je devine... Encore le souvenir de Gabriel, je parie ?
— C’est vrai, c’est plus fort que moi ; j’y pense toujours quand j’arrive à l’endroit où je l’ai quitté à sou départ pour la grande ville de Paris. 11 y a pourtant de cela plus de deux ans.
— Et voilà bien longtemps qu’il ne t’a écrit, le vilain !
— 11 est peut-être bien malheureux et n’ose pas me le dire.
— Ou très-riche, et il sera devenu fier.
— Fier, lui ! On voit bien que tu ne le connais pas, Ysolette. Le meilleur garçon de la terre, le cœur sur la main; avec ça de l’esprit, du talent...
— Ah ! dame, il paraît qu’il faisait de la bien belle peinture !
— Si belle, Ysolette, qu’on lui a conseillé d’aller à Paris, et qu’après la mort de son père il a vendu le
peu de bien qui lui revenait, et il est parti... Mais je t’ai déjà conté tout ça, petite.
— Pas mal souvent, dit malicieusement l’enfant. C’est égal, ça me fait toujours plaisir, car, vois-tu, j’aime beaucoup ton cousin Gabriel, sans le connaître.
A peine Ysolette avait-elle prononcé ces mots qu’elle poussa un cri. .
— Ah ! mon Dieu ! dit-elle... un mort !
— Un mort !... Et où donc ?
— Là ! là !
Mariannic jeta les yeux dans la direction indiquée, et vit, en effet, sur l’un des tertres verdoyants qui encaissaient le sentier, un jeune homme étendu, pâle et sans mouvement ; il était vêtu d’une blouse bleue et d’un pantalon de toile grise ; un petit paquet et un bâton étaient à ses pieds. En un bond Mariannic fut auprès de l’inconnu. Elle se pencha vers lui et tressaillit aussitôt. Une violente émotion contractait son visage.
— Gabriel ! c’estGabriel ! s’écria-t-elle avec doüleur.
Ysolette, à ce nom, s’élança à terre ; Trotte-Menu,
l’intelligent animal, s’arrêta tout court, et brouta paisiblement l’herbe fleurie. Les deux Bretonnes s’empressèrent à l'envi autour du jeune homme dont la belle figure était à demi-couverte de longues mèches de cheveux blond-cendré qu’elles écartèrent. D’abord elles crurent qu’il n’était qu’endormi, mais elles ne tardèrent pas à se convaincre qu’il était évanoui. Age-
uouillées sur l’herbe, elles s’efforcèrent de le rappeler à la vie, Ysolelle en prenant dans ses petites mains moites les mains glacées de Gabriel, Mariannic en humectant son front avec un mouchoir trempé dans le ruisseau voisin. Leurs efforts furent suivis de succès : le jeune homme rouvrit les yeux et proféra quelques sons mal articulés ; ces sons devinrent de plus en plus saisissables ; enfin, il murmura distinctement:
— J’ai faim !
A ces mots, Mariannic et Ysolette se regardèrent avec stupéfaction ; elles croyaient avoir mal entendu.
— J’ai faim ! répéta Gabriel sans avoir conscience de ce qu’il disait, mais en remuant les lèvres d’une façon significative.
Deux ruisseaux de larmes jaillirent simultanément des yeux des deux paysannes.
— Le malheureux ! s’écria Ysolette, il sera tombé de fatigue et de besoin.
Mariannic s’était levée sans prononcer un seul mot; elle avait arraché un panier qui pendait sur le devant de la selle de Trotte-Menu, et déjà elle présentait aux lèvres décolorées de Gabriel de petites crêpes, restant de leur provision du matin; Gabriel parut se ranimer fortement à l’odeur savoureuse de ces crêpes bretonnes ; il les dévora sans regarder la main qui les lui offrait ; et, à mesure qu’il les dévorait, le sang revenait à ses joues et l’intelligence s’allumait dans ses yeux. A la dernière crêpe, mais seulement à la dernière, le
pauvre garçon regarda Mariannic en face et la reconnut.
— Ma cousine ! exclama-t-il. Ma chère cousine Mariannic I
Il laissa tomber de joie le morceau de crêpe qu’il tenait entre ses dents ; mais il est vrai de dire qu’il le ramassa presque aussitôt et n’en fit qu’une bouchée.
— Eh ! oui, c’est moi ! répondit Mariannic qui pouvait à peine parler tant son cœur battait fort. C’est moi votre cousine, votre amie, moi qui ai tant eu de chagrin quand vous avez quitté* le pays, et qui suis bien contente, oh ! bien contente de vous revoir... Mais voilà que vous vous étouffez à présent, allons, vite, gourmand, buvez- moi ça !
Gabriel avala tout d’un trait un gobelet rempli d’eau que Mariannic avait puisée au plus clair du ruisseau.
— Ah 1 fit alors le jeune homme en respirant à pleine poitrine, ça va mieux maintenant... Dieu ! les bonnes crêpes !
11 promena le bout de sa langue sur ses lèvres tout imprégnées encore d’un succulent parfum.
— Vous en mangeriez bien d’autres, n’est-ee pas, monsieur Gabriel ! dit alors Ysolette de sa voix argentine.
— Oh ! certainement, dit-il avec vivacité.
• En même temps il tourna la tête du côté de la jeune paysanne qu’il n’avait pas encore remarquée. Sa maladive et belle physionomie refléta un naïf mé-
LA MÉTAIRIE DES GENÊTS. l ‘J 3
lange de surprise et d’admiration. Se tournant ensuite vers sa cousine, il l’interrogea du regard.
— C’est Ysolette, répondit Mariannic, la fille de Mauguerou, le pêcheur de Douarnenez, le vieil ami de mon père. Le bonhomme Mauguerou est mort, il y a plus d’un an ; Ysolette restait orpheline, je l’ai prise avec moi, et je n’en suis pas fâchée, car elle est aussi bonne qu’elle est jolie, la chère enfant !
— Alors elle doit être joliment bonne ! repartit en souriant Gabriel, bonne comme vous, Mariannic.
Ysolette devint rouge comme un coquelicot ; Mariannic pressa robustement la main du jeune homme et reprit :
— Maintenant, cousin, nous gagnerons le village, si vous le voulez bien. Vous monterez sur Trotte- Menu, et, une fois à notre métairie, nous verrons à vous remettre le cœur tout à fait. Puis, quand il sera bien remis, vous nous conterez comment il se fait...
— Que vous m’avez trouvé là, évanoui ? interrompit Gabriel, dont le front se chargea d’un nuage. Oui, je vous dirai cela, c’est une triste histoire, allez !
Il se leva.
Il allait refuser de monter sur l’âne ; mais il se sentit si faible qu’il mit de côté toute cérémonie. Et l’on chemina doucement le long du sentier, à travers côteaux et vallons, jusqu’au bourg de Fouesnant, qui se cache comme un nid d’oiseau dans les verts ombrages à peu de distance de la mer.
A la vue des beaux sites qu’il avait tant parcourus et tant aimés autrefois, Gabriel éprouvait une vive émotion ; mais, en apercevant le bourg, il frémit de plaisir, une larme roula sous sa paupière, il se découvrit et dit avec tendresse :
— Salut, ô mon doux village ! toi que je n’aurais jamais dù quitter. Ton heureux et tranquille aspect sourit à mon cœur fatigué de tourments et de misères. Ah ! laisse-moi reposer un peu à l’ombre de ton odorante verdure, ô mon doux village l car j’ai bien souffert loin de toi !
Mariannic et Ysoletle entendirent cette allocution, poétique élan d’un noble cœur éprouvé ; elles portèrent sur Gabriel un regard admiratif et sympathique.
La métairie de Mariannic était située à l’entrée du bourg. On la nommait la Métairie des Genêts , parce qu’une haie touffue de ces frêles arbustes courait gracieusement'aulour d’elle. On y arriva bientôt.
L’air des campagnes natales a souvent une puissante influence sur les organisations délicates et sensibles. Il n’est pas de peine, si tenace qu’elle soit, qui ne se dissipe en partie au souffle salutaire des brises du pays. Gabriel ne tarda pas à ressentir cet effet rassérénant. Ses forces épuisées lui revinrent magique-
ment. II parcourut avec joie, presque avec délire, son bourg chéri, où, à chaque pas, il rencontra un visage ami. 11 bondit comme un chevreau à travers la métairie hospitalière. Il mangea comme un ogre le souper rustique. En un mot, il fut follement heureux, comme il arrive quand on a longtemps été sevré de tout bonheur. Mariannic se montrait si bonne et si empressée, Ysolette si vive et de si belle humeur ! Aussi, lorsque à la nuit tombée, assis entre les deux jeunes filles sur un banc de bois à la porte de la chaumière, on lui demanda de raconter son histoire :
— Ah ! dit-il, j’avais déjà oublié tous mes ennuis passés.
Un sourire épanoui sur ses lèvres disparut aussitôt, et il reprit d’un air pensif :
— Vous le voulez? eh bien, je vous obéis. Vous vous rappelez sans doute, Mariannic, ce qui a déterminé mon départ pour Paris? Vous savez qu’après avoir reçu au collège de Quiinper plus d’instruction qu’il ne convenait peut-être pour l’état que je devais embrasser, je me pris de goût à ce qu’on appelle les arts et particulièrement à la peinture? Un vieux professeur de dessin, qui me témoignait beaucoup d’affection, m’avait enseigné à me servir de la palette et des pinceaux, et je peignais avec ardeur : déjà même je rêvais une carrière qu’on ne connaît guère au village, carrière douce et charmante en apparence, mais âpre et triste en réalité, la carrière des arts. Car,
196 LES 1)1! AMES DU MAHIAGE
hélas ! chers enfants, c’est un peu la folie de tous les jeunes gens instruits qui n’envisagent la vie que sous son côté brillant et superficiel. Mon père, riche fermier alors, me rappela à sa ferme et me confia le soin de surveiller les travaux. J’aimais mon père et je me soumis à ses ordres. Mais mes occupations, si simples et si faciles qu’elles fussent, me fatiguaient et me répugnaient profondément. A peine avais-je un instant de liberté, que je courais me blottir dans un grenier de notre maisonnette, dont j’avais fait un atelier de peinture. Là, palette et pinceaux en mains, je me livrais à de petites compositions que je pris bientôt pour de véritables chefs-d’œuvre. C’est l’habitude en pareil cas.
— Et c’était bien joli, tout de même ! s’écria Mariannic avec enthousiasme. Vous m’en avez donné un, de ces chefs-d’œuvre : ah 1 dame, c’est que j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux !
— Il faudra bien que j’en aie un aussi, moi, dit Ysolelte en ouvrant ses grands yeux noirs d’un air suppliant.
— J’ai fait serment de ne plus peindre, répondit Gabriel souriant avec mélancolie.
— Ah 1 vraiment , fit Ysolelte toute contristée. Quel dommage !
Gabriel continua :
— Une circonstance vint me confirmer dans ma vaniteuse présomption au sujet de mon talent. Je ren-
contrai un jour sur le bord de la mer un peintre, un grand peintre, qui étudiait un effet de l’Océan. Je parvins à l’emmener jusqu’à mon réduit d’artiste, où il vit mes pauvres ébauches. L’imprudent! il me complimenta, il me donna de bienveillants conseils. Je pris ses éloges au pied de la lettre ; mon coeur en tressaillit, et ma tête s’exalta : je me crus prédestiné pour la gloire. Dès lors je négligeai la surveillance des travaux de la ferme pour redoubler d’ardeur à l’étude de la peinture. Une pensée soudaine, persistante tyrannique, s’empara de mon âme: aller à Paris ! J’avais entendu dire que le talent y était toujours consacré, honoré, enrichi, et je ne doutais pas que je ne dusse réussir rapidement à conquérir la gloire. Folles illusions, qu’êtes-vous devenues? Ce fut au milieu de ces dispositions de mon esprit que je vis tout à coup mon père succomber au chagrin d’avoir été ruiné par la banqueroute d’un vieil ami pour lequel il s’était inconsidérément engagé. Je pleurai amèrement la mort de mon pauvre père ; quant à la perte de mon patrimoine, j’étais trop désintéressé pour en être frappé. Notre ferme fut vendue, les dettes furent liquidées, et quinze cents francs à peine furent tout mon héritage.
- Quinze cents francs ! pauvre pécule ! Mais n’avais-je pas vingt ans ? ne me croyais-je pas du génie ? et cette somme n’était elle pas plus que suffisante pour que je pusse aller à Paris y vivre laborieux, en attendant la fortune et la gloire? Je partis donc bravement.
Je me souviens, Mariannic, que vous et quelques amis me fîtes la conduite jusqu’à la route. Mon cœur se serra en vous quittant ; mais trop de belles espérances me souriaient en voltigeant devant mes pas pour que je ressentisse longtemps le regret de ce que je laissais derrière moi. J’arrivai dans la capitale, — une grande ville, radieuse et sombre à la fois, pleine d’opulence fastueuse et de misère profonde, — et je m’y installai fort mal, moyennant beaucoup d’argent. Déjà la couronne de mes chimères se détachait un peu de mon front. Mon premier soin fut de rendre visite au grand peintre qui m’avait encouragé de ses éloges. Il me reçut avec bonté. Toutefois, en apprenant que j’étais venu à Paris pour tenter la carrière des arts, il prit un air sérieux et me déclara que, s’il avait pu prévoir que ses encouragements m’eussent inspiré l’idée funeste de devenir peintre, il se serait bien gardé de me les adresser. Il me traça alors un sinistre tableau de la vie d’artiste, et termina en m’engageant à retourner au pays. C’était là ma première déception, elle fut affreuse : mon cœur se déchira, et je fondis en larmes. Abattu, terrifié, j’eus d’abord l’envie de suivre le conseil de la prudence, mais je ne sais quelle suggestion perfide de mon orgueil paralysa cette résolution. Je m’écriai bientôt avec énergie en saisissant mes pinceaux : « Non, je ne partirai pas ! je deviendrai illustre aussi, dussé-je abréger ma vie à force de travail ! » Et je me mis à l’œuvre avec une sorte d’acharnement.
Levé avec l’aube, je ne me couchais que fort tard dans la nuit, sans cesse cloué devant mon chevalet et ma table à dessiner, sans cesse combattu entre le découragement et l’espoir, jugeant parfois ma peinture estimable, mais souvent aussi la trouvant odieuse et foulant aux pieds le lendemain ce que j’avais accompli la veille avec mille efforts. En présence des admirables productions de l’art ancien et de l’art moderne, dont Paris abonde, je commençais à reconnaître toute ma faiblesse et toute mon ignorance ; je comprenais enfin qu’il me faudrait de longues années d’application pour parvenir à tirer de ma palette d’honorables moyens d’existence. Mais, hélas ! mes faibles ressources ne diminuaient-elles pas de jour en jour à vue d’œil, malgré la stricte économie que j’apportais dans mes dépenses, et ne fallait-il pas que je songeasse à les renouveler bientôt? En effet, après un an environ, que me restait-il de mes quinze cents francs? Rien, ou presque rien. L’avenir s’assombrissait terriblement, et je voyais en frissonnant s’approcher la misère.
La misère, reprit Gabriel ! Ah ! vous n’avez pas l’idée de la misère à Paris ! Ce n’est pas à Paris comme en vos campagnes, où le pauvre qui a faim vient en passant s’asseoir à la table des chaumières : on l’y reçoit de bon cœur, et il laisse à son départ une bénédiction pour remercîmcnt. La misère à Paris s’entasse tristement dans les dépôts de mendicité, ou bien elle se cache avec pudeur en d’affreux réduits, où la
faim lui dévore les entrailles. Dans ce dernier cas, on languit, on meurt dans l’ombre, fièrement, en cachant son affreuse détresse, et nul ne se doute que vous succombez d’inanition. Noble et navrant orgueil!... Je fus bieniôt réduit à l’extrémité. Pas un de mes tableaux ne se vendait ; car, pour être acheté, il faut qu’un tableau, bon ou mauvais, soit signé d’un nom connu, et je n’avais point de réputation. En vain, poussé par la nécessité, allais-je moi-même proposer mes œuvres au plus vil prix : nul n’en voulait, ou bien on m’en offrait à peine la modique somme que j’avais dépensée. C’était poignant ! et je rentrais chez moi la rage au cœur, avec une ardente tentation de tout briser dans mon atelier, d’anéantir jusqu’au dernier vestige de mes ingrates études. Mais je n’en avais pas la force, la colère faisait bientôt place à la mélancolie : je contemplais avec une douloureuse tristesse toutes mes infructueuses compositions ; elles me semblaient empreintes de grâce et de sentiment, et je sentais que je les aimais, ces pauvres dédaignées, en dépit. du profond chagrin qu’elles me causaient. Ah ! je le dis avec ' sincérité, elles méritaient un meilleur accueil, car si elles n’étaient pas le fruit d’un talent consommé, elles étaient du moins l’œuvre d’un talent patient, laborieux et déjà même habile.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Ysolette, touchée jusqu’au fond du cœur, comme j’aurais donc voulu vous connaître et être riche, bien riche ! je vous aurais
acheté tout ça aussi cher que vous auriez voulu.
— Et moi, dit Mariannic avec un geste expressif, que n’étais-je près de vous, cousin, pour vous encourager, pour vous consoler, pour partager avec vous mon petit revenu ? Peut-être qu’après vous auriez pu faire fortune ?
Gabriel leur prit les mains qu’il pressa tendrement dans les siennes et continua :
— Je n’ai pas eu le bonheur de rencontrer, dans ma détresse, une jolie protectrice comme vous l’eussiez été, Ysolette, ni une amie dévouée comme vous n’eussiez pas manqué de l’être, Mariannic. Aussi, je me vis contraint d’abandonner mon petit logement d’artiste et son modeste atelier pour me réfugier dans une horrible mansarde. Alors commença pour moi une de ces existences sombres et désolées, ou le corps s’use aux privations et aux souffrances de chaque jour, où l’âme s’abat et se flétrit sous le découragement et l’anathème, où les spectres du froid et de la faim se dressent à notre chevet maudit et nous con- ' seillent le suicide. Je passai un hiver presque sans feu, un été presque sans pain, cachant ma misère à tous les yeux, résolu de mourir en silence sur mon grabat solitaire. Je n’eus pas le courage d’attendre, et, un matin, je me levai avec la ferme intention d’en finir avec la vie: Ne voulant rien laisser après moi de moi-même sur la terre, je brûlai toutes mes toiles peintes accrochées aux parois nues de mon grenier ;
LES DR A SI ES DU MARIAGE
ce ne fut pas sans un affreux serrement de cœur. Le soir, je me dirigeai vers la rivière, et, m’élançant pardessus le parapet d’un pont, je me jetai à l'eau... je perdis connaissance... Quand je repris mes sens, j’étais couché dans un hôpital, en proie aux souffrances aiguës d’une fièvre cérébrale. Il me fallut plusieurs mois pour me rétablir ; ma convalescence surtout fut longue ; mais, je l’avoue, je la trouvai pleine de charmes. J’avais été jusque-là tant tourmenté, qu’il me fallait peu de chose pour me rendre heureux : du repos et des rêves, c’en était assez. Aussi, avec quelle intime volupté je savourais mon tranquille bien-être d’hôpital ! Oublieux des ennuis passés, je ne songeais à l’avenir que pour l’embellir des plus riantes images, des plus doux bonheurs. Une pensée surtout s’était emparée de mon cœur et le caressait ineffablement : revoir mon village ! L’aspect de la verdure des arbres me retraçait ses délicieux ombrages ; le souffle frais du malin me rappelait ses brises de mer vivifiantes ; en un mot, tout me ramenait en idée à ce beau coin de terre de ma Bretagne, où désormais je voulais aller vivre et mourir. En effet, un jour je quittai l’hôpital, et le même jour je me mis en marche. J’étais riche : j’avais dix francs qu’un pauvre compagnon de chambre, à qui je contais mes rêves de convalescent, m'avait légués à son lit de mort pour m’aider a faire le voyage. C’était tout ce qu’il possédait, le brave jeune homme ! Dix francs pour franchir cent cin-
quante lieues. Je serais parti sans rien ! Pour simplifier mes dépenses, j’avisai un excellent expédient : je marchais la nuit et je dormais le jour. Un tapis d’herbe à l’ombre rhe servait de lit, cela ne me coûtait qu’un peu de courbature. De la sorte, je franchis une grande distance, et je n’étais plus qu’à vingt lieues d’ici, lorsque je m’aperçus que de mes dix francs il ne me restait plus une obole. Je me reprochai d’avoir été prodigue, et je hâtai gaiement le pas ; j’étais si près de Fouesnant, que je savais si hospitalier ! Pour cette fois, je marchai nuit et jour, sans manger, sans me reposer, redoublant d’ardeur à mesure que j’avançais. Mais voilà que tout à coup je sens mes forces m’abandonner, je m’assieds sur le bord du chemin, une vague défaillance s’empare de mon estomac, mes yeux se troublent, ma tête se penche, et je m’évanouis... Deux fées de mon village, ajouta-t-il en souriant, vinrent me porter secours, et... vous savez le reste. '
Mariannic et Ysolette avaient de grosses larmes le long des joues. Cette triste élégie d’une vie d’artiste r racontée avec un sentiment vrai qui la rendait plus touchante encore* avait profondément ému ces deux naïves filles de campagne. Il y avait à la fois de l’admiration et de l’attendrissement dans ce qu’elles éprouvaient pour ce pauvre jeune homme si laborieux et si durement éprouvé.
— Ah ! cousin, disait l’une, vous ne quitterez plus Fouesnant, n’est-ce pas? vous mp le promettez ?
— Votre Paris, reprenait l’autre, est une vilaine ville que je déteste, et nous ne souffrirons pas que vous y retourniez.
— Je doute fort que la capitale me revoie jamais, répondit Gabriel, dont le cœur se dilatait d’aise à la vue de celte franche sympathie qu’on lui témoignait. Je vais chercher à m’occuper au pays, dussé-je me mettre à labourer la terre.
— Bon ! j’ai ce qu’il vous faut, s’écria joyeusement Mariannic.
— Quoi donc? quoi donc? demandèrent à la fois Ysolette et Gabriel.
— Chut ! A demain les affaires sérieuses, répondit doctoralement Mariannic.
Les deux Bretonnes rentrèrent dans leur chaumière. Gabriel alla coucher chez une vieille voisine, ancienne amie de sa famille.
Est-il besoin d’ajouter que Mariannic et Ysolette ne s’endormirent que fort tard dans la nuit et qu’elles parlèrent beaucoup de Gabriel?
Quant à Gabriel, il rêva un peu de la bonne Mariannic, et un peu plus de la jolie Ysolette.
Le lendemain, quand Gabriel revint à la métairie des Genêts, il ne trouva qu’Ysolette. Elle tenait à la
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main une brosse qu’elle passait et repassait avec ardeur sur un chapeau de feutre à larges bords relevés en ourlet, comme on les porte en Cornouaille. Il remarqua qu’une belle veste bretonne, bleu de ciel, à ganses écarlates, était étalée sur le lit.
— Est-ce que vous allez vous déguiser en gars, Ysolette ? lui dit-il.
— Eh ! non, répondit la jeune fille d’un air malin. Ne reconnaissez- vous donc pas?...
— Ces effets ? ma foi, non.
— Ce sont pourtant les vôtres, Gabriel. Vous ne vous souvenez donc plus qu’en partant pour Paris, vous n’avez pas voulu vous en charger, et vous les avez donnés à Mariannic en lui disant : — « Pour votre futur mari, cousine. » Mariannic ne s’est point mariée, et elle vous les rend. Ça vaudra toujours mieux que votre blouse déchirée et votre vilaine casquette. Ainsi donc, vite, mettez ça.
— Volontiers! répondit Gabriel, éprouvant une joie ingénue à revoir ses vêtements cornouaillais.
Il jeta sa casquette, retira sa blouse ; Ysolette, avec un comique empressement, l’aida à endosser la veste rustique et lui posa coquettement le chapeau sur l’oreille : puis elle recula de trois pas pour mieux juger de l’ensemble.
— A la bonne heure ! s’écria-t-elle avec enthousiasme en frappant dans ses mains. Vous êtes tout à fait gentil ! Quand Mariannic vous verra...
— Elle dira comme toi, Ysolette : Gabriel est à merveille ainsi !
Mariannic s’était arrêtée sur le seuil de la chaumière et restait en contemplation devant son cousin : il y avait dans son regard une expression indéfinissable. Gabriel alla gaiement au-devant d’elle et l’embrassa au front ; elle tressaillit.
— Et maintenant, dit-il, il ne me manque plus que d’être occupé au village ou aux champs. Vous m’avez dit hier, lionne cousine, que vous aviez mon affaire ; je compte que vous me direz ce matin ce dont il s’agit.
— D’abord il s’agit de vous reposer pendant quelques jours. Après...
— Eh bien ?
— Après vous choisirez, cousin : ou vous resterez avec nous pour nous aider à conduire notre petite métairie des Genêts, ou vous entrerez chez le père Coëtivy, Fadjointde la commune, le plus gros fermier de l’endroit, comme vous savez. Je viens de le rencontrer, il m’a dit qu’il serait content de vous avoir pour surveiller les travaux de sa ferme.
— - Conyenu ! j’entrerai chez le père Coëtivy, répondit Gabriel. Merci, cousine Mariannic.
— Ainsi vous ne voulez pas rester avec nous? dirent à la fois les deux Bretonnes d’un air peiné.
— Pour vous être à charge! oh ! non. Votre gentille métairie des Genêts ne saurait avoir besoin de mes soins; autrement, vous le savez bien, je me
mettrais tout de suite à votre service : j’y serais si heureux !
Mariannic insista, mais Gabriel lui prouva loyalement qu’elle n’avait pas besoin de lui.
— Placé chez le père Coëtivy, ajouta-t-il, je ne quitte pas mon village et je verrai tous les jours mes seules affections désormais: Mariannic et Ysolette. Que puis- je demander de plus, à moins d’être parfaitement déraisonnable?
11 y avait dans l’accentuation de Gabriel ce je ne sais quoi de tendre et de gracieux qui va droit au cœur. C’était, en effet, un charmant jeune homme que Gabriel: enthousiaste et raisonnable, expansif et réservé, plein des plus excellentes qualités. Autant il avait mis d’ardeur à s’élancer à lire-d’ailes dans la voie périlleuse des arts, autant il mettait de calme, de résignation à revenir vers son modeste point de départ. 11 en agissait ainsi noblement, sans regret comme sans fierté, et son renoncement ne lui paraissait ni humiliant ni héroïque. Peintre, il avait échoué dans le court temps d’essai que lui permettaient ses faibles ressources : la nécessité ne lui faisait-elle pas un devoir de demander sa vie à de plus humbles occupations, à de plus sûrs travaux? Et d’ailleurs n’était-il pas heureux d’avoir trouvé au pays deux jeunes paysannes qui lui ouvraient fraternellement leur cœur, et qui lui offraient avec largesse une affection 'lont il avait toujours été sevré à Paris. Il est si bon^
d’être aimé ! Il est si bon d’aimer! Or, Gabriel aimait bien sincèrement Mariannic depuis l’enfance, et il sentait qu’il n’aimait pas moins Ysolelte depuis la veille ; seulement il entrevoyait déjà, entre les sentiments qu’il éprouvait pour l’une et pour l’autre, une différence sensible : Mariannic lui était chère comme une sœur, mais Ysolelte, oh ! Ysolette... Il y a des sympathies plus vives que l’amitié et qui naissent parfois d’un premier regard, d’un premier sourire.
Gabriel, avant d’entrer au service du père Coëtivy, profita de quelques jours d’indépendance. Il les employa à se promener dans les coulées bocagères du pays, ou à voguer en bateau sur la vaste baie de la Forêt. Mariannic, souvent occupée des travaux de sa métairie, ne pouvait l’accompagner toujours, c’était à Ysolelte qu’était le plus ordinairement dévolu le soin de faire au jeune homme les honneurs des champs, des bois et de l’Océan. Ysolette, brune, vive, spirituelle, et Gabriel, blond, sentimental, éloquent, formaient un de ces contrastes délicieux, comme on en rencontre bien rarement au village depuis que le temps des Estelles et desNémorin s’est à jamais enfui. Les paysans des bourgs voisins les prenaient pour de nouveaux époux ou de jeunes promis, et leur disaient en les saluant : « Bonheur à vous dans le mariage, amis ! bonheur à vous ! » et toutes les fois qu’ils étaient salués ainsi, Ysolette rougissait malgré elle, et Gabriel souriaiten regardant lajeunefilléquidisaitquelquefois:
— Sont-ils singuliers de nous prendre pour ce que nous ne sommes pas !
— Est-ce que cela vous fâche, Ysolelte?
— Au contraire 1 répondait-elle avec une naïve vivacité.
Cette idylle en action avait les plus doux charmes pour Gabriel que le séjour de la grande ville n’avait nullement dégoûté des impressions champêtres, des rustiques habitudes. Après quelques jours de cette yie indépendante, passée à courir capricieusement à travers collines et vallées avec la plus jolie compagne de . toute la Cornouaille, Gabriel se mit à la disposition du père Coëlivy. 11 devint son factotum , moyennant une faible rétribution, car notre riche fermier était uu avare renforcé, et il ne fallait rien moins que les fréquents accès de goutte auxquels il était en proie pour qu’il chargeât un autre que lui-même de surveiller ses établissements agricoles. Gabriel ne songeait pas à se plaindre de l’extrême modicité de son salaire ; tout au contraire, il se croyait devenu le plus heureux des hommes. Tantôt à pied, tantôt à cheval, il parcourait le pays, allant d’une métairie à une autre métairie, d’un pré verdoyant à un champ de sarrazin, d’une épaisse futaie à une zone d’ajoncs, retrempant ainsi sa santé débile à l’air vif et pur des sites agrestes et maritimes de la côte. 11 lui arrivait quelquefois de rencontrer par hasard sur son chemin Mariannic ou Ysolelte, — Ysolette plus souvent que Mariannic, toujours par
hasard, — et cela suffisait pour l’entretenir en belle humeur tout le reste de la journée.
Le soir, il allait passer quelques heures avec ses deux amies; on s'asseyait sur l’herbe fleurie du verger, et Gabriel racontait alors mainte petite anecdote de sa vie parisienne, qui ne manquait pas d’exciter un vif intérêt ; car Gabriel, rendons-lui cette justice, racon- • tait en perfection, et volontiers serait-on resté toute lyie nuit à l’écouter. Cependant il sembla bientôt que tout ce simple et frais bonheur du village commençait à se dissiper sous un souffle mystérieux et funeste. Cette loi inflexible, à laquelle l’homme est fatalement, soumis, et qui ne lui permet pas de conserver longtemps l’équilibre d’un bonheur, s’appesantissait déjà sur la métairie des Genêts. Mariannic était devenue triste et morose ; on la surprenait avec des larmes dans les yeux ; il lui arrivait parfois de repousser brutalement Ysolette, quand celle-ci accourait pour l’embrasser. Puis, par un retour aussi subit que bizarre, elle la serrait sur son coeur à la briser. C’était facile à voir: Mariannic n’était plus heureuse, elle souffrait en secret. Mais quelle pouvait être la nature de sa souffrance ? En vain Gabriel l’interrogeait-il avec tendresse; elle s’obstinait à répondre quelle n’avait aucun motif de chagrin. Et cependant, de jour en jour, le progrès sensible d’une douleur qui la minait se décelait sur son visage par d’alarmants indices. Sa bonne figure, ordinairement rouge, se couvrait d’une pâleur
morbide; sa grande taille droite et robuste s’affaissait tristement ; sa voix s’était empreinte de gravité, et rarement le sourire venait-il effleurer ses grosses lèvres toutes chargées d’affectueuse bonté. Mariannic faisait peine, elle avait toujours eu jusqu’alors de si franches allures, une santé si robuste. Tout le monde s’étonnait, et nul n’avait deviné pourquoi elle dépérissait à vue d’œil. Un jour qu’elle sarclait avec Ysolette les mauvaises herbes d’un champ, elle vit au loin Gabriel qui descendait un coteau ; elle le suivit des yeux pendant quelques minutes sans avertir sa compagne. Mais tout à coup Ysolette aperçut le jeune homme et s’écria avec une joie enfantine :
— Gabriel ! voilà Gabriel là-bas ! Regarde donc, Mariannic !
Mariannic tressaillit douloureusement comme si on l’arrachait avec violence à un spectacle dont elle était heureuse de profiter seule.
— Gabriel... Gabriel... répliqua-t-elle durement. Eh 1 que vous fait Gabriel ? Si vous prêtiez plus d’attention à votre besogne, vous ne verriez pas le premier venu qui pas e !
A cette rude apostrophe, Ysolette rougit et demeura tout interdite ; elle regarda Mariannic avec stupéfaction et effrayée de la sombre expression de sa physionomie. Elle se remit tranquillement à l’ouvrage ; mais les battements mal contenus de son sein et les pleurs silencieux qui ruisselaient sur ses joues révélaient assez
l’oppression de son cœur. Elle sentit bientôt deux mains s’appuyer sur sa tête, la renverser en arrière; puis elle vil Mariannic se pencher et l’embrasser avec effusion.
— Pardonne-moi, pauvre Ysolette! dit-elle d’une voix entrecoupée. Pardonne-moi, chère petite ! Je suis bien méchante, n’est-ce pas? Oh! si tu savais comme je souffre !
Et, disant cela, elle enleva la jolie enfant qu’elle pressa sur son cœur avec force ; Ysolette avait aussitôt essuyé ses larmes.
— Je ne t’en veux pas, Mariannic, oh ! pas du tout, je t’assure. Seulement, si tu es affligée, pourquoi ne pas me confier tes peines? ça soulage. Qui sait? Gabriel et rnoi, nous saurions peut-être te consoler.
Trop jeune et trop naïve pour être bien pénétrante, • Ysolette ne devinait pas qu’en parlant de Gabriel avec cette douce familiarité, elle ravivait les plaies de sa compagne. Mariannic la remit à terre et lui répondit avec mélancolie :
— Il y a des moments comme ça dans la vie, chère enfant : on n’a pas sujet de souffrir, et l’on n’est pas heureux : on a envie de pleurer, et l’on ne saurait dire pourquoi. Peut-être que plus tard tu connaîtras ces petits chagrins tout vagues. Mais, va, je ne te le souhaite pas.
Elles se remirent à sarcler. Vers le soir, elles retournèrent au village ; arrivées au bord d’un ruisseau
d’une limpidité cristalline, elles se penchèrent pour y tremper leurs mains. Leurs images s’y réfléchirent avec une netteté parfaite. Pour la première fois, peutêtre, Mariannic fit attention à son visage ainsi reflété à côté du joli minois d’Ysolette : hélas ! elle se trouva bien laide ! Son cœur se serra, et ce fut par une sorte de mouvement convulsif qu’elle agita l’onde avec ses deux mains pour échapper à cette navrante vision du mirage. Depuis ce temps, Mariannic se sentit à l’âme une irritation constante, un découragement inexprimable. Elle s’observait toutefois pour réprimer, dès leur origine, ses durs accès d’humeur ; mais il était facile de remarquer l’altération de ses traits, lorsque Gabriel et Ysolette couraient et jouaient ensemble comme de jeunes chevreaux. Parfois, la robuste fille ne pouvait résister au débordement de son cœur irrité, alors elle s’enfuyait brusquement, laissant les deux joueurs impitoyables fort étonnés de sa disparition. Un dimanche que tous trois revenaient du pardon d’un bourg voisin, Mariannic disparut tout à coup au détour d’un sentier. Ysolette et Gabriel la cherchèrent de çà et de là sans la rencontrer. Les champs étaient coupés de haies et de taillis qui permettaient de se dérober facilement.
— Ah ça! mais qu’est-ce que cela veut dire? et pourquoi nous abandonne-t-elle ainsi ?
— Le fait est, dit Gabriel, qu’elle devient d’une bizarrerie extraordinaire... Enfin, continuons notre
chemin, ne cherchons point à la deviner, puisqu’elle semble ne pas le vouloir.
Etils reprirent leur marche vers Fouesnant, un peu préoccupés d’abord de cette escapade, mais bientôt ramenés au sentiment intime qui les rattachait l’un à l’autre. La fatigue les obligea de s’asseoir sur un tertre moussu et fleuri au pied d’une haie d’aubépine ombragée de grands chênes. Cet endroit était tranquille et solitaire : le murmure des feuilles et le chant des oiseaux en troublaient seuls le silence ; la campagne veloutée au reflet d’un soleil incliné sur l’horizon, l’air chargé de tièdes et aromatiques senteurs ; toutes ces suaves harmonies de la nature ne pouvaient manquer d’inspirer à l’âme cette douce poésie d’amour, la plus délicieuse de toutes les poésies de ce monde.
Après un moment de silence :
— Si jamais je reprends les pinceaux, Ysolette, dit Gabriel, ce sera pour faire votre portrait.
— Mon portrait? s’écria la jeune Bretonne. Quoi ! vous feriez mon portrait ? Oh ! quel plaisir !
Et elle joignait les mains d’un air ingénument suppliant. Gabriel les prit doucement dans les siennes.
— Ce sera à une condition, Ysolette, ajouta-t-il.
— Laquelle ? j’y consens d’avance, répondit-elle étourdiment.
— Prenez garde, imprudente !
— Vous me faites peur ! Voyons, parlez vite !
— C’est que vous me promettiez d’aimer... oh!
mais de tout votre cœur!... quelqu’un que je vous nommerai !
Ysolette prit un air réfléchi.
— Oh , oh ! dit-elle, est-ce qu’on fait jamais de ces promesses-là sans savoir?...
Gabriel l’interrompit et lui dit avec une expressive tendresse :
— ■ Curieuse ! j’ai mes raisons pour tenir votre parole avant de vous révéler le nom. Si je vous le disais, * je craindrais d’être refusé tout net.
— Bah ! dites toujours.
— Vous ne devinez pas? - '
— Mon Dieu ! pas du tout.
— Eh bien !... c’est moi, Ysolette.
A ces simples paroles, auxquelles elle s’attendait sans aucun doute, la jeune Cornouaillaise se troubla visiblement : elle pâlit et rougit tour à tour et ne sut que répondre.
— Moi ! reprit Gabriel en s’exaltant, moi qui vous aime depuis le moment où je vous ai vue pour la première fois sur le chemin de Fouesnant ! moi qui ne trouve sans doute ma vie si heureuse au pays que parce que vous êtes là, près de nous, et que je vous vois, et que je vous entends tous les jours, et que vous animez magiquement à mes yeux tout ce qui m’entoure, village, côtaux et vallons ! moi enfin qui, pour me fixer à jamais en ces lieux, ne demanderais qu’une chose : qu’Ysolette m’aimât et devînt la compagne de
ma vie, la consolatrice de mes derniers ennuis!...
C’était là une déclaration dans les règles, avec cette particularité fort rare qu’elle était aussi vivement sentie que bien débitée. Quelques oiseaux, blottis dans la haie, s’enfuirent à tire-d’ailes comme s’ils eussent été effarouchés par le tou passionné de Gabriel. Ysolette, elle, ne s’enfuit pas, mais elle demeura toute joyeuse, toute suffoquée, voulut répondre, et n’en eut pas la force.
— Eh quoi ! vous ne dites rien? reprit Gabriel.
— Que voulez-vous que je dise ? repartit en6n Ysolette d’un air un peu sournois] : je vous écoute avec... plaisir. Voilà tout ce que je sais.
— Ne savez-vous pas encore si je suis payé de retour, Ysolette ?
— Oh ! pour ça, j’en ai bien peur.
— Et ne seriez-vous pas contente que Gabriel devînt votre mari?
— Bien contente!... c’est-à-dire, si Mariannic y consent, car elle me sertde mère en même temps quelle est ma meilleure amie, cette chère Mariannic !
— C’est juste I et j’irai bientôt lui demander votre main, n’est-ce pas ?
— Quand vous voudrez... Ah ! mais, j’y songe, reprit-elle en posant gravement le doigt sur ses lèvres.
— A quoi donc ?
— 11 me semble que, pour se mettre en ménage, il ^aut un petit avoir, un champ, une métairie, quelque
chose enfin. Eh bien nous ne possédons rien, ni l’un ni l’autre, absolument rien : ça n’est peut-être pas assez.
— C’est juste ! mais bah ! voici ce que j’ai l’intention de faire : le père Coëtivy a besoin de moi, je pense ; mais il ne me paye pas suffisamment. Je vais lui présenter mes conditions ; s’il ne les accepte pas, je le quitte et cherche ailleurs. Intelligence et bonne volonté, avec cela je ne saurais manquer d’obtenir une occupation lucrative. Alors nous économiserons bravement sou à sou pour nous acheter une jolie petite ferme ; qu’en pensez-vous ?
— Oh! oui, ce sera gentil, et je serai bien heureuse !
— Pas autant que moi, j’en suis sûr !
Et, pour sceller en quelque sorte le contrat que les deux coeurs venaient d’accepter, Gabriel effleura de ses lèvres le beau front d’Ysolette, qui s’empourpra sous ce premier baiser.
Au même instant, un bruit semblable à un sanglot mal étouffé s’échappa de derrière la haie, accompagné d’un léger froissement d’herbe. Quelques oiseaux prirent encore leur volée. Les deux jeunes gens restèrent stupéfaits.
— Avez-vous entendu, Gabriel? dit Ysoletle. N’était-ce pas un soupir ?
— Oui, répondit Gabriel en regardant par-dessus l’épais buisson. Mais je ne vois personne... Je ne sais vraiment à quoi attribuer celte étrange rumeur.
— Sinistre présage ! murmura Ysolette avec effroi.
— Superstitieuse ! dit Gabriel, qui lui-même n’était pas très-rassuré.
Mais, sans s’arrêter davantage à ce bizarre incident,
ils regagnèrent le village.
Mariannic les attendait sur le seuil de sa chaumière. Elle les reçut en souriant : ce sourire, en dépit d’ellemème, était contraint et navrant.
par où donc avez-vous passé? lui demandèrent-ils.
— Par le plus court, à travers champs. J’étais pressée d’arriver, et je ne voulais pas vous faire hâter le pas.
Cela n’était guère satisfaisant, mais Ysolelte et Gabriel, soupçonnant bien qu’il y avait là-dessous un secret à respecter, feignirent de se contenter de celte excuse.
Après le souper, Mariannic conduisit Gabriel à l'écart, et lui dit avec un effort héroïque :