‹ Scènes dramatiques du mariageChapitre 12 sur 23 · I.ES DRAMES DE MARIAGE · texte numérisé non relu

I.ES DRAMES DE MARIAGE

avec lui la réserve la plus absolue, sans doute pour prévenir les offres de service que le jeune artiste, bien qu’assez pauvre lui-même, n’eût pas manqué de faire avec empressement. Lorsque, tourmenté sur ce point, William cherchait à sonder la mère et la fille, toutes les deux lui répondaient qu’elles étaient satisfaites. Il ne pouvait en obtenir une autre réponse. Avec quelle joie pourtant le pauvre artiste se fût privé dans ses modestes besoins pour venir en aide à la pauvre famille !

— Bonjour, Mary, dit-il en prenant un superbe bouquet de violettes qu’il avait apporté et en l’offrant à sa cousine.

— Merci, William, dit Mary avec mélancolie... Ces violettes, reprit-elle, sont sans doute de bon augure?

— En effet, cousine, on m’apprend à l’instant même que j’ai obtenu le premier prix de peinture à Royal- Academy.

— Bravo ! dit Mary dont le front s’éclaira.

— Ce n’est pas tout, reprit William avec tristesse.

— Quoi donc?

— Je viens vous annoncer que je suis sur le point de partir pour l’Italie.

Mary parut éprouver une impression douloureuse, qu’elle maîtrisa aussitôt, et ce fut avec un mélange de joie et de tristesse qu’elle répondit :

— Eh bien ! tant mieux. Vous partez sans doute avec votre parent, le baronnet, qui vient d’être nommé consul à Rome? «

MISS .11 Ali Y.

— Oui, ma cousine. C’est lui, comme vous savez, qui continue votre père dans son exquise bienveillance pour moi. 11 m’a fait promettre de l’accompagner pour aller étudier en Italie pendant quatre ans. 11 juge ce pèlerinage nécessaire au développement du peu de talenlquc je puis avoir.

— Bonheur sur bonheur ! dit Mary en souriant avec langueur. Vous devez être bien heureux, William?

— Heureux ! murmura-t-il en hochant la tète.

— Eh quoi ! reprit Mary avec une douce animation, vous n’ètes pas heureux, quand vous allez partir pour l’Italie ! quand bientôt vous serez à Rome, devant les mille chefs-d’œuvre d’un art que vous aimez tant ! quand vous pourrez étudier sur les lieux mêmes que Raphaël et Michel Ange ont dotés de leur génie et de leur gloire! Vous n’êtes pas heureux, quand votre talent est en ce moment consacré, et que, lauréat d’un concours solennel, vous pouvez concevoir désormais l’espérance de devenir, après de fortes études en Italie, un grand peintre de nos jours! Allez, allez, cousin, ajouta-t-elle avec une souriante ironie, votre peinture vaut beaucoup mieux que votre franchise.

— Je dis pourtant* ce qui est, répondit William, avec un accent de sincérité qui ne pouvait tromper. Hélas ! Mary, l’art ne donne pas le bonheur, il console quelquefois, voilà tout. Le bonheur, je vous l’ai déjà dit, est dans l’accomplissement d’un devoir, et. si vous vouliez, j’aurais dans ma vie un devoir à remplir qui me Rendrait heureux. Oui, si vous vouliez, cou-

LES DRAMES DU MAIUAUE

sine, je m’associerais à vos peines, à vos fatigues ; je prendrais un peu plus de place dans votre famille afin d’avoir le droit de travailler comme vous. Abeille comme vous, j’irais butiner de mon côté pour rap-

porter à la ruche commune le fruit de mon labeur. Je mettrais mon talent et ma gloire à nous créer, en vous imitant, une position modeste, mais aisée, qui serait peut-être, pour votre famille et pour moi, la meilleure des félicités.

— Et vous laisseriez là Rome et toutes vos belles espérances d’avenir?

— Pourquoi pas, Mary ? répondit tout naturellement William. Et d’ailleurs, si l’on doit penser avec raison que les facilités que m’offre le baronnet pour aller vivre à Rome peuvent hâter l’avenir d’un artiste, il ne faut pas croire cependant que ce pèlerinage soit indispensable à son développement. Ce qui est indispensable, vous le savez, Mary, c’est le courage, c’est la persévérance. Du reste, bien que notre Musée ne soit pas très-riche de chefs-d’œuvre, il yen a toutefois assez pour qu’on puisse y étudier les procédés matériels de l’art. Quant à la pensée, quant à l’inspiration, tout homme les porte en soi, èt, croyez-moi, l’Italie avec toutes ses merveilles ne saurait y ajouter que fort peu... Eh bien! Mary, ne puis-je, sans quitter l’Angleterre, sans quitter Londres , travailler avec ardeur et me distinguer, si Dieu a mis en moi quelque étincelle du feu créateur? Seulement, avec mon pauvre petit patrimoine, avec le prix des leçons que je

MISS MARY

pourrais donner, je participerais à votre dévouement, et je serais heureux*'

— Vous ne seriez pas heureux, William, répondit lentement Mary en regardant son cousin avec une mélancolie profonde... Vous avei trop de talent pour ne point renfermer en vous le germe d’une noble ambition ; vos ailes sont trop puissantes pour ne point tendre à s’élever. Bientôt vous sentiriez lourdes et cruelles les chaînes qui vous attacheraient au devoir... Oh ! ne dites pas non !... Tandis que la nécessité vous forcerait de suspendre vos travaux pour courir la ville, de perdre un temps précieux à donner des leçons de dessin ou de peinture, vous en viendriez insensiblement à songer avec amertume, avec regret, aux avantages que vous auriez si légèrement repoussés, et votre délicatesse vous imposant le silence, vous souffririez bientôt de ce chagrin concentré qui dévore!... Je ne vous remercie pas moins, du fond de mon cœur, de votre offre généreuse, reprit-elle. Vous êtes bon, William, mais il ne faut pas que cette bonté nuise à votre avenir. Vous êtes en trop beau chemin pour vous embarrasser d’une famille aussi nombreuse que la nôtre. A vous les facilités qui permettent un glorieux travail, vous êtes organisé pour la gloire. A moi les occupations obscures qui procurent ici le pain de chaque jour ! C’est là ma lâche désormais, et je la remplirai seule jusqu’au bout.

A ces paroles la figure de Mary s’était animée. Jamais peut-être elle n’avait été aussi belle. Ses grands

yeux bleus brillaient d’un éclat céleste. Debout sous le rayon du soleil qui l’enveloppait ainsi que sa mère, elle avait l’air d’un ange prêt à prendre l’essor vers sa divine patrie. Mislress Stevenson pleurait d’admiration, William était fort ému.

— Vous êtes sublime et cruelle, Mary ! dit-il après un moment de silence, en croisant les bras sur sa poitrine comme pour en contenir les battements. Vous voulez vivre pour votre mère, pour vos frères et votre sœur, vous ne voulez point accepter un dévouement de plus en épousant le pauvre artiste. Oh ! Dieu in’esl témoin qu’il n’est pas de sacrifice auquel je ne me soumisse de grand cœur, s’il s’agissait, Mary, de satisfaire un de vos souhaits, si difficile qu’il fut à réaliser.

— Eh bien ! William, répondit la jeune fille, avec une charmante expression de tendresse, voici le souhait que je forme : allez à Rome comme vous l’avez promis : travaillez assidûment comme vous le faites, et devenez illustre comme vous le pouvez. N’insistez pas davantage, cousin. Je me dois tout entière à ma petite famille ; je ne puis ni ne veux lui dérober un seul de mes instants, une seule parcelle de mes affections. Aussi, bien que je m’estimasse heureuse de confier mon existence au plus noble cœur que je connaisse, il est probable que je ne me marierai jamais.

Le jeune peintre sentit son cœur se serrer, il baissa la tête, ses yeux se mouillèrent. Mislress Stevenson,

MISS MARY

touchée de sa douleur, intervint dans ce généreux débat.

— Ma fille a raison, William, dit-elle ; assurément j’aimerais la voir devenir ta femme, mais je comprends ses scrupules. Vois-tu, mon ami, il n’v a que l’amour d’une fille pour sa mère qui puisse, avec une persévérance infatigable, porter un fardeau comme celui dont Mary s’est chargée. Crois-moi, tout autre finirait par trouver, après un temps plus ou moins long, cette charge trop lourde. Voilà ce que ma fille veut prévenir; respectons sa susceptibilité, si exagérée qu’elle paraisse. Et d’ailleurs, reprit-elle, est-ce bien à toi, jeune artiste de belle espérance, à t’enchaîner à une famille comme la nôtre, qui ne te serait qu’un obstacle! Non, non, mon cher William, il te faut l’indépendance, la liberté, jusqu’au jour où la renommée de ton talent te permettra de contracter une alliance, et alors...

— Et alors, interrompit William, je pourrai songer à la main de Mary, n’est-ce pas, ma tante?

— Et alors, dit Mary en souriant, vous ne penserez plus*à l’obscure maîtresse de piano, vous épouserez quelque riche héritière, et vous aurez raison. Alors, comme aujourd’hui sans doute, Mary, vous montrant sa petite famille, ne pourrait que vous dire : Ma mission ici-bas est de me consacrer à elle, j’ai résolu de ne jamais me marier.

— Ainsi, dit William, d’un air qu’il tâchait de rendre calme, vous me défendez même d’espérer?

Eh bien ! moi, je le jure ici, je n’aurai pas d’autre femme que vous.

— Ne jurez pas, cousin, reprit-elle avec un accent plein de tristesse et d’incrédulité : le temps efface bien des serments et bien des souvenirs.

— Espère, William, dit mislrcss Stevenson en lui tendant la main. 11 faut toujours espérer dans l’avenir.

— Oh ! merci, ma tante ! s’écria le jeune peintre en se jetant à ses genoux et en couvrant ses mains de baisers et de larmes. Vous trouvez votre fille bien cruelle, n’est-ce pas ?

— Je trouve que ce n’est pas une femme, répondit mistress Stevenson en jetant à sa fille un regard plein d’orgueil et d’amour : c’est un ange!

— Un ange qui court le cachet, repartit plaisamment Mary en allant embrasser sa mère.

En ce moment, les enfants, qui étaient allés jouer dans une pièce voisine, entrèrent. À la vue de William qui se tenait agenouillé devant mistress Stevenson, tandis que Mary embrassait sa mère, les deux petits garçons grimpèrent sur le dossier du fauteuil, et la petite fille se glissa dans l’embrasure de la fenêtre et vint servir de pendant à sa sœur aînée. Mistress Stevenson se trouva un instant perdue dans celte foule charmante, comme une ruine mélancolique sous de belles courtines de verdure et de fleurs. Jamais, peutêtre, la pauvre malade, au milieu de l’état de langueur où elle se trouvait depuis deux ans, ne s’était sentie aussi heureuse.

MISS MAU Y

— Et maintenant, s’écria joyeusement mistress Stevenson, lorsqu’elle fut dégagée, il faut songer au dîner. William dînera avec nous.

Mary tressaillit, mistress Stevenson s’en aperçut; la mère et la fille se regardèrent alors avec une expression d’arîgoisse. William ne le remarqua point; mais, voyant que Mary n’appuyait pas sur cette invitation :

— Je craindrais, répondit-il, d’être indiscret en acceptant, ma tante, et d’occasionner à ma cousine du dérangement et de la peine'.

— Oh! non... non..., dit en balbutiant la jeune fille qui parut embarrassée ; mais vous feriez un bien triste dîner, et je crains...

— Vive Dieu ! ne craignez rien, repartit William, qui mourait d’envie de prolonger sa visite ; l’appétit trouve tout excellent, et je vous réponds que j’en ai un formidable.

— Ah ! tant mieux!... tant mieux ! dit Mary qui se troublait et rougissait de plus en plus, et qui semblait occupée à chercher quelque chose.

— Voulez-vous me permettre de vous aider? dit en souriant le jeune peintre. Je puis vous assurer que je possède quelques talents d’agrément. .Je sais allumer un fourneau, éplucher des herbes, mettre le couvert, etc.

— As-lu rapporté de l’argent, bonne sœur ? de-

manda brusquement l’aîné des petits garçons, tu n’as qu’à m’en donner et j’irai cherelier ce qu’il faut.

A ces mots inattendus, Mary devint pourpre, elle mit machinalement et convulsivement les mains dans ses poches et parut fouiller dans le vide. Mistress Stevenson, décontenancée, ne put que lancer un coup d’œil de colère à l’enfant terrible. Celui-ci, qui ne croyait point avoir fait une sottise, tendait intrépidement la main à sa sœur et s’impatientait de sa lenteur. William comprit tout alors; son visage pâlit et se contracta. Il ouvrit aussitôt la porte de la chambre et s’élança dehors. Son émotion était si violente qu’il fut obligé de s’arrêter au bas de l’escalier.

— Pauvre Mary ! pauvre Mary ! murmura-t-il en dévorant des larmes.

Puis il sortit de la maison en courant.

Pendant ce temps, Mary et sa mère, stupéfaites du brusque départ de William, se demandaient quelle en pouvait être la cause.

Qu’a-t-il? pourquoi est -il parti ainsi? disait

mistress Stevenson. Peut-être quelque rendez-vous oublié...

Oh ! non, il se sera aperçu de notre air embarrassé, dit Mary en hochant la tête d’un air sombre, car vous m’avez mis, ma mère, dans un cruel embarras, et le bavardage d’Henri est venu combler la mesure.

— Pardonne-moi, ma fille ! dit tristement mistress Stevenson ; je t’avais bien comprise lorsque tu es entrée, mais un rapide instant de bonheur m’a fait oublier notre détresse... Ainsi, reprit-elle en soupirant, lu n’as pas reçu l’argent sur lequel tu comptais pour solder les notes qu’on a présentées hier, et lu n’oserais retourner chez les marchands sans être en mesure d’acquitter nos dettes, comme tu l’as promis.

— Que veux-tu, pauvre mère ! c’est vraiment une fatalité ce qui m’arrive : l’une de mes élèves, à laquelle je comptais remettre aujourd’hui de nouveaux cachets, est partie hier au soir pour Shooler’s Hill, elle ne reviendra que dans huit jours. Une autre dont le mois expiraitau^ourd’hui, soit oubli, soit insouciance, n’a' pas parlé de me payer,, parce que, au moment où nous fermions le livre d’études, il s’est présenté une visite au salon. Les riches ne supposent jamais, hélas.! que le pauvre puisse avoir besoin, à jour fixe, du fruit de son travail.

Elle cacha sa tête dans scs mains et pleura silencieusement. Ses deux petits frères et sa petite sœur l'entourèrent pour la consoler. Mistress Stevenson se leva péniblement et vint à ea fille.

— Oh ! ne pleure pas, mon enfant chérie! dit-elle en écartant doucement les mains de la jeune tille et en essuyant ses pleurs. Je t’en prie, ne*pleure pas! toutes nos ressources ne sont point encore épuisées. Aux besoins extrêmes les grands moyens ! Ecoute : je vais sortir, je serai bientôt de retour, et lu verras....

Mary releva vivement la tète, elle regarda sa mère avec étonnement.

— Vous allez sortir, dites-vous, ma mère? Et comment? et pourquoi? sortir quand vous êtes si faible que vous pouvez à peine vous soutenir...

— Ah! sois tranquille, Mary, je n’irai pas loin ; seulement jusqu’à Westminster lload... Il y a là une boutique de bijouterie, et il me reste encore ici une bague...

Mistress Stevenson montra un de ses doigts en affectant un air délibéré.

— L’alliance de mon père ! dit Mary avec douleur. Vous voulez vendre l’alliance de mon père, le dernier souvenir qui vous reste de lui? Y pensez-vous, ma mère ! Mais cela ne se peut pas ! Non, non, vous ne le voulez pas !... Oh ! j’aimerais mieux mendier ! s’écria-t-elle en éclatant en sanglots?

— Et moi, ma fille, je veux aller la vendre pour vous! répondit mistress Stevenson avec solennité. Dieu et ton père s’en réjouiront là-haut.

Et elle marcha vers la porte qu’elle ouvrit. Mary voulut lui barrer le passage. Au même instant reparut William. Il prit son air le plus caressant, sa voix la plus insinuante, et s’adressant à mistress Stevenson :

— Vous ne m’en voudrez pas de ce que j’ai fait, ma tante, dit-il. Oh ! vous pardonnerez à l’indiscrétion de votre cher neveu, car vous m’avez souvent dit que vous m’aimiez, bonne tante, et aussi vous me l’avez prouvé souvent... Combien j’ai dû vous sembler bizarre dans ma brusque sojrlie ? reprit-il en souriant.

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SJ1SS MAU Y.

C’est que, voyez -vous, je venais de médire avec une logique triomphante : « Ce jour est un vrai jour de tête pour moi, puisque je viens d’apprendre que j’ai obtenu le premier prix de peinture; ce doit être par conséquent un jour de plaisir et de joyeux dîner pour ma tante et ses enfants. Or, laisser Mary préparer le repas, c’est lui occasionner de la fatigue et de l’ennui. 11 est bien plus naturel, monsieur le lauréat, d’aller commander le dîner et de le faire servir pour que tout le monde ici en profile sans dérangement ni peine. Votre tête, près d’être couronnée, mérite bien ce droit et cette faveur. » Le raisonnement est sans réplique. Mais je vous connais, chère tante : aussi ai-je pensé que, pour réaliser mon projet, il fallait me garder de vous en parler, car vous auriez très-bien pu refuser net, et peut-être même m’empêcher de sortir. Mais, vive Dieu! j’ai fait un coup de ma tête ; et voici, ajouta-t-il avec majesté, en apercevant deux garçons traiteurs qui arrivaient sur le palier, les royales provisions que l’on vous apporte.

Mistress Stevenson et Mary firent un mouvement de surprise.

— Mais, mon neveu, je ne puis, je ne veux pas...

William interrompit sa tante, et lui dit avec une

mélancolie touchante :

— Vous m’avez si souvent reçu à votre tablé, qu’il est bien naturel que vous me permettiez, une fois au moins, d’en faire les honneurs. Songez donc : j’ai si peu de temps à vous voir.

LtS DUASIES DU MAllIAGE.

William paraissait si suppliant que mislress Stevenson ne se sentit pas le courage d’un refus. Les garçons déposèrent sur la table à manger les provisions de William, un énorme roastbeef, un monstrueux plum-puding, et une quantité fort honorablede petits pains et de petits gâteaux*

— Eli ! que voulez-vous que nous fassions de tout cela? dit Mary avec une moue charmante, tout à fait exempte de reproche.

Mary ne pouvait raisonnablement se formaliser d’un incident qui suspendait la résolution de sa mère. Elle comprenait trop bien d’ailleurs la véritable délicatesse pour ne point accueillir avec empressement 1 otlre si spirituellement faite de son cousin.

— Oh ! ne soyez point en peine, bonne Mary ! répondit William, mes petits cousins et moi, nous nous chargeons de tout dévorer.

— Quelle folie ! murmura mistress Stevenson en contemplant les mets homériques étalés sur la table.

Le couvert fut bientôt dressé. Chacun se plaça, et l’on se mit à manger d’un robuste appétit, avec une gaieté charmante. On ne but guère que de l’eau, mais on n’cn porta pas moins des toasts fort nombreux. Ce fut le petit Henri qui porta le dernier avec son élour- * dcrie ordinaire.

— Au prochain mariage de William et de Mary ! dit-il en levant son verre.

William imita le mouvement de l’enfant, mais Mary sourit avec tristesse et ne répondit pas. Cet

incident ralentit un peu la gaieté qui allait bon train.

La jeune fille fit si bien ensuite que le reste de la soirée passa avec une rapidité extrême.

— Ah! qu’il serait bon de vivre toujours ainsi en famille ! murmura William avec émotion en prenant vers dix heures congé de la famille Stevenson.

Six semaines après, William était sur la roule d’Italie. Il emportait avec lui ce qui fait les grands artistes : une noble ambition, un courage infatigable^ un amour profond.

Mary, elle, ne semblait pas regretter ce départ. Seulement, le soir, quand les enfants étaient couchés, seule dans sa chambrette, elle s’asseyait à sa croisée, et restait des heures entières plongée dans une mystérieuse rêverie. Parfois elle murmurait un nom bien bas ; parfois même elle laissait une larme glisser silencieusement sur ses joues pâlies.

C’était une larme d’amour!

■ 11 est des années si effacées dans la vie commune, si semblables dans tous leurs instants qu’on peut les peindre avec quelques mots: telle fut l’existence de la famille Stevenson après le départ de William. Pour elle le temps s’écoula avec cette vitesse et celte unifor-

IIS DRAMES Dû MARIAGE.

mile, qui caractérisent la plus grande partie de la vie chez les personnes soumises à un travail régulier, et que l’habitude d’agir dans un cercle restreint préserve des grandes fatigues, comme des grands plaisirs, comme des grandes douleurs. Toujours soumise à là résolution qu’elle s'était faite d’élever ses frères et sa sœur et de soutenir sa mère, en évitant tout ce qui la pouvait distraire de ce religieux devoir, Mary avait ainsi divisé sa journée: le malin elle se levait presque avec les oiseaux, rangeait tout dans la maison et préparait elle-même le déjeuner. Le repas terminé, elle envoyait ses frères à une pension qu’elle parvenait à payer à force d’économie, puis elle s’occupait de l'instruction de sa petite sœur, dont l’intelligence, la grâce et la bonté devenaient vraiment dignes de tous ses soins. Celte tâcha remplie, la jolie maîtresse de piano allait donner ses leçons en ville, parcourant des trajets d’une excessive longueur, voltigeant pour ainsi dire comme une libellule, du quartier de Lambeth à Westminster, du quartier doSoulhwark à la T : té, et de la Cité au West End. Quand le temps était ,.ln— vieux, les rues trop sales, elle se permettait d’abréger les distances ou plutôt de les allonger au moyen de l’omnibus classique; mais elle les franchissait toujours, sans égard pour ses petits pieds souvent bien las, lorsqu’elle jugeait possible à sa marche ailée de la conduire proprement au but : six pence pour Mary, c’était une somme ! elle était si intéressée en songeant à sa petite famille.

MISS MARY

D’abord, le nombre de ses élèves étant assez minime et ne remplissant pas ses journées, notre jeune pianiste rentrait de fort bonne heure chez elle, elle reprenait alors le tablier de la ménagère pour faire le dîner.

Mais insensiblement son talent, sa patience angélique dans les démonstrations, sa conduite admirable divulguée, comme tant de secrets, sans qu’on sût par qui, lui attirèrent l’intérêt et la haute estime des parents de ses élèves. On parla d’elle, on vanta sa méthode et son exécution, on exalta son dévouement obscur. Bref, on fit tant et si bien qu’il vint un moment où Mary, pressée de leçons, ne put rentrer que fort tard chez elle, et que sa mère, dont la santé longtemps ébranlée so raffermisshit enfin, dut prendre en main la direction de l’intérieur et s’occuper de la cuisine. Toutefois, enhardie par la prospérité, Mary voulut imposer à mi stress Stevenson l’obligation de prendre une servante ; mais sa mère refusa obstinément d’optempérer à ce fastueux désir. Les soirées se passaient presque toujours tranquillement et studieusement. Parfois on faisait 'me lecture ; parfois notre jeune artiste improvisait quelque mélodie aussi simple que touchante, écho pénétrant de son âme harmonieuse, délicieuse traduction de ses rêveries intimes.

Le lendemain ramenait presque toujours la répétition des occupations et des pensées de la veille; et tout cela -* était sérieux, mélancolique et doux comme ces campagnes sans accidents qui ne déroulent au regard que de vertes et tranquilles prairies. L’humble demeure de

Lambelh Road ne comptait pas de plus grand événement que la réception à intervalles égaux d’une lettre de William. Mais avec quel plaisir on recevait cette lettre! on la lisait et on la relisait ! Personne n’v était oublié : mistress Stevenson avait toujours sa forte part des souvenirs, puis les enfants, puis Mary ; Mary, en effet, tenait rarement beaucoup de place dans les hymnes épistolaires du jeune peintre. On eût dit même qu’il évitait de parler d’elle, de tracer son nom, soit que ce nom éveillât dans son cœur de trop vifs regrets, soit qu’il lui parût trop saint et trop sacré pour le profaner en le répétant.

Le véritable amour a des délicatesses infinies.

Par une belle matinée de printemps, trois ans environ après le départ de William, légère et presque joyeuse, Mary se livrait à ses excursions quotidiennes. Elle arriva à Grosvenor Square dans le West End, a l’hôtel de lord Melburn, dont la fille, âgée de douze ans, recevait ses leçons.

Mary pénétra au petit salon où d'ordinaire se trouvaient lady Melburn et la jeune élève. Cette fois elle ne les y rencontra point! mais son attente ne fut pas de longue durée, car, au moment où elle ouvrait le piano, la voix argentine de miss Melburn se fit entendre dans une pièce voisine.

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