‹ Scènes dramatiques du mariageChapitre 13 sur 23 · MISS SI A II Y · texte numérisé non relu

MISS SI A II Y

— Et moi je te dis, mon frère, que tu n’entreras pas ! disait-elle en riant.

— Ma petite sœur, je l’en prie! répondait-on.

— Non, non, non, et encore une fois non! reprit 1 enfant avec ■volubilité. Puis elle entra vivement, ferma la porte et poussa le verrou.

— Ah ! mais, dit-elle alors avec un petit ton menaçant et vainqueur.

— Ou’avez-vous donc, miss Anna? demanda Marv.

— C’est mon frère qui veut assister a ma leçon de musique pour juger de ma force.

— Mvlord votre frère est donc de retour d’Italie ?

— Eh! mon Dieu, oui, depuis hier au soir; et voilà déjà qu’il fait le méchant. Il profite de l’absence de ma mère pour me tyranniser; mais je lui prouverai bien que j’ai du caractère ! A-t-on jamais vu vouloir entrer ici malgré moi ?

— Et pourquoi ne le permettez-vous pas?

— Parce que je désire qu’il ne m’entende point • avant que je joue très-bien ; et même je veux lui ménager une surprise pour sa fête, dans six mois.

— Alors, il ne faut pas perdre de temps ! repartit Mary avec un air doucement moqueur, en plaçant un livre d’études sur le pupitre.

Et la petite fille s’empara du clavier ; et pendant un quart d’heure ce fut un feu assez bien nourri de notes fausses et d’accords répétés à satiété. La voix de Mary s’élevait fréquemment au milieu de cette belle cacophonie pour reprendre les fautes; parfois même ses

doigts se posaient sur les louches et en tiraient quelques sons perlés qu’Anna se forçait de reproduire. Tout à coup, au beau milieu d’une cadence, elle s’interrompit : elle venait d’apercevoir son frère qui se glissait tout doucement par la porte communiquant avec le grand salon. D’un bond elle fut à lui.

— Ah ! traître ! s’écria-t elle, c’est ainsi que lu respectes mes volontés !... sortez, mylord ! sortez !

En disant ces mots, Anna prit une pose sublime que n’eût point désavouée une grande tragédienne. Mais son frère ne s’intimida guère de ce ton théâtral ; il salua la jeune maîtresse de piano et fit aussitôt un geste de surprise. Mary rougit un peu, car dans le frère d’Anna elle venait de reconnaître le jeune élégant qu’elle avait vu au bal chez son père, et qui l’avait suivie deux ans plus tard de Bird Cage Walk à Lambclh Road.

— Eh bien, dit Anna à son frère, qu’as-tu donc pour faire ainsi l’étonné? Connaîtrais-tu miss Mary?

— J’ai déjà eu l’honneur de voir miss Mary, répondit le jeune comte en remarquant que Mary était plus jolie encore qu’autrefois : un peu de prospérité avait rendu à sa blanche figure ces couleurs délicates qui, selon l’expression d’un poète, ressemblent à des roses de Bengale écloses sur la neige.

— Ah! reprit curieusement Anna. Et où ça as-tu vu miss Stevenson ?

— Au bal, d’abord.

Arthur Melburn avait à peine prononcé ces mots

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qu’il se souvint que le bal auquel il venait de faire allusion était pour la jeune pianiste un souvenir de deuil. Honteux de sa maladresse, il voulut la réparer et balbutia quelques excuses, niais il le fit avec une gaucherie telle que la jeune fille crut devoir venir à son secours.

— Il y a déjà cinq ans, mylord, que j’ai dansé pour la première et la dernière fois sans doute. Cinq ans peuvent émousser l’aiguillon de bien des douleurs; aussi le souvenir que vous venez de réveiller en mon cœur n’a-t-il plus rien de trop pénible.

— Je vous remercie, miss, d’excuser ainsi ma jna-

ladressc, répondit gracieusement le jeune lord. Si je n’ai pu oublier les circonstances au milieu desquelles j’ai eu l’honneur de vous voir, au moins aurais-je dû, savoir me taire.

Ce compliment produisit un instant de silence ■** • .

qu’Anna rompit bientôt. .

— Et maintenant, va-t’en! laisse-moi prendre ma leçon, dit-elle.

— Puisque tu parais tant y tenir, je me retire, répondit Arthur sans bouger.,. Pourtant, repril-il d’un >

air horriblement courtisanesque, je t’assure qu’il n’est «■

pas désagréable de t’entendre.

— Tu m’as donc entendue?

— Mais certainement, continua-t-il sur le môme ton, et tu m’as fait plaisir, encore !

— IA ! n’est-ce pas une abomination ! il ne se contente point d’avoir enfreint mes ordres : voici qu’il se

moque de moi, à présent. Fi, mylord, que c’est laid !

— Allons, je m’en vais, méchante !

— Adieu, porte-toi bien, répliqua l’espiègle.

Arthur salua profondément la jeune maîtresse de

piano, et se retira.

— Ah ! mylorcl mon frère, dit Anna en fermant cette fois au verrou la porte du salon, je te défie d’entrer maintenant !

La précaution d’Anna était inutile ; Arthur ne chercha point à rentrer. 11 s’assit au salon dans l’embrasure d’une croisée ouverte donnant sur le jardin du square, el promena un regard pensif sur la verdure printanière que le soleil semait de rayons d’or. Les parfums de mille fleurs étaient répandus dans l’air, pénétrant l’odorat et l’âme des’plus suaves impressions.

Nul plus qu’ Arthur ne pouvait en goûter tous les charmes : c’était un jeune homme d’une sensibilité vive, une de ces organisations délicates sur lesquelles la nature agit toujours avec une extrême puissance. Cette disposition organique, fréquente en Angleterre, avait déterminé chez lui de graves maladies, que les médecins n’avaient pu traiter avec succès qu’en lui recommandant un grand exercice. Aussi avait-il voyagé pendant quelques années. Il avait parcouru. le midi de la France, la Suisse, l’Italie, et ces excursions lointaines avaient exercé une influence efficace

sur sa santé débile ; mais son esprit, naturellement enclin à la tristesse, était resté le même. Pour les affections morales l’exercice ne suffit pas, il faut quelque occupation sérieuse et constante, quelque devoir impérieux à remplir. Or, Arthur, riche d’un revenu de deux mille livres sterling et des plus belles espérances, ne dépendait de rien et n’écoutait que son caprice dans l’emploi de ses journées. Le caprice absolu ne fait pas voler les heures, il les traîne. Arthur, du reste, était un jeune homme doué de qualités éminentes : il avait une intelligence pleine de finesse, un esprit auquel il ne manquait peut-être qu'un peu plus d’instruction pour être supérieur ; mais il avait surtout un bon cœur, un cœur généreux et chevaleresque... Tout en promenant son regard sur le jardin plein de soleil et d’ombre, le jeune lord songeait à la rencontre imprévue qu’il venait de faire ; et, comme c’est le propre do l’esprit humain d’imprimer un vernis fatal ou providentiel ià tout ce qui présente de l’inattendu, il en vint à penser que Dieu avait mis sans doute un but secret dans le rapprochement soudain qui s’opérait entre Mary et lui. — Il ne l’avait vue que deux fois à de longs intervalles ; et pourtant ce souvenir, à travers les années, ne s’était point effacé de sa mémoire ! — 11 revenait triste et fatigué de ses longs voyages ; et l’enfant qu’il avait admirée au milieu des splendeurs d’un bal, et la jeune fille qu’il avait suivie par une mélancolique soirée d’automne, lui apparaissait encore avec plus d’attraits et de beauté que jamais. — C’en

était assez pour sa vive imagination. Celle folle du logis travaillait alors avec ardeur sur un incident, d’ailleurs très-simple et très-ordinaire. 11 se sentait surtout ému lorsqu’il songeait que cette jeune fille, qu’il avait vue si brillante et si fêtée, fin était réduite pour vivre à donner des leçons de piano. Presque tous les riches do naissance regardent le travail comme une peine, comme une affliction, comme une servitude. La pitié d’Arthur se répandait donc sur Mary en termes les plus touchants. Certes, il eût été bien incrédule, le noble lord, si quelque voix mystérieuse lui eût dit en ce moment : Garde ta compassion ; celle que lu plains est plus heureuse que toi : elle travaille ! Cette voix eût pourtant dit la vérité.

Comme il était plongé dans ses réflexions, une porte s’ouvrit; Mary entra, elle traversa le salon, puis inclina la tête en apercevant Arthur qui s’était levé vivement à son aspect. Elle avait disparu, et le jeune lord restait encore debout et rêveur à la même place.

— A quoi penses-tu là? dit tout à coup Anna en faisant un bond enfantin jusqu’à lui.

— Je pense à te donner une superbe poupée, répondit-il en embrassant sa petite sœur avec effusion.

— Pensée sublime ! repartit la jolie espiègle.

Mary venait trois fois par semaine à l’Iiôtel Melburn : elle rencontra désormais le jeune lord, dans le

MISS MARY

petit salon, mais il avait la discrétion de se retirer au moment où commençait la leçon. La leçon terminée,

Mary, en s’en allant, le trouvait toujours assis dans le grand salon. Ils échangeaient un salut et tout était dit. Un jour, cependant, elle ne rencontra que le jeune lord, il était au piano, et ses doigts inhabiles erraient sur les touches.

— Miss Anna n’est point ici? demanda-t-elle.

— Elle ne peut larder à venir, répondit Arthur : elle est sortie avec ma mère pour line emplette, et je m’étonne qu’elle ne soit point de retour... En attendant, miss, je vous cède le piano.

Arthur fit un mouvement pour quitter la pièce, mais il se ravisa et s'assit devant un guéridon sur lequel était posé un album magnifiquement relié ; il l’ouvrit et le feuilleta ; mais les dessins, les pastels, les aquarelles, les eaux fortes se succédèrent devant ses yeux sans qu’il y prît garde. Il songeait à rompre le silence et ne trouvait pas un mot à dire. Mary s’était placée au piano : ses mains gantées s’exerçaient sur les touches sans en tirer aucun son. Arthur s’en aperçut : il crut reconnaître le chant dont elle simulait l’exécu- *

tion. Alors d’une voix douce et lente :

— Il me semble, dit-il, que j’entends la dernière pensée de Weber.

Mary parut surprise et sourit.

— En effet, re pondit-elle, je fais semblant de la jouer ; mais, pour m’entendre, il faut avoir l’ouïe plus fine que certains personnages des contes de fées.

— Je pourrais entendre mieux encore, si vous vouliez. ..

— Peut-être ne feriez-vous qu’y perdre, dit-elle ; ce que l’on imagine vaut toujours mieux que ce que l’on entend.

— Pormeltez-moi d’en douter dans cette circonstance, dit Arthur ; et si j’osais vous prier de jouer...

— Ne m’en priez pas, mylord, répondit-elle en souriant, je serais bien capable de satisfaire votre désir sans cérémonie.

— Oh ! alors je vous en supplie! dit Arthur d’un ton animé.

Mary était la plus simple, la moins précieuse des artistes ; elle n’aimait pas à se faire prier. Elle retira ses gants, posa le pied sur la pédale sourde et se prit à entonner, avec une douceur ineffable, celte élégie suave qui rappelle l’âme la mieux inspirée peut-être du monde musical. Puis, la jeune pianiste permit au son de se renforcer graduellement, et, avec une pureté exquise, une louable sobriété de nuances, une sensibilité d’autant plus pénétrante qu’elle était contenue, elle réalisa la dernière pensée de Weber, telle qu’une jeune fille pleine de talent, de sentiment et de réserve, la peut seule exécuter. Lorsque Mary eut terminé, elle n’entendit ni applaudissement ni bravo; mais, en levant la tête comme pour se souvenir de quelque autre mélodie, elle aperçut près d’elle Arthur, pâle eUes yeux humides.

— Merci, miss Mary, lui dit-il avec simplicité ; il

MISS !UARY.

est doux d’entendre ainsi traduire les mélodies qu’on aime, et fêter la grande âme de Weber.

— Vous aimez beaucoup Weber, mylord? dit-elle avec un peu de confusion et d’embarras.

— Comme j’aime la nature avec ce qu’elle a de plus vivace et de plus expressif.

— En effet, reprit Mary, Weber est peut-être le compositeur dont les idées sont les plus fraîches et les mieux senties. 11 possédait l’inspiration et la science, et c’était un des plus grands génies de l’Allemagne musicale, cette harmonieuse patrie de Beethoven et de Mozart.

— Oh ! vous êtes bien heureuse, dit Arthur avec en-

thousiasme,de pouvoir ainsi vous initier profondément aux secrets de l'inspiration de ces illustres maîtres ! En rendant leurs pensées comme vous le faites, vous êtes pour ainsi dire de moitié dans leur inspiration.

— C’est un bonheur que je partage avec bien du monde, répondit Mary en souriant : il y a tant de forts exécutants!

— Oui, mais ceux qui ont une intelligence vraiment élevée des maîtres sont bien moins nombreux qu’on ne le suppose. Il en est peu, croyez-moi, qui sachent remuer lccœur. J’ai entendu les plus grands pianistes de l’Europe, et je leur reproche de viser plutôt à surprendre qu’à toucher.

— Le piano qjû rarement une âme !

— Dites plutôt, miss Mary, que les artistes manquent trop souvent de canir.

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