‹ Scènes dramatiques du mariageChapitre 14 sur 23 · I.F.S DRAMES DU MARIAGE · texte numérisé non relu

I.F.S DRAMES DU MARIAGE

Mary se conlenta do faire un signe d’approbation, et laissa tomber l’entretien. Il y eut un moment de silence. Arthur, sous l’empire de ce charme qu’exerce loujours la beauté quand elle est unie à l’esprit et au talent, semblait attendre, debout auprès de la jeune pianiste, qu’elle se mît à jouer. Mais lady Melburn et Anna entrèrent en ce moment. Quelques paroles furent échangées entre ces quatre personnes en présence ; puis Arthur se relira comme à l’ordinaire, et comme à l’ordinaire Mary, en s’en allant, le rencontraau salon. 11 la salua et la suivit d’un regard plein d’intérêt.

— Qu’elle est douce et belle ! murmura-t-il ; et qu’on serait heureux de lui rendre l’opulence qu’elle a perdue !

Après un instant de rêverie, il reprit avec une fermeté toute britannique :

— C’est décidé! je réparerai l’injustice du sort envers elle : elle sera ma femme.

Il ajouta en souriant :

— Si toutefois elle le veut bien.

Le lendemain, Anna, en fermant son piano, aperçut un rouleau de papier attaché avec de la ficelle rouge : Mary l’avait oublié là le matin. Anna allait partir avec sa mère pour le comté de Kant où ellq devait rester quelques semaines ; elle appela un domestique et le chargea de porter le rouleau à la demeure

MISS MARY

de mistress Stevenson. Comme elle donnait cet ordre, Arthur entra ; il demanda ce dont il s’agissait, et dit à sa sœur qu’il allait chez son banquier à Mount Street, prèsLambcth Road, et remettrait lui-même le rouleau à sa destination. Quelques minutes plus tard, son tilbury brûlait le pavé, puis s’arrêtait à la petite porte de la modeste maison où demeurait la famille Stevenson.

Muni du rouleau introducteur, il monta lestement les trois étages. Ce fut Mary qui ouvrit. Elle s’attendait si peu à celle visite qu’elle rougit légèrement. Mistress Stevenson, assise dans son grand fauteuil jaune et flétri, raccommodait des bas. Devant elle se dressait un bon vieux rouet chargé de laine, près d’une chaise vide, Mary y reprit sa place, après avoir offert un siège à lord Mclburn. On entendait les cris joyeux des enfants qui jouaient dans une pièce voisine. A la vue de ce modeste intérieur, Arthur se sentit ému. 11 supposait bien qu’il ne trouverait pas un grand luxe dans la demeure de la jeune pianiste, mais il était loin de s’attendre à un état si voisin de la pauvreté. Car mistress Stevenson, malgré la prospérité de sa fille, et pour faire quelques épargnes, n’avait voulu ni changer de logement ni renouveler son mobilier. Arthur ne s’attendait pas non plus à une réception si calme et si digne. 11 savait que la visite du riche fait presque toujours sensation chez ceux qui ne le sont pas. Mistress Stevenson posa tranquillement son ouvrage sur ses genoux, Mary laissa chômer le rouet avec politesse, mais sans empressement, sans embarras. H y

avait là je ne sais quel mélange d’humilité et de noblesse qui attendrit profondément le grand seigneur. Jusqu’alors son amour pour Mary avait été dans sa tète, il sentit que cet amour lui descendait au cœur.

Pardonnez-moi de vous déranger, mesdames, dit-il avec une visible émotion; miss Mary a oublié ce matin un rouleau à l'hôtel Melburn, j’ai craint que cet objet ne fût nécessaire, et je me suis empressé de le rapporter.

Mary reçut le rouleau des mains d’Arthur, elle remercia avec cette dignité gracieuse qui la caractérisait.

— 11 ne fallait pas vous donner cette peine, mylord, répondit mislress Stevenson; ma fille en allant demain donner ses leçons serait allée chez vous.

— J’ai voulu prévenir ce dérangement, reprit Arthur ; et d’ailleurs, madame, je désire vous parler en particulier.

— A moi, mylord? fit mistrcss Stevenson avec étonnement

— A vous, madame, répondit le jeune homme en s’inclinant.

Puis, s’adressant à la jeune fille qui se levait pour se retirer :

— Daignez m’excuser, miss Mary, dit-il en jetant sur elle un regard où tout son cœur venait se. réfléchir.

Mary répondit par un salut et alla rejoindre les enfants. Arthur alors déclara nettement à mistrcss Stevenson qu’il aimait Mary, qu’il ambitionnait de l’épouser, que cette résolution, bien mûrie dans son es-

MISS MABY.

prit, était devenue sa plus chère pensée, son unique espérance. 11 ajouta que, avant de faire entamer par sa famille une demande en mariage, il voulait savoir si ses propositions seraient agréées, et s’il n’existait aucun obstacle à son bonheur. Mistress Stevenson fut un peu étourdie par cette brusque déclaration. Bien que ce ne fût pas la première démarche qui eût été faite auprès d’elle en ce sens; cependant, comme jamais un aussi brillant parti ne s’était présenté, elle douta un moment de ce qu’elle venait d’entendre. Mais son doute cessa bien vite, car Arthur, voyant la surprise de la dame, répéta sa demande avec plus de vivacité. Mistress Stevenson, certaine alors qu’elle ne rêvait pas, se remit de sa surprise et répondit au jeune lord qu’une telle proposition était de nature à la flatter beaucoup, mais que sa fille seule pouvait lui donner une réponse, et elle l’appela. Arthur, à son tour, sembla un peu étourdi: il eût préféré que mistress Stevenson en référât seule à sa fille et lui rapportât une réponse; aussi, lorsque Mary parut, trembla-t-il comme l’accusé à l’aspect du tribunal qui doit le juger. Arthur, tout lord qu’il était, n’avait, on le voit, ni présomption ni fatuité : il était en son genre tout à fait exceptionnel.

Lorsque mistress Stevenson eut répété à sa fille ce que le jeune lord venait de lui dire, Mary put à peine cacher son étonnement. Elle était loin de s’attendre à une telle ouverture. Elle se recueillit quelques secondes ; puis, grave et debout, le visage pénétré de recon-

naissance et de modestie, elle répondit en ces termes : — Votre demande, mylord, est plus que flatteuse, elle est honorable pour moi. Ce n’est pas seulement une preuve d’intérêt, c’est une preuve d’estime que vous venez de me donner; je vous en remercie du fond de mon cœur. Mais permettez-moi de vous répondre sans détour, avec la franchise que vous méritez si bien... Depuis que le malheur a fait déchoir ma famille de la position de fortune qu’elle occupait, je me suis mise à professer le piano. Ce qui remplissait mes loisirs fortunés devint l’occupation impérieuse, nécessaire de ma vie. Dès lors je travaillai pour sauver de la misère notre existence appauvrie. J’ai fait ce que je devais, rien de plus, et j’ai heureusement réussi : j’en rends grâces à Dieu. Cependant, j’ai compris qu’il me restait un autre devoir à remplir, devoir avec lequel je ne veux point transiger, c’est de me consacrer tout entière, sans distraction, sans réserve à ma famille orpheline, de lui vouer tous mes instants et toute ma sollicitude. Or, vous le sentez, mylord, le mariage apporte avec soi des conditions auxquelles il faut se soumettre, des exigences particulières qu’il faut accepter. De nouveaux intérêts viennent alors s’ajouter et nuire aux intérêts qui avaient jusque-là dominé l’existence. Les devoirs d’épouse, les devoirs de mère finissent toujours par refroidir un peu les devoirs de fille et de sœur, caries affections diminuent en se partageant. Voilà, mylord, ce que je veux éviter dans les circonstances où je me trouve placée, voilà pourquoi

MISS MABY.

j’ai pris la forme résolution de ne point me marier tant que je serai de quelque utilité pour ma mère... Oh ! je sais ce que vous allez me dire, mylord, repritelle vivement et gracieusement : vous êtes riche, et par conséquent je n’aurais point à songer aux besoins de ma famille, qui deviendrait la vôtre ; délivrée de ces soins, je pourrais accepter d’autres préoccupations. A Dieu ne plaise que je mette en doute la sincérité de vos intentions! Mais, hélas! le malheur m’a rendue inquiète et craintive ; il m’a donné, j’ose le dire, une expérience précoce des choses de ce monde. La réflexion m’a peut-être mûrie avant l’âge : triste privilège de ceux qui ont souffert jeunes. Eli bien ! mylord, sans m’arrêter à vous parler des répugnances invincibles, que vos parents, riches et nobles, éprouveraient pour une alliance aussi disproportionnée que celle que vous meproposez, réfléchissons seulement combien il serait à craindre que vous ne vous repentissiez plus tard de ce que vous auriez fait. Le coeur a beau être bon, l’âme supérieure, il arrive souvent que les charges, trouvées légères dans un élan de générosité, paraissent lourdes au contact de chaque jour. Qu’en peut-il résulter plus tard? Des refroidissements, des mots qu’on suspecte, des atteintes qui blessent, des reproches qui font saigner le coeur, tout un drame mystérieux, plein de contrainte et de regrels ! Oh! ne vous offensez pas, mylord; •omprenez-moi bien: dans ma position, et quand il t agit de l’avenir, les inquiétudes sont naturelles. Aussi mon seul désir, ma seule ambition esl-

LES PUAMES DU MARIAGE

clic de faire en sorle que ma petite famille vive indépendante, qu’elle ne puisse jamais être exposée, nonseulement à un reproche, mais encore à la crainte d'être à charge, ce qui doit être un cruel tourment. Acceptez donc les expressions de vive gratitude d’une personne qui apprécie profondément ce que votre démarche a de flatteur et d’honorable pour elle. U ne faut rien moins, croyez-moi, qu’une détermination irrévocable pour qu’elle n’agrée point la main que vous lui offrez si généreusement.... Afin d’être franche jusqu'au bout, mylord, continua-t-elle en paraissant faire un violent effort pour vaincre sa pudeur et sa réserve do jeune fille, j’irai jusqu’à vous avouer que je suis pour ainsi dire engagée d’honneur à rejeter tout projet d’union, car, par les motifs que je viens de vous présenter, j’ai refusé d’épouser un parent, un ami d’enfance, un noble caractère, que je ne saurais mieux comparer qu’au vôtre, mylord, un jeune hommeplein de talent et de coeur dontje veux toujours mériter l'estime.

A ces dernières paroles, un nuage passa sur le visage d’Arthur, une larme vint briller aux bords de ses paupières. Jusque-là il avait eu les lèvres ouvertes pour combattre les objections plus ou moins solides delà jeune pianiste ; mais il était trop modeste pour croire qu’il put jamais l’emporter sur un autre, et trop prompt au découragement pour essayer de lutter contre la constance envers un souvenir. 11 se contenta de répondre, non sans une légère expression d’amer-

MISS MAI» Y

tume, que miss Stevenson serait toujours une de ses meilleures pensées, comme son refus un de ses plus cruels regrets.

Lorsqu’il fut parti, Mary remit son rouet en mouvement, et sa mère, qui reprenait son raccommodage de bas, lui dit en souriant :

— Quand une fille ne veut pas se marier, c’est comme lorsqu’elle se marie, tout le monde la demande... C’est égal, reprit-elle en hochant la tète, tu as refusé là un bien beau parti.

— Je le devais, ma mère, pour vous et pour William, repritMarv en laissant échapper un léger soupir.

Comme elle prononçait le nom du jeune peintre, on frappa à la porte : c’était le facteur qui remit une lettre timbrée de Home. Mary ouvrit celte lettre avec vivacité : elle avait besoin de se retremper au souvenir de son cousin.

Tandis que les choses que nous venons de rapporter se passaient à Londres, William travaillait à Home avec une ferveur infatigable. Copisle laborieux des grands maîtres, observateur attentif, judicieux, de leurs beautés el de leurs défauts, il s’efforcait d’adopter ce qui pouvait donner de l’originalité à son talent sans le rendre excentrique. Il se gardait bien de s’engouer pour la fougue et l’incorrection de Rubens et du Tintorelto ainsi que pour la sécheresse de Porugin.

La réaction naïve tentée par M. Ingres, qui dirigeait alors l’école française de peintureàRome, lui paraissait aussi funeste que l’effervescence romantique de certains autres maîtres. 11 ne voyait là ni beauté complète, ni sentiment vrai, ni élévation sublime. 11 y cherchait le naturel, et n’y trouvait que le système et la convention. Aussi s’efforçait-il de retenir sa barque entre ces deux remous contraires, et se laissait-il aller au courant de sa raison et de son cœur. Or sou cœur, que # remplissait la pensée de Mary, le portait facilement à l’inspiration ; son esprit lui donnait la raison, c’està-dire le sentiment de la convenance dans les arts ; le travail faisait le reste. De la sorte William était devenu fort habile et fort estimé ; sa réputation avait déjà franchi les États romains ; ses envois de tableaux avaient fixé plus d’une fois l’attention du public de Londres, à la grande joie de la famille Stevenson. On lui reprochait cependant de répandre trop de poésie sur ses toiles, de trop idéaliser les types qu’il créait, de viser trop, à l’instar de notre Ary Scheffer, au sentiment rêveur qui captive et pénètre au détriment de l’éclat et de la solidité. Cette critique, qui avait bien quelque apparence de justesse, n’était cependant pas tout à fait fondée : William reconnaissait toute l’iinportanee de la plastique dans l’art; il soignait sa couleur, mais sans l’empâter, comme le fait l’école anglaise. 11 savait lui imprimer la fraîcheur, mais sans ambitionner l’éclat éblouissant de Paul Véronèse. Bref, sa peinture était pour ainsi dire comme Mary, déli-

MISS MARY

cale, expressive, réservée et belle: la gloire lui souriait dans l’avenir.

Cependant William songeait plus à la famille Stevenson qu’ià sa réputation, ou du moins il associait si bien ces deux pensées chéries, qu’il lui était impossible d’évoquer l’une sans que l’autre survînt aussitôt. Son application assidue lui faisait attendre assez patiemment l’heure qui devait le rappeler à Londres; et pourtant, à travers sa résignation studieuse, il ne pouvait s’empêcher de soupirer souvent après les années qui s’écoulaient avec lenteur. Certes, il ne comptait pas vaincre le renoncement'desa cousine au mariage : cependant un vague espoir lui caressait le cœur et rappelait à son esprit les paroles de sa tante. La renommée a tant de prestige, se disait-il, que, si je parviens à en acquérir, Mary, captivée, cédera peutêtre à mes instances. Et il se berçait dans ce rêve enchanteur comme l’alouette en un rayon de soleil; et son âme ardente, aux nuages qui fuyaient vers la France et l’Angleterre, adressait souvent des vœux pleins de regrets et d’espérance.

Tout passe en ce monde, et les quatre années d’études en Italie, que l’oncle de William avait jugées indispensables à son talent de peintre, arrivèrent enfin à leur terme. Le baronnet voulut encore retenir son

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