XIX
L’une de ces deux personnes était le facteur, qui rein it à mistress Stevenson une grande lettre cachetée de. noir; l’autre était le curé de la paroisse, beau vieillard, ami de la famille, qui venait vdr sa sainte Mary, ainsi qu’il avait coutume de l’appeler.
— Venez, lui dit mistress Stevenson, venez joindre vos prières aux nôtres pour ma pauvre Mary.
— Les anges n’ont pas besoin de prières, répondit
le bon vieillard en dévorant une larme. Mais prions Dieu pour nous afin qu’il nous conserve cette chère et sublime enfant. •••'..
11 alla se mettre à genoux près du lit, et prononça à haute voix une simple et touchante prière qu’il puisait dans son cœur; quand il eut terminé, il se leva et se pencha vers la malade, dont les yeux appesantis demeuraient fermés , dont la respiration rare et faible était presque imperceptible. Puis il alla s’asseoir, plein de tristesse, près de mistress Stevenson,
qui venait de décacheter machinalement sa lettre et la parcourait avec inattention. Tout à coup, cependant, un cri étouffé se fit entendre dans la chambre : mistress Stevenson était agitée ; la lettre tremblait entre ses doigts.
— Qu’avez-vous, ma tante ? fit William stupéfait.
' — Ma mère ! soupira Mary en ouvrant les yeux
avec peine.
— Oh ! c’est impossible ! c’est impossible ! murmura mistress Stevenson en passant la main sur ses yeux et en cherchant à relire.
Il y eut un moment d’attente et d’anxiété.
— Parlez, parlez, ma mère ! fit la malade en s’animant un peu.
— Oui, oui, ma fille !... attends une seconde encore, car tout ceci me paraît un rêve!... Mes paupières ont tant de larmes que je n’y vois plus! O mon Dieu ! j’ai mal lu sans doute ! Je suis aveugle ! je suis folle !... Tiens, tiens, William, lis toi-même, car je perds la tète et la vue !
William prit la lettre et lut ce qui suit: l’écriture était presque indéchiffrable.
« Madame,
« Je sais enfin que vous vivez et où vous habitez ; « mes informations n’ont pas été vaines, j’en remercie « le ciel ! Je vous écris ces mots de mon lit de mort. « Une affreuse maladie me tue ! Un remords plus « affreux me ronge ! je souffre toutes les douleurs de
- — — Digife«d by Gpogk
MISS MARY
« l’enfer! Oh ! pitié ! pitié ! Dieu est juste, mais il est « implacable! J’ai volé votre fortune, j’ai tué votre « mari, je vous ai réduite àla misère! C’est bien épou- « vantable et bien lâche! Miséricorde pour moi! « Tenez, madame , je vous rends votre fortune, « 80,000 liv. st. Ah ! que ne puis-je aussi vous rentt dre l’époux que vous avez perdu ! Pardonnez -moi ! « absolvez-moi pour le bonheur que ma lettre vous « apporte ! Adieu ! je me sens mal ! j’étouffe ! je « meurs!
« Samuel Daring. »
A celte lettre était annexée une traite de 80,000 livres sterling sur une maison de banque. William en donna lecture. La lettre et la traite étaient datées de New-York. Il n’y avait pas à en douter, cette lettre était bien de M. Daring, cette traite était exactement en règle; le banqueroutier avait restitué son vol sous l’aiguillon de la souffrance et sous la terreur de la mort.
— Dieu soit loué ! dit solennellement le vieux prêtre en examinant les papiers. Voici l’heure des prospérités qui sonne pour vous : un bonheur n’arrive jamais seul !
— Oh! c’est à n’y pas croire! murmura mistress Stevenson en promenant un regard ébloui et singulier de sa pauvre malade stupéfaite à ses autres enfants ébahis.
Il s’en fallait peut-être de l’épaisseur d’un atome que son cerveau ne tournât à la folie. Elle était arri-
vée, par l’ébranlement de la surprise, sur les limites de la raison : la plus imperceptible secousse, selon sa direction, pouvant la perdre ou la sauver. Un mot de sa fille la sauva, en ouvrant une voie d’épanchement à son cœur rempli jusqu’au bord.
— Quatre-vingt mille livres sterling! dit enfin Mary qui s’était soulevée sur ses bras amaigris.
Son visage brillait de larmes, tout son corps tremblait...
— Oh ! maintenant, reprit-elle en retombant sur l’oreiller, j’ai assez vécu !
— Ma fille! ma fille ! s’écria mistress Stevenson en se penchant sur Mary qu’elle dévora de baisers. Oh ! te voilà riche, à présent. Il faut vivre pour la fortune, ma fille ! . ,
Mary ne répondit pas; elle était immobile et glacée.
— Mon Dieu ! serait-elle morte? reprit mistress Stevenson, se relevant haletante, éperdue.
William et le vieux prêtre se précipitèrent vers le lit. Au même instant, le médecin entrait ; on lui fit place. Il examina attentivement la malade. Une terreur inexprimable glaçait tous les cœurs.
1 — Mary est en léthargie, dit enfin le docteur.
Il y eut des cris de joie étouffés dans la chambre.
— Docteur! elle vivra, n’est-ce pas? fît mistress Stevenson avec une sourde véhémence.
— Tout est à craindre pour la nuit, répondit le docteur en hochant la tête.
MISS MARY
— "Mais il y a de l’espoir ! demanda tout bas William.
— Bien peu, répondit le docteur sur le même ton.
— A la grâce de Dieu ! murmura le vieux prêtre.
Un an plus tard, à l’exposition ou plutôt, pour me servir de l’expression anglaise, à l’exhibition des tableaux de Londres qui a lieu à Charing-Cros dans la galerie nationale, il y avait beaucoup de portraits, comme d’habitude, et l’on en remarquait fort peu, comme de raison, bien que ce soit la partie la plus saillante delà peinture anglaise. Parmi les rares portraits qui captivaient l’attention publique, il en était un vraiment ravissant qui représentait une jeune femme si jolie, si suave, qu’elle rappelait les plus gracieuses créations de Laxvrance. Or, voici ce qui se passa un jour devant ce portrait de femme. Deux jeunes gens venaient de s’y arrêter et le contemplaient ; l’un volumineux et robuste, l’autre très-frêle, tous deux forts élégants.
— Ah ça ! Arthur, s’écria le gros dandy, as-tu bientôt fini d’admirer ce portrait? c’est une fort jolie personne, d’accord; c’est de la belle et bonne peinture, j’y consens; mais je ne vois pas la nécessité de se planter devant comme des termes. Que diable ! il y a autre chose à voir ici!
— Je me soucie bien d’autre chose ! répondit Ar-
thur en souriant. Ce portrait est tout un souvenir pour moi.
— Oh ! alors, si tu as connu cette jeune dame?
— Eh! oui, répondit Arthur, c’est là cette Mary dont je t’ai parlé quelquefois, et particulièrement un soir à Rome, au Colysée.
— Quoi ! cette petite maîtresse de piano avec laquelle tu voulais te marier, ô mon trop romanesque ami?
— Justement, mon cher.
— Vive Dieu! mais c’est qu’elle est fort bien!... Quel dommage qu’elle n’ait pas seulement vingt mille livres sterling de dot.
— Tu consentirais à l’épouser?
— Parole d’honneur !
— 11 n’y aurait qu’un empêchement à cela.
— Et lequel?
— Elle est mariée.
— Je parie vingt sovereings que c’est avec son peintre !
— Tu gagnerais; elle est mariée avec l’auteur même de son portrait, un jeune peintre de beaucoup de mérite. Elle lui a, du reste, porté en dot les vingt mille livres sterling que tu demandes pour l’honorer de ton alliance !
— Peste! elle n’a pas gagné cela en courant le cachet, je suppose.
— Non ; mais, peu de temps après avoir appris la nouvelle de son mariage, j’ai entendu dire chez mon
MISS MARY
banquier que le banqueroutier qui avait ruiné M. Stevenson avait fait restitution de son vol à sa famille.
— Pas possible !...
— C’est parfaitement vrai, quoique peu vraisemblable.
— Ah ! l’honnête coquin ! ah ! le vertueux voleur ! Une restitution de quatre-vingt mille livres sterling! Voilà des fautes bien rachetées ! je l’absous.
— Je fais mieux, reprit Arthur, avec une gravité comique, je vole à ce pauvre Daring l’érection d’une statue dans Westminster Abbey.
— Et moi je demande seulement qu’on l'empaille pour le musée britannique, car c’est un animal vertébré d’une espèce tout à fait rare.
Arthur et son ami reprirent en riant leur promenade. Ils avaient à peine fait une vingtaine de pas, qu’Arthur se sentit rougir légèrement; puis il salua deux personnes, qui passèrent en lui rendant son salut.
— Eh ! pardieu ! voilà justement l’original du portrait, dit notre gros dandy, en se tournant avec vivacité vers Arthur. Peste! on ne l’a pas flattée, l’enchanteresse! reprit-il avec enthousiasme.
— Oh! elle est plus que belle! dit Arthur avec mélancolie, c’est un ange, mon ami!
— Un ange ! répliqua notre gros et spirituel lord.. Bah ! la meilleure femme du monde ne vaut pas le diable !
*4WBtV< r- .4*-.
• UN SOUVENIR
C’était en 1850. Je voyageais en Bretagne, mon pays natal, et j’avais un compagnon de voyage. Après avoir marché une heure à travers les sentiers rocheux et sous les coulées ombreuses qui s’étendent de Pont- Aven à la mer, dans le midi du Finistère, nous arrivâmes enfin, mon compagnon et moi, devant le château de Kergorieu, qui n’est autre chose qu’un grand colombier, flanqué d’une jolie maisonnette moderne, à contrevents verts, sur le bord d’un loch ou rivière marine, à l’ombre d’un quinconce de noyers. Mon compagnon s’arrêta brusquement, il s’appuya contre un arbre, son visage, naturellement pâle, devint plus pâle encore, et deux larmes furtives sillonnèrent ses joues. Je lui pris doucement les mains.
*— Voilà le but de la course que vous avez bien voulu faire avec moi, me dit-il enfin; je désirais revoir cette maison, qui me rappelle des choses à la fois pleines de tristesse et de douceur.
— Vous l’avez habitée? demandai-je.
— Trois mois, me répondit-il, et j’aurais voulu l’habiter toute ma vie. C’est là que j’ai vécu mes plus
beaux jours, et c’est là que, sans doute, je ne rentrerai jamais.
11 se tut un instant, puis il reprit :
— Mais nous nous sommes trop approchés, on pourrait me reconnaître, éloignons-nous. Je sais un monticule d’où le regard peut embrasser ces lieux; venez, et si vous ne craignez point une confidence, pour vous remercier de votre amitié, je vous dirai quel souvenir m'attire ici. Je sens que cette commémoration de ma vie perdue charmera mon cœur.
Nous fûmes bientôt arrivés sur la colline dont il venait de parler. La vue y était magnifique, et nous présentait le château dans ses moindres détails extérieurs, avec sa cour, son jardin et son enclos. Au delà, le pays se déroulait dans toute sa variété, souriant, mélancolique et sombre : des vallées et des coteaux, des blés et des landes, des loc’hs et la mer, sous un ciel immense et nébuleux. Cet aspect était profonde- • . ment calme, profondément rêveur et pénétrant; après m’être assis avec mon compagnon sur l’herbe fleurie, ' .. je tombai dans une contemplation admirative, dont je ne sortis que lorsqu’il rompit le silence.
« J’avais vingt ans alors, me dit-il. Le mouvement, révolutionnaire de 1830, qui venait d’être imprimé à la politique, avait envahi la littérature. C’était avec un enthousiasme magnifique, et quelque peu juvénile, que les intelligences se jetaient dans la réaction qu’on est convenu d’appeler romantique , et qui promettait beaucoup plus qu’elle n’a tenu, imitant en
cela le mouvement politique de la même époque. Dans ces circonstances, bien des jeunes gens, présomptueux et séduits, forts d’une instruction mal ébauchée et de quelques succès universitaires, se lançaient intrépidement dans le champ de la poésie, le plus infertile de tous les champs de la pensée, sous le prétexte plus ou moins fondé d’une vocation irrésistible. J’étais à Paris, et je n’eus rien de plus pressé que de m’enrôler dans cette phalange pindarique dont quelques-uns sont parvenus, mais dont le plus grand nombre s’est arrêté en chemin pour suivre les sentiers moins brillants, mais plus sûrs, du commerce, de la finance, du notariat, de la bureaucratie. C’est ce que je fis plus tard; mais en 1831, je ne croyais guère qu’il me serait un jour possible d’embrasser une autre profession que celle de Chateaubriand, de Lamartine, de Victor Hugo, et je travaillais avec ardeur à créer mon œuvre pour m’imposer au public et à la gloire. Mon œuvre, c’était un volume devers que j’intitulai : Les Inspirations du cœur. Quand il fut terminé, je le publiai... à mes frais, et j’en attendis les plus heureux résultats. Hélas ! le public ne le lut point, et la gloire ne vint pas: j’en tombai malade de douleur et de dépit.
« Aujourd’hui que le jugement a mûri mon esprit, et que d’ailleurs je n’ai plus d’intérêt à trouver mes vers bons, je comprends très-bien l’indifférence du public à l’endroit de mon œuvre fort imparfaite ; mais, lorsque je la publiai, j’étais naturellement dans
UN SOUVENIR
toute la fatuité d’un jeune talent qui se produit, et je me crus sincèrement victime de l’injusticedesliommes. Alors je résolus de me séparer d’eux et de leur montrer de la sorte tout le mépris que je leur vouais au fond du cœur. Orphelin, j’avais un petit patrimoine qui me donnait le strict nécessaire : il se composait d’une ferme bretonne, dernier vestige de la fortune de mon père engloutie dans de malheureuses spéculations industrielles. Je possédais encore qne sorte de masure, à peu de distance de la mer, au milieu d’un site des plus pittoresques. C’est là que je résolus d’aller m’ensevelir avec mes Inspirations du cœur , qui n’avaient pas besoin de cela pour s’éteindre dans l’oubli. Je comptais bien, cependant, me les réciter à moimême, en manière de consolation, sur les grèves de l’Océan, à l’imitation d’Ossian, au bruit des flots retentissants, comme dit Homère. Cette idée grandiose me flattait beaucoup. Je partis en pèlerin, le sac sur le dos et le bâton à la main, en jetant un regard dédaigneux sur Paris que j’abandonnais, et qui ne s’est pas même aperçu de mon absence. J’étais à peine guéri de mon indisposition ; mon voyage pédestre me rétablit insensiblement, et lorsque je mis le pied sur la terre de Bretagne, j’étais tout à fait robuste, et même je ne ressentais presque plus l’amertume de ma déception littéraire. Bien n’est excellent comme un voyage pour cicatriser les plaies de l’amour-propre. Tous les hommes devraient voyager beaucoup.
« Un soir, je quittai Quimperlé pour me rendre à
Pont-Aven, où je comptais passer la nuit. L’air était calme et doux ; le soleil, qui se couchait splendidement à l’horizon, colorait de clartés magiques les arbres de la route. De fraîches senteurs d’herbe verte s’élevaient des prairies environnantes et me dilataient la poitrine. Je m’avançais heureux et contemplatif, fredonnant une des mille romances dont on accable notre vieille Armorique, quand tout à coup une douleur me saisit à la tête, m’étourdit et me fit chanceler. Je compris que j’étais assailli par des voleurs ; mais ce fut la seule idée que je pus concevoir ; je m’évanouis. Quand je repris mes sens, le jour avait disparu, et je vis, à la clarté de la lune, deux personnes penchées sur moi : l’une me soulevait la tête, tandis que l’autre y appliquait un linge mouillé et tout rouge. Les coups que l’on m’avait portés avaient fait jaillir mon sang, et l’on pansait mes blessures. Bientôt il me fut possible de distinguer les personnes qui me secouraient ainsi. C’étaient un homme d’une quarantaine d’années ét une toute jeune femme dont l’extrême beauté me parut rehaussée encore par une expression saisissante de tristesse et de pitié. Je voulus les remercier, mais ils me fermèrent la bouche en me disant qu’il ne fallait point parler, qu’une grande perle de sang m’avait sans doute considérablement affaibli. Puis ils m’aidèrent à monter dans une carriole, et, après m’y avoir installé le mieux possible, ils m’amenèrent avec eux à ce château. Un médecin fut appelé, qui posa le premier appareil sur mes blessures et déclara qu’elles
[le
UN SOUVENIR
ne seraient point fermées avant quinze jours. Le lendemain, mon hôte, qui se nommait M. de Kergorieu, me dit qu’il serait heureux de me voir séjourner chez lui jusqu’à mon entière guérison. Je le remerciai et le priai de me procurer une voiture pour me conduire jusqu’à ma ferme, près Pont-l’Abbé, et en même temps je déclinai mon nom. Justement il se trouva que M. de Kergorieu avait connu mon père et qu’il avait gardé un agréable souvenir de ses relations avec lui. Alors, avec ce ton d’obligeance impérieuse que certains hommes savent prendre à merveille : « C’est entendu, me dit-il, vous restez avec nous. Vous me devez cette satisfaction ; je vous ai sauvé la vie, vous êtes mon débiteur. » Il n’y avait plus à répliquer, et je me soumis, non sans penser malgré moi, je l’avoue, que la jeune personne qui m’avait secouru, et que j’ignorais être madame de Kergorieu, était bien touchante et bien jolie. Certes, je ne songeais pas à mal, et pourtant j’avais là un mauvais mouvement. C’est une nature si infirme que la nature humaine 1.
« Mes blessures n’offraient point une extrême gra- \ vité, cependant elles exigeaient un grand repos et de grands soins. Je goûtai le repos dans toute sa plénitude, et il n’est point de soins empressés et délicats dont je ne devinsse l’objet : l’enfant de la maison n’eût point excité une sollicitude plus vive. Plusieurs fois madame de Kergorieu changea , elle-même les appareils que le médecin avait appliqués sur ma tête, et soit prévention, soit réalité, il me sembla que je n’é-
prouvais alors aucune de ces légères douleurs qui accompagnent d’ordinaire ces sortes d’opérations. Un ange n’eût pas mieux fait; M. de Kergorieu disait à sa femme: «Tu as manqué ta vocation, ma bonne Caroline, tu aurais fait une excellente sœur de charité. » Moi, je ne trouvais pas un mot à dire, mais mes regards révélaient assez la profonde reconnaissance de mon cœur.
« Je restai une semaine sans quitter la chambre, par ordonnance du médecin, qui craignait la gangrène, la tête enveloppée de bandelettes et parée d’un foulard artistement arrangé à la moresque. Je ne me déplaisais pas ainsi. Mes hôtes venaient souvent me visiter ; nous nous entretenions un peu, un peu trop peut-être pour mon prompt rétablissement, de mon père, de Paris, de leur existence retirée dans leur château, et de mes projets de solitude. Je leur appris que j’étais poète. A ce mot, madame de Kergorieu me regarda avec des yeux étonnés et bienveillants. Je compris qu’elle aimait la poésie, et je sentis s’accroître mon estime pour elle.
« En province, la poésie est encore de mode chez les femmes, c’est là qu’est son Eldorado : on l’aime, on la choie, on la relit, on y puise des consolations. La province a toujours été la providence des poètes. Je n’en dirai pas autant de Paris, qui les envoie mourir à l’hôpital. M. de Kergorieu, lui, me parut tout à fait insensible à l’honneur d’abriter sous son toit un nourrisson des muses. C’est un excellent homme, mais un
UN SOUVENIK.
homme positif et qui ne se soucie pas plus de la poésie que du parfum d’une fleur. 11 préférait sans contredit une citrouille à un camélia : tel est son goût, chacun le sien. Il me plaisanta poliment sur-ma profession; je ripostai de la même manière, et nous n’en parlâmes plus. Madame de Kergorieu seule revint avec moi sur ce sujet, qui plaît toujours aux âmes rêveuses et douces comme la sienne.
« Au physique comme au moral, M. et madame de Kergorieu formaient un contraste complet : l’un avec sa ronde corpulence et sa santé exubérante, l’autre avec ses formes délicieuses et sa suave pâleur. La différence assez grande de leur âge ne contribuait pas peu à compléter l’antithèse; et, involontairement, quand je les apercevais dans le jardin, je songeais à l’union des satyres et des napées; puis je médisais qu’une raison d’intérêt avait dû seule amener la conclusion d’un mariage entre mes hôtes. Je ne me trompais pas : la famille de madame de Kergorieu était pauvre, et la jeune fille, sans dot, avait consenti à épouser M. de Kergorieu. Elle aurait pu tomber plus mal, car elle était heureuse, au moins de ce bonheur négatif qui réside dans la satisfaction des besoins matériels et dans la quiétude du cœur endormi. Elle venait d’avoir dix-huit ans. Entre cette femme si douce et si belle et son mari si franc et si bon, je me sentais heureux aussi. Le bonheur est un baume excellent, et mes blessures se cicatrisaient si rapidement que je commençais à m’en inquiéter. J’entrevoyais
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déjà,, avec une secrète appréhension, le moment où je me verrais obligé de reprendre mon chemin vers ma masure isolée. Je n’éprouvais plus un goût insurmontable pour la solitude ; je pensais d’ailleurs que je serais bien sot d’aller mourir d’ennui sur une plage déserte, parce qu’on n’avait pas su apprécier mes vers : « 11 n’y a que le méchant qui vit seul, » disaisje avec Diderot. J’étais loin de me croire méchant, je me déclarai que la solitude ne me convenait pas du tout. Je croyais être de bonne foi avec moi-même; „
mais j’ai compris depuis que je rusais avec mon cœur. ^
« Je prolongeai donc, autant qu’une discrétion jas
d’ailleurs peu scrupuleuse me le permettait, mon sé- ^ jour au château; mais, à la fin, il fallut pourtant tfir
bien annoncer mon départ, si je ne voulais risquer de , rt[
passer pour un importun de la plus robuste constitution. Ce fut à madame de Kergorieu que j’en parlai jg e d’abord. Nous étions assis tous deux dans le jardin, sous ce berceau de clématites qu’il est facile d’aperce- jjpc
voir d’ici. Elle tenait sur ses genoux un volume de ((
mes Inspirations du cœur , dont je lui avais fait hommage, et ses beaux yeux noirs, pénétrés d’une , douce langueur, erraient autour d’elle et s’arrêtèrent sur moi au moment où j’allais lui dire que je partirais ^
le lendemain. Mon courage m’abandonna; une op- ^
pression singulière me serra le cœur ; je crus que j’allais défaillir. Madame de Kergorieu remarqua mon i fur trouble. si anc
— Qu’avez-vous donc? me dit-elle avec son accent
IN SOUTENIR. • 309
légèrement voilé que j’aimais beaucoup. Souffrezvous? Vos blessures se rouvriraient-elles?
— Plût à Dieu ! pensais-je; et je lui répondis, en m’efforçant de sourire, que mes blessures étaient guéries, si bien guériès que je comptais regagner le lendemain mes pénates héréditaires.
« Ma voix tremblait en prononçant ces mots.
— Déjà! dit-elle avec un mouvement de surprise.
« Etjelavis rougir. Je tressaillis comme atteint par un choc électrique. 11 y eut un moment de silence pendant lequel nos deux regards se rencontrèrent : elle dévorait une larme. Mes yeux se mouillèrent aussi, ma tète se perdit, et, sans avoir conscience de ce que je faisais, je tombai à ses pieds. Ce fut un mouvement rapide, inexprimable. Je pris les mains de •madame de Kergorieu et les couvris de pleurs.
— Ah ! je resterai ! murmurai-je d’une voix étouf- . fée.
— Non, non, partez ! au nom du ciel, partez! me répondit-elle.
« Elle se leva et s’enfuit. Je restai anéanti. Il me semblait que je rêvais ou que j’étais fou.
« Je crois fermement à la spontanéité de l’amour comme exception, mais je crois plus fermement encore à la révélation subite de deux âmes qui, après s’être quelque temps observées, appréciées, se fondent insensiblement, ne se doutent pas même de leur secrète fusion jusqu’au moment où une circonstance déterminante, dont l’effet est de les séparer,
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leur apprend qu’elles sont unies. C’est surtout durant les premières années de la jeunesse que cette situation se rencontre. Alors l’ignorance du cœur, l’inattention de l’esprit, peuvent empêcher quelquefois de saisir les symptômes progressifs- de l’amour que nous ressentons et que nous faisons ressentir. Plus tard, comme le médecin dont l’œil exercé sait reconnaître les plus imperceptibles indices d’une maladie, nous surprenons facilement les sentiments à leur naissance, parfois même quand ils ne sont pas nés.
« Certes, nous ignorions, madame de Kergorieu et moi, les liens insensibles qui s’étaient formés entre nous durant nos relations d’un mois, relations dont la simplicité semblait devoir exclure tout attachement trop vif. Quelques causeries banales, quelques lectures au jardin, quelques promenades sur l’eau, presque toujours en compagnie de M. de Kergorieu ; parfois l’échange d’un regard plus bienveillant qu’ému, d’un sourire plus cordial que sympathique (du moins je le croyais ainsi, et madame de Kergorieu partageait mon erreur) : telle était notre existence. 11 eût fallu bien de la pénétration pour soupçonner dans nos rapports autre chose que l’intérêt ordinaire d’une jeune femme pour un blessé, et la reconnaissance affectueuse d’un jeune homme pour une jolie personne qui lui donne des soins. L’amitié que je portais à mon hôte, et la gratitude que je lui devais, éloignaient de mon esprit toute idée d’amour; l’innocence imprévoyante de ma belle infirmière ne pouvait guère l’éclairer mieux.
Mais l'étincelle venait tout à coup de jaillir, elle nous avait fait entrevoir nos cœurs sous leur véritable jour. Il n’y avait pas à en douter: j’aimais madame de Kergorieu et j’étais aimé d’elle. Revenu de mon anéantissement, je me pris à réfléchir sur la conduite que je devais tenir après ce qui venait de se passer. Je compris tout ce qu’il y avait d’ingratitude à rester au château, et, après avoir beaucoup tergiversé, je m’affermis enfin dans la résolution de partir le lendemain. U y a toujours de la satisfaction dans la droiture d’une bonne pensée. Je redevins calme, je m’élevai à mes propres yeux. Lorsque je rencontrai M. de Kergorieu, je lui fis part de mon projet ; il en parut vivement affecté, et le combattit de toutes ses forces ; je lins bon. 11 insista pour que je restasse encore huit jours; je refusai. Enfin il me dit que le lendemain devait avoir lieu, dans l’arrondissement, une chasse au sanglier; il me supplia de l’y accompagner et de remettre mon départ au surlendemain ; je m’en défendis d’abord, puis je cédai. C’était entrer dans la voie des transactions, et Dieu sait où elle mène.
« Je ne revis madame de Kergorieu qu’au dîner ; elle était extrêmement pâle et si admirablement jolie que je sentis s’affaiblir le sentiment de mes devoirs; dans les replis perdus de mon cœur, je fus heureux d’avoir promis de rester un jour de plus. M. de Kergorieu, d’un air de franchise mécontent, raconta la discussion que j’avais eue avec lui; il se plaignit de mon entêtement à vouloir in’en aller
vers mes propriétés, où personne ne m’attendait.
— lia fait l’effort, ajouta-t-il d’un air moqueur, de m’accorder la journée de demain. Si ce n’ost pas une pitié ! Ah! l’on a bien raison de dire que l’on n’oblige jamais que des ingrats!
« A ces mots, madame de Kergorieu, qui ne m T avait pas regardé une seule fois depuis le commence- i
ment du dîner, porta sur moi ses yeux pensifs ; il me 3
sembla que je voyais s’y refléter l’expression d’une joie s
contenue et mêlée de tristesse.' . (1
— Notre existence n’est pas très-gaie, dit-elle, pour ni
celui qui n’aime pas beaucoup la campagne, et je pi conçois que monsieur puisse s’ennuyer ici. en
— Ce n’est pas où il va qu’il, pourra s’amuser da- res
vantage, répliqua M. dé Kergorieu. Mais la jeunesse l 0l n’est jamais bien où elle est. (j 01
« Je souris amèrement, et je me contentai de riè
répondre qu’il calomniait la jeunesse, ce qui m’é- j m
tonnait de sa part, car il s’en fallait que lui, si les
indulgent, si bon, fût du nombre de ces envieux qui SUa
se plaisent à la dénigrer, peut-être parce qu’elle vaut | an
mieux qu’eux. J’affirmai que les meilleurs jours de me
ma vie passée, je venais de les compter au -château de Kergorieu dont j’emporterais les plus charmants ï#u
souvenirs. Je promis même d’y revenir quelquefois. „
« Après le dîner, madame de Kergorieu resta seule [ ar(
au salon, tandis que son mari et moi nous allâmes à T0 |[
la ferme visiter les chiens qui devaient nous suivre à lâchasse. Au retour, M. de Kergorieu manifesta le ain](
UN SOUVENIR. 313
désir de se promener sur le loc’h;ilme dit d’aller chercher sa femme, tandis qu’il préparerait le bâteau. Quand je fus arrivé près du salon, j’entendis le son du piano. Madame de Ivergorieu chantait. Et quelle fut ma surprise ! Dans les paroles qu’elle prononçait, je reconnus une strophe tirée d’une de mes meilleures ou de mes moins mauvaises élégies. Elle improvisait un air. C’est vous dire qu’en l’écoutant, mon âme se fondit en des délices ineffables. Cimarosa, Weber, Rossini, me semblèrent dépassés; et grâce à ma vanité de poêle, à mon enthousiasme d’adorateur, l’inspiration musicale de madame de Kergorieu résonna en mon cœur comme une mélodie de séraphin. Je restai quelques minutes interdit, admiratif, suspendu tout entier au chant que j’entendais ; puis je m’avançai doucement, doucement, puis je vins me placer derrière la belle chanteuse sans qu’elle m’aperçût. Là, immobile, profondément ému, je respirai avec joie les pénétrantes senteurs de sa chevelure noire et les. suaves accents de sa voix musicale ; mais bientôt, jetant les yeux dans une glace posée sur le piano* elle me vit et poussa un cri.
— Vous ici? dit-elle en s’efforçant de sourire. Ah 1 vous m’avez fait bien peur !
« Je laissai tomber sur elle un regard où sé peignait la reconnaissance exaltée d’un poète incompris, qui voit pour la première fois sa poésie illustrée par la mélodie, et, qui plus est,, chantée par la femme qu’il aime.
— Oh ! continuez ! continuez, madame ! lui dis-je d’une voix vibrante et passionnée. Vous venez de me faire aimer mes vers.
« Hypocrite, je les aimais bien sans cela, mais je les adorais ainsi.
« Elle sourit et chanta encore une strophe avec un sentiment exquis; puis, se tournant vers moi, animée d’une grâce toute coquette et légèrement voilée de tristesse :
— J’ai mal rendu, dit-elle, l’expression de mélancolie que dépeignent vos vers. Je ne suis pas bien disposée ce soir. Un autre jour je réussirai peut-être mieux.
« Un autre jour ! Et je n’en avais plus qu’un seul à la voir !
« Cette pensée lui vint aussitôt ainsi qu’à moi. Elle pencha mélancoliquement sa tète. Sa voix, sa beauté, l’imminence de mon départ, mon bonheur présent, la crainte de l’avenir, tout cela m’agitait en ce moment.
— Vous avez été sublime ! m’écriai-je.
« Puis j’ajoutai plus bas :
— O Caroline! Caroline! Pourquoi ne m’ont-ils pas tué, les maladroits !
« Ce cri partait de mon cœur. Je souffrais réellement, placé que j’étais entre les exigences de mou amour et les devoirs de ma reconnaissance, entre l’adorable beauté de madame de Kergorieu et la bonté pleine de franchise de son mari. Bien des hommes, à ma place, eussent fait bon marché de leurs scrupules.
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Moi, j’ose me rendre cette justice: la pensée d’une trahison me tourmentait, et les transactions avec ma conscience me rendaient malheureux. J’ai changé depuis sous bien des rapports, excepté sous celui-là.
« Madame de Kergorieu ne releva pas mon exclamation.
— Où est mon mari? me dit-elle en se levant toute
troublée.
— 11 nous attend au loc’h pour faire une promenade en bateau.
— Eh bien ! vous ne m’en disiez rien !
— Je l’avais oublié.
— Quelle folie!
« Elle me prit vivement le bras, et nous courûmes sans échanger une seule parole.
— Ah çà! nous cria M. de Kergorieu du plus loin qu’il nous aperçut, est-ce que vous voulez nie faire coucher ici? Arrivez donc, mille millions de sabords !
« Nous entrâmes dans le bateau en psalmodiant je ne sais plus quelle excuse. Je pris les rames, M. de Kergorieu se plaça au gouvernail. La promenade fut silencieuse et triste, en dépit des saillies de mon hôte qui finit par trouver que nous avions l’air de ces âmes errantes que les paysans bretons prétendent voir glisser la nuit sur la mer et sur les loc’hs. Le lendemain, la partie de chasse eut lieu, et j’eus l’honneur de tuer le sanglier, qui était venu se planter au bout démon fusil. Le surlendemain, le cœur navré,
je faisais mes préparatifs de départ, lorsque je vis en- « Ls
trer dans ma chambre M. de Kergorieu. posait <
— Un service, me dit-il. façon é
— Volontiers, mon hôte; je ri’ai rien à vous re- franc <
fuser. ' • lacoul
— Rien, vous l'entendez? tuant,
— De quoi s’agit-il ? femnn
— De laisser là vos projets de départ immédiat. lez-vo
— Comment? primit
— 11 faut que vous restiez encore un peu de temps géant
ici. . la pla
— Mais... qu’il
— 11 n’y a pas de mais. Vous n’avez rien à me re- sance
fuser, un service surtout. Vous me l’avez dit, et j’y Cette
tiens. Je viens de recevoir deux lettres : l’une m’an- l’é\é\
nonce qu’une amie de ma femme va venir passer hum
quelques jours avec elle, l’autre m’appelle à Rennes, p e j n ,
où s’entame un procès pour lequel ma présence est ab- man ,
solument nécessaire; mes intérêts y sont compromis. taud
Je ne puis laisser ces dames sans cavalier; elles sont t ou l
si folles ensemble! elles aiment à voltiger à droite et K er ,
à gauche, qu’il leur faut quelqu’un pour les diriger, un a
pour les conduire, et, soit dit entre nous, pour être „ Ul j
leur esclave. Rendez-moi l’important service de me ^
remplacer pendant mon absence, mon jeune ami. Je j 0
ne crois pas que vous vous en repentiez. D'honneur ! p are
on n’a pas le temps de s’ennuyer avec toutes les deux.
Du reste, je viendrai vous remplacer le q>lus tôt pos- ^
sible. Je compte sur vous, c’est convenu.
UN SOUVENIR
« La manière délibérée dont M. de Kergorieu disposait de moi ne m’étonna pas. Je savais que ce sansfaçon était un des traits particuliers de son caractère franc et quelque peu original. Mais je fus surpris de la confiance aveugle qu’il me témoignait en m’instituant, pendant son absence, le compagnon de sa femme, moi, jeune homme, moi, étranger. Quevoulez^vous? M. de Kergorieu était un de ces optimistes primitifs, incapables de soupçonner le mal, et n’y songeant guère qu’au moment où ils mettent le doigt sur la plaie. D’instinct, d’ailleurs, il devait comprendre qu’il avait le droit de compter sur ma reconnaissance et de s’attendre de ma part à de bons procédés. Celte considération naturelle faisait plutôt honneur à l’élévation de son âme qu’à son expérience du cœur humain. Je fis quelques difficultés. 11 n’eut pas de peine à les détruire. Je promis enfin ce qu’il me demandait en ayant l’air de ne céder qu’à ses instances, tandis que je satisfaisais très-bien mon égoïsme. Mais, tout en profilant de la cordiale bonhomie de M. de Kergorieu, j’éprouvais un remords, je me reprochais un abus de confiance. Je parvins pourtant à me tranquilliser en me donnant fièrement l’assurance que je saurais résister à la tentation des circonstances et à la force démon amour. C’est toujours ce qu’on se dit en pareil cas.
« Quand madame de Kergorieu apprit que je restais, elle se troubla et proféra quelques paroles assez inintelligibles, par lesquelles elle semblait vouloir me
dégager de ma promesse. J’appelai à mon secours tout le sang-froid dont je pouvais disposer en ce moment, et je lui fis comprendre, par des mots à double entente, qu’elle pouvait compter sur ma réserve et sur ma loyauté. M. de Kergorieu partit. 11 resta, pour cause d’incidents nouveaux qui s’élevèrent dans son procès, deux mois absent, deux mois pendant lesquels j’ai connu le bonheur, non pas ce bonheur passionné et fiévreux dont les romans nous ont fait de si luxuriantes descriptions, mais ce bonheur calme, facile, pour ainsi dire parfumé, que donne une existence sans remords à deux cœurs foncièrement honnêtes, qui s’aiment d’un amour pur et profond.
« L’amour véritable a cela de particulier que, délivré de toute entrave, soumis au devoir, il se contente de peu. 11 se laisse dériver mollement, délicieusement, au courant des impressions naïves et fraîches. Il se plaît à cueillir, en se jouant, le brin d’herbe du rivage, l’humble fleur des roseaux, le doux sourire sur les lèvres, le doux regard dans les yeux. Il pleure de joie à l'offrande d’une rose. Il vibre sous une pression de main. Il prête à tous ces riens charmants un attrait divin, une sublime importance. Et, comme toutes les choses de ce monde ne sont que ce que l’imagination les fait, il arrive que cet amour ingénu, fils d’une adorable illusion, nous rend plus heureux mille fois que ne ferait la possession même. L’innocence de l’amour a sa volupté qui vaut bien l’autre, a dit un poêle, parce qu’elle n’a point d’intervalle et qu’elle agit continuel-
UK SOUVENIR.
lemcnt. C’est ainsi que j’ai aimé madame deKergorieu. D’abord, d’un accord tacite et commun, nous comprîmes que l’absence de M. de Kergorieu, en nous donnant plus de liberté, nous imposait de grands devoirs. Cette considération nous rendit sérieux jusqu’à la froideur même. Mais bientôt, plus de confiance en nos propres forces et l’arrivée de l’amie attendue, jeune personne vive, spirituelle et gaie s’il en fût, fon* dirent cette glace factice, et nous permirent de goûter la plénitude de notre situation. Jamais temps ne fut plus court, jamais plaisirs plus naïfs, jamais félicité plus sereine. Un jour, c’étaient de joyeuses excursions en char à bancs jusque dans les ravissantes campagnes de Quimperlé, cette Arcadie de la Bretagne, comme dit Émile Souveslre. Une autre fois, c’étaient des navigations pénibles et aventureuses poussées jusqu’à la mer, d’où nous revenions le soir, avec la marée montante, au milieu des solitudes mélancoliques, sous les caresses rafraîchissantes de la brise nocturne. Tantôt nous dînions bucoliquement sur l’herbe des prés fleuris, au bord d’un ruisseau cristallin, à l’ombre de quelque pommier généreux. Tantôt nous courions en riant et à perdre haleine à travers les bruyères, les coteaux, les ravines et les vallées. Nous avons été même, dans nos enfantillages délicieux, jusqu’à danser avec les paysans du hameau leur danse celtique et pittoresque, à l’inauguration d’une aire nouvelle. C’était candide comme une idylle, j’en conviens, mais je trouvais cela charmant; et mainte-
nant encore, au risque de voir me rire au -nez tous les petits frondeurs de nos salons guindés, je déclare que je voudrais en être là. J’en serais à la seule époque de ma vie que je regrette, et que je ne me rappelle jamais sans songer à la journée que Jean-Jacques passa avec mademoiselle de Graffenried et mademoiselle Galley. Même innocence, même bonheur. Toutefois, je fus plus heureux que Jean-Jacques : ma journée dura deux mois.
« Mais l’heure de la séparation sonna. Mademoiselle Stéphanie de Loheac, l’amie de madame de Kergorieu, la rieuse et la bonne fille qui avait jeté tant d’animation dans notre réunion champêtre, partit. Elle partit en emportant nos regrets et notre gaieté. Ceite amitié, qui avait peut-être été notre sauvegarde contre les entraînements de l’amour, s’envola en nous livrant à nous-mêmes. M. de Kergorieu n’annonçait pas devoir revenir encore. Comme il était très-paresseux à écrire, ses lettres étaient plus rares et plus courtes que celles d’un vrai gentilhomme du bon temps de la féodalité, et nous nous attendions à le voir arriver d’un instant à l’autre, avec le gain de son procès.
« Cependant, restés seuls, Caroline et moi nous avions vu s’évaporer notre activité enfantine. Nous étions retombés dans une sorte de langueur sympathique, comme une trigynie à laquelle on aurait enlevé un de ses trois pistils. Ce n’est pas que nous ne pussions être satisfaits, réduits à nous-mêmes ; mais le départ de mademoiselle de Lobeac nous faisait pré-
voir mon départ très-prochain sans doute, et l’appréhension de la perte complète de notre bonheur, déjà à demi évanoui, nous empêchait d’être heureux, et nous arrachait plus d’une larme secrète.. L’homme est ainsi fait : les inquiétudes de l’avenir paralysent presque toujours sa félicité présente. Notre bonheur, à nous, devait finir brusquement.
« Un soir, nous étions assis à l’extrémité du jardin, dans un massif de seringats. Le temps était triste ; nous apercevions le ciel uniformément nébuleux à travers les interstices des feuilles d’un grand lilas penché sur nos fronts. Nous étions pensifs et silencieux. Insensiblement j’avais pris dans mes mains l’une des mains de madame de Kergorieu ; elle ne songeait point à me la reprendre : je la pressais doucement. Elle ne répondait que faiblement à cette étreinte ; pourtant je crois que je serais volontiers resté ainsi toute ma vie, toute une éternité, quand tout à coup madame de Kergorieu se leva et s’élança pour se retirer; je la retins et la forçai de se rasseoir. Elle rougit et, cachant son visage, elle se mit à pleurer.
— Oh ! c’est mal, murmura-t-elle en sanglottant, de tromper son mari ! .
— Ilélas ! Caroline, lui répondis-je, notre excuse est dans notre jeunesse et notre amour.
« Madame de Kergorièu hocha la tête, elle leva ses beaux yeux au ciel comme pour implorer un pardon. Je la pris dans mes bras et la pressai doucement sur mon cœur. Je m’efforçais de la consoler, quand
un bruit de feuillage se fit entendre à nos côtés.
— Votre excuse serait plutôt dans mon imprudence ! dit alors une voix forte et menaçante.
« Nous retournâmes la tête avec stupeur, et nous vîmes M. de Kergorieu pâle ét debout à l’entrée du massif. D’un mouvement spontané nous nous levâmes, madame de Kergorieu tremblante et confuse, moi, ému et grave.
— Je vous cherchais, reprit M. de Kergorieu avec un accent profondément amer; mais je ne prévoyais guère que je vous dérangerais à ce point. Mille pardons, mon petit monsieur, qui usez si noblement de la confiance et de l’hospitalité ! Ne vous gênez donc pas, ma belle dame, vous qui pratiquez si bien la vertu !
— Monsieur de Kergorieu, lui dis-je en l’interrompant d’une voix altérée, mais résolue, au nom du ciel ! si vous voulez abuser de votre avantage, ne le faites pas devant madame de Kergorieu. Je ne saurais
le souffrir. A moi tous vos sarcasmes et toutes vos ri-
gueurs, je les ai mérités ! mais, je vous en supplie, faites place, et laissez se retirer votre femme.
— Eh bien ! volontiers, répondit M. de Kergorieu avec la même amertume ; vous pouvez vous retirer... ma femme... Séchez vos larmes, soyez naturelle et contenue. 11 ne faut pas que mes gens puissent se douter qu'il se passe ici des...
« 11 suspendit une seconde la fin de sa phrase.
— Des faits déshonorants ! ajouta-t-il.
« A ces mois, madame de Kergorieu redressa vive-
UN SOUVENIR
ment son front baissé ; elle regarda son mari avec une expression si fière et si navrante, que celui-ci s’en émut et se radoucit aussitôt.
— Dans quelques instants, reprit-il, nous irons vous
rejoindre au salon. .
« Elle s’éloigna.
— Maintenant deux mots à vous, monsieur, me dit M. de Kergorieu après un moment de réflexion. Je n’insisterai point sur la façon dont vous entendez l’amitié ou tout au moins la reconnaissance; je vous demanderai seulement de répondre à une quption d’une manière catégorique. J’ajouterai que je vous parle très-sérieusement... Que feriez-vous si vous étiez à ma place ?
« Celle question m’arrivait si brusquement, elle me parut si singulière, que je regardai un instant M. de Kergorieu sans lui répondre. 11 répéta sa demande.
— Ma foi, monsieur, lui répondis-je enfin avec dignité, ou je demanderais raison les armes à la main, ou j’exigerais une chose plus sérieuse peut-être, et mieux appropriée à la circonstance.
— Laquelle, monsieur?
— Le départ de celui qui m’aurait offensé, avec sa parole d’honneur de ne ne point chercher à revoir... celle qu’il aime.
u Je prononçai ces derniers mots en baissant la voix. Un nuage passa sur le visage de M. de Kergorieu.
— Ainsi, vous vous contenteriez d’une réparation
à l’amiable? me dit-il en cherchant à scruter le fond
de ma pensée. Vous croyez donc sincèrement... loyalement... que le délit n’exigerait pas davantage?
—Puisqu’il vous plaît de nommer ce que vous avez vu un délit, je dois vous déclarer, par toutes les bontés que vous avez eues pour moi, que mes rapports avec madame de Kergorieu n’ont jamais été plus coupables, jamais, entendez-le bien ! Regardez-moi en face, monsieur, et vous verrez sur ma figure que, dans l’aveu que je vous fais ici, il n’y a ni crainte ni faiblesse : il n’y a qu’un sentiment plein de franchise et déloyauté. Maintenant je suis à vos ordres. Décidez.
• « En prononçant ces paroles, je sentis une impression de courage et d’orgueil me remuer le cœur. La sincérité de mon aveu devait se refléter sur mon front. M. de Kergorieu me regarda en silence.
• — Madame de Kergorieu est inquiète sans doute et nous attend, monsieur, lui dis-je avec une légère impatience. Parlez, qüe décidez-vous?
— Je décide, répondit-il avec calme et lenteur, que
vous partirez dans deux jours, pas avant. Je ne veux pas qu’une retraite trop précipitée éveille de malveillants commentaires. Vous allez me jurer, sur votre honneur... sur votre honneur!... qu’une fois parti vous ne chercherez jamais à revoir madame de Kergorieu, et que si le hasard vous faisait la rencontrer, vous l’éviteriez aussitôt.
— Je vous le jure, monsieur! lui dis-je d’une voix altérée.
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UN SOUVENIR
— C’est bien, je compte sur votre honneur...
Si vous y manquiez, il y aurait duel à mort entre nous.
— Oh! prenez garde! répliquai-je. Cette menace pourrait me faire enfreindre mon serment.
— Alors je la retire, dit-il avec noblesse,
— Merci, monsieur. Et maintenant que je puis le faire sans honte, je vous supplie d’accueillir mes regrets profonds et sincères de la douleur que je vous ai causée. Peut-être, un jour, reconnaîtrez-vous que je ne suis pas trop indigne de votre estime, et que, si j’ai mal agi, c’était plutôt par une fatalité irrésistible que par une préméditation volontaire.
« Nous entrâmes au salon. Madame de Kergorieu y était. Je vis son anxiété. M. de Kergorieu me proposa, avec un grand sang-froid, une partie d’impériale. J’acceptai. Celle soirée fut un supplice. Heureusement elle ne fut pas longue. Le lendemain, mon hôte nie pria de l’accompagner dans une visite qti’il allait faire à ses fermiers. Homme bizarre, il reprit avec moi presque toute sa bonté, presque toute sa cordialité. Je ne savais qu’en penser, lorsque, dans d’adroites et bienveillantes paroles, i! me fit entendre qu’il avait parfaitement apprécié la réserve que j’avais gardée au milieu de l’entraînement d’une passion sans obstacle. Peut-être avait- il eu avec madame de Kergorieu un entretien qui avait achevé de l’éclairer sur l’ingénuité de nos rapports. Toujours est-il qu’il alla jusqu’à m’avouer, à demi-mots, qu’il se sentait lo
plus coupable, lui qui m’avait deux fois empêché de partir au moment où je cherchais à me prémunir contre la déloyauté et l’ingratitude.
« Le jour de mon départ, je lui fis mes adieux. Il me salua d’un air embarrassé. J’étais souffrant, il s’en aperçut, et me tendit vivement la main. Comme mon regard furtif cherchait madame de Kergorieu, il me devina et sourit mélancoliquement.
— Caroline! Caroline! appela-t-il, viens donc dire adieu à notre voyageur !
« M. de Kergorieu me parut sublime en ce moment. Je fus sur le point de me jeter à son cou. Je me contins.
— Oh ! vous êtes le meilleur des hommes ! m’écriai-je.
— Et le plus facile des maris, me dit-il en hochant la tète avec bonhomie.
« Nous étions au salon. Madame de Kergorieu y entra au moment où M. de Kergorieu en sortait sous je ne sais quel prétexte. 11 voulait respecter sans doute la souffrance et la pudeur d’un dernier adieu. Cet homme avait une noblesse de sentiment dont bien des méchants souriraient peut-être, mais qui me paraît, au milieu de l’égoïsme et de la dureté de ce monde, aussi touchante et aussi belle que rare.
— Adieu ! dis-je, adieu, pour toujours, madame ! je penserai sans cesse à vous comme on pense aux anges, et je prierai Dieu pour qu’il vous donne le calme et le bonheur que vous méritez !
ON SOUVENIR
« Elle n’eut pas. la force de me répondre et me endit la main. Je la pressai avec effusion et je m’enfuis.
« Dans la cour, je rencontrai M. de Kergorieu. 11 m’accompagna un instant.
« Arrivés sur ce monticule où nous sommes assis, nous nous arrêtâmes. Mes forces étaient brisées. Je pleurais. 11 me présenta encore sa main ; puis, l’écartant aussitôt, il m’ouvrit ses bras, et je m’y précipitai.
— Le temps vous consolera, jeune homme, me dit-il.
— Elle aussi ! murmurai-je... Ah ! si vous lui surprenez quelquefois des larmes, monsieur, pardonnezlui, et soyez toujours bon pour elle.
— Adieu ! me dit-il.
« Et nous descendîmes chacun le versant opposé du coteau. Je retournais à Paris.
«Depuis cette époque, on m’a souvent reproché d’être triste. Depuis cette époque, dix ans se sont écoulés, et bien des changements se sont faits dans mon existence. Après avoir végété quelque temps encore dans les régions stériles de la poésie, la réflexion m’est venue; et j'ai compris qu’il me manquait, entre autres qualités, deux qualités indispensables pour réussir : la persévérance et le charlatanisme. Alors, de guerre lasse, j’ai postulé un emploi dans une administration, et je suis parvenu à m’y créer une position, sinon brillante, au moins convenable. Du reste, j’ai tenu ma
promesse, car je n’ai jamais revu la Bretagne, jusqu’à ce jôur où des affaires d’intérêt m’appellent à Quimper. Vous savez comment, voyageant à pied, suivant mon habitude, je vous ai rencontré, comment je me suis lié avec vous, comment je vous ai prié de vouloir bien que nous nous écartassions un moment du chemin de Concarneau pour venir ici. Je voulais revoir cette campagne et ce château que j’ai tant aiméaet où doivent vivre, dans le repos et l’oubli des jours troublés, la femme que j’ai le mieux aimée, l’homme quej’estime le plus sur la terre. »
Comme mon compagnon terminait son récit, qui m’avait ému, deux personnes sortaient du château, précédées d’une jolie enfant élégamment vêtue et s’ébattant sur la pelouse fleurie en poussant des cris de joie.
— Ce sont eux ! me dit mon compagnon, dont la poitrine se gonfla. Eloignons-nous. •
Nous nous levâmes. Il fit un pas pour se retirer, puis, s’arrêtant, il se prit à considérer le groupe qui s’avançait dans la plaine.
— Elle a un enfant, murmura-t-il mélancoliquement. Ce doit être un grand bonheur pour elle.;. Je suis sûr qu’elle m’a oublié maintenant... Mon souvenir, du moins, nelui est point un regret douloureux... Tant mieux !... Moi-même, à partie moment delà surprise, j’éprouve plus de satisfaction que de peine à la revoir, car j’ai le calme de la conscience et le sentiment du devoir accompli... Ah ! l’un de nos poètes
UH SOUVENIR.
a bien raison : Le temps a deux ailes : l’une emporte nos j mes, et l'autre essuie nos larmes.
A Ses mots, il me fit signe de le suivre, et nous regagnâmes la route de Concarneau ; puis nous nous rendîmes à Quimper, où je le quittai.
Je ne l’ai jamais revu depuis.