BARBEY D’AUREVILLY
Deux volumes in-18 jésus 6 francs.
Ce titre dit tout : le drame est simple et terrible.
M. Barbey d’Aurevilly, qui avait déjà sa place marquée dans la phalange des écrivains modernes, nous donne aujourd’hui sa mesure. Chrétien convaincu et porté par un sujet fécond, actuel en ce moment de pieuses effervescences, il semble avoir eu pour perspective, dans cette riche inspiration, d'éveiller un sentiment qui dort dans les replis de toute conscience, le sentiment religieux.
Le prologue est plein de grâce, et sa gaieté mondaine et spirituelle prépare assez peu aux lugubres péripéties du récit qu'il amène.
Son héros, figure sinislre et saisissante, homme aux puissantes facultés physiques et morales, est uno âme qui a fait
naufrage dans les tempêtes de 93, ère de régénération sociale, niais de matérialisme, où l’esprit humain, dans un titanesque délire, déifiant LA RAISON, la raison qu’il avait perdue, osa substituer aux autels renversés la plus ridicule des apothéoses.
Si jamais créature humaine a été punie par son crime même, c’est bien le sombre héros de ce roman : son supplice est dans son idolâtrie pour une fille, témoignage de son apostasie, frêle enfant qui, à force de science et d’amour paternel, vit artificiellement sur le bord de la tombe qui doit l’engloutir à dix-neuf an%.
Elle est née, marquée fatalement au front d’une croix rouge, stigmate imprimé par l’horreur qui avait saisi sa mère quand on lui révéla qu’elle avait été unie à un prêtre réfractaire : il lui avait semblé, dit énergiquement l'auteur, avoir passé par le viol.
Cette seconde héroïne, personnage aérien, pénitente à son tour du confesseur de sa mère morte en lui donnant le jour, se sait un remords vivant, et, pieuse jusqu’au martyre, veut être la rédemption de ce père dont elle voit avec terreur tout le sens moral s’absorber en elle.
L’abbé Sombreval a transporté son fragile trésor, sa Calixte, dans une solitude de son pays natal, dont il est le paria, mais où le pousse une fatalité que vous dévoilera le récit. Disons, en passant, que l’auteur a dérobé au romancier écossais, mais en le sanclifiant,lc type de ses sorcières : c’est la Malgaigne, seconde mère de Sombreval, folle inspirée, dont la seconde vue a tressailli à toutes les menaces d’une enfance exceptionnelle, lui a prédit son crime et un retour fatidique aux lieux où Dieu veut qu’il soit expié.
La partie romanesque du drame est dans la passion inspirée par Calixte au fils d’un châtelain des environs, dans l’abîme qui sépare les deux enfants. Sombreval est un réprouvé dans ces campagnes, où la foi est restée vivante, et le vicomte Néel de Néhou est le dernier descendant d’une
de ces familles pieuses et royalistes, inébranlables dans leur double croyance.
Calixte, calme et sereine devant un amour plein de tumultes, dit à Néel son secret ; elle est mariée à l’insu de son père, elle a épousé son Dieu. Dispensée de la claustration par la fragilité de son existence, elle vit, carmélite ignorée, au foyer paternel; mais Néel, s’il avait le bonheur d’étre aimé, ne voit pas dans ces vœux un obstacle insurmontable. Calixte sera relevée d’un engagement contracté si
jeune il veut toucher ce cœur et il tente une épreuve
étrange.
Les menaces de suicide dans la bouche d’un amant sont une banalité devenue ridicule. Néel ne menace pas. La réciprocité dût-elle être pour lui sans avenir, il veut être aimé et il va briser sa vie dans une catastrophe préméditée.... Imaginez Hippolyte préparant lui-même la course effrénée et mortelle du char de Trézène. Vous lirez, haletant, les péripéties de cet emportement vertigineux du manoir de Néhou au perron du château de Sombreval, où il vient broyer son briska et tomber sanglant, demi-mort, sous les yeux de sa maîtresse.
Le dénoûment.... mais je serai discret; je ne veux pas que l’auteur me reproche de lui avoir volé les curiosités à satisfaire ; j’aime seulement à signaler dans l’ouvrage une habileté de plus. M. Barbey d’Aurevilly pouvait accorder aux lecteurs trop sensibles le soulagement du roman qui finit bien; il a préféré, et je l'en loue, faire haïr jusqu’au bout son athée dans la monstruosité de scs sacrilèges. Le mensonge du repentir qui fiit croire un instant à un dénoûment lienreux, et dont il fait à Néel le foudroyant aveu n’est qu’un dernier effort d’amour paternel, il se sépare de sa fille qu’il sait ne pouvoir être heureuse que par son retour à Dieu, libre alors de laisser aller son âme aux séductions d’un bonheur terrestre, aimer enfin et épouser Néel. Sombreval ignore que Calixte ne s’appartient pas.
Appréciateur obscur, ou je suis mauvais juge, ou ces deux volumes auront un grand retentissement. En dehors de l’intérêt puissant qui captivera le commun des lecteurs, ils seront pour le lecteur lettré une vive jouissance littéraire; rien ne sera perdu pour lui de ces merveilleuses témérités de langage, de ces heureuses alliances de mots dont la rencontre dans l’imagination donne tant de relief à la pensée.
Il m’eût été difficile de justifier par des citations mes sympathies pour ces pages brillantes, tant le charme est égal de la première à la dernière ; soit que l’auteur nous attire aux saintes poésies du catholicisme, soit qu’avec le pinceau de Bernardin de Saint-Pierre il enchante nos yeux des poésies de la nature, soit enfin que sa profonde psychologie fasse vibrer toutes les fibres d’amour exclusif de ce père pour son enfant; anatomie morale qui n’a d'équivalent que dans le Triboulet du Roi s'amuse, le Job des Burgraves et la Sachetle de Notre-Dame de Paris.
• Heureux l’écrivain qui peut mettre au service d’une grande pensée un style magistral et plein de couleur, soulève ainsi dans les Ames les plus saines émotions, et, pour résumer mon éloge, dont les veilles sont un apostolat.
Fourchambault, 15 mars I8C5.
JACQUES GALÉRON
Par ANDRÉ LÉO
Un volume In-lS jésus 1 fr. 50 c.
Extrait du Journal t.a vie parisienne du H mars 1865.
• André Léo, ce pseudonyme qui cache une jeune femme du meilleur monde, continue sa série de succès. Après la Vieille fille, le Mariage scandaleux et Us Deux filles de M. Plichon, voici Jacques Galéron, une œuvre toute masculine.
Ce roman, c’est une lettre — une lettre pour l’int. igue et quelques mots de réponses pour dénoûment. Mme Élise Vaillant écrit à son ancienne amie de pension, Mme Julie Miretcau, femme d'un recteur d’Académie, pour lui recommander ses protégées.
Mme Vaillant perdit une fille âgée de seize ans qui, A son lit de mort, pria sa mère de garder auprès d’elle Suzîmne, sa sœur de lait. Mme Vaillant remplit le vœu de son enfant mourante; seulement, comme il fallait décider les parents delà petite paysanne, elle lui attribua des gages, touten l’élevant comme si elle tût été sa fille. De là commencement de la jalousie des bons bourgeois du village qui continuent à appeler Suzanne la bonne à 3/ me Voillant et ne se décident à l’accepter que pour ne pas éloigner la mère adoptive, femme du médecin de l’endroit.
La petite fille devient jeune fille et embellit, quand arrive dans le village un nouvel instituteur, jeune et beau garçon qui vit avec son grand-père, un vieux soldat d’Afrique. Ils sont les lions du pays, toute la coterie s’empare d’eux, le curé ne les quitte plus. On mitonne déjà un mariage avec une coiffeuse de sainte Catherine. Mais, patatra! le cœur de Jacques Galéron fait banqueroute et il demande
Suzanne. Le mariage se conclut à travers les embûches, les intrigues, les calomnies. Une école laïque ouverte par Suzanne Galéron à côté de l’école des sœurs déchaîne toutes les fureurs cléricales. Puis vient une scène entre le vieux soldat et le curé, et eufin la suspension de l’instituteur. Le dénoûmcnt, c’est la réponse du recteur. Qu’il soit plus sage, qu’il fasse sa soumission aux puissants du jour, et on le replacera dans un trou, sur les limites du département.
Évidemment tout cela se passe avant le ministère Duruy. Comme toujours, le style est sobre, pas de phraséologie. Des périodes courtes, mais nettes, claires, précises. En quatre coups de plume, un portrait hardiment posé sur ses pieds et vivant bien. Écoutez celui-ci :
« Mlle Prudence Rochet est une fille de cinquante ans, « un peu voûtée, brèche-dent, jaune de peau, l’œil vif et la « voix mielleuse. Elle porte habituellement un bonnet à « rubans roses et parle en s’écoutant. C’est elle qui pare l’au- « tel le dimanche, qui raccommode les surplis et les cha- « subies, qui dresse les reposoirs de Pâques et de la Fétc- « Dieu. Elle surveille aussi quelque peu le presbytère et fait « aux jours de gala les honneurs de la maison de M. le Curé. « C’est sa voix un peu cassée qui, avec celles des bonnes « sœurs, dirige à l’église les cantiques chantés par les pe- « titcs filles... Mlle Prudence enfin porte le nom de Sacris- « line dans tout le bourg de la Roche-Néré. »
Rien de frais comme l’aveu de Jacques à Suzanne. La veille, à la fête, dans une ronde, Jacques avait choisi Suzanne pour l’embrasser. La jeune fille, qui avait déjà été embrassée par d’autres, était devenue rouge comme une cerise et s’y était opposée. Le lendemain, le pauvre garçon arrive chez Mme Vaillant et, ne sachant pas que cette dernière l’écoute, il parvient tout doucement à lâcher le grand mot : « Vous n’allez pas au jardin, monsieur ?
« — Non, mademoiselle, répondit Jacques. » Et le silence recommença.
« Non, répéta Jacques au bout de quelques instants, je « ne vais pas au jardin.
« 11 se tut de nouveau, cela valait la peine de reprendre « la parole 1 En d’autres temps la rieuse Suzanne eût « éclaté. — Parce que.... ajouta-t-il sans doute par un ef- « fort héroïque, parce que je suis vraiment bien malheu- « reux depuis hier. *
« — Ahl... vous êtes malheureux.... pourquoi?
« — Parce que je vous fais peur.... ou plutôt vous avez « horreur de moi, n’est-ce pas, mademoiselle Suzanne? — « Mais non, monsieur, je vous assure.... je ne trouve pas.... « ce que vous dites là n’est pas vrai du tout. — Enfin, vous « avez pourtant quelque chose contre moi, bien sûr? — Oh 1 « non.... mais je sais bien pourquoi vous croyez cela, pour « la chose d’hier.... C’est moi qui avais tort, et j'en suis vrai- « ment fâchée, monsieur Jacques, je vous en demande parti don. — Je ne vous en veux pas, répondit-il d’une voix « rauque après un moment de silence; mais je n’en ai pas « moins de peine, parce que, voyez-vous, je ne suis fâché « que d’une chose.... c’est que vous ne m’aimez pas? — Ah ! « vous croyez! — Voyons, mademoiselle Suzanne, dites la « vérité.... J'en suis comme fou, au moins.... si vous saviez « ce que j’ai souffert depuis hier soir ! — Oh! je l’ai deviné, « dit-elle en tremblant, et je ne peux pas vous exprimer « combien j’en ai eu de peine aussi. J’en ai pleuré presque « toute la nuit. Mais ç’a été plus fort que moi.... quand j’ai « vu que vous vouliez m’embrasser comme ça.... — Mon « Dieu ! cela vous fait bien de la peine que je vous embrasse? « — Mais non !.... c’est qu'il y avait du monde !...
«Chère et chaste enfant! Maintenant je la comprenais: « elle n’avait pas voulu livrer aux yeux de tous une émotion « qu'elle sentait sacrée. Je me lpvai doucement et m’esqui- « vai dans le jardin, par la fenêtre qui était ouverte. Il est « une force dont on ne tient compte ni pour la conserver, « ni pour en tirer parti, c’est l’honnêteté de la jeunesse.
« Moi, je la crois plus forte'que toute précaution, etc., etc. »
Est-ce assez délicat ! On dira que j’abuse des citations. Eh ! mon Dieu ! nous ne sommes pas ici des critiques de profession.... J’ai lu un livre, je dis ce que j’ai ressenti ex je prends par la main celui auquel je redis mes impressions pour lui faire voir ce qui m’a plu ou déplu. Libre à lui de ne pas être de mon avis après cela.
En parlant de 1 éducation donnée par les religieuses, l’auteur s'écrie :
« Elles croient servir le bien et le servent de toute leur « âme, avec les passions qu’elles renferment; la nature les « y force à leur insu. Un de leurs premiers dogmes étant de « croire au mal, et comme principe et comme incarnation,
« leur devoir doit être de le poursuivre à outrance et leur « défaut de le voirpartout.
« Ce pauvre monde, si analhématisé par l’esprit chrétien, « ce monde dont le besoin et le goût de vivre sont si opposés « à cette religion de la mûri, qui ne cherche la vie qu’au « delà de la tombe, ce monde n’est et né peut être pour « elles qu’un adversaire et un ennemi.
« Relisez les Pensées du -P. Bouhours et tant d’au ires « thèmes semblables : le monde est l’ennemi du christia- « nisme. N’est-il pas rigoureusement vrai, d’après cela, que « le christianisme est l’ennemi du monde? Et n’avons-nous « pas droit de nous plaindre d’être livrés pieds et poings « liés à notre ennemi? •*
Trouvez-moi dans tout le fatras de nos philosophes anciens et modernes une argumentation plus serrée à la fois, plus éloquente que celle-ci. Quand j’ai terminé un livre d’André Léo, j’ai toujours envie, cornmè les dilettantes anglais, de crier : Encore ! encore 1 Je disais un jour : C’est le George Sand de l'avenir! Ma foi non! — C'est l’André Léo! deux noms qui marcheront de front un jour. Édouard S.