I.E ROMAN DE MADELEINE
— Un instant, monsieur, repris-je avec sang-froid, ne commettons pas de crimes; cela conduit aux galères et même à l’échafaud.
— Oh ! non, belle Madeleine, répliqua-t-il en cherchant à m’enlacer la taille, ce crime-là ne peut mener qu’au bonheur.
— Mille pardons, lui dis-je en me levant avec une glaciale ironie, mais vous vous êtes trompé de chemin, permettez- moi de vous remettre sur la roule.
« Aces mots, je lui montrai la porte : il fit semblant de mal interpréter mon geste.
— Ne craignez rien, dit-il, personne ne viendra nous déranger. L’ordre a été donné de ne laisser entrer que moi seul.
— Et qui donc a donné cet ordre?
— Denise, votre femme de chambre m’a dit que c’était votre mari, madame.
— Savez-vous pourquoi cet ordre? demandai-je avec émotion.
— Apparemment parce que vous avez voulu ne recevoir que moi... ou parce que, sachant que je devais venir, et connaissant mes goûts pour l’intimité, Rhéal aura fait preuve de prévenance à mon égard; je l’en remercie.
— 1 Saviez-vous que mon mari devait sortir aujourd’hui ?
— Oui, madame, et je me suis empressé de me rendre auprès de vous.
— C’est trop de bonté, monsieur; je ne m’ennuie jamais seule; j’aime même la solitude de préférence à certaine compagnie.
« 11 se mordit les lèvres; je regardai la pendule, il ne bougea pas et reprit :
— Quelques minutes encore, cruelle; car j’ai quelques confidences à vous faire et quelques conseils à vous demander. Nous allons parler sérieusement, reprit-il en appuyant sur ccs dernières paroles.
— Je préfère cela, lui dis-je.
— Au fait, toutes ces phrases de roman que je commençais à vous débiter sont indignes de vous et de moi. Quoique bien jeune encore, vous n’êtes plus une enfant ; il y a longtemps, moi, que je n’ai plus la prétention de l’être. Raisonnons donc.
— C’est bien, raisonnons, lui répondis-je en restant debout à distance ; expliquez-moi un mystère que je crois avoir deviné à l’allure de vos paroles, à la conduite de mon mari.
« Disant cela, je me croisai les bras sur la poitrine, et je regardai cet homme avec dédain. Il reprit d’un ton léger :
— Ob! vous auriez vraiment tort de vous formaliser d’une chose toute naturelle^ et qui ne laisse pas de se pratiquer dans la plus haute société.
— Je ne sais ce que vous voulez dire.
— Voici ce dont il s’agit : votre mari, par suite de spéculations mauvaises...
LE ROMAN 1>E MADELEINE. 131
— Ou de mauvaise chance au jeu...
— Comme il vous plaira, madame... vous comprenez que la cause n’y fait rien, puisque l’effet est le même ; mais n’importe, Votre mari, dis-je, par suite de mauvaise chance au jeu, a vu s’évanouir la plus grande partie de sa fortune. Il se voit maintenant réduit à cinq ou six mille livres de revenu, obligé de lésiner sur tout et de se priver de la plus petite fantaisie.
— Oui, repartis-je, comme celle d’entretenir des femmes et de passer les nuits à jouer.
— Justement, reprit-il sur le même ton; c’est là, vous en conviendrez, une bien triste, une bien insoutenable position. Or, M. Rhéal ne pouvait pas s’y astreindre, il a trop de cœur et de savoir-vivre pour cela. Il a donc souscrit des lettres de change dont le remboursement a lieu demain, et, s’il faut vous le dire, monsieur votre mari n’a pas encore le premier sou. Vous concevez que, s’il manque à de si sacrés engagements, son crédit est perdu.
— Qu’a-t-il besoin de crédit? mon mari n’est point dans les affaires.
— Mais enfin, pour le moment, on pourra lancer contre lui une prise de corps.
— 11 n’a qu’à vendre une de ses maisons, et il payera.
— Ilélas 1 madame, vous ne réfléchissez pas à deux choses : la première, c’est qu’on ne vend pas une maison en une heure; la seconde, c’est qu’à force
d'avoir eu recours à cet expédient il ne reste plus à votre mari qu’un seul pignon sur rue. S’il s’en défait pour acquitter sa dette, il est à craindre que l’excédant du montant de la vente ne se dissipe bientôt. Vous ne devez pas ignorer que l’argent brûle la main, et que, plus que tout autre, M. Hhéal a la main sensible.
— Ainsi, pensai-je, voilà donc où nous en sommes ! voilà donc où en est réduite la fortune de mes enfants! Mais encore, monsieur, repris-je tout haut en refoulant les larmes qui me montaient aux yeux, où voulezvous en venir?
— ■ >- A ceci, madame, me répondit-il : je puis prêter à votre mari une somme de vingt mille francs qu’il doit, je puis, en outre, l’associer à mes opérations commerciales, mais...
— Mais... repris-je avec douleur.
— Mais, je vous aime ! s’écria-t-il tout à coup, mais je vous demande un peu de reconnaissance et de bonté !
— Est-ce chose convenue avec mon mari? dis-je en me contraignant.
— Madame?...
• — Parlez, je vous en prie; vous aurez conclu un marché ensemble, et vous n’attendez plus que mon adhésion.
— J’attends, madame, une parole de bienveillance et d’encouragement.
— Dites-moi, monsieur, que pensez-vous de M. Rhéal après la convention qu’il a consentie?
LE ROMAN DE MADELEINE
— Je pense que c’est un homme de haute intelligence et de ressource puissante, qui sait ce qu'il doit aux exigences de sa position, et qui comprend qu’il faut transiger parfois...
— Avec l’honneur? repartis-je.
— Avec la nécessité, reprit-il.
— ■ Vous approuvez cette transaction, monsieur? .
— Puis-je la désapprouver, dit-il avec l’emphase d’une feinte exaltation, quand elle remplit le plus cher de mes vœux ! lorsqu’elle donne delà consistance à mes espérances ! lorsqu’elle me montre le bonheur si près de sa réalisation! lorsqu’elle m’ouvre le ciel! Ah t madame, considérez, je vous prie, la triste situation à laquelle vous vous trouvez réduite. Tous vos biens dissipés, votre mari criblé de dettes, la misère à votre porte, et voyez s’il n’est pas de la plus grande urgence
d’accepter les offres que je vous fais. Je n’insiste pas
sur mon amour, qui me ferait retomber dans des banalités sentimentales que vous mépriseriez avec raison ; tout ce que je puis vous dire, c’est que vous êtes belle, adorable, adorée ! c’est que votre vue m’enflamme, m’électrise, et que je tombe à vos pieds, fou d’amour !
« En effet, il se mit à mes genoux. Je le trouvai si ridicule que je souris de pitié.
— Quoi! monsieur, lui dis-je vous consentiriez à faire à mon mari de si grands avantages?
— Ah! madame, je me ruinerais pour l’enrichir !
— Que je suis fière, monsieur, lui dis-je, de vous . • • ' • . - • 8
1 3 i I.ES DRAMES I)U MAKIAGli.
inspirer de si beaux sentiments ! je ne les mérite vraiment pas ; mais, comme je tiens beaucoup à me montrer digne de la haute estime d’un homme qui la prodigue si peu à notre sexe, je vous prie de ne jamais remettre les pieds chez moi ; adieu !
« Je lui tournai brusquement le dos, et je sortis.
« Tout le temps que j’étais restée en face de M. Forster, ma fierté m’avait soutenue, et le sang-froid ne m’avait point abandonnée; lorsque je fus seule, mon cœur se gonfla d’indignation ; je frémis de colère et roulai dans mon esprit mille projets hardis,. Oui, je me sentais toute transformée; je grandissais, je devenais forte. Je m’écriai : « Oh ! je voudrais avoir en ce moment devant les yeux cet homme qui m’a été donné pour me protéger, et qui trafique de mon honneur ! Je me sens capable de l’accabler du plus violent mépris ! Quoi ! ce n’est pas assez de me tourmenter, ce n’est pas assez de dévorer la fortune de mes enfants, de souiller leur nom dans les tripots les plus odieux! Quoi! ce n’est pas assez de n’avoir ni cœur, ni entrailles de père, ni respect de la faiblesse ; ce n’est pas assez d’être vil et lâche ! il lui manquait en core la plus horrible de toutes les infamies, et la mesure est enfin comblée ! » Exaspérée, je parlai ainsi longtemps à haute voix; mes enfants, m’ayant entendue, entrèrent dans ma chambre.
— Qu’as-tu, maman? me demandèrent- ils.