I.E ROMAN DE MADELEINE. ‘ 1 3 fi
« En cct instant, je reconnus le bruit des pas de M. Rhéal dans le salon.
— Je n’ai rien, répondis-je avec force... Mes enfants, allez embrasser voire noble père !
« A ces mots, M. Rhéal parut à ma porle : il me lança un regard terrible que je soutins froidement sans sourciller ! Il hésita, pâlit et se relira.
« Quand il revint le soir, je vis à son air embarrassé qu’il connaissait parfaitement le résultat de mon entrevue avec M. Forster. Il ne m’adressa pas la parole ; seulement j’eus lieu de remarquer que, s’il eût osé m’étouffer, il l’eût fait volontiers. Pour le moment j’avais sur lui un avantage immense. Ce fut la première fois que, ayant à se plaindre de moi, je n’eus point à souffrir de ses emportements; mais il voulut se venger sur mes enfants, et je pris le soin de les soustraire à sa mauvaise humeur en les envoyant passer quelque temps chez une parente qui habitait Saint-Servan. Cette hardiesse lui donna à réfléchir et l’intimida sans doute, car il ne me fit aucun reproche, et, après avoir obtenu de renouveler ses lettres de change en donnant hypothèque sur l’immeuble qui lui restait, il me prévint qu’il était obligé d’aller à Nantes, où il devait monter une entreprise industrielle qui bientôt lui rendrait l’opulence. Il me quitta d’un air amical, en me disant qu’il ignorait combien de temps durerait son absence. Son départ me réjouit... Pouvais-je prévoir l’avenir ?...
« Je restai seule avec Denise, ma femme de chambre, que j’eusse déjà chassée pour vingt raisons, si mon mari ne m’en avait formellement empêchée. Cette femme, assez jolie d’ailleurs, avait un cœur méchant et vindicatif. Je n'avais pas eu de peine à m’apercevoir qu’elle était la maîtresse de mon mari. Mes chagrins n’avaient pu l’émouvoir, et, quoique me servant avec une régularité irréprochable, elle ne m’était point attachée. Une raison avait même contribué à m’attirer l’animadversion de Denise : elle était jalouse de moi. Dans le petit nombre de personnes que nous recevions, se trouvait un jeune homme, parent assez éloigné de M. Rhéal. 11 se nommait André ; tout le monde s’accordait à dire qu’il étaitbeau ; sa chevelure blonde encadrait son visage d’une extrême douceur, ses yeux étaient pensifs, son accent voilé, sa taille élancée, muis un peu frêle. Un poète l’eût comparé à un ange qui aurait souffert.
«André avait souffert, en effet. Dès son enfance, un penchant irrésistible l’avait porté vers l’étude de la peinture, mais sa famille, commerçante avant tout, s’était plu à comprimer son essor d’artiste et l’avait emprisonné dans un comptoir de marchand, où, timide et craintif, il s’était consumé en chagrins ca-
LE ROMAN DE MADELEINE
chés elen vains regrets. 11 n’avait pas été plus heureux en amour ; vaine et cupide, la jeune fille qu’il aimait avait préféré l’opulence d’un autre à sa médiocrité. A vingt-trois ans il avait perdu ses parents; il s’était retiré du commerce, et avait repris la palette et les pinceaux, mais sans but uniquement comme distraction. Dix ans de douleurs sourdes, de çontrariétés dévorées en silence, avaient usé scs ardeurs, artistiques. 11 ne se sentait plus de vocation, ou plutôt il n’avait plus l’énergie du travail. Une conformité de caractère, une timidité, une faiblesse égale, avaient fait naître à notre insu dans nos cœurs une sympathie partagée. J’aimais à le voir, j’aimais àVentendre raconter Thistoire de sa jeunesse endolorie. 11 y avait tant de charme mélancolique, de poésie pénétrante dans tout ce qu’il disait ! Et puis, n’était-ce pas comme moi une nature opprimée par le souffle tyrannique de volontés plus puissantes que la sienne? Ce qu’il me racontait, je pouvais presque me l’appliquer à moimême, et celte identité de souffrances me causait un plaisir extrême, soit que mon égoïsme fût charmé de voir que je n’étais pas la seule victime de la dureté humaine, soit que je trouvasse un charme consolateur à montrer une douce pitié qui rejaillissait naturelle ment sur moi-même.
« Quoi qu’il en soit, je plaignais André, qui, de son côté, n’avait pas eu besoin que je lui confiasse les particularités de ma vie de famille pour comprendre que
DES DRAMES DD MARIAC.E
j’étais loin d’être heureuse ; ses regards m’exprimaient assez toute la part qu’il prenait à mes peines secrètes. Lorsqu’il nous venait voir, je sentais mon front s’éclaircir ; lorsqu’il me parlait, je l’écoutais avec une émotion qui devait se refléter sur ma physionomie. Des yeux subtils et intéressés ne tardèrent pas à s’en apercevoir. Denise aimait André, elle ne s’en cachait pas ; ses soins, ses prévenances, ses coquetteries pour lui, le montraient suffisamment. André recevait niai ses avances. Quand Denise crut reconnaître que je l’aimais aussi, lorsqu’elle eut supposé que je lui disputais le cœur dont elle voulait se rendre maîtresse, et que peut-être ma tendresse était partagée, elle n’hésita point à jeter dans l’esprit de mon mari des doutes sur la droiture de mes rapports avec André. Dès lors, M. Rhéal le reçut si froidement, il s’emporta si fort contre moi, que ce jeune homme nè revint plus. Je perdis pendant quelque temps un ami, un frère d’infortune; et notez bien que c’était peu de mois avant mon entrevue avec M. Forster que mon mari avait donné cette preuve de susceptibilité jalouse. U était comme ces marchands qui ne permettent point qu’on touche à un objet de prix, mais qui le vendent au poids de l’or : j’avais aussi une valeur commerciale. ' •
« Le lendemain du départ de M. Rhéal, au moment où le soleil se couchait, j’étais assise à ma fenêtre, qui donnait sur le jardin d’une maison voisine. Le regard
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flottant de la verdure aux nuages, parmi lesquels chatoyaient féeriquement les couleurs du prisme, je songeais à ma vie si tristement dépensée et qui aurait pu compter tant de jours calmes et doux. Deux grosses larmes roulaient dans mes yeux aiLsouvenir impérissable de mon enfance, de Mauriceet d’André. Je rêvais, lorsque j’entendis du bruit sousmes fenêtres. Je vis un homme qui avait appliqué une échelle contre le mulet qui montait. ~ ,
— Qui va là? m’écriai-je,
— C'est moi, madame, répondit une voix que je reconnus pour être celle d’André.
« Je devins tremblante. Il entra dans ma chambre, repoussa l’échelle derrière un massif, où elle disparut.
— Vous, André ! dis-je, surprise et mécontente; .* qu’est-ce que cela veut dire ?... Oh ! je ne vous eusse jamais cru capable d’une telle action !
— Pardon! pardon, madame! s’écria- t-il en fondant en larmes et en se jetant à mes pieds.
— Mon Dieu! qu’aveï-vous, André? Expliquezvous!...,
— Oh ! je suis bien malheureux ! murmura-t-il, 11e me repoussez pas, ne me chassez pas ! laissez-moi vous voir une minute, une seconde, et puis je mourrai, s’il le faut ! Ilélas ! j’ai fait tout ce qu’il a dépendu de moi pour vous oublier, afin que ma présence ne vous exposât point à l’emportement de votre mari. J’ai do-
1 iO LES DRAMES DU MARIAGE.
mandé des distractions aux voyages, j’ai même cherché un autre amour, mais en vain ! votre souvenir m’a suivi, persévérant et fidèle, dans toutes mes pérégrinations. Je changeais de lieux, mais j’emportais votre image en moi ; je me plongeais dans le mouvement et le bruit, mais j’entendais votre voix si douce à travers toutes les rumeurs de la foule; en un mot, mon âme refusait de vous oublier, et me ramenait irrésistiblement vers vous! Ah! madame, ditesinoi que vous ne m’en voulez pas, ou je meurs à vos pieds !
« Et il me prit les mains qu’il inonda de ses pleurs; et il me dit encore mille choses pleines d’une exaltation si étrange et si désolée, que je ne savais comment lui répondre. Je le regardais en silence, combattue entre la pensée de me montrer sévère et le désir de le consoler. J’eus le courage de lui adresser des reproches. .
— En pénétrant chez moi comme vous l’avez fait, m’écriai-je, savez-vous, André! que vous avez commis une mauvaise action.
— Ah! par pitié! soupira-t-il.
— En ce moment, peut-être m’avez- vous compromise et perdue aux yeux du monde.
« A ces paroles, il éclata en sanglots. Je me sentis profondément touchée.
— Je vous pardonne, murmurai-je, mais à la condition que je ne vous reverrai plus.
Ut
LE ROMAN DE MADELEINE
— Vous me brisez le cœur î
— Eh ! puis-je faire autrement? repris-je avec véhémence, Suis-je libre ! M’est-il permis d’écouter une autre voix que celle du devoir? Mon existence n’estelle pas irrévocablement liée?
— 11 n’est rien d’irrévocable que la mort, et le devoir doit être subordonné à la conscience ! me répondit-il en s’exaltant ! Dès qu’il outrepasse les lois delà nature et de l’équité, dès qu’il n’est pas un dévouement, mais une humiliation, il n’est plus respectable, et ne doit plus être respecté. Ab ! Madeleine! Madeleine ! comment ne fuyez-vous pas? comment n'allez-vous pas avec vos enfants habiter quelque retraite ignorée? N’avez- vous pas un ami, un parent qui fût heureux de vous faire aimer l’existence? N’est-il donc pas un homme dont l’ambition suprême seraitde vous consacrer ses jours, d’aplanir la route où vous marchez en vous déehirant à tant d’aspérités ? Ah ! j’en sais un, moi, qui, à force de sollicitude et d’amour, saurait vous faire heureuse'! Madeleine ! chère Madeleine! abandonnez celui qui vous a tant outragée !
— 11 est trop lard, André, lui répondis-je. Je ne me sens plus la force de refaire ma vie. Et puis, je serais coupable de rechercher la tempête lorsque j’ai tant besoin de repos. M. Rhéal, n’en doutez pas, me poursuivrait à outrance. Il ne reculerait devant aucune violence pour me ramener sous le toit conjugal. J’ai peur de la lutte ; je préfère la résignation. Après tout,
la vie n’esl pas éternelle, et la mort, je l’espère, viendra bientôt me délivrer.
a Je prononçai ces derniers mots avec «ne tristesse solennelle ; André reprit d’une voix vibrante :
— Oui, la vie est courte, le but est rapidement atteint ; l’homme peut abréger encore cette vie, toucher prématurément à ce but. Mais, par cela même, convient-il de se sacrifier pour ce qui est indigne ? Ne doit-on pas, au contraire, sous l’empire de la conscience, disposer de ses jours ?
— Ma conscience, André, lui répondis-je, m’ordonne de me soumettre à ma misère.
— Prenez garde, Madeleine ! ce que vous prenez pour la voix de votre conscience, ne serait-ce pas celle de la peur?
« Je ne m'attendais pas à cette réplique, qui venait de fouiller au fond de moi-même. André avait dit vrai ; je m’en sentais froissée, humiliée.
— Croyez ce que vous voudrez, lui dis-je avec un peu d’impatience. *
Puis, cherchant à détourner l’entretien :
— Il est une chose, cependant, que je vous prie surtout de croire, André, c’est qu’après l’homme auquel j’ai voué un culte secret et éternel, après mes enfants, qui sont mon unique joie, vous êtes la personne qui m’inspire le plus d’affection. Je conserverai toujours de vous un tendre souvenir.
« En entendant ces derniers mots, André, qui était
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resté jusqu’alors à mes genoux, mes mains pressées dans les siennes, les dégagea, et se leva en murmurant avec un accent lugubre qui me fit tressaillir :
— Fou que je suis l elle ne m’aime pas !
« Puis il se dirigea vers la fenêtre.
— Adieu, Madeleine !... adieu ! dit-il.
— Où allez-vous? lui demandai-je avec émotion.
— Je m’en vais par où je suis venu, madame.
— Mais cette fenêtre est à quinze pie'ds du sol, repris-je en l’arrêtant.
— Oh! dit-il en souriant amèrement, ne craignez rien, je serai assez adroit pour ne pas me tuer près de votre demeure : cela vous compromettrait.
— André, vous êtes insensé ! m’écriai-je ; vos paroles me font mal ; que voulez-vous dire?
— ftieq., madame, sinon qu’il me sera facile de sauter par cette fenêtre, afin d’éviter la rencontre de votre femme de chambre, que je considère comme un espion placé près de vous par M. Rhéal.
— Mais, dis- je, on pourra vous voir, soit de l’étage supérieur, soit delà maison dont ce jardin dépend.
— Avant d’agir, me répondit-il, j’ai pris mes précautions. Cette maison n’est pas habitée ; elle appartient à l’un de mes amis, et j’eu ai la clef. Quant aux personnes qui demeurent à l’étage supérieur, elles sont à la campagne. Vous vojez, ajouta-t-il en soupirant, que, dans ma folie, j’ai agi encore avec assez de prudence.
— Merci, André, lui dis-je, merci! Mais ne m’en veuillez pas ; quittons-nous amis. Il me serait si doux de savoir qu’il est un cœur qui parfois songe à moi et fait des vœux pour l’adoucissement de mes peines... Ah ! si j’étais jeune et libre !...
« En ce moment, nous entendîmes un bruit de pas dans le salon ; je me précipitai vers la porte de ma chambre, et j’en poussai le verrou. Une seconde après, on chercha à ouvrir : c’était Denise ; ayant trouvé de la résistance :
— Madame n’a pas besoin de lumière ? me dit-elle.
— Je vous remercie, je n’en veux pas.
— Faudra-t-il venir déshabiller madame?
— Non, je nie déshabillerai seule; je n’ai besoin de rien. ,
« Nous l’entendîmes s’éloigner.
— Voyez, dis-je, les inquiétudes que vous me causez ! Elle sait peut-être que vous êtes ici.
— Cela n’est pas possible, répondit-il, je suis certain que personne ne m’a vu entrer dans la maison de mon ami.
— Mais Denise peut nous avoir entendus.
— Dans ce cas, il n’y aurait pas de raison pour qu’elle n’eut pas écouté jusqu’au bout sans nous prévenir ainsi de sa présence : la curiosité ne se lasse pas facilement.
« Je me sentis rassurée ; j’allai me rasseoir. Il resta debout dans l’embrasure de la croisée sans songer à
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partir, la tête penchée sur son épaule ; il me regarda d’un air de reproche mélancolique, puis il me parla encore. Je ne sais trop ce qu’il me dit, mais je me souviens que je l’écoutais avec un charme indéfinissable, avec une joie profonde. La nuit était fort avancée, et nous nous entretenions toujours.
— 11 faut cependant bien que vous partiez, lui disje enfin.
— Déjà ! soupira-t-il.
— Déjà, repris-je, vous ne savez donc pas qu’il est au moins une heure du matin? Allons ! quittez-moi, André.
— Pour ne plus revenir?
« J’hésitai longtemps à lui répondre.
« 11 était si beau, debout devant moi, avec son air suppliant. Un rayon de lune éclairait son visage souffrant et pâle. *
— Revenez donc, lui dis-je.
« Un cri étouffé répondit à mes paroles, ma main fut couverte de larmes ; puis j’entendis le mot adieu, et André disparut par la fenêtre.
« Je passai le reste de la nuit dans mon fauteuil, heureuse à la fois et regrettant de lui avoir permis de revenir. Lorsque le jour parut, j’étais brisée, je n’avais pas encore fermé les yeux. André revint le soir suivant, et mon cœur se prit si bien au charme de son entretien, queje lui permis de revenir encore. C’était renouveler une faute grave , la plus grave de
toutes mes fautes, mais je l’ai cruellement expiée.
« Huit jours se passèrent ainsi, ou plutôt huit soirées chastes et délicieuses. Le neuvième jour j’étais sortie pour quelques emplettes. En rentrant, je trouvai une lettre de M. Rhéal, dans laquelle il m’avertissait qu’il serait encore quelque temps absent. Je ne m’en plaignis pas. Après le dîner, je congédiai Denise et je me relirai dans ma chambre. Le temps était à l'orage ; le ciel se chargeait de nuages sulfureux, l’atmosphère était lourde ; je me sentis bientôt mal à l’aise ; une oppression subite pesa sur mon cœur comme une chape de plomb. Je voulus m’y soustraire en me promenant dans ma chambre ; mais ce fut en vain.
« Un éclair jaillit, et j’entendis le roulement éloigné du tonnerre. Cela m’épouvanta : je tremblai ; j’étais inquiète sans savoir pourquoi. J'aurais voulu qu’André ne vint point, arrêté par quelque obstacle imprévu. Pourquoi ce désir? pourquoi celle inquiétude? Fallait-il les attribuer à quelque manifestation providentielle, ou bien à l’influence énervante de l’orage? Je ne sais, mais mon imagination surexcitée se créait des fantômes bizarres, de terribles infortunes dont elle ne pouvait se distraire. J’allais, je venais, je m’asseyais, je me levais, émue, découragée, brisée. Tout à coup, je frissonnai des pieds à la tète : une fresaie, posée sur un sapin en face de ma croisée, avait poussé un cri lamentable. L’éclat de la foudre
LE KOMAN DE MADELEINE
sur ma lêle ne m’eût pas communiqué un plus terrible ébranlement.
« A peine étais-je revenue de ma frayeur, que je vis André escalader ma fenêtre.
— André ! André ! m’écriai-je, au nom du ciel, au nom de mou amitié, au nom de votre amour, allezvous-en ! je ne saurais vous recevoir maintenant, je suis glacée ; touchez mes mains : vous y sentirez une sueur froide ! j’éprouve une terreur mortelle ! je ne sais, mais j’ai des pressentiments de malheur. Parlez, parlez, vous dis-je ; nous nous reverrons une autre fois, demain si vous voulez, n’importe quand, mais ce soir, laissez-moi, laissez-moi.
— Vous quitter, Madeleine ? et pourquoi cela ? Qu’avez-vous? qui vous menace?
— Personne ne me menace, André, et je n’ai rien qu’une inquiétude singulière, qu’une crainte instinctive ; mars je suis du nombre des personnes qui pensent qu’il ne faut jamais braver les pressentiments. N’êtes-vous pas comme moi, mon ami ?
« André sourit.
— Je pense, Madeleine, me dit-il en me faisant asseoir et en s’asseyant à mes pieds, que l’orage agit fortement sur toute organisation très-nerveuse, et particulièrement sur la vôtre, que votre esprit superstitieux rend plus impressionnable encore. Je pense aussi que ce serait folie, sous un prétexte si futile, de me retirer, lorsque je puis rester ainsi quelques
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heures près de vous, chère Madeleine. Est-on sûr du lendemain? L’absence ne peut-elle pas devenir éternelle? Profitons du présent : le présent seul est réel. Et d’ailleurs, quand bien même la foudre me frapperait ici, sous votre regard, ne devrais-je pas la bénir? Ne serait-ce pas un heureux événement, puisqu’il me surprendrait au milieu des joies de mon pur amour, et m’enlèverait de ce monde avant qu’une grande douleur vint m’y torturer?
— Que voulez-vous dire ?
— M. Rhéul ne doit-il pas revenir bientôt?
— Non, André, lui dis-je, ses affaires le retiendront encore à Nantes. Il m’a écrit que son retour était ajourné.
— Ajourné ! répéta-t-il avec amertume. Mais il reviendra enfin, et alors...
— Et alors il ne faudra plus nous revoir, repris-je vivement. En attendant, souvenez- vous de coque vous me disiez à l’instant même : Pourquoi se préoccuper de l’avenir ? Est-on sûr du lendemain? Parlons du présent.
— Vous avez raison, Madeleine, dit-il en levant vers moi ses yeux humides... Pourtant vous devez bien comprendre que mes tourments sont fondés, tandis que les vôtres ne le sont pas. Il y a une différence entre un pressentiment et un fait. Que craignez-vous en effet, ma belle amie ? Quelque chose de vague, d’idéal, d’insaisissable. Mais moi, je crains
LE ROMAN DE MADELEINE
un événement réel, terrible, inévitable... Inévitable ! reprit-il avec explosion. Ah! qu’il nous importerait peu si, comme je vous l’ai demandé tant de fois en vain, vous vous arrachiez à celle union maudite ! >
— Et mes enfants, André? dis-je; vous le savez bien, je ne consentirai jamais à m’en séparer ! Et cependant, je n’ai pas le droit de les lui enlever.
— Il s’en consolerait vile, croyez-moi. Peut-être même trouverait-il bientôt que c’est un fardeau de moins. Avant un an, il les aurait oubliés, eux et leur mère.
— Oh ! ses ressentiments sont vivaces.
— Eli bien ! pendant qu’il souffrirait dans sa vaniteuse colère, nous vivrions paisibles et souriants en quelque asile perdu. Ah ! tenez, chère Madeleine, fermez les yeux et regardez avec votre âme. Apercevez vous là-bas, bien loin, bien loin, une blanche maison dans une oasis de verdure. Une rivière inconnue coule à ses pieds ; une forêt vierge limite son horizon. Nul ne soupçonne notre refuge, et le soleil, qui n’a pas de voix indiscrète, vient seul nous y visiter chaque jour. Gilbert et Gratien y croissent, beaux et robustes, comme les plantes des tropiques, et nous nous réjouissons tous d’avoir échappé aux froides étreintes du vieux monde.
— Oui, interrompis-je en me prêtant à la fiction, je vous vois, avec l’aide de mesenfants, cultivantnos savanes et créant autour de nous la fécondité, la richesse.
— Bien, dit André d’une voix enthousiaste. Et le soir venu, après le travail de la journée, quand les enfants s’endorment du sommeil de la jeunesse, alors je m’assieds près de vous, comme je le suis en ce moment; je vous contemple et je vous dis: Madeleine, je vous aime ! Et vous me répondez?...
— Moi ? mais je vous écoute, lui dis-je en souriant.
— Quoi ! sans rien me dire?
— Eh ! que voulez-vous que je vous dise ?
— Cruelle ! mais que vous m’aimez aussi !
— Ne le sauriez-vous pis?
— C’est une si grande joie de se l’entendre redire.
« J’étais sous le feu de son regard ; il me pressa les
mains avec force, et je me sentis redevenir toute sérieuse. Il me monta au cœur comme une chaude bouffée. Le sang me battit aux tempes. Tout mon corps tremblait. Je gardai le silence.
— Quoi, Madeleine, pas un mot ? murmura tristement André.
« J’étais étrangement troublée, cette simple parole me fit oublier toute prudence et tout scrupule.
— Eh bien, oui ! m’écriai-je en pleurant, oui, je vous aime plus que je ne le pensais, plus que vous n’osez l’espérer sans doute ! Je vous aime, parce que vous êtes noble et beau, parce que vous souffrez et pleurez comme moi !
— Ah ! merci, Madeleine! s’écria André.
— Je vous aime avec ardeur ! repris-je en m’exal-
LE ROMAN DE MADELEINE. 131
tant. O André, vous êtes ma joie, ma consolation, ma vie ! Laissez-moi vous le dire ! Laissez-moi vous faire connaître le cœur de Madeleine, que personne n’a connu dans son ardente expansion, cœur concentré, qui a amassé en silence des trésors de tendresse, et qui veut vous les donner sans réserve ! Oh ! si vous saviez comme j’ai besoin de vivre, de secouer le linceul de glace qui m’a enveloppée jusqu’à ce jour! Si vous saviez comme j’ai besoin d’aimer, d’être heureuse! Si vous saviez comme je me sens des forces immenses pour le bonheur ! Allez, André, faites de moi ce que vous voudrez ! Décidez, parlez, emmenezmoi, je vous suivrai partout, fùt-ce au désert, fùt-ce à la mort!
— Oh ! taisez-vous ! taisez-vous ! ange ! Vous me faites mourir de joie ! soupira André.
— Eh bien, m’écriai-je, mourons donc ensemble, André ! André ! je suis folle, et je veux mourir avant que la raison me revienne !
« A ces mots, je posai mes lèvres sur son front.
« Un cri aigu de la fresaie du jardin me fit tressaillir encore, comme si je me réveillais en sursaut. - •
— Maudit oiseau ! l’entendez-vous ? dis-je avec effroi. 11 cherche sans doute à me rappeler à moimême, au devoir, à la résignation. Que présage-t-il?
« André sourit.
« Au même instant les rideaux de mon alcôve s’agitèrent, et ces mots retentirent dans ma chambre :
LM DRAMES DU MARIAGE
— 11 présage la mort !
« Puis deux coups de feu se firent entendre, et An* d ré tomba roide à mes pieds.
— Ah ! madame, dit la voix de M. Rhéal, il paraît que celui-là vous convenait mieux que mon ami Forster ! *
« Je n'en entendis pas davantage ; un voile sanglant couvrit ma vue, le cœur me manqua, et je tombai sans connaissance. »
A ce terrible souvenir la mendiante se tut ; l’animation qu’elle mettait à son récit avait fait refluer le sang à ses joues. La clarté de la lune venait de remplacer les rayons mourants du soleil; elle permità l’étranger de voir Madeleine, belle encore comme la Samaritaine ou comme la Niobé.
Elle reprit bientôt d’une voix affaiblie :
« 11 est, dit-on, des êtres qui ne peuvent briser une affection sans en mourir, semblables à la cochenille, qui expire dès qu’on l’arrache à la feuille de cactus où elle s’est attachée. Hélas ! je suis plus malheureusement organisée que ces êtres, car toutes mes affections se sont brisées, et je vis encore.
« Après l’événement que je viens de retracer, je fus attaquée d’une fièvre cérébrale, qui mit ma vie et ma
LE ROM AS DE MADELEINE. <33
raison dans le plus grand danger. Peut-être même un accès de folie assez prolongé m’a-t-il préservée de la mort en m’ôtant l’horrible sentiment de ma situation. Je fus longtemps, en effet, sans reconnaître personne, pas même mes enfants, pas même M. Rhéal, qui entrait souvent dans ma chambre. Il fallait vraiment que mon esprit eût perdu toute espèce de lucidité, car son aspect ne me faisait point frissonner. Au bout d’un mois, je revins à la raison, mais j’étais en un tel état de faiblesse, que mes souvenirs, en se dessinant peu à peu dans mon cerveau, me parurent de pénibles rêves. Je cherchais à les chasser, le temps me les ramenait de plus en plus distincts et frappants, et bientôt je compris que le drame sanglant que je considérais comme une hallucination s’était réellement passé un soir dans la chambre où j’étais couchée. Alors je versai des torrents de larmes et je fus sauvée, ou plutôt, je lus perdue.'
« Ma maladie se prolongea par la présence de M. Rhéal, qui n’eut pas la générosité de se soustraire a mes regards. Il s’apercevait que sa vue me donnait le frisson. Chaque jour néanmoins il restait dans ma chambre et demandait à voix haute, d’un air froid, des nouvelles de ma santé ; puis il se retirait en recommandant qu’on me prodiguât les plusgrandssoins. Du reste, pas un mot du passé, pas une allusion au meurtre commis. J’ignorais ce qui avait eu üpu durant le mois pendant lequel j’avais été frappée de folie. J’i-
gnorais aussi comment M. Rliéal avait été averti de mes entrevues avec André ; sur ce dernier point, je ne tardai pas à être édifiée. Dans un élan de repentir, ma femme de chambre s’accusa elle-même, je profitai de son aveu pour ex'ger qu’elle quittât mon service, ce qu’elle fit sur-le-champ. La véritable raison d’une si prompte obéissance me fut bientôt révélée. Pour assoupir l’affaire du meurtre, M. Rhéal avait donné le peu qu’il possédait encore : il était ruiné. Quand je fus hors de danger, un soir, M. Rhéal entra dans ma chambre, et me dit en se promenant d’un air sombre :
— Comment vous sentez-vous ?
— Bien, répondis-je... lorsque vous m’épargnez votre présence.
— Toujours aimable!... Mais il ne s’agit pas de cela. Je suis venu pour vous dire que nous ne possédons plus rien sous le ciel qu’une maisonnette à Saint- Coulomb, et que cette nuit même nous partons dans le but d’aller nous y établir. Tout est prêt pour ce départ. Je veux vous épargner le triste spectacle de* voir emporter d’ici nos meubles qui sont vendus.
— Je ne vous suivrai pas, monsieur, répondis-je froidement.
— Vous me suivrez, madame.
— Non, monsieur.
— Et où resterez-vous ? reprit-il en se contraignant et en venant se poser tranquillement en face de moi.
LE ROMAN DE MADELEINE
— N’importe où, pourvu que ce ne soit pas avec vous.
— Voyons, madame, ne më faites pas perdre patience, je veux êlre indulgent.
— Je n’ai que faire de votre indulgence. Je ne vous suivrai pas, vous dis-je.
— La loi est là, madame, elle vous y contraindra,
— La loi ne me forcera pas à suivre un... meurtrier.
« A ces mots, de grosses larmes jaillirent de mes
yeux.
— Vous n’auriez pas dû me rappeler votre honte, me dit-il avec ironie, je commençais à l’oublier.
— Ah ! vous êtes bien infâme ! m’écriai-je.
— Vous savez, sans doute, madame, que la justice s’est emparée de l’affaire, et qu’une ordonnance de non-lieu s’en est suivie.
— Je l’ignorais. Mais je prouverai bien, moi, que vous êtes un assassin et un lâche!
— Silence ! silence ! s’écria-t-il. Vous allez m’exaspérer, madame. Quand une femme est adultère, reprit-il d’une voix sourde, un homme peut être meurtrier impunément. Comprenez bien cela! ajouta-t-il avec une expression menaçante.
— Vous êtes un assassin ! répétai-je en sanglotant.
— Et vous êtes une folle, répliqua-t-il... Vu votre état, joue vous eusse point pressée de partir, mais j’ai reçu aujourd’hui un avis secret qui m’intéresse fort, et m’empêche de prendre en trop grande considéra-
ISf. LES DRAMES DU MARIAGE.
lion voire faiblesse... L’homme que j’ai tué a des amis dans cette ville, autant de sots qui prétendent venger sa mort... Ils veulent, dit-on, m’insulter publiquement et me forcer à me battre. S’il n’y en avait qu’un,
' je relèverais volontiers le gant ; mais un grand nombre ayant épousé cette vengeance, la partie serait par trop inégale. Voilà pourquoi nous partons cette nuit. Tenez-vous prête.
— Je vous ai répété, monsieur, que je ne vous suivrais pas.
— Y avez-vous bien songé ?
— Parfaitement.
— Et vos enfants ? reprit-il en souriant avec méchanceté.
— Vous me les laisserez ! m’écriai-je en sentant mon cœur se serrer horriblement.
— Je les emmène, madame, répondit-il en haussant les épaules.
« Et il sortit de ma chambre sans ajouter un mot. Je l’entendis donner l’ordre de coucher Gilbert et Gratien, et de les réveiller à minuit. Je frémis jusqu’au fond de mes entrailles de mère, car j’étais mère avant tout, et je devais me sacrifiera mes enfants... Je me levai donc avec résolution, et je fis mes préparatifs de départ. J’avais terminé, lorsque M. Rhéal entra dans ma chambre.
— Vous venez donc? me demanda-t-il d’un ton railleur.
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- — Oui, monsieur.
— Allons, vous êtes raisonnable ; tant mieux.
— Je suis esclave, voilà tout. <■
« 11 sourit méchamment.
« Une chaise de poste nous emporta bientôt sur la route de Rennes. Je passai la nuit sans sommeil, plongée en un morne désespoir. Le lendemain soir, nous arrivâmes à Saint-Coulomb. Notre voiture s’arrêta à l’une des extrémités du village, devant une maisonnette d’assez chétive apparence, couverte en tuiles, percée d’une porte flanquée de deux fenêtres. Elle se composait d’un rez-de-chaussée et d’un grenier. La mousse et la pariétaire croissaient sur le mur crevassé ; quatre ormes plantés en quinconce projetaient leur ombre sur elle. Nous entrâmes. Un corridor conduisait dans un petit jardin , cultivé avee soin ; les fleurs et les légumes y abondaient, et deux larges figuiers y entretenaient la fraîcheur. Au delà s’étendait la campagne, mélancolique et fertile, et surgissait le petit clocher du village, entouré d’un groupe de chaumières. Je devins rêveuse à l’aspect de cet humble et doux tableau éclairé par les reflets vaporeux d’un soleil couchant. Sur le corridor s’ouvraient deux portes latérales, l’une donnant accès dans une pièce délabrée, qui ne renfermait qu’un lit, une table et deux chaises, ; l’autre conduisant dans une pièce mieux ornée. La terre battue servait de plancher, le plafond était traversé par une poutre vermoulue. Un lit énorme sur
lequel retombaient carrément des rideaux de serge verte imprimée, un fauteuil à haut dossier grossièrement sculpté, un bahut de chêne, des dressoirs étalant leur vaisselle fleuretée, un rouet encore chargé de chanvre, et une petite bibliothèque pleine de livres : tel était l'ameublement de celle pièce. Un escalier de bois, dressé dans un coin, menait au grenier. 11 y avait dans tout cela un ordre parfait, une propreté méticuleuse, qui frappèrent mon regard. Malgré moi cependant, je comparai cette pauvre demeure à l’élégante habitation que je venais de quitter.
— Voilà notre refuge en attendant mieux ! me dit M. Rhéal avec une certaine affectation d’insouciance. Ce n’est certes pas aussi beau que notre riche appartemeqt devenu la proie de mes créanciers. Mais, bah! cela vaut toujours mieux que rien. C’est l’héritage d’une sœur de ma mère, qui n’est décédée que depuis fort peu de temps. Digne femme! elle n’a pas voulu nous laisser coucher à la belle étoile; elle est morte à point pour nous céder la place. Dieu ait son âme !
- « Nous déchargeâmes la voiture, cl je mis tout eu ordre, avec l’aide d’une vieille paysanne de l’endroit.
— Celte tante de M. Rhéal, lui dis-je, doit avoir passé ici une vie bien calme et bien douce ?
— Oh ! oui, madame, me répondit la paysanne.
C’était d’ailleurs une si brave personne cette chère Agathe! point riche, mais si bonne pour les pnu-
LE ROMAN DE MADELEINE
vres gens ! Moi qui me fais vieille, je la connaissais depuis longtemps, et je puis dire que c’était une fille extraordinaire ; elle était savante comme notre médecin et le maître d’école à la fois. Aussi chacun venaitil la consulter, soit sur scs douleurs, soit sur ses contestations. Elle avait des remèdes et des conseils salutaires qu’elle ne faisait jamais payer. Enfin c’était notre providence que cette bonne Agathe.
— Est-ce qu’elle était demoiselle ? demandai-je.
— Oui, madame. Elle n’a jamais voulu se marier. Oh! ce n’était pas faute de bons partis; il s’en est présenté même d’excellents ; car elle était jolie comme les anges du bon Dieu, quand elle était jeune; plus jolie certainement que sa sœur, qui a épousé, elle, un armateur de Lorient.
— Et pourquoi ne s’ est-elle point mariée?
— A cause du cœur, répondit naïvement la vieille Bretonne en posant la main sur sa poitrine. Dame ! c’est qu’elle en avait du cœur, et beaucoup. Elle aimait, il y a bien longtemps de cela, le plus beau garçon et le plus riche du pays, le fils de l’ancien maire de la commune. Lui, le bravejeune homme, l’aimait aussi de toute son âme, de sorte qu’on les voyait chaque soir se promener le long de la haie des chemins, et ils dansaient toujours ensemble à la fêle des villages. Tout n’allait donc pas mal jusque-là. Mais il paraît que la chose déplut à monsieur le maire, qui jugea prudent d’envoyer son fils à Rennes, sous je ne sais
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{dus quel prétexte d’étude, si bien que six mois s’écoulèrent sans qu’Agalhe revît Cyprien Moallic. Pauvre Agathe ! elle ne se plaignait jamais, mais elle était devenue toute pâle et toute triste. Les amoureux avaient beau se présenter, elle les repoussait ; sa famille avait beau la tourmenter, elle demeurait douce et calme, mais inflexible. Enfin, un matin qu’elle filait assise à la porte de sa chaumière, un paysan des environs de Dol se présente à elle et lui demande mademoiselle Agathe. Elle lui répond que c’est elle-même, il lui remet alors une lettre avec mystère. Cette lettre était de Cyprien, qui la lui envoyait de Dol, et qui la suppliait de venir le jour même au-devant de lui sur la roule. La chère enfant, toute joyeuse, alla mettre son déshabillé le plus galant, et parvint à sortir sans être remarquée. Presque tout le village était allé aux champs. Elle se dirigea, en longeant les haies, pour ne point être aperçue, vers la route de Saint-Malo à Dol, et elle marcha, marcha jusqu’à ce qu’elle se sentit fatiguée. Alors elle s’assit sur la lisière d’un pré et attendit Cyprien.
« Le temps lui sembla long, elle ne quittait pas l’horizon du regard, interrogeant avec émotion chaque nuage de poussière. Mais tantôt c’était une diligence, tantôt un troupeau, tantôt un marchand en tournée, et Cyprien n'arrivait pas. Enfin, après plus d’une heure d’attente, Agathe aperçut de loin un cavalier; son cœur lui dit que c’était Cyprien. C’était lui, en effet; elle le