SCÈNES DD BORD
du lac, et peut-être aurons-nous à tirer un biiffle ou un éléphant égaré. »
' En conséquence, le lendemain, avant qu’il fit jour, l’infatigable amiral me tirait l’oreille, en m’invitant à me lever pour l’accompagner à la chassé.
« Peut-être, disait-il de la manière la plus engageante, nous pourrons voir enfin quelqu’un de ces éléphants dont vous mettiez l’existence en doute hier soir. Allons, monsieur l’officier, montrez une jambe! je sais que vous êtes tant soit peu philosophe et curieux d’histoire naturelle; ainsi, debout, et venez avec moi.
— Au diable la philosophie et l’histoire naturelle ! disais-je en moi-même ; je donnerais bien quelque chose pour n’avoir jamais témoigné la moindre curiosité au sujet des bêtes, sauvages , des paons ou des anciens réservoirs. » .
Mais , comme l’amiral n’était pas un homme qu’on pût traiter légèrement, je me secouai bon gré mal gré, et j’échangeai le délicieux rêve des chauds curris et des sorbets à la glace pour la rude réalité d’une partie de chasse, dans l’eau jusqu’aux genoux, à cinq heures du matin.
Telle était, au contraire, l’ardeur de Son Excellence, que, pour bien viser quelques canards, il se' traîna sur les genoux pendant deux cents toises, le long des bords marécageux du lac ; ce dont il se trouva pleinement récompensé quand il eut tué enfin un paon et un magnifique coq sauvage. Cet oiseau ressemble par la forme à notre coq de basse-cour, mais son plumage est incomparablement plus brillant, et son vol plus élevé et plus soutenu que celui de son frère doihestique.
Notre excursion dans la vase nous conduisit en vue d’un troupeau de plusieurs centaines de buffles ; nous vîmes aussi beaucoup de daims sauvages , mais , à notre
grand désappointement, pas un seul éléphant. Nous comptâmes une fois plusieurs douzaines de paons, les uns dans les arbres, les autres en l’air à une grande hauteur. Nous tirâmes sur eux coup sur coup ; mais, en conscience, je ne crois pas que nous en ayons fait tomber un seul. Leur plumage surpassait celui de nos paons privés, moins par la vivacité que par l’étonnante finesse de la couleur : c’est un trait caractéristique de toutes les espècés d’animaux dans leur état naturel. A peine vîmesnous un petit oiseau pendant toute notre chasse, et nous n’entendîmes point d’autres sons que les détestables cris du paon et du perroquet, auxquels l’équitable nature a probablement donné une voix pareille pour contre-balancer l'orgueilleux plumage de ces dandys des bois.
Cette absence d’oiseaux plus petits peut s’expliquer à cette époque par la longue sécheresse que le pays éprouvait, et par le manque de riz qui en était la conséquence. Comme nous discutions à ce sujet , le receveur en prit occasion pour nous faire observer l’importance des moyens d’arrosement artificiel , tels que l’ancien lac de Candelây, près duquel -nous nous trouvions alors, en avait fourni sans doute aux agriculteurs de ces jours oubliés , alors que ses eaux précieuses n’étaient pas abandonnées au hasard , mais soigneusement aménagées et conduites pour fertiliser la campagne environnante.
Ce prodigieux monument de l’industrie et de la richesse de quelque ancienne race est situé sur un terrain un peu aü-dessus dë ceux qui le séparent de la mer, dont il e£t éloigné de douze ou quatorze milles à vol d’oiseau. Nous ne pûmes précisément évaluer l’élévation ; mais il paraissait , d’après les restes des canaux , des écluses et autres inventions pour diriger et distribuer l’eau, que la pente, quoique insensible à l’œil, était suffisante pour permettre aux agriculteurs d’arroser les terres à volonté.
L’étendue du lac lui-méme est aujourd’hui fort diminuée par la dégradation de ses bords ; cependant il occupe encore un lit de sable d’un grand nombre de milles carrés, enclavé de trois côtés parla nature même du terrain montueux. C’est au quatrième côté qu’on a fait des travaux immenses pour contenir l’eau ; c’est là, dans une large vallée, qu’on a jeté un vaste parapet, principalement composé de pierres oblongues, dont la plupart, de la taille d’un sofa et superposées en gradins, s’étendent et s’élèvent ainsi dans un espace de plusieurs milles. En quelques endroits, ce parapet atteint une hauteur de trente ou quarante pieds, et la régularité des degrés est si parfaite qu’on dirait un escalier pour des géants ; une ligne de grands arbres en couronne le sommet et rejoint le ciel de la manière la plus pittoresque de l’autre côté du lac.
A l’une des extrémités de ce graud mur, nous distinguâmes fort bien les ruines d’une tour considérable, sous laquelle la grande rigole pour l’écoulement des eaux passait probablement. On rapporte que d’anciens colons européens, il y a un siècle ou deux, frappés de l’idée que cet édifice cachait un trésor, le rasèrent de fond en comble. Je me souviens de l’avoir cru, et d’avoir en conséquence maudit les Hollandais, bien qu’il n’y ait aucune preuve à l’appui de cette accusation.
J’ai vu par la suite, en voyageant dans l’Inde, et dans les autres pays qui ont plusieurs fois changé de domination, que les pauvres prédécesseurs des maîtres actuels avaient les plus commodes épaules pour porter le blâme des actes q.ui n’auraient pas dû voir le jour.. Il est trèspossible que les Hollandais aient démoli la tour en question, mais ils ne peuvent guère avoir été assez imbéciles pour chercher un trésor dans ses fondements,. Le vrai trésor, et c’est là sans doute le sens de l’apologue, était
la féconde propriété de l’eau, judicieusement aménagée et appliquée aux terrains inférieurs.
On ne connaît point l’époque à laquelle cet ouvrage fut exécuté ; et la végétation est si abondante en cet endroit, qu’à moins d’une soigneuse et constante activité pour l’élaguer, il n’y aurait aucune induction à tirer des apparences. Le côté à découvert des pierres est grandement endommagé; mais en les retournant avec des barres, nous distinguâmes les marques d’un ciseau affilé; c’en était assez , malgré l’absence de dates , pour reporter l’imagination dans les profondeurs des temps qui ont précédé toute tradition et dont nous né savions rien, excepté ce que nous apprenaient ces faibles mais réels témoignages, que la main de l’homme avait passé là.
Les GrifTons dans l’Inde. — La vallée aux diamants dé Sindbad.
— Une chasse aux mousquites.
Sur le soir du 18 novembre 1812, nous quittâmes le magnifique port de Trincomalée, avec le vaisseau de Sa Majesté Y Illustre. Ce ne fut pas sans difficulté. De légers vents, changeant de direction à tout instant, nbus ballottèrent d’un côté à l’autre de la rade, où malheureusement il n’y a pas moyen de trouver un bon mouillage, vu la profondeur de l’eau et la dureté du roc qu’elle recouvre. Le grave inconvénient d’un fond de cette nature est presque entièrement corrigé aujourd’hui, quand l’eau n’est pas trop profonde , par l’admirable invention des câbles de fer. Le frottement des récifs de corail et autres bords anguleux ne fait qu’en polir les anneaux , tandis qu’il aurait rompu en dix minutes les meilleurs câbles de chanvre, seuls connus autrefois.
Mais, le câble de fer est rude à manier quand l’eau est profonde, c’est-à-dire quand les sondes ont plus de vingt ou vingt-cinq brasses. Rien de plus aisé que de jeter l’ancre jusqu’au fond par son moyen : c’est le facilis descensus dans toute la force du terme; mais quand il faut la lever, c’est là le dur! Je fis une fois jeter mon ancFe attachée par une chaîne de quarante-cinq brasses déroulées , sans avoir calculé l’effet probable de cette masse; l’ancre, non contente de se précipiter elle-même avec une vélocité toujours accélérée, en entraîna plus de
céht brassés avec une si effroyable violence , que nous crûmfeS voir le pauvre vaisseau craquer en pièces. C’était un bruit semblable à celui du tonnerre, quand vous vous imaginez qu’il éclate sur votre maison ; il était impossible d’entendre une parole, et, à vrai dire, difficile aussi d’en articuler aucune dans l’extrême frayeur que nous causait le rapide et violent passage de la chaîne, se déroul tnt en cercles de fer, et lançant des gerbes d’étincelles comme un feu d’artifice. Tout y passa, et elle ne s’arrêta point qu’elle ne se fût roulée en une pyramide dont l’ancre formait la base au fond de la mer, et dont la pointe était assujettie au pied du grand mât; mais la- secousse fut telle au dernier chaînon qui put descendre, que le vaisseau se souleva d’un côté sur l’autre, comme s’il avait donné contre Un rocher, et nous nous attendions tous à voir les anneaux rompus voler en éclats, comme les boulets ramés d’une décharge de canon. La chaîne n’avait pas mis trente secondes à descendre, mais il nous fallut plusieurs heures de travail pour la retirer. La force ordinaire du cabestan la remuait à peine ; puis , quand au poids de la chaîne s’ajouta celui de l’ancre , nous employâmes machines après machines, pour replacer l’énorme masse à l’avant du vaisseau. • •
Lorsque enfin nous fûmes hors de la vue de Trincomalée , et que nos voiles se furent arrondies au souffle de la mousson, nous longeâmes la côte assez légèrement; ayant doublé le cap méridional de Ceylan, si bien nommé Têle-de-Dondra , ou cap du Tonnerre, nous saluâmes la pointe de Galle, fameuse par son arbre à pain et ses noix de coco. De là, nous passâmes à Columbo, la capitale ou le siège du gouvernement de T île. Je prends ici l’occasion de remarquer que Ceylan n’est point considérée par nos compatriotes , en Orient, comme faisant partie des Indes. Nous ouvrîmes de grands yeux à la
première nouvelle de cette étrange assertion , et nous nous imaginâmes que nos joyeux amis voulaient rire à nos dépens. Mais nous apprîmes bientôt que, dans le langage technique de cette contrée, Ceylan n’est point dans l’Inde ; encore moins Sumatra, Java, ou, pour mieux dire, aucune des îles du grand archipel des tropiques; bien moins encore nomme-t-on la Chine comme une partie intégrante de l’Inde. Les nouveaux débarqu' s se trouvent fort embarrassés par la singularité de cette définition et de beaucoup d’autres : ils en rient d’abord comme d’un bon tour qu’on veut leur jouer; puis ils s’en moquent comme d’une affectation , et enfin ils s’y conforment, parce que , après tout, il s’agit d’être compris de ceux que cela concerne.
La même chose a lieu, je suppose, dans toutes les localités et dans toutes les professions ; elles ont chacune un argot qui s’éloigne autant du langage ordinaire que celui de nos Anglais dans les Indes. J’ai vu àPortsmouth des voyageurs, partis de l’intérieur de l’Angleterre, tout ébahis, en venant à bord, d’entendre dire qu’une corde s’appelait un drop, de voir dés gigs tourner sans roue, et les gens de l’équipage parler de selles, de brides, de mors et de martingales. Mais, pour en revenir à l’Inde, cette dénomination ne comprend, pour les résidents anglais, que la péninsule de l’Hindoustan, et Don point l’île de Ceylan, probablement parce qu’elle a son roi, et qu’elle ne fait point partie des possessions de la Compagnie. Les détroits de Malacca, de Sund et les autres, ainsi que la mer de la Chine, et ces groupes magnifiques des île?' Philippines e * Moluques, sont tous compris dans ce terme générique « à l’Orient. »
Il n’est guère de contrées de l’Inde où je n’aie trouvé dès distinctions locales plus ou rhoins considérables. J’ai été étonné d’entendre donner le nom de tout un -
f»ys à un seul point du territoire : à Bombay, par exemple, il était d’usage, dans une certaine saison de l’année, de parler d’aller au Deccan ; ce nom est proprement celui d’une vaste région comprenant plusieurs provinces, tandis que ceux qui l’employaient ici ne voulaient désigner qu’un petit endroit où l’on prènd les eaux. D’autres fois , ce sont des expressions toutes locales, 'qui prennent une vaste signification. Le mot gâte ou ghaut en lui-même n’exprime, je crois, qu’un- passage entre des' collines; aujourd’hui cependant on l’applique à toute la chaîne de montagnes qui borde la côte occidentale de l’Inde, de même que les Cordilières des Andés, plus gigantesques encore, gardent les rivages de la mer Pacifique.
L’une des particularités les plus frappantes pour l’oreille d’un étranger débarquant dans les Indes , c’est la dénomination d’Europe appliquée exclusivement à l’Angleterre, comEûe si' en Angleterre nous disions l’Asie, quand nous voulons seulement parler dé Madras ou de Calcutta. Que vous demandiez à quelqu’un si c’est un journal d’Europe qu’il lit en ce moment, il pourra fort bien vous répondre : « Non ; c’est le journal de Francfort. » L’Angleterre et les Anglais sont des mots rarement employés. Si quelqu’un disait avoir « une paire de souliers anglais, » par opposition, je suppose, à ceux du pays, ceux de l’Inde, il n’en faudrait pas davantage pour dénoncer le Griffon. Un Indien dit « des souliers d’Europe. »
Mais, que Ceylan soit ou non dans l’Inde, tout le monde sait que cette île est célèbre pour ses pierres précieuses. Il y a même des. auteurs qui croient que le mont Ophir de l’Ecriture est le pic d’Adam de l’ile de Ceylan. Notre toujours actif et entreprenant amiral, sir Samuel Hood, résolut d’en venir à la preuve, et un beau jour, à
la table du gouverneur, il annonça son intention d’aller à la découverte des saphirs, rubis, cornalines, etc., etc., pour lesquels l’île a été si longtemps fameuse. Son Excellence, avec l’aménité d’un hôte courtois, sourit et souhaita bon succès à l’amiral. Son Excellence milady sourit aussi à l’imagination de notre chef, et se fit promettre une bague montée avec le diamant qu’il rapporterait de son expédition. Même les respectueux aides de camp et les secrétaires bien appris échangèrent d’ironiques coups d’œil aux dépens de l’amiral. La société , toutefois, savait à peine si elle devait traiter ce bizarre projet dé plaisanterie, ou le prendre au sérieux. Mais sir Samuel n'était pas homme à se laisser détourner de ses résolutions ; il demanda un certain nombre d’ouvriers pour l’accompagner le lendemain matin aux bords d’une rivière voisine, où se trouvaient les plus belles pierres de Ceylan, à ce qu’il avait ouï dire quelque part. Il voulut que chaque homme fût pourvu d’un panier, ce qui naturellement produisit de nouveaux ris sous cape ; car il semblait que le digne amiral s’attendit à récolter des rubis et des grenats avec une aussi grande profusion que son fameux prédécesseur Sindbad le marin, dans la vallée des diamants.
Il laissa dire, et garda son plan pour lui jusqu’aux approches delà rivière, dont les alluvions étaient principalement formées de beau gravier mêlé de sâble, de feuilles et de vase. Il commanda que les hommes en remplissent leurs paniers et les déchargeassent dans l’une des chaloupes qu’il avait fait teilir à l’amarrage. Arrivée au vaisseau, cette charge de boue et de cailloux fut mise dans un grand sac et soigneusement serrée,, à ce que rapporte le pourvoyeur de l’anllrâl , et tout le monde la crut destinée aux habitants du poulailler ; c’était une idée assez naturelle , car on sait qu’en mer les
volailles sont aussi régulièrement approvisionnées de cette espèce de gravier que de pain et de son.
Il n’en fut plus dit un mot chez le gouverneur, ni à bord, jusqu’à ce que, deux jours après notre 'départ de Columbo,, l’amiral ordonna qu’on apportât le sac de gravier dans sa cabine, avec une grande cuve d’eau et Une demi-douzaine des seaux qu’où emploie àu lavage des ponts. Toute la moisson du rivage fut entièrement vannée et clarifiée , et le gravier resta seul proprement déposé sur des plats et des assiettes , autour de la table de la cabine d’avant. Aussitôt que tout fut arrangé, l’amiral, qui dirigeait l’opération, dit à haute voix: « Faites venir nos jeunes officiers, que chacun prenne son plat devant lui et cherche les joyaux. »
Avant que tout le monde fût arrivé, l’amiral, enchanté, avait déjà trouvé dans son plat trois ou quatre grenats, un rubis et divers petits cristaux de corundum. Avec l’aide de ses jeunes amis, et à l’étonnement de chacun, il se trouva bientôt utie vraie collection , qui fournit ensuite non-seulement l’anneau promis à la femme du gouverneur, mais plus d’une demi-douzaine d’autres en pierres parfaitement dures et belles. Elles n’étaient pas, . il est vrai, de la plus grande dimension ; mais ici, comme en tout, l’amiral avait justifié son dire.
C’était l’usage à Columbo de dîner de bonne heure, c’est-à-dire à trois heures et demie ou quatre heures, afin d’avoir toute la soirée pour la promenade. Le grand point dé réunion était, à cette époque, une sorte d’esplanade nommée, s’il m’en souvient bien, « le Vis-à-vis de Galle » , parce qu’elle était effectivement en face de la pointe de Galle, au midi. La multitude qui s’y rassemblait touS les soirs fournissait de curieux sujets d’observation. Tous les rangs des deux peuples, depuis le gouverneur jusqu’ aü dernier cooly, chacun suivant son
mode particulier de transport, s’y réunissaient pour voir le soleil plonger dans lés eaux, à l’heure où la brise expirante laissait à peine une ride sur l’écumeuse étendue de la mer. Plus tard , dans la soirée , venaient les réunions et les bals du gouverneur, où les Européens seuls étaient admis, et où l’on s’étonnait de respirer l’air et la
fraîcheur. ' . "
Ce n’est vraiment que dans les pays froids que les salles de bal sont étouffantes. Dans l’Inde, toutes les portes et toutes les fenêtres étant ouvertes, la maison se trouve rafraîchie à plein courant; s’il n’y a point de brise, on s’en procure une artificielle au moyen d’une douzaine de punkahs suspendus au plafond, et vous avez des salles de bal aussi aérées que si la belle étoile en formait la voûte sur l’esplanade.
C’est un fait singulier que cette merveilleuse invention du punkah. Ce vaste éventail, adapté maintenant à presque tous les plafonds dans l’Inde, est une invention nonseulement anglaise , mais encore toute moderne. Elle fut introduite pour la première fois par les officiers qui servaient avec lord Corntvallis dans la guerre de Mysore contre Tippoo, de 1791 à 1792. L’usage du punkah devint ensuite général, mais non immédiatement, dans les présidences de Madras et de Bombay; ce n’est qu’en 1811 qu’il fut introduit à Java par les Anglais, après leur conquête de cette île; je crois même que nulle part les naturels ne l’ont encore adopté. Il est de fait que les Hindous sont bien en arrière des Européens pour tout objet de véritable jouissance, à quoi ils suppléent fort mal par leur clinquant et leur pompe étourdissante.
Je n’ai vraiment souffert de la chaleur qu’autant que j’étais exposé aux rayons du soleil, en remplissant les obligations de ma profession, soit dans une chaloupe, soit en faisant le quart sur le pont brûlant d’un vaisseau
de ligne. Comme le danger est ici très-grand, un bon officier prendra garde d’employer son monde inutilement pendant le fort de la chaleur : c’est ce que les plus vigoureux peuvent le moins supporter; et, si paradoxal que cela semble, l’expérience le prouve.
Il est singulier que, pendant la première année, et quelquefois plus longtemps, les nouveaux venus ressentent à peine aucune influence des rayons directs du soleil. Ils marchent et montent à cheval, vont dans les marais à la chasse des bécassines, se baignent dans la mer, et commettent toutes sortes d’imprudences, non-seulement sans inconvénient, mais avec un vrai plaisir, tandis que les anciens s’enrouent à prêcher à ces Griffons contre le suicide. A son tour, le Griffon aux joues roses relance la vieille figure jaune hindoue, et s’en rit; il va toujours son train, patauge dans la vase, et poursuit si bien sa bécassine pendant tQute une matinée, dans l’eau jusqu’aux genoux , qu’on le ramène à trois ou quatre heures avec un coup de soleil. S’il échappe à la soudaineté du mal, il est sûr au moins de ressentir un ou deux jours après son arrivée une sévère atteinte de rhumatisme dans l’épaule droite, un point de côté, et tous les . horribles symptômes de la maladie.
» Voici votre fait, jeunes gens, disait un vénérable officier basané à plusieurs de ces étourdis nouvellement débarqués.; vous chassez tout le jour, vons marchez, vous caracolez au soleil, vous musardez dans les rues sans palanquins, vous jouez à la crosse en plein midi sur l’esplanade, vous épuisez l’ale, le bordeaux et les cigares d’Hodgson, jusqu’à ce que vous vous sentiez le foie attaqué; puis vous mourez, en nous laissant le chagrin d’écrire à vos familles que le climat ne vous convenait pas. »
C’est une chose pénible et hien funeste à un équipage,
lorsque, après avoir été quelque temps dans le pays, il vient à tomber sous le commandement d’un officier inexpérimenté, arrivant d’Europe; comme il est lui» môme insensible d’abord aux mauvais effets de la chaleur, il prend pour des imaginations ce qu’on lui fait observer à ce sujet. Dans cette idée, il n’admet aucune différence entre les heures de travail, mais il emploie ses gens dans les mâtures et dans les chaloupes, et les envoie dans les détroits de Sund ou dans les rades de Madras, avec autant d’assurance que s’ils étaient à la voile dans le canal Britannique, pu mouillés bien à leur aise à Spithead. Les officiers, et surtout le chirurgien, font de vaines remontrances ; pauvre Jack, comme de raison, ne peut rien dire ; mais en peu de mois, ou peut-être en quelques semaines ou quelques jours, la moitié de l’é; quipage se trouve sur la liste du docteur. Les uns mern rent de la dyssenterie, d’autres succombent aux maladies du foie, et la plus légère égratignure produit souvent le tétanos; les autres, c’est le plus grand nombre, épuisent leurs forces et leur santé sans mourir, et ils sont rem voyés chez eux, invalides pour la vie. En voyant des régiments entiers composés de squelettes, et des équipages si affaiblis qu’ils pouvaient à peine soulever l ! am cre, je me suis souvent rappelé ce que disait le docteur Johnson, dans son ouvrage sur les îles Falkland, de ces maux invisibles de la guerre, dont l.'on tient si peu de compte dans les hautes latitudes, « ces fléaux trop funestes, par lesquels, dit-il, les flottes sont silencieusement dépeuplées, et les armées disparaissent sans combattre. » :
Les riches "habitants du rivage; ceux qui peuvent se procurer tout ce luxe de la vie orientale, n’ont pas beaucoup à souffrir de la chaleur. Les légers tissus blancs du costume des Européens en renvoient une grande partie.
Les appartements sont toujours vastos et aérés, sans tapis, et si hien garnis de fenêtres et de portes ouvertes, que, pour peu qu’il y ait de brise venant de la mer, on est sûr de la sentir ; mais s’il n’y en a point, tout est soigneusement clos. Il existe divers expédients pour garantir les appartements du soleil, et entre autres, la véranda h , ombragée jusqu’à dix ou douze pieds tout autour de la maison ; de telle sorte que nul rayon direct ne peut y entrer. Quant à l’éclat de l’horizon, et, ce qui est presque aussi fatigant pour la vue, la réverbération des objets environnants, on se sert de rideaux peints et de nattes importées de la Chine. En quelques parties de l’Inde, on a un grand cadre, une espèce de paravent, qui est, au contraire, destiné à donner passage au vent, en interceptant seulement la lumière, et on l’appuie contre la verandah, dans la direction du veut. Ce cadre est rempli par une couche de terre poreuse, semée d’une espèce particulière de gazon odorant, et toujours bien arrosé. L’évaporation causée par le vent, passant à travers cette claie mouillée, produit un degré de fraîcheur que ne peuvent concevoir ceux qui ne connaissent pas ces délicieux réfrigérants ou lotlies , comme on les appelle. A la vérité, j’ai ouï dire que cette fraîcheur humide qui circule à travers ce mur de gazon peut donner des rhumes , des torticolis , et tout l’assortiment rhumatismal , à ceux qui y sont habituellement sujets. Mais je ne veux croire aucune de ces médisances contre les charmantes totties, à l’ombre desquelles j’ai vu souvent mes amis, la bouche ouverte, aspirant la brise, ou l’implorant avec ardeur, car je n’ai pas besoin de remarquer que dans le calme plat elles sont inutiles.
Les personnes accoutumées à l’observation des changements de vent, dans ces climats, peuvent souvent prédire, par une intuition incommunicable à des sens inex-
périmentés, le moment même où la brise marine va combler leurs désirs. Voici ce qui m’est arrivé à Madras, chez un de mes amis, qui avait été mon camarade de collège douze ans auparavant, et qui aujourd’hui, hélas! est depuis vingt ans dans la tombe.
Nous étions à suer et bouillir dans ce qu’on appelle un jardin, au milieu de la fameuse plaine de Chuoltry ; mon ami me parlait de sa perspicacité sans pareille, car il assurait qu’il pouvait voir même le calme. Pour me convaincre de cette vue merveilleuse, il m’entraîna avec lui à la verandah. Tout le paysage semblait se fondre comme du vif-argent sous la chaleur ; il ressemblait plus encore à de l’eau troublée qu’à de la terre ferme. Les arbres et les arbustes, regardés à travers différentes couches d’air embrasé, semblaient tous agités d’une violente secousse, quoique vraisemblablement pas une feuille du plus haut cocotier, ni un brin de la plus petite herbe, n’éprouvàt la moindre oscillation. Les édifices lointains paraissaient arrachés à leurs fondements et disloqués dans toutes leurs parties; les murs formaient des figures de contredanse, comme s’ils avaient été sous l’influence de quelque principe magique, d’attraction ou de répulsion ; puis c’étaient des nappes d’eau imaginaires, le célèbre mirage du désert, qui, se déroulaùt là où jamais eau n’avait pu exister, complétait l’illusion de ce paysage fantastique.
D’ailleurs,' pas un être vivant. Les buffles bleus, et les étranges taureaux indiens , avec leurs épaules proéminentes, se cachaient dans les taillis d’aloès et de bambous. Quelques-uns de ces quadrupèdes, plus heureux, les pauvres bêtes ! afin d’échapper à l’insupportable tourment des mousquites, se plongeaient dans la vase des étang6, ne laissaient paraître à la surface que le bord de leurs narines, et tout juste de leurs yeux ce qu’ils en pouvaient garantir avec leurs rudes paupières. Nos por-
teurs du pays eux-mêmes, qui d’ordinaire sont indifférents au soleil, avaient, ce jour-là, mis leurs palanquins à l’ombre ; et, s’étant fait un abri de leurs houppelandes, ils dormaient autour de la verandah, dans les coins les plus frais qu’ils avaient pu trouver. Pour moi, j’essayai une chaise, puis une autre; je me jetai sur un sofa de •cannes, mais en vain; je m’étendis ensuite sur le parquet, directement au-dessous du punkah, dénouant ma cravate, ouvrant mon col de chemise et ma veste blanche.... tout était inutile ! Une fois dans ma vie, je fus sur le point de confesser qu’il pouvait bien faire trop chaud, lorsque, tout juste à temps pour m’épargner ce démenti, mon ami frappa des mains et s’écria : « Voici la brisé ! je la vois ! je la sens ! je l’entends ! hourra 1 vous êtes sauvés ! « Cependant je ne voyais ni ne sentais rien ; mais tous les Indiens dirent bientôt comme mon ami. Les porteurs, stationnés pour jeter l’eau sur les totties, avaient déjà commencé leur opération, et un léger nuage de parfum commençait à se répandre dans l’appartement. M’étant avancé entre deux totties, pour regarder du côté de la mer, je vis très-distinctement les objets intermédiaires se rétablir dans leur vrai point de vue, par l’arrangement plus uniforme des différentes couches de l’atmosphère environnante.
Je crois qu’on peut expliquer tous les phénomènes du mirage, en supposant que, dans certaines circonstances, l’air inférieur peut devenir plus léger que la couche d’air supérieure. La chose sera évidente pour ceux qui ont observé la réfraction atmosphérique , dont l’effet ordinaire est d’élever les objets ou de les faire paraître plus élevés qu’ils ne le sont réeUement. Mais l’effet extraordinaire qui rend l’air inférieur plus léger que les couches supérieures est d’abaisser les objets à la vue ; ainsi, ce qui nous paraît de l’eau entre deux bancs de sable n’est 270 k
qu’une portion du firmament, dont les rayons, en passant par l’atmosphère intermédiaire, arrivent à la couche raréfiée en contact avec le sable , et sont réfractés à l’œil comme une image du ciel ; ce qui , d’après le changement de position , ressemble tellement à la surface d’une eau tranquille, que l’illusion est parfois' complète. L’air supérieur, plus froid et plus pesant, tend naturellement à se mêler avec celui de dessous , plus chaud et plus léger. Il eu résulte une ligné de démarcation entre deux couches d’air très-différentes en densité et en effet de réfraction : voilà pourquoi les objets vus à travers ces parties hétérogènes de l’atmosphère doivent nécessairement paraître brisés , de travers et en mouvement , de même qu’un bâton à moitié dans l’eau.
Le docteur Wollaston , qui fut, je crois, le premier à expliquer tous ces phénomènes et ceux qui en dépendent, a aussi indiqué plusieurs moyens faciles d’expériences à l’appui de sa théorie. Versez de l’eau ou un liquide clair dans un bocal carré ; ajoutez-y de l’esprit-de-vin ou quelque autre fluide plus léger que le premier, et prenez garde de ne pas les mêler brusquement, mais versez de manière à ce que le mélange ne puisse s’opérer que graduellement. Les objets vus à travers ce bocal, dans le moment du mélange, vous apparaîtront avec des changements de forme et de position semblables à ceux du mirage.
Pour en revenir aux maisons de l’Inde , c’est surtout dans les chambres à coucher qu’on cherche à entretenir la fraîcheur. Les lits , toujours larges et durs, sont généralement placés , autant que possible , au centre de l’appartement, afin de recevoir tous les courants d’air que laissent entrer toutes les fenêtres et les portes ouvertes. Je parle d’abord de ceux qui goûtent le repos solitaire des garçons. On a imaginé pour les autres une chose très-simple , qui , si elle ne rend pas la chambre
à coucher tout à- fait aussi fraîche que celle de l’homme libre , réussit encore assez bien pour qu’on puisse le risquer. La porte, coupée en deux, se ferme par en bas et s’ouvre par en haut ; les fenêtres, étant très-élevées, peuvent aussi rester ouvertes, et du moins l’air circule librement dans toute la partie supérieure de l’appartement.
Tout autour de chaque lit est un rideau de gaze , sans lequel le sommeil serait aussi réellement tué qu’il le fut jamais par aucun roi. de tragédie 1 ; car, si un perfide mousquite s’introduit dans votre forteresse , vous pouvez , pour cette nuit , dire adieu non-seulement au sommeil , mais à la patience et presque à la santé . Je défie l’homme le plus résolu , le plus calme , ou le plus robuste qui ait jamais vécu sous les tropiques , de passer toute une nuit sous le rideau où serait entré un de ces maraudeurs ailés , et de n’être pas trouvé le lendemain matin avec la fièvre ; la patience est tout à fait hors de question dans une telle circonstance : le vieil oncle Tobie lui-même en deviendrait enragé.
Dans l’Inde , la manière d’entrer dans son lit ne requiert pas peu de dextérité et de science gymnastique. Comme le rideau est soigneusement roulé tout au tour sous les matelas, il vous faut reconnaître d’abord le point où vous ferez votre brèche. Êtes-vous décidé , d’après l'inspection de la place , vous prenez dans votre main droite une sorte de fouet, ordinairement fait d’une queue de cheval , ou , si vous êtes passablement expert , une serviette peut suffire ; de votre main gauche vous saisissez cet endroit du rideau où vous avez résolu de faire votre entrée , et , à la lueur d’une lampe à l’huile de coco (qui brûle toujours, sur le parquet de la chambre à coü-
}• Allusion à Macbeth. « Il me semblait entendre une voix s’écrier : « Plus de sommeil! Macbeth a tué le sommeil! Macbeth ne « dormira plus ! » (Acte II , scène i.)
cher dans l’Hindoustan ) , vous chassez les mousquiles de votre voisinage immédiat en faisant tourner en l’air la queue de cheval ; mais, avant d’aller plus loin, il faut vous assurer que vous avez effectivement chassé l'ennemi. Si vous vous trompez, c’en est fait de votre repos jusqu’au matin; car ces damnés animaux (il est vraiment difficile de s’empêcher de jurer, quoique ce ne soit plus qu’un souvenir, à trois mille lieues de distance), ces trop justement maudits animaux ont l’air de savoir parfaitement bien ce dont il s’agit ; ils se rassemblent avec la vigueur et l’audace d’un régiment désigné pour monter le premir à l’assaut ; ils se pressent ; ils se tiennent prêts à se précipiter par la brèche , au mépris des queues de cheval ou des serviettes. Supposons cependant que vous ayez réussi à les faire reculer. Vous fermez promptement votre ouverture ; vous y sautez comme un arlequin à travers un cerceau , ou , pour emprunter une expression de marine , comme si le diable était à vos trousses ; puis , avec toute la vivacité d’une frayeur à demi victorieuse, vous refermez l’entrée à travers laquelle vous avez conquis votre lieu de repos.
Si tous ces mouvements ont été bien calculés, vous pourrez un moment triompher en souriant des nuées de moustiques qui bourdonnent autour de vous sans pouvoir vous atteindre , et se lancent en désespérés contre les parois diaphanes de votre sanctuaire. Si cependant, pour vos péchés, un seul avait réussi à entrer en même temps que vous, ne le croyez pas assez sot pour se montrer tandis que vous êtes dans l’exaltation de la victoire, tout éveillé et armé encore de l’instrument de sa destruction : loin de là , le scélérat vous abandonne à la douce illusion de vos exploits , et dans la fallacieuse sécurité d’une bonne nuit. Hélas ! présomptueuse espérance ! A peine avez-vous insensiblement passé des vi-
siens du jour à celles du sommeil ; à peine les doigts légers de Morphée ont abaissé votre paupière, voilà que, dans un rêve. décevant, il vous semble entendre le son i de la trompette et des fanfares.
Aussitôt votre imagination s’enflamme ; vous vous croyez au milieu d’un terrible combat, vous escrimant non plus contre de misérables insectes, mais contre des hommes armés, et bravant la foudre des canons ! Vous vous réveillez avec tout votre enthousiasme , et vous n’étes pas fâché , peut-être , de vous trouver sauf et coi t dans votre lit. Mais au même instant quel est votre i déplaisir de vous entendre saluer par l’odieux bourdon i d’un mousquite qui voltige tout près de votre oreille ! i Dans votre rêve, il y allait de votre honneur et de votre vie ; mais ce péril imaginaire est oublié pour la pressante réalité. Vous jurez de mourir ou de vaincre, et de ne pas même songer à dormir que vous n’ayez défait votre : ennemi. Cependant la ruse est nécessaire , et vous faites semblant de sommeiller afin de le surprendre. En effet , le belliqueux mousquite, qui s’était éloigné à votre soubresaut, recommence à se faire entendre, tournoyant au-dessus de votre tête et décrivant une spirale , vrai démon qui se rapproche de vous à chaque cercle , jusqu’à ce qu’enfin il touche presque votre oreille ; vous sentez qu’il va s’y poser.... Alors, d’un soudain élan et plein de colère, vous vous donnez à vous-même une tape à renverser le meilleur ami que vous ayez dans le monde , ou à écraser vingt mille moustiques rassemblés sur votre oreille. Convaincu pour cette fois que vous en avez fini avec l’ennemi, vous marmottez entre vos dents une petite apologie expiatoire pour un bon juron que vous vous êtes permis , et qui exprimait la satisfaction de la vengeance.
Cependant, en moins de dix secondes, voilà que
même félon que vous pensiez avoir anéanti fait sonner encore sa trompette : on dirait qu’il vous raille, et vous vous piquez au jeu ; épiant ses mouvements avec plus ' d’attention encore , vous le suivez , mais seulement de l’oreille , car vous ne pouvez le voir. Vous vous figurez qu’il vise maintenant à votre main gauche, par exemple; oh ! vous en êtes sûr, le voilà, il a cessé son bruit.... et alors vous vous flanquez un autre coup , hélas ! est-il besoin de le dire ? tout aussi inutile que le premier. En ce moment vous vous apercevez, ô rage! ô désespoir ! que vous avez été sévèrement pincé à une oreille et aux deux talons ; mais quand et comment? vous n’en savez rien. Ces blessures , comme de raison , vous mettent en fureur , tant à cause de la douleur que de la matière insidieuse dont vous les avez reçues. Vous n’y tenez plus, vous vous mettez sur vos genoux, non pour prier, le ciel vous pardonne ! mais pour combattre. Vous saisissez la queue de cheval avec dépit, avec rage; vous l’agitez en tourbillon, le lit craque, et, pour le coup, vous vous croyez sûr d’avoir anéanti votre ennemi.
Dans cette lutte inégale, vous passez la longue nuit tour à tour vous déchirant pour vous gratter, et ne vous épargnant pas les tapes ; vous pestez et jurez, autant en emporte le vent.
Enfin, lorsque le jour longtemps attendu commence à poindre, vous tombez d’epuisement dans un lourd et fati- ’ gant sommeil, pendant lequel votre ennemi triomphant se rassasie à loisir. Le soleil levé, le barbier entre pour vous raser avant le bain, et vous vous éveillez pour voir le monstre qui, bouffi et repu, grimpe au sommet de votre lit, vous offrant une conquête désormais facile, mais inutile et sans gloire !
tr Dû LA TERRE FERME.
Canots de Ceylan. — Balsas du Pérou. — Vindas flottants ' des pêcheurs de Coromandel.
Je ne me rappelle pas avoir vu la description des canots de Ceylan dans les écrits d’aucun voyageur; je n’ai rencontré que peu de marins qui eussent quelque connaissance de leur construction élégante, dont les avantages pourraient être appliqués, je crois, à la navigation.
Au nombre des circonstances secondaires qui semblent différencier les diverses nations, on peut compter la coiffure des hommes, ainsi que la forme et le gréement de leurs bateaux. Une étonnante variété de turbans, de bonnets en peau de mouton et de feutres pointus, distingue les Asiatiques des Européens ; une variété plus grande encore se fait remarquer dans les bateaux des cinq parties du monde. Je ne veux parler ici que des barques et des canots ; il est réellement très-curieux d’observer que les dimensions et la coupe des voiles, la forme des rames et du gouvernail, la longueur du mât et autres choses, ne sont pas toujours déterminées par la nature particulière du climat et des localités, mais dépendent d’un caprice dont il est difficile de rendre compte. En quelques pays, les barques sont si légères et si mobiles, elles ont en même temps si peu de capacité, que le plus petit poids d’un côté de plus que de l’autre les fait chavirer : c’est ce que l'on remarque dans les canots des Indiens de l’Amérique du nord, qui exigent une longue pratique pour
être maintenus en équilibre même par le calme le plus parfait ; les Indiens s'en servent cependant pour traverser des lacs immenses , quoique bien souvent la surface de ces vastes réservoirs d’eau douce soit aussi agitée que celle de la mer. A la vérité, les vagues n’en sont ni aussi longues, ni aussi hautes; mais il n’en faut que plus d’adresse, à cause de la rapidité avec laquelle elles se succèdent lorsque la brise est un peu forte.
Dans cette partie des côtes des Etats-Unis, où les saisons sont alternativement magnifiques et très-orageuses, nos ingénieux amis les Américains ont imaginé une sorte de bateaux-pilotes qui fout l’admiration des navigateurs. Cette espèce de barque, ainsi que son nom l’indique, doit se tenir toujours en mer, puisqu’il est impossible de déterminer le moment où ses services peuvent être réclamés par les navires qui se présentent à l’entrée du port. Il faut un long apprentissage des difficultés et des dangers de la navigation pendant l’hiver, pour apprécier la manière dont les pilotes de Baltimore et de New-York bravent les éléments dans ces latitudes orageuses. Dans la belle saison, et par les vents légers de l’été, ces bateauxpilotes glissent sur la surface tranquille des eaux avec la grâce légère d’une hirondelle ; ils semblent effleurer à peine la mer de leur quille élégante, qu’on dirait trop petite pour soutenir l’immense fardeau de la blanche voilure qui se gonfle au-dessus d’eux et les entraîne comme par enchantement, tandis que les autres navires sont endormis dans le calme, et que les vaisseaux même de la plus haute mâture peuvent difficilement retenir un souffle d’air dans leurs voiles gigantesques. Ces barques sont de vraies sorcières des eaux ; car, avec une apparence si délicate et si fragile qu’il semble que la brise la plus douce puisse les enlever de la surface de l’Océan, elles bravent cependant, comme par habitude et par choix, les
vagues les plus furieuses qui battent les côtes dangereuses de l’Amérique en février et en mars.
Je me rappelle avoir vu une fois à New-York, pendant un calme, un bateau-pilote, toutes ses voiles dehors, mais comme endormi sur la surface de l’eau, dont la tranquillité était si parfaite que j’aurais pu distinguer chaque couture des voiles dans le miroir uni où elles se reflétaient. Quelques heures après, je revis le même bateau n’offrant auvent que sa misaine à demi déployée ; et la mer, soulevée en hautes montagnes, menaçait à chaque instant d’engloutir la frêle embarcation. Cependant la jolie barque se balançait sur le sommet des vagues avec autant d’aisance qu’un oiseau aquatique, et tenait si bien le vent, que bientôt elle atteignit et devança notre vaisseau. Avant la fin du jour, c’est à peine si du haut du mât on pouvait la distinguer sous le vent , quoique nous n’eussions pas cessé de marcher sous toutes nos voiles.
Les balsas du Pérou, les catamarans, les masullahs de la côte de Coromandel, et les proas légères des îles de la mer du Sud, ont tous été décrits, et Cook , Vancouver, Ulloa et d’autres, ont fait connaître leurs mérites respectifs. Chacun dans son genre semble posséder des qualités qu’il est difficile de communiquer à des embarcations construites sur le même modèle, mais dans d’autres pays ; car on peut dire , d’après la manière dont les barques de diverses côtes semblent obéir à l’impulsion de leurs maîtres , qu’elles sont douées d’une sorte d’instinct animal, et possèdent une espèce de langage particulier qui ne peut être compris que par les naturels du pays auquel elles appartiennent. Quoi qu’il en soit, leur construction et la manière dont on les dirige ne manquent jamais d’exciter au plus haut degré l’admiration des gens du métier que l’expérience a rendus familiers avec les difficultés qu’il faut surmonter.
Une longue habitude locale des marées , des vents , des courants et des autres circonstances du pilotage, en identifiant pour ainsi dire les habitants de chaque lieu particulier avec leur barque, les met en état de lutter contre ces difficultés avec un avantage que ne doit point espérer un nouveau venu, quelle que soit d’ailleurs son habileté dans l’art de la navigation en général. Il résulte de là que les chaloupes d’un vaisseau de guerre se trouvent presque toujours inférieures, sous quelques rapports, à celles du port où il arrive. Mais ce serait rendre nos chaloupes d’un service moins utile en général que de vouloir les adapter à une station particulière. Si, après avoir séjourné quelque temps dans cette station , nous réussissions à devanèer les naturels, soit à la voile soit à la rame, à quoi nous serviraient-elles, si le vaisseau recevait l’ordre de se rendre dans une autre station ; par exemple, s’il devait se transporter à quelques centaines de milles plus près ou plus loin de l’équateur, où toutes les circonstances locales varieraient nécessairement ?
J’ai vu cette remarque quelque part, que, si l’on compare l’homme successivement à plusieurs des animaux inférieurs, on trouve qu’il est surpassé par l’un en agilité, en force par un autre ; cependant l’homme compose l’ensemble le plus admirable et le plus varié de toutes les qualités possédées séparément par les animaux privés d’intelligence : si bien que, dans l’échelle des êtres, l’homme est sans comparaison le mieux organisé de tous pour supporter les variétés infinies des climats qui distinguent les différentes parties du globe , comme pour employer d’une manière utile ces facultés du corps et de l’esprit, qui le rendent, en définitive, le maître de toutes les autres créatures vivantes. Il en est de même (pour comparer de petites choses aux grandes) des chaloupes de nos vaisseaux de guerre, construites pour servir sous
tous les climats, dans toutes les mers, sur toutes les côtes, dans toutes les saisons et par tous les temps. Il est vrai qu’elles ne sont qye bien rarement supérieures aux barques du pays pour marcher soit à la rame, soit à la voile ; mais elles n’en ont pas besoin pour remplir le service auquel elles sont destinées, sans compter plusieurs autres avantages que celles-ci ne présenteraient pas. Elles peuvent porter de lourds fardeaux, et naviguer également tout à fait à vide. Elles sont à la fois assez solides pour toucher sans danger, et cependant pas assez pesantes pour être difficiles à manœuvrer. Elles sont assez fortes à l’avant pour soutenir le tir d’un canon ; assez vastes pour transporter des tonnes d’eau et des provisions , pour servir au débarquement des troupes, sans être trop embarrassantes lorsqu’elles sont arrimées le long des mâts, ou suspendues au pont. De même que les hardis matelots qui les manœuvrent, elles sont dures à la peine et prêtes pour toute espèce de service, n’importe sous quelle latitude.
Mais il est temps de décrire les canots de Ceylan et les balsas du Pérou.
La carène ou le corps d’un canot de Ceylan est formé, comme celui de Robinson Crusoé , d’un seul tronc d’arbre, parfaitement arrondi en cylindre dans son milieu , mais légèrement aplati et relevé vers les deux extrémités, qui sont exactement semblables. Il est creusé à la manière ordinaire , mais il n’est pas aussi ouvert à la partie supérieure que nous le voyons dans les autres canots ; car la surface extérieure est conservée entière dans beaucoup plus de la moitié du cylindre , à l’exception d’une fente étroite, de huit à dix pouces d’ouverture en dessus. Si l’on mettait dans l’eau une pareille embarcation, elle n’aurait que bien peu de stabilité, ne fût-elle même chargée d’aucun poids sur ses bords ; mais on y dispose plusieurs pièces de bois en forme d’un long châssis qui s’étend
d’une extrémité à l’autre. L’addition de ce poids dans la partie supérieure ferait aussitôt chavirer le canot, si l’on n’employait quelque moyen pour le tenir droit. On obtient ce résultat au moyen d’un appareil placé sur l’un des côtés , et qui consiste en deux perches courbées et solides, quoique minces, que l’on dispose en travers du canot et perpendiculairement à sa longueur. Elles s’étendent à la distance de douze, quinze ou même vingt pieds, et se réunissent à une pièce de bois mince et flottant sur l’eau, parallèle au canot, environ à moitié de sa longueur. Les deux extrémités de ce flotteur sont relevées comme les pointes d’un patin , pour empêcher qu’il ne plonge sous les vagues. Les extrémités intérieures des espars transversaux sont liées fortement par des courroies aux côtés du châssis du canot. L’appareil que je viens de décrire, et que l’on doit toujours se figurer tourné du côté du vent, agissant par son poids à l’extrémité d’un bras de levier si long , empêche la barque de chavirer sous la pression de la voile ; si le vent vient à changer subitement de manière à ramener la voile en arrière, le flotteur empêche le canot de chavirer de ce côté en maintenant tout l’appareil horizontal.
Il y a encore dans ces barbues élégantes plusieurs choses très-ingénieuses , et qui me semblent dignes de l’attention des marins. Le mât, très-élevé pour une voile d’une immense grandeur, est planté exactement à égale distance des deux extrémités du canot. Il en est de même de la vergue ; et l’un des coins de la voile étant fixé à une extrémité du canot, le coin opposé est attaché à l’autre extrémité. Des haubans sont tendus de la pointe du mât au châssis du canot ; mais en outre , il y en a d’autres attachés aux extrémités du flotteur; et ces cordages , en raison de la distance de leurs points d’attache, donnent au mât des points d’appui si solides, qu’il suffit d’un espars
très-mince pour porter une voile d’une dimension prodigieuse.
On manœuvre les voiles de ces canots ainsi qu’il suit. On marche dans une même direction aussi longtemps qu’on le juge convenable ; et ensuite , sans virer de bord ainsi que nous faisons, on change seulement de l’avant à l’arrière, en transposant les points d’attache de la voile. Aussitôt que ces changements sont effectués, la petite barque enchantée vole dans sa nouvelle dirction, mais eu conservant toujours le flotteur du même côté, c’est-à-dire sous le vent. On comprendra facilement que la pression de la voile tend à soulever ce flotteur au-dessus de la surface de l’eau , de sorte que , dans la course de la barque, il effleure le sommet des vagues, et, les sillonnant à peine, c’est tout au plus s’il nuit à la rapidité du canot. Quand la brise fraîchit assez pour soulever le flotteur plus qu’il ne convient, un homme et quelquefois deux s’avancent sur les espars horizontaux , de manière à en augmenter le poids. Pour les aider dans cette manœuvre, et les garantir de tout danger, une corde est tendue à hauteur de poitrine au-dessus de chaque espars, entre le mât et les haubans.
De toutes les inventions ingénieuses qui ont pour objet de faire beaucoup avec de petits moyens , l’une des plus curieuses , et sous certains rapports peut-être des plus utiles , c’est le balsa , ou radeau de l’Amérique méridio- , nale , que l’on appelle aussi catamaran sur quelques points de la côte. Cette singulière embarcation est nonseulement très-curieuse pour les personnes qui ne s’occupent de ces sortes de choses qu’en amateurs, mais elle est aussi de nature à fournir quelques idées utiles aux marins. La forme très-simple de ce radeau ou balsa consiste dans la juste opposition de cinq , sept ou neuf corps d’arbres, d’un bois très-léger, et longs de cinquante
à soixante pieds ; le plus grand se trouve plaeé.au centre, et les autres vont en diminuant de longueur. Ces arbres sont solidement reliés par des traverses et des courroies. La largeur des radeaux varie de quinze à vingt, et même jusqu’à trente pieds. J’en ai vu à Guayaquil d’une immense grandeur , et formés de pièces de bois aussi longues que les mâts de misaine de nos frégates. Ils servent à transporter des marchandises à Payta et sur d’autres points sur la côte. Le balsa ne porte ordinairement qu’une large voile , qui est hissée à ce que nous appelons Une paire de ciseaux , formés par deux perches se croisant à leurs extrémités et liées ensemble avec des courroies. Il est évident qu’il serait difficile de fixer solidement un mât sur un radeau de la même manière qu’on le fait sur un vaisseau. Il est vraiment étonnant de voir la rapidité avec laquelle marchent ces singulières embarcations ; mais il est encore plus curieux d’observer avec quelle précision on peut les diriger, et avec quelle facilité on les manoeuvre dans tous les cas , ainsi que les bateaux ordinaires.
La méthode d’après laquelle on dirige la marche des balsas est extrêmement ingénieuse, et c’est sur ce point que je désire attirer l’attention des navigateurs , nonseulement pour amuser la curiosité (quoique, sous ce rapport, elle offre aussi beaucoup d’intérêt) , mais encore en raison de son utilité pratique pour la navigation. Il n’est pas d’officier qui ne puisse se trouver dans la nécessité de placer son équipage sur un radeau , par exemple , en cas de naufrage ; et il est indispensable d’avoir quelque connaissance préalable sur les moyens de gouverner ce genre d’embarcation. Tout le monde se rappelle les scènes horribles qui se passèrent sur le radeau construit par l’équipage de la frégate française la Méduse , après son naufrage sur la côte d’Afrique, en 1816 ; cependant il est bien évident , d’après l’état de la mer et de l’atmo-
sphère, que, si quelqu’un de ces malheureux avait connu le principe d’après lequel on dirige les balsas de l’Amérique du sud , ils auraient facilement gagné la terre en quelques heures , et tous ces infortunés , qui furent si horriblement sacrifiés, auraient été sauvés. .
On ne peut rien concevoir de plus simple ni d’une application plus facile que le procédé des Américains du Sud. Près des deux extrémités du corps d’arbre du centre , on taille une fente perpendiculaire d’environ deux pouces de largeur sur un ou deux pieds de longueur. Dans chacune de ces entailles on introduit une large planche appelée guara par les naturels, de telle sorte que l’on puisse à volonté l’enfoncer à une profondeur de dix ou douze pieds, ou la retirer tout à fait. Les entailles sont faites de manière que , lorsque le radeau est en mouvement , le tranchant des planches rencontre l’eau , ou , en termes mathématiques , leur plan est vertical et parallèle à la longueur des arbres du radeau. Il est clair, d’après cette disposition , que , si les guaras sont enfoncés , en maintenant une direction perpendiculaire, ils offriront une large surface de chaque côté, et qu’agissant à la manière de la quille d’un vaisseau , ils empêcheront le balsa de dériver au gré du vent. Mais ce qui est plus important, ces guaras tiennent encore lieu de gouvernail ; c’est ce que tout marin comprendra parfaitement s’il considère l’effet produit en élevant soit le guara de la proue, soit celui de la poupe. Supposons , par exemple , que le vent souffle perpendiculairement à la longueur du radeau , et qu’on soulève le guara de l’avant , cette extrémité tendra aussitôt à céder à l’action du vent par l’absence de l’appui latéral qu’elle recevait précédemment ; ou , en terme de marine , le balsa s’inclinera immédiatement, et viendra bientôt droit sous le vent. D’un autre côté, si l’on tient enfoncé le guara de l’avant en soulevant