SCÈNES DO BORD
et le laisse tout étourdi du coup, près de tomber à la renverse.
J’étais une fois dans un schooner espagnol que nous avions capturé, fort bas, deux pieds et demi hors de l’eau, tout au plus, et # nous réussîmes le matin sur le pont à prendre assez de poissons volants pour nous donner un joli déjeuner. Ils ont le goût du merlan, quoiqu’ils soient plus fermes et très-secs. On dit qu’ils forment la plus forte partie de la nourriture des nègres dans les ports de mer des Indes orientales. Les nègres placent une lumière sur une perche au milieu d’un canot; de chaque côté ils étendent, à une distance considérable , des filets soutenus sur la mer par des boutehors ; le poisson volant s’élance vers la lumière , la traverse , et tombe dans le filet de l’autre côté.
A la suite des poissons volants , nous découvrîmes deux ou trois beaux dauphins, marchant de conserve avec le vaisseau. Nous étions aux aguets pour voir üne de ces chasses aquatiques dont nos amis des Indes nous avaient raconté des histoires merveilleuses. Nous n’eûmes pas longtemps à attendre, car le vaisseau en avançant fit bientôt partir une autre compagnie de ces petites créatures ailées, qui prirent leur vol directement contre le vent.
Un magnifique dauphin , qui nous accompagnait à deux ou trois brasses sous l’eau , n’eut pas plus tôt découvert nos pauvres chers petits amis, qu’il se tourna de leur côté et s’élança à la surface de la mer avec la vélocité d’un boulet de canon; mais, quoique cet élan excédât de beaucoup celui de sa proie, l’avance que celle-ci avait sur lui la mettait hors d’atteinte pour longtemps.
La longueur du premier bond du dauphin ne pouvait être moindre de dix brasses ; après quoi il retomba , et
nous pûmes le voir un moment glisser à travers l’eau comme un éclair ; puis, se relevant, il s’élança avec une vélocité beaucoup plus grande encore que la première fois, et par conséquent à une plus grande distance. De cette manière, ce chasseur sans merci semblait arpenter la mer avec une rapidité effrayante, et reflétait les rayons du soleil sur ses écailles dorées. Chacun de ses bonds envoyait au loin une infinité de cercles sur la plaine liquide, aussi polie qu’un miroir, car la brise \ ne faisant que réveiller les royales et les bonnettes, était à peine sensible sur les flots.
L’essaim des malheureux poissons volants, si vivement poursuivi, retomba enfin; mais nous nous réjouîmes de voir qu’ils enfoncèrent à peine avec la vagué, et qu’ils reprirent aussitôt un essor plus vigoureux'', dans une direction tout à fait différente de la première, ce qui n’indiquait que trop qu’ils avaient vu leur cruel ennemi, dont les bonds de géant gagnaient peu à peu sur la vitesse de leurs ailes. Pauvres petites créatures !
Le dauphin, affamé, n’avait pas non plus la vue moins fine que le poisson volant, et ne se laissait pas tromper par ses détours , lorsque celui-ci , suivant une tactique assez semblable à celle du lièvre, décrivait un cercle autour de son chasseur. Mais bientôt le poisson volant, fatigué de sa fuite , perdit beaucoup de sa force et de sa confiance : chacun de ses élans devenait plus vacillant et plus incertain , tandis que les bonds du dauphin paraissaient de plus en plus impétueux. L’habile chasseur calculait tous ses bonds avec une telle assurance du succès , qu’il devait finir par tomber juste à l’endroit où sa proie épuisée allait retomber elle-même. Nous ne pouvions plüs rien distinguer de dessus le pont ; nous montâmes alors dans les agrès , d’où nous vîmes le déuoûment de cette chasse : les infortunées petites créatures
tombèrent l’une après l’autre dans la gueule du dauphin, ou celui-ci les happait avec l’eau , à l’instant où elles y replongeaient.
Il nous était impossible de ne pas prendre une part active à la guerre, et nous nous mîmes à venger le parti le plus faible. Les aspirants et les matelots , enchantés de la circonstance, firent un hameçon avec des crochets revêtus de fer-blanc, si semblables au corsage et aux ailes du poisson volant , que plus d’un fier dauphin se laissa prendre gloutonnement à l’appât trompeur.
Il est peut-être à propos de dire ici que le dauphin des marins n’est pas celui des anciens poètes. Le nôtre, à ce que j’apprends par l’Encyclopédie, est le Coryphæna Hippurus des naturalistes, tout à fait différent de leur Delphinus Phocæna , que nous appelons le marsouin. Comment s’est fait ce changement de noms, je n’en sais rien ; mais il n’y a pas de doute que l’ancien dauphin des poètes, celui qui recueillit Arion sur son dos, n’est ni plus ni moins que notre marsouin’. Et d’ailleurs, c’est aussi un poétique et beau poisson, d’une pèche extrêmement agréable, et assez bon, en vérité, quand il est bien accommodé.
Je me souviens qu’à bord d’un vaisseau que je commandais on en prit un justement une heure avant le dîner. J’ordonnai à mon maître d’hôtel, comme une chose d’à-propos, de nous servir un plat des filets grillés du marsoin. Aucun des matelots de l’équipage n’avait encore vu un poisson de cette sorte à l’hameçon ; si bien qu’ils posèrent cette double question : « Est- ce un poisson bon à manger? Est-il sûr d’en manger? » Sur ces entrefaites , il vint à circuler le long des ponts qu’il y avait ordre d’en porter à la table du capitaine ; alors
1. Ovide, Fasti, lib. II, 117. (Encyclopédie britannique, t. V, p. 329.)
nos hommes envoyèrent une députation aussi près de la porte de la cabine que le permettait l’étiquette du service, afin de vérifier ce fait important. Le plat nous étant apporté, son contenu fut promptement expédié, si bien que nous en envoyâmes demander un autre par notre maître d’hôtel, qui fut arrêté en chemin.
« Dites-donc, Capewell, lui cria un des matelots affamés, est-ce que le capitaine a réellement mangé du marsouin?
— S’il en a mangé ! repartit le maître d’hôtel ; voyez plutôt ! et, levant un couvercle, il lui montra ce qu’on appelle un plat net, en ajoutant qu’il allait le remplir de nouveau.
— Oh ! oh ! chanta Jack en s’en retournant à toutes jambes au gaillard d'avant, si le capitaine mange du marsouin, je ne vois pas pouTquoi nous serions si délicats; allons, va pour le marsouin! »
Alors, ouvrant le grand couteau qui est toujours suspendu au cou d’un marin, il le plongea dans les flancs du poisson, et, après en avoir enlevé la peau , il en détacha une demi-douzaine de livres de chair rouge qui, par le goût, l’apparence et la chaleur du sang, ressemble au filet de bœuf, quoique très-dure. Son exemple fut si promptement suivi par ses camarades, que, en sortant de la table, j’allai avec le docteur faire l’inspection post m&rtem du marsouin, avec plus d’attention qu’avant le dîner ; nous trouvâmes qu’il avait été braisé et mangé tout entier une demi-heure après le consentement tacite que j’avais donné au régal par mon exemple.
Les marsouins vont presque toujours par troupes , et quelquefois si nombreuses , qu’elles couvrent toute l’étendue de mer que l’œil peut apercevoir. Ils se plaisent extrêmement à jouer autour d’un vaisseau, quand ils en rencontrent un sur leur chemin, et même ils se détour-
neront pour l’accompagner. Telle est leur agilité, qu’un vaisseau filât— il dix nœuds à l’heufe , non-seulement ils peuvent le suivre, mais encore ils gambadent de la proue à la poupe , et circulent tout autour avec la plus grande aisance. Leurs gambades sont quelquefois très-amusantes ; j’en ai vu s’élever à vingt pieds hors de l’eau, et pirouetter sur eux-mêmes comme des danseurs d’Opéra. Je ne suis pas tout à fait sûr si je n'en ai point vu faire ce qu’on appelle le saut périlleux dans l’air, en se renversant queue par-dessus tète. Leur forme, dans l’eau, paraît très -gracieuse. Je me souviens d’un contremaître, sur le vieux Léandre ( 1802 ), à qui un des lieutenants faisait accroire que ces marsouins étaient des saumons, du saumon de mer, comme il les appelait. Ce lieutenant était un des conspirateurs qui ôtèrent si traîtreusement la vie à notre chien favori , le pauvre Shakings.
Les marsouins paraissent avoir une méthode trèsrapide pour communiquer entre eux ; car non-seulement ils voyagent par myriades , mais ils s’amusent souvent à sauter tous ensemble hors de l’eau , avec une si parfaite mesure ou cadence dans tous leurs mouvements, qu’on pourrait croire, en les entendant retomber, qu’il n’y a qu’un seul poisson. Je me suis souvent penché sur le bord du vaisseau pendant des heures , uniquement pour les voir glisser par couple et sauter simultanément. La nuit, ce spectacle est curieux, surtout quand la mer devient lumineuse, là où on l’agite, soit par quelque propriété phosphorescente de sa nature, soit par la présence d’animalcules étrangers. Toujours est-il qu’alors l’écume lancée de l’avant du vaisseau ressemble à de l’argent fondu, et la poupe traîne après elle un long sillage semblable à la queue d’une comète dans le ciel, tandis que le marsouin laisse aussi une admirable tracs
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de feu à perte de vue. Chaque poisson est , en outre, environné d’une sorte d’auréole d’étincelles bleues et scintillantes , qui laisse apercevoir sa tête et son corps, ou même le plus léger mouvement de sa queue, beaucoup plus distinctement qu’en plein jour. Tel est quelquefois l’éclat de cette mystérieuse illumination, quand le vaisseau penche sous le poids des voiles, que des reflets brillants courent sur la carène et serpentent du pied des mâts jusqu’aux premières voiles.
C’est une croyance populaire parmi les marins, qu’on peut attendre le vent du côté où l’on voit une troupe de marsouins ; mais je soupçonne que leur utilité comme météorologues égale cellè des oies , dont le vol précurseur de l’orage est considéré par beaucoup de dignes et vénérables matrones, comme un fait aussi bien établi que celui des pourceaux qui voient le vent. Nous sommes loin cependant de respecter nos savants poissons, car nous n’épargnons rien pour les tirer de leur élément, et les faire passer par le feu jusqu’à l’insatiable Moloch des entre-ponts et du Cockpitt ; aussi y a-t-il toujours un harpon , au moins , en permanence à l’avant des vaisseaux de Sa Majesté.
Ce harpon est un fer triangulaire , ou plutôt en forme de cœur dentelé , un peu plus grand qu’une main d’homme , et aussi gros que la rotule. La pointe et les , bords sont d’un fer si mou, qu’on peut aisément lui donner le fil. Avant d’avoir lu l’intéressante Relation du voyage aux régions arctiques, par le capitaine Scoresby, je m’étais toujours imaginé que la pointe d’un harpon de baleine , qui est exactement le même que celui dont nous nous servons pour prendre le marsouin , était d’acier; mais le capitaine Scoresby explique qu’on le laisse mou exprès, afin qu’il puisse être affilé même au moyen d’un couteau. Cette tête de javeline, ou, suivant l’expres-
sion technique des pêcheurs de baleine , la gueule , est montée sur une mince jambe de fer terminée en soc. La tète dentelée, ou la gueule , a huit pouces de long et six de large; la jambe, avec son soc, deux pieds et demi de long, et pas tout à fait un demi-pouce de diamètre dans sa longueur; comme cette partie est sujette à être forcément tendue, tortillée et ployée, elle demande à être faite avec le fer le plus fort et le plus flexible.
Une épreuve quelquefois employée, dit Scoresby, pour s’assurer de la force d’un harpon, c’est d’en tourner la jambe en spirale autour d’une autre barre de fer de la même épaisseur, puis de la dégager et de la rendre à son premier état; la rupture d’un harpon n’est pas de peu d’importance : il y va de la valeur d’une baleine, qui est quelquefois estimée mille livres sterling (25000 fr.). Cette considération a porté beaucoup d’industriels à s’occuper du perfectionnement de cet instrument; mais, après divers changements , on s’en est tenu à la simplicité de l’ancien harpon.
Après la description du harpon , revenons à nos pêches , qui sont du plus haut intérêt quand la compagnie de marsouins est nombreuse. La moitié de l’équipage se tient généralement près du beaupré, sur l’avant ou à toute autre place qui permette de bien voir le spectacle de la chasse. Combien de fois, quand j’étais enseigne, me suis-je perché sur la vergue d’artimon, comme un oiseau de mer ! Combien de fois me suis-je niché dans les bastingages du petit hunier, jusqu’à ce que je visse le harpon jeté avec succès par quelque bras plus ancien et plus vigoureux que le mien! Une petite mais bonne corde est attachée d’un bout à la jambe du harpon, et de l’autre à l’un des petits cordages qui , pendant du gaillard d’avant, communiquent au beaupré, où une foule de mains sont toujours prêtes pour enlever le poissou hors de l’eau.
On comprend que le harponneur n’a rien à faire qu’à frapper; il est peu d’exploits dans lesquels la dextérité d’un homme l’emporte plus visiblement sur celle d’un autre, que dans la manière de diriger le harpon. J’ai entendu dire au capitaine Scoresby que, lorsqu’une baleine est frappée, c’est une chose importante de conduire le fer jusqu’au soc dans le blanc du monstre; mais quant au marsouin, il ne s’agit que de bien viser une première fois , car le poids Seul de l’instrument suffit pour en loger les dents dans le corps du poisson , qui souvent même en est entièrement transpercé.
La force du marsouin doit être très-grande, car je l’ai vu tortiller un harpon de baleine sur plusieurs tours , et parfois s’en débarrasser lui-même ; c’est pourquoi il est important d’amener le récalcitrant à bord avec le moins de délai possible. Aussitôt que le harponneur a frappé juste, il se met à crier : « Tirez ! tirez ! » Alors les hommes stationnés près de la corde la tirent, et l’on voit le malheureux marsouin se débattre en l’air, comme s’il faisait encore une de ses gambades. Deux ou trois couples des mains les plus sûres ont déjà saisi un des nœuds coulants qui sont toujours prêts , et c’est à qui attrapera la tête ou la queue du marsouin. Alors, mais seulement alors r la capture peut être regardée comme certaine.
Je me rappelle avoir vu un marsouin frappé par une espèce d’émérillon appelé drége, beaucoup trop faible pour un tel service. La corde à laquelle il était attaché cassa bientôt, et le poisson blessé retomba dans la mer, avec le fer planté dans le dos. Le pauvre malheureux fut aussitôt accompagné ou poursuivi par des myriades de marsouins, dont l’instinct, dit- on , les porte à suivre toute trace de sang , et même à dévorer leur semblable. Je mets en doute ce cannibalisme , mais je suis certain que, lorsqu’un marsouin est frappé et s’échappe, il est
suivi par tous les autres, et le vaisseau est abandonné de la troupe en quelques secondes. Dans la circonstance en question, l’instrument de pêche avait été préparé pour un dauphin ; mais l’homme qui devait l’épier, n’étant pas un harponneur très-expérimenté, ne put résister à la tentation de lancer son fer sur le premier beau poisson qui se présenta.
Le dauphin, la bonite et l’albacore se prennent quelquefois avec la drége, mais généralement au moyen de lignes revêtues de fer-blanc ou de morceaux de poisson volant , si on peut en avoir. Dans le beau temps , surtout entre les tropiques , quand toute la surface de la mer est couverte de' ces trois belles espèces, il y a toujours une douzaines de cordes avec leur appât qui reluit et ondule sur les flots , suivant le mouvement du vaisseau auquel les cordes sont attachées. Cette drége ressemble au trident que les peintres placent entre les mains du vieux Neptune , quand il leur plaît de représenter le dieu de la mer (en vrai sans culotte, comme il doit être) sur son char xmarin. Cependant, si mes souvenirs nautiques me servent exactement, cet instrument a plutôt cinq pointes que trois, et quelquefois même il a deux rangées de pointes, placées à angles droits" l’une de l’autre. La partie supérieure, étant chargée de plomb, tourne et tombe sur l ? animal , qui est alors amené à bord sur le bout de la drége , comme on vous présenterait une pomme de terre ou un hareng sur la pointe d’une fourchette.
Le dauphin est mangé et généralement goûté, quoique ce soit certainement un poisson duriuscule. On le coupe par tranches et on le met sur le gril , ou bien on le fait bouillir, pour le confire dans le vinaigre et le manger froid. La bonite est encore plus dure et ne devient passable qu’à force de vin de Porto. C’est un axiome des cuisiniers, que tout peut être bon avec de bonnes sauces;
mais les aspirants ont quelque peine à faire cette expérience avec le peu d’ingrédients qu’ils possèdent. Combien de fois il leur faut se régaler avec ce qui pourrait s’appeler une parodie de la soupe à la tortue !
Je trouve dans mon journal du 24 mai, la veille du jour où nous franchîmes l’équateur, plusieurs choses dont je me souviens à peine, mais que je n’ai certainement jamais revues, dans les vingt ans qui se sont écoulés depuis. Il paraît qu’une bonite s’élança, la gueule ouverte, après un poisson volant, et la chasse se serait terminée en l’air, si, par une légère erreur de son calcul, la bonite n’avait donné du nez contre l’objet de sa pour- ' suite , qui ne fit que recevoir une nouvelle impulsion , tout à fait différente de celle qu’il était obligé de suivre. En même temps , ces grands oiseaux , appelés albatros, fondaient sur les poissons volants, lorsque ceux-ci s’élevaient dans l’air pour éviter leurs ennemis naturels, le dauphin et la bonite. Ces braconniers de la mer cependant n’empiétaient pas tous impunément sur les terres des vrais chasseurs , car nous en attrapâmes quelquesuns, qui, confiants dans leur sagacité et la force de leurs ailes, donnèrent étourdiment dans les hameçons suspendus à la proue du vaisseau , et furent ainsi amenés à bord , criant et battant des ailes d’une façon très- burlesque. Pour compléter ce cercle de mutuelle destruction, je dois dire, au risque de diminuer la sympathie pour le poisson volant persécuté, que le même jour il en tomba un à bord , et que nous trouvâmes dans son gosier un autre petit poisson à demi avalé, mais encore vivant.
La pêche du requin.
La pêche du dauphin, des marsouins, des poissons volants, des bonites, etc., ne saurait, après tout, être considérée que comme un jeu , soit pour nous distraire dans les ennuis d’un long calme, soit pour ajouter un plat nouveau à la table frugale du bord. Mais s’agit-il de prendre un requin , c’est un tout autre plaisir, c’est un autre ordre d’émotions et de sentiments , bien moins aimables, certes, ou même plus féroces, si j’ose le dire. Il semblerait, en effet, qu’il existe une sorte de guerre éternelle et héréditaire entre les marins et les requins , une guerre semblable à celle qu’on prétend déclarée entre les Esquimaux et les sauvages de l’Amérique du Nord, où chaque partie belligérante étant persuadée qu’il n’est aucune mort, naturelle ou violente, qui ne soit causée par les machinations de l’ennemi, il n’y a pas d’espoir que la paix s’établisse entre les deux peuples tant qu’ils seront soumis aux lois de la nature mortelle.
De même, j’en ai peur, comme, dans tous les temps, si le pauvre Jack se noie , n’importe sous quelles vagues , il sera exposé à être broyé entre les quadruples ou quintuples rangées de dents en scie du requin , ce sera avec la même joie impitoyable que Jack usera de représailles toutes les fois qu’il pourra tenir son ennemi. Je n’ai jamais vu l’instinct sauvage de notre nature se trahir plus
ET DE LA TEHRE FERME
ostensiblement que lorsqu’un équipage entier, officiers et aspirants compris , pousse de triomphantes acclamations autour du requin captif, qui se débat dans sa rage impuissante sur l’arrière ou le gaillard du vaisseau. La capture déjà est un amusement particulier, un plaisir exquis, auquel chacun s’associe plus ou moins. Comme la chasse au renard , c’est une distraction toujours nouvelle, qui attire toutes sortes de personnes. Le philosophe occupé à prendre dès distances renferme bien vite son chronomètre dans son étui ; le calculateur qui étudie la longitude, met ses livres de côté; l’officier des soldats de marine abandonne son éternelle flûte ; le docteur sommeillant s’arrache à sa sieste ; le commis aux vivres déserte son tableau complet ; il n’est pas de matelot ou de mousse qui n’accoure sur le pont, afin de voir mourir le traître. Le singe lui-même, s’il y en a un à bord, éprouve un vif intérêt à toutes les scènes de ce drame. Je me souviens d’avoir vu une fois J&fcko allant et venant sur le filet de la poupe , grimaçant et criant de manière à être entendu de toutes les autres parties du navire. « Qu’avez-vous , senor Mona ? » lui dit le contre-maître ; car le singe, venu de Ténériffe, conservait son nom espagnol. Jocko ne répondit pas, mais tendit la tète pardessus la poulaine, ouvrant de grands yeux, et montrant ses dents d’une oreille à l’autre. En ce moment on apercevait l’arète dorsale d’un énorme requin qui se mouvait à six pouces environ au-dessus de l’eau, et traçait, comme la lame d’une faux , un sillon sur la surface polie de la mer.
« Messager, s’écria le capitaine , prenant le commandement presque avec autant de joie que s’il allait combattre un croiseur ennemi , courez demander au coq un morceau de porc.... Où est votre hameçon , contremaître ?
— Ici, capitaine, » répond l’autre, après en avoir éprouvé la pointe qu’il déclare aussi effilée qu’une aiguille : puis il y attache un morceau de porc rance de quatre ou cinq livres au moins ; car il n’est rien de trop lourd ni de trop salé pour l’estomac d’un requin.
L’hameçon, qui est bien gros comme le petit doigt, offre une courbure à peu près aussi étendue que celle d’une main d’homme à demi fermée , avec une longueur de six à huit pouces, et un dardillon formidable. Ce grappin est garni de quatre à cinq pieds de chaînes , précaution très-nécessaire , attendu qu’un requin vorace avale quelquefois si profondément l’hameçon , que sans la chaîne il couperait la corde à laquelle tient le grappin aussi facilement qu’une tète d’asperge. Une forte corde (généralement un des bouts de câble de la voile d’artimon) étant attachée à la chaîne , on jette l’appàt dans le remous, car il est rare que le calme soit si profond qu’un navire en mer ne füse pas quelque mouvement. Je crois avoir remarqué que les requins se montrent volontiers quand le vaisseau file à raison de moins d’un nœud â l’heure, degré de yitesse qui le soumet exclusivement à l’action de la barre , ou lui donne ce qu’on appelle en termes techniques dans la marine anglaise the steerage way ( la vitesse suffisante pour faire gouverner un bâtiment).
Un requin, en général, comme un aspirant, a toujours faim ; mais dans les cas rares où il n’est pas en appétit, il s’avance lentement vers l’appât qu’on lui jette, le flaire, le pousse avec son nez plat, et le retourne de tous les côtés. Il glisse ensuite à droite ou à gauche comme s’il craignait quelque picge, mais il revient bientôt pour goûter le délicieux haut goût , comme les matelots appellent le porc rance mis exprès à l’hameçon.
Pendant que Jean Requin fait ce petit manège de tirai-;
dité ou de coquetterie , l’arrière du vaisseau est si bien garni de têtes qu’on ne pourrait pour rien au monde s’y procurer une place. Tous les agrès sont garnis aussi de spectateurs respirant à peine , parlant bien bas , s’ils osent parler, et ne perdant pas un moment de vue le monstre encore libre dans l’Océan, mais qu’ils espèrent voir avant peu tomber en leur pouvoir. J’ai vu tous ces préludes durer une bonne heure, après quoi le requin s’en allait comme n’ayant rien à vous dire , s’abandonnant au cours de la brise si elle soufflait, ou plongeant de manière à ne laisser voir de ses traces qu’une légère écume blanche. La perte d’un galion d’Espagne poursuivi en vain ne causerait guère plus de regret, de colère et d’impatience. D’un autre côté, excepté au premier signal d’une action, jamais l’équipage d’un navire n’éprouva joie plus vive qu’en voyant le requin tourner la tête pour saisir l’appât. Un léger murmure de rire court d’une bouche à l’autre; tous les yeux s’animent et pétillent; tous ceux dont le hâle du vent ou du soleil n’a pas encore bronzé la peau laissent voir sur leur visage le passage rapide du rouge au pâle et du pâle au rouge, comme les teintes du dauphin mourant.
Lorsque l’appât descend de l’arrière d’un vaisseau qui a un mouvement quelconque dans la mer, il touche bientôt à la surface de l’eau , ce qui oblige le requin à mordre d’en bas ; et comme la bouche de mondit requin est placée sous son menton , et non dessus comme celle d’un chrétien, il faut qu’il se tourne jusque sur le dos avant de pouvoir saisir le morceau de chair flottant qui cache l’hameçon. Si même il ne se retourne pas complètement, il est forcé de se rouler sur lui-même , pour ainsi dire , de manière à montrer une partie de son ventre blanc. Au moment où cette peau blanche brille aux yeux de l’équipage attentif, un cri étouffé ou un murmure de
satisfaction se fait entendre ; mais personne ne parle, de peur d’alarmer le requin.
Quelquefois, au moment où l’appàt est jeté par-dessus l’arrière , le requin s’élance avec une telle avidité qu’il sort partiellement de l’eau. Dans ces occasions rares, il avale l’appât et l’hameçon avec un pied ou deux de chaînes , sans mâcher, et s’enfuit emportant sa proie perfide avec une force et une vélocité si prodigieuses , qu’il fait casser la corde qui le retient. Mais , en général , il procède plus à loisir et semble plutôt vouloir teter l’appât qu’y mordre. Il faut beaucoup d’adresse à qui tient la ligne en ce moment; car un maladroit trop pressé risque de retirer l’hameçon avant qu’il soit descendu assez profondément au gosier du requin. Notre vorace, il est vrai, n’est guère disposé à laisser aller ce qui a dépassé une fois sa formidable batterie de dents; mais l’hameçon, par un mouvement prématuré , peut se fixer dans une partie de la mâchoire assez tendre pour se déchirer pendant la lutte qui s’ensuit.
Le secret de la pêche est de laisser le requin engloutir tout le morceau de porc , et puis de donner à la corde une impulsion violente , au moyen de laquelle la pointe barbelée se plonge dans le gosier ou l’estomac de la victime. Comme le requin n’est pas un personnage à subir patiemment un traitement semblable, il ne serait sûr pour personne d’avoir par hasard le pied sur le rouleau de la corde; car, dès que l’hameçon est fixé, elle se dédéroule aussi vite que la ligne de lok d’un navire qui file douze nœuds.
La soudaineté de la secousse qu’éprouve le pauvre diable lorsqu’il est au bout de sa lisière, le renverse souvent sur la surface de l’eau. Alors commencent les acclamations, les cris de joie, de rage et de triomphe, si longtemps contenus. Il ne faut pas peu de force pour tirer la
corde à soi, mais il arrive quelquefois, lorsqu’on veut trop vite l’amener , que la violente résistance du requin brise la corde ou l’hameçon , „et alors il s’en va au large digérer le reste comme il peut. Il est donc plus habile de l’amuser jusqu’à ce qu’il soit épuisé. Pendant cette opération on pourrait vraiment croire que l’animal furieux comprend l’étrange abus que l’on fait de son malheur : car, lorsqu’il se retourne et se jette à droite ou à gauche, i 1 vous regarde avec des yeux pleins d'une rage qui glace le sang du plus hardi nageur, se disant à lui-même que son tour peut venir un jour d’éprouver aussi la généro- < sité de son ennemi.
On ne peut donc pas songer à haler un requin à bord par la corde attachée à l’hameçon ; car si, en général, sa résistance est vaine dans l’eau, elle n’est pas sans danger lorsque le requin est entre l’eau et le bord. Pour empêcher que la ligne ne se rompe ou que la mâchoire ne soit emportée par l’hameçon , il est d’usage d’y adapter un nœud coulant de bouline. Ce nœud glisse le long de la corde jusqu’au-dessus de la tête du monstre, et va serrer le point de jonction de la queue avec le corps ; une fois ce nœud fixé , le premier acte de la pièce est fini, et l’ennemi vaincu est ensuite aisément amené sur le pont, à la joie inexprimable de tout l’équipage. Mais, quoique sorti de son élément, le requin n’a pas encore perdu tous ses moyens de nuire, et je ne conseillerais à personne de s’approcher à la portée de sa queue ou de risquer son pied trop près de ses dents : le coup de queue d’un requin de taille moyenne peut casser la jambe à un homme, et j’en ai vu un qui , dix minutes après avoir été traîné sur le pont , fit une entaille de deux pouces de profondeur dans une large drisse de gouvernail. Je me souviens que feu le docteur Wollaston, avec son génie si inventif, proposait un jour une méthode pour mesurer la force d’une morsure
de requin. « Si une pièce plate de plomb, disait-il , était jetée dans la gueule du poisson, la profondeur de l’empreinte de ses dents sur le plomb fournirait une sorte d'échelle comparative de sa force. »
Je n’ai pas beso : n de dire que, lorsqu’un requin s’agite sur le pont d’un navire, il se passe autour de lui une scène de confusion, et que, si le sang coule comme d’ordinaire, les taches résistent à une semaine de récurage, ce qui fera bien gronder le capitaine du gaillard d’arrière. Mais, pour le moment, toutes ces considérations sont mises de côté , c’est-à-dire si le commandant prend sa part de plaisir; et quel est celui qui s’y refuserait? Enfin le requin est traîné au gaillard d’avant, au milieu des coups de pieds, des coups de bâtons et des exécrations des vainqueurs, qui terminent bientôt sa malheureuse vie en le perçant de leurs couteaux , de leurs piques d’abordage et de leurs haches, semblables à une troupe d’indiens furieux armés de tomahawks.
La première opération est toujours de priver le requin de. sa queue , ce qui n’est pas facile, vu le danger de s’en approcher de trop près ; mais quelque bras plus adroit que les autres, auquel la hache est familière, épie le moment favorable, et d’un seul coup la sépare du corps. Ce matelot est alors suivi d’un autre qui saute en écartant les jambes sur l’ennemi terrassé , l’ouvre du museau à la queue, par un nouveau coup de hache, et la tragédie est finie en ce qui concerne les souffrances et les angoisses du principal acteur. Les matelots éprouvent alors la plus vive curiosité d’apprendre ce que le requin a englouti dans son estomac ; mais le plus souvent ils sont désappointés par un estomac vide.
Je me souviens, toutefois, d’une exception fameuse, lorsque nous primes un très-gros requin à bord de l’Alceste, dans la rade d’Anjeer, à Java, pendant le voyage
où uous escortâmes jusqu’en Chine l’ambassade de lord Amherst. On trouva dans les vastes flancs de ce monstre marin un grand nombre de canards et de poules, morts la nuit précédente, et jetés a la mer par conséquent, outre plusieurs corbeilles et quelque débris de cordages! Mais, ce qui excita le plus de surprise et d’admiration fut d’y trouver aussi la peau d’un buffle tué à bord ce jour-là pour le dîner de l’équipage. Le vieux matelot qui avait ouvert le requin se tenait au-dessus les jambes écartées, tirant un a un tous ces articles confusément entassés dans cette sjlnbre caverne. Lorsqu’il en fut à la peau du buffle , il la déploya comme un rideau , et s’écria : * Halte-là, mon garçon! Voyez-vous ça? il a avalé un buffle , mais il n’a pu en digérer la peau, d
Je n ai jamais eu le malheur de voir un de mes hommes dévoré ou même blessé par un requin. Il est permis aux diverses compagnies de l’équipage de nager tour à tour dans les eaux du vaisseau quand la mer est calme ; mais il paraît que le bruit des nageurs tient les requins a distance. Quoiqu’on les voie souvent nager eux-mêmes dans la même eau que les marins avant et après eux , ils s’approchent rarement d’une place occupée.
Je me souviens pourtant qu’une fois, aux Bermudes, je vis un requin heurter de sa tête le talon d’un contremaître au moment où il rentrait dans la chaloupe. Ce jeune homme venait de nager avec un ou deux autres pendant une heure environ, et il était resté le dernier. On n’avait point vu de requin de toute la matinée; mais il s’en élança un du fond de l’eau, dans le moment même où mon camarade , à moitié dans la chaloupe , avait encore un pied dehors; il se sentit frappé par le requin, à qui le temps manqua heureusement pour faire le demitour de tète qui lui était encore nécessaire pour saisir sa
proie. Ainsi , il s’en fallut d’une ligne que mon pauvre contre-maître ne fût la victime d’un accident qui épouvante le plus brave marin , et qui aurait privé le service d'un bon officier justement placé aujourd’hui dans les premiers rangs de sa profession.
Le passage de la ligne.
On a si souvent décrit les cérémonies étranges et presque sauvages qui se pratiquent en mer au passage de l’équateur, qu’un voyageur peut fort bien être excusé, à l’heure qu’il est, d’omettre dans sa narration le détail minutieux de ces folles scènes.
Cependant si les choses qui déjà nous sont connues sont curieuses en elles-mêmes et servent à peindre des mœurs à part , si elles nous sont rappelées par quelque description naturelle, ou par ces effets que les vrais artistes seuls ont à commandement , nous nous y plairons d'autant plus que nous aurons par devers nous des points de comparaison. Qu’un homme de talent et de goût, qui a l’instinct de l’observation , de la couleur et du style , écrive un livre et qu’il l’intitule Londres, les Londoniens seront certainement de tous les lecteurs ceux qui prendront le plus d’intérêt à ce livre , précisément parce qu’ils connaissent déjà ce dont on va leur parler. Quand Taglioni descend de ses pirouettes aériennes , et danse le menuet de la cour ou la gavotte , quand Paganini laisse ses tours de force en musique , ses miracles de notes , et joue quelque air bien simple, bien connu, nous n’éprouvons pas , il est vrai , le même étonnement, mais dix fois plus de vrai plaisir.
Si beaucoup d'auteurs ont raconté le passage de l’équateur, je ne crois pas en avoir rencontré , si ce n’est
un peut-être, qui aient voulu jeter le moindre degré d’intérêt sur ces scènes absurdes. La conception en est vraiment extravagante, et l’exécution, je dois le dire, assez brutale; cependant, malgré tout cela, je les ai non-seulement permises sur les vaisseaux que j’ai commandés, mais je les ai même encouragées, et j’ai décidé nos hommes quand je les ai vus incertains. Le mal en est passager, si mal il y a; cela donne certainement à Jack du plaisir un mois d’avance, et une quinzaine après; de plus, en ordonnant la cérémonie de manière à maintenir les acteurs dans les limites' d’une exacte discipline (ce qui n’est pas trop difficile), il se peut même qu’elle ajoute à l’autorité des officiers, au lieu de diminuer leur influence.
Je ne suis pas assez classique pour comparer ces parties de barbe sous l’équateur, comme on les appelle, aux Saturnales de l'antiquité romaine; mais je sais qu’il y a quelques équipages, même sur des vaisseaux de guerre, auxquels les capitaines permettent sous la ligne de grandes libertés avec leurs officiers. Cette coutume a*été si loin que je me rappelle parfaitement bien un temps où de pareilles licences étaient regardées comme un droit par les matelots. Je crois que tel est encore, plus ou moins, l’état des choses sur beaucoup de navires marchands, et même sur quelques vaisseaux de la compagnie des Indes orientales ; mais j’espère qu’il n’est plus un seul vaisseau de guerre, ayant la moindre prétention au bon ordre, où l’on soutienne aujourd’hui cette doctrine; et, si quelquefois elle est mise en avant par quelques membres de l’équipage, sans doute que les autres la réfutent à l’instant et péremptoirement. Il est bon de faire sentir à nos nouveaux marins qu’ils vivent sous un régime très-différent de celui auquel ils peu- ' vent avoir été accoutumés dans la marine marchande;
et si, au milieu même de ces extravagances, quand ils se dévisagent les uns les autres, qua r d ils plongent les infortunés novices dans des baquets d’eau sale, quand ils jouent les bouffonneries les plus iroquoises, si alors même on peut encore leur faire respecter l'autorité du plus jeune aspirant qui porte un uniforme, il est à croire qu’ils ne se départiront pas de la discipline en des circonstances plus ord naire.i.
Sur un vaisseau bien ordonné , l'ordre est rétabli une heure après le moment le plus chaud du tumulte; les ponts sont lavés et frottés ; tout ce qu’on a mouillé est à l’étendage entre les mâts; les hommes, vêtus de nouveaux pantalons et de blouses blanches, sont prêts à l’appel entre les canons, aussi droits et aussi sérieux que si la discipline ordinaire n’avait pas été intervertie. Je veux aussi que les aspirants prennent leur pleine part de la fête, pourvu qu’ils n’oublient pas la déférence due à leurs supérieurs. Mais dans le moment de l’action, il faut rendre justice aux enfants du cockpit : malgré le progrès des lumières et leurs intentions de bonne compagnie, ces jeunes aristocrates, quand ils s’y mettent, ne le cèdent en rien, dans cette féroce conduite, aux honnêtes matelots. Le capitaine, comme de juste, et généra- . lement tous les officiers, se tiennent à l’écart, mettant leur dignité dans leur poche, mais tout prêts, si l’occasion le demandait, à réprimer une familiarité qui pasrerait les bornes. Cependant, à mesure que les choses s’engagent, il est possible qu’un ou deux officiers se trouvent tellement intéressés par le bruit et les rires joyeux, qu’ils s’approchent un peu trop près, et rient un peu trop haut pour le maintien de la dignité affectée du bord. On ne peut attendre, et, en vérité, l’on n’exige pas que les principaux acteurs de ces scènes grotesques, demi-nus et se lançant des seaux d’eau les uns aux
autres, se renferment dans les limites étroites de leur théâtre. Quelques-uns montent dans les agrès pour faire tomber leurs cascades ; d’autres, cachés près de la pompa à incendie, la font jouer sur le passager sans méfiance, et s’il arrive, par hasard (je dis par hasard), que quelque novice en grade se trouve sur le chemin de ces explosions, on l’arrose avec le foudroyant effet d’une averse, toujours par hasard, bien entendu. Que peut-il faire? Il sent qu’il s’est indiscrètement avancé trop loin, et, lors même qu’il n’aurait pas outre-passé la limite prescrite , il s’en est du moins trop approché, et l’offense est peut-être involontaire. Dans tous les cas, c’est si peu de chose , et surtout dans la circonstance présente , qu’il serait ridicule d’aller se plaindre au capitaine. Se voyant donc bien mouillé , et trouvant devant lui les moyens tout prêts de se venger, notre officier attrape un seau plein, et, oubliant son rang, il lance toute l’eau à la face de l’aspirant qui l’avait inondé deux secondes auparavant! De ce moment, son grade ne compte plus, il devient à son tour l’un des plus farceurs de la bande. Le capitaine, le découvrant dans cette mêlée, hausse les épaules et marmotte en passant : « C’est votre faute, monsieur Hailtop, vous vous êtes enrôlé parmi ces jeunes fous ; vous m’en direz des nouvelles ! »
Rien, je le confesse, ne me paraît aujourd’hui plus opposé au roide caractère de notre discipline que de voir un grave lieutenant escaladant les mâts, enfilant les agrès , soufflant l’eau comme une baleine et aspergé à son tour par de plus fous que lui. Je me souviens d’avoir été moi-même si imperceptiblement séduit dans le Volage par ce joyeux spectacle de folie , que, sans m’en apercevoir, j’avais dépassé la corde tendue - sur le pont comme la limite entre l’ordre et le désordre, et, au même instant, j’avais reçu un seau d’eau froide dans chaque
oreille, tandis que la bouche d’une pompe à incendie jouait en plein dans mes yeux, à deux pieds de distance : m’étant retourné pour échapper à ces cataractes , et ouvrant la bouche pour prendre haleine, je n’aspirai qu’un pinceau à goudron qui me fut fourré dans le gosier.
Les choses furent bien différentes et ma conduite aussi, comme de raison, quatre ou cinq ans après, dans le même endroit, lorsqu’au lieu d’être le plus jeune lieutenant , j’étais la grande clef de voûte de tout l’édifice , le puissant maître étranger de toute la bande , c’est-à-dire le capitaine lui-même. J’avais alors le commandement de la Lyre, sloop de guerre de dix canons. Quand nos gens eurent fait la barbe à leur monde avec des rasoirs de bois, et que tout fut rentré dans l’ordre, j’allai à bord de la frégate l’Alceste pour dîner avec mon excellent ami, feu sir Murray Maxwell. Lord Amherst, ambassadeur en Chine, et l’un de ses passagers, avaient pris plaisir à la représentation qui s’était donnée devant eux ; car ces bouffonneries, assez désagréables pour les nouveaux venus qui en pâtissent, sont certainement amusantes à voir une fois.
Nous fûmes bientôt à table, et là, bien entendu, nous nous divertîmes beaucoup à raconter les anecdotes de la journée, et à dépeindre l’étrange ; spect du père Neptune , de sa famille , et de son cortège plus étrange encore. Je m’aventurai à parier pour l’une de mes figures contre toutes les leurs ensemble , ou contre celle qu’ils voudraient choisir, sinon quant à la monstruosité, au moins pour un intérêt d’un autre genre; et je décrivis le plus remarquable spectacle qu’eût donné mon bâtiment. Notre dégoûtant Neptune de la Lyre était accompagné, suivant l'usage , d’une énorme Amphitrite , qui n’était autre que l’un des aides du boatswain, ayant pour manteau la toile goudronnée de la grande écoutille, et pour
jupon la misaine de la petite chaloupe, tandis que des guenilles mouillées pendaient le long de ses grosses joues en guise de boucles appelées repentirs. Auprès à' elle était assis un jeune enfant, son fils unique, Triton, fait historique de généalogie sub-marine, vérifié dans le dictionnaire de Lemprière. Ce pauvre Triton était le favori de l’équipage du sloop, et nous le soupçonnions même d’une naissance au-dessus de son rang, tant il avait l’air doux et distingué. En cette occasion même, tout défiguré par le fard, la poix et le goudron, copieusement répandus sur sa délicate petite personne , pour l’assortir à son papa Neptune, il semblait que ses misérables parents l’eussent dérobé , et se fussent en vain efforcés de déguiser leur scélératesse en l’équipant avec leurs oripeaux de Bohémiens.
Il était presque nuit quand je retournai à la Lyre, qui depuis une demi-heure épiait mon retour à la distance de la longueur d’un câble. Le vent était si léger et le navire si près, qu’on ne fit aucun signal pour virer de bord; le bruit seul de la rame donna le premier avis de mon approche, et je pus entendre le premier lieutenant s’écrier en hâte :
» Passez du monde sur le bord ! »
A peine ces mots étaient-ils prononcés, que j’entendis un choc dans l’eau, suivi d’un faible cri de détresse. Aussitôt le sloop fut viré de bord, et la chaloupe mise à l’eau, au milieu de toute la coufusion de voix et de mouvements qui suit une chute dans la mer. Je fis ramer du côté où j’avais entendu ce cri; mais en vain nous visitâmes vingt et vingt fois le sillage du vaisseau , l’eau était unie partout, transparente et vide. Enfin, je montai à bord , je fis l’appel pour reconnaître celui qui manquait ; tous étaient présents, excepté notre pauvre petit Triton. Il paraît que l’enfant, fatigué des amusements du jour.
s’était étendu et endormi sur le bord du sloop. Le brusque commandement de l’officier, en voyant ma chaloupe presque bord à bord, avait éveillé le malheureux garçon trop subitement; il oublia où il était, et, au lieu de sauter en dedans du navire, il plongea de l’autre côté, dans la mer, pour ne plus jamais reparaître !
Il y a peu d’accidents plus fréquents en mer que celui d’un homme qui tombe par-dessus le bord; et cependant, chose étrange ! chaque fois que cela revient , chacun est aussi complètement surpris que si ce n’était jamais arrivé. Ce qui est encore plus surprenant, et je dois dire non moins inexcusable, c’est que cet accident excite invariablement un certain degré de confusion , même dans les vaisseaux les mieux ordonnés. Si c’est un mal remédiable, il est réellement extraordinaire que le reproche soit encore mérité dans un système de discipline aussi exact que celui de la marine, où toute autre espèce d’accidents est prévue. Mais quoi de plus grave que le tort que je sigDale? Si l’état de confusion, de doute et d’alarme qui règne généralement, surtout la nuit, quand un homme tombe à la mer, était une conséquence nécessaire de ce malheur, nous n’aurions qu’à le déplorer doublement, et à considérer la vie maritime comme plus dangereuse encore qu’on ne le reconnaît habituellement. Cependant il ne paraît point que rien nécessite ce désordre ; et, si le remède est dans les prévisions de la discipline ordinaire, on ne peut nier qu’un officier qui né c lige d’en faire l’application en de telles circonstances ne soit responsable de tous ceux qui périssent en tombant par-dessus le bord.
Quoi qu’il en soit, quand retentit ce cri funeste : « Un homme qui se noie ! ® j’ai vu de braves et habiles officiers, qui auraient envisagé sans sourciller tout autre danger, pâlir et perdre la tête. Voilà qui est difficile à
expliquer ; mais il est plus aisé de comprendre que l’équipage soit sens dessus dessous quand les officiers manquent de sang-froid au moment qui en exige le plus. Toutes les fois que j’ai vu tous ces hommes accourir en tumulte, se ruer sur le pont ou dans les embarcations, et se jeter à la mer sans réflexion pour sauver un camarade, je n’ai pu m’empêcher de penser que c’était une honte pour nous, à qui toute la discipline est confiée, de n’avoir encore pu trouver aucune manière de tourner à, bien ce mouvement généreux.
Nous doublons le Cap.
Cependant notre bon petit vaisseau , où tout respirait la gaieté, s’approchait du fameux Cap.
Je me souviens avec quel bonheur je demeurai sur le pont, après l’heure de mon quart, pour y repaître mes yeux de la vue des constellations que je ne connaissais encore que de nom. En étudiant la carte du firmament, ou les globes célestes, comme nous nous permettons d’appeler ces joujoux de la science, nous apprécions les contes d’un centaure avec deux brillantes étoiles à ses fanons, ou d’un paon avec un diadème au front, brillant comme Aldebaram , cet œil magnifique du taureau , ou de l’énorme navire Argo parcourant les cieux du Midi avec une large étoile qui étincelle comme une flamme dans un de ses avirons. Naturellement c'est en vain que l’esprit voudrait réduire ces conceptions grandioses à des formes terrestres ; toute espèce de forme d’ailleurs s’efface bientôt, car la nomenclature des astres n’est qu’une nomenclature d’utilité pratique, poétisée par ce langage mystérieux qu’aimaient tant les premiers voyageurs. Personne, je suppose, ne s’attend à voir apparaître à la voûte du ciel des centaures, des navires et des paons ; mais chacun doit être curieux de vérifier ces combinaisons d’astres qui parlèrent si vivement à l’imagination inventive de leurs premiers et heureux observateurs. Quoiqu’un très-petit nombre seulement de ces groupes
d’étoiles puissent se traduire en formes définies, l’esprit se laisse bientôt séduire et se prête aisément à une illusion gracieuse. Aussi, dans nos croisières aux environs du Cap, après avoir contemplé pendant quelques nuits les diverses constellations qui, s’élevant à l’horizon, traversaient le méridien et allaient s’éteindre dans les vagues occidentales, nous nous mîmes peu à peu non-seulement à leur rendre leurs titres conventionnels, mais encore à nous les figurer comme des hydres, des colombes , des toucas, des phénix et des poissons volants, sans oublier l’énorme baleine du Sud, dont l’œil si beau, appelé fomalhant, étincelle au zénith du Cap, mais est à peine connu des astronomes de notre Europe, parce que sa plus grande hauteur n’est pas pour eux de dix degrés.
Mais de toutes les constellations antarctiques, la célèbre Croix du Sud est certainement la plus remarquable, et doit en tout temps fixer l’attention du voyageur assez heureux pour la voir. Elle frapperait, je pense, l’imagination même de quelqu'un qui n’aurait jamais ouï parler de la religion chrétienne; toutefois, c’est là ce dont il est difficile de juger quand on réfléchit que, par suite d’une continuelle association d’idées, presque toutes les pensées, les paroles et les actes de notre vie se trouvent étroitement liés avec ce symbole consacré. Des trois grandes étoiles qui forment la croix, l’une est à la tête, l’autre à la branche gauche, et la troisième aux pieds; celle-ci est l’étoile principale, appelée l’Alpha. Mais elles sont disposées de manière à figurer un crucifix, même sans le secours d’une plus petite étoile qui complète le rayon horizontal. Lorsque cette constellation est sur le méridien, elle est presque droit 0 , et, quand elle disparaît, nous la voyons incliner à l’occident. Je ne sais trop si, sur le tout , cette position n’est pas plus frappante que lorsqu’on la voit se redresser par degrés au levant. Au
reste, dans toutes ces positions, la Croix du Sud est admirable, et, l’imagination aidant un peu, elle est bien faite pour réveiller au fond du cœur des méditations solennelles. J’ignore comment les autres sont affectés d’une pareille vue ; quant à moi, qui ai souvent passé des nuits à contempler la Croix du Sud, je ne me rappelle pas avoir été intéressé à ce spectacle deux fois exactement de la même manière, et mes impressions du lendemain étaient toujours plus vives que celles de la veille.
Cette constellation , étant à 30 degrés environ du pôle sud, peut être observée dans sa révolution parfaite aussi, lorsque j’étais au large du Cap, je l’ai vue dans toutes ses phases , depuis sa position droite entre 60 et 70 degrés au-dessus de l’horizon, jusqu’à son inversion complète , lorsque son sommet touche presque les flots. Cette dernière position me rappelait toujours la mort de saint Pierre, qui, dit-on, regarda comme un grand honneur d’être crucifié la tête en bas. Enfin, je défie le plus stupide des mortels de suivre les changements d’aspect qu’offre cette constellation magnifique , sans être frappé d’admiration pour sa beauté.
Le 28 mai , nous atteignîmes un paquebot anglais qui sc rendait au Brésil. Il était parti un mois après nous, mais il n’y avait à bord ni journal, ni annuaire de la marine, ni publication d’aucune espèce. Le second du capitaine ignorait les résultats de la guerre, si intéressante dans ce moment (c’était en 1812), et nous dit, pour toute réponse à nos questions, que les choses étaient dans le même état qu’à notre départ d’Angleterre. Le capitaine , se trouvant malade et alité , avait chargé cet homme très-intelligent, son premier officier, de nous communiquer les nouvelles ; mais il finit par nous avouer naïvement qu’en Angletèrre il n’avait pas eu le temps de lire les journaux , et qu’il avait laissé le soin des affaires
publiques à ceux qui en étaient chargés , parce qu’il avait à son bord assez de besogne sans cela. « Je crois, ajouta le second, avec un ton plus sec et plus plaisant que nous n’aurions supposé d’après son apathie , que les détails de l’histoire que vous me demandez au sujet de Bonaparte et des Russes sont racontés très-exactement dans ces sacs (montrant les paquets de dépêches), et, si je puis les remettre intacts à Rio , on aura tort de dire que je n’apporte point de nouvelles. »
Le 4 juin , nous eûmes une réjouissance en l’honneur de l’anniversaire de la naissance du bon vieux roi Georges III. Sur combien de parties diverses du globe et avec quelles expressions sincères d’attachement on vida ce jour-là des verres et on cria des vivat dans la même intention! Goldsmith dit que le voyageur traîne derrière lui une chaîne qui s’allonge à mesure qu’il s’éloigne de sa patrie : cette pensée du poète s’est souvent présentée à mon esprit dans de semblables circonstances.
Le 5 juin, nous nous séparâmes de notre convoi, et, hélas! cette séparation nous fit perdre plus d’un bon dîner. Notre route était plus à l’est, parce que nous voulions toucher au cap de Bonne-Espérance, tandis que ces grands châteaux mouvants , les vaisseaux de la Compagnie , qui n’avaient pas le temps de s’amuser en route , laissèrent le Cap droit vers le sud pour chercher les vents qui devaient leur faire faire le demi-tour du globe et les pousser jusqu’à l’entrée des mers de la Chine, assez tôt pour profiter de la mousson jusqu’à Canton. Chaque navire nous envoya un canot avec des lettres pour l’Angleterre, que nous devions remettre au Cap. C’était probablement la dernière occasion qu’on aurait d’écrire chez soi, de sorte qu’après que ces lettres seraient arrivées en Angleterre, les amis de ceux qui les auraient écrites n’auraient plus de leurs nouvelles que lorsqu’ils se pré-
senteraienl eux-mêmes , dix-huit mois plus tard. Ils n’avaient pas non plus le moindre espoir de savoir ce qui se passait dans leur pays jusqu’au moment où ils toucheraient à Sainte-Hélène , à leur retour, vers la fin de l’année suivante.
Je me souviens que le lendemain , au point du jour, pendant que je faisais mon quart , en regardant pardessus le passavant sous le vent, je pouvais à peine distinguer les mâts de cacatoi de la flotte au-dessus de l’horizon. Le ciel était pur, pas la plus légère vapeur, pas un nuage ; la mer était à peine ridée, et l’air, très-vif dans ce moment , était si clair et si transparent , qu’on aurait dit que le firmament était un globe de cristal de roche coupé en deux. La teinte bleu foncé de l’horizon, qui paraissait noire à côté de la couleur argentée du ciel, semblait aussi vive que le tranchant d’une lame de métal. En dirigeant la longue-vue sur la flotte abaissée par la courbure de la terre de plus de 1 00 pieds , nous distinguions non-seulement les mâts et les voiles, mais encore une partie des manœuvres. Quand le soleil se fut élevé d’un ou deux degrés et que ses rayons jetèrent sur la toile des vaisseaux une clarté jaunâtre et brillante, nous crûmes apercevoir les coutures de leurs voiles, tant les objets étaient faciles à distinguer.
Je ne sais pas ce qu’un pareil lever de soleil a de particulier pour rafraîchir les sens , ranimer le courage du moment et inspirer de la confiance en l’avenir ; dispositions où l’on se trouve rarement dans les autres moments de la journée. En disant un dernier adieu à notre convoi, nous sentions que, dans le dernier regard qu’on donne à un objet, il y a un je ne sais quoi qui porte avec lui un sentiment de mélancolie. S’il nous arrive alors d’avoir au fond de notre coupe la plus légère dose de remords , on est sûr de la voir monter à la surface , et une goutte
suffit pour troubler tout le reste. Dans cette circonstance, nous n’avions à nous reprocher que quelques impatiences énergiquement exprimées envers nos amis à la démarche lente et à la poupe pesante, lorsque, par une belle brise, nous étions obligés de prendre des ris pour leur tenir compagnie. Je citais plus haut le conte de Pied-Léger : une frégate fine voilière, naviguant avec un convoi de lourds navires , rappelle aussi l’ennuyeux voyage entrepris par le lièvre avec un troupeau de boeufs.
Nos gais compagnons, les poissons volants, qui voltigeaient autour de nous par essaims, sous la zone torride, refusèrent de nous suivre au delà du tropique, et les seuls habitants des mers que nous rencontrâmes depuis n’étaient que de grosses baleines, des dorques, et, de temps à autre, des bancs de marsouins blancs. Quant aux oiseaux, il y en avait en quantité, et surtout des albatros. Le capitaine, pour faire preuve d’adresse, tua, avec une balle, un de ces oiseaux qui avait sept pieds d’envergure; j’en ai vu plusieurs qui avaient douze pieds , et j’ai entendu dire par une personne digne de foi qu’on en avait vu un de seize pieds. Le 22 juin, nous fûmes en vue des hauteurs du nord de la presqu’île du cap de Bonne-Espérance : c’était la montagne de la Table , si connue. Elle nous parut bien mériter son nom, et ne fut pas au-dessous de l’idée que nous nous en étions faite, quoique ses proportions aient été grossièrement exagérées dans tous les dessins. Le vent tomba dans la journée, et nous restâmes en calme, ballottés par la lame. Sur le soir, la brise souffla, mais il était trop tard pour en profiter. Le lendemain, nous doublâmes l’exlrémité du Cap ; mais il se leva un vent du nord-ouest, accompagné de pluie, si violent, qu’il nous fut impossible de gagner le mouillage. Le 24 juin, le vent tomba un peu, le temps s’éclaircit, et nous fîmes voile pour la baie de Simon, petite crique très-commode,
formant l’angle nord-ouest de la fausse baie. Nous en étions bien près quand le vent tomba tout à fait ; mais les embarcations des vaisseaux de guerre de Sa Majesté, le Lion, le Nisvs et la Gctlalhée , nous remorquèrent heureusement. Pendant l’hiver de cet hémisphère qui correspond à notre été , le seul mouillage sûr est la baie de Simon, au sud de la péninsule. La baie de la Table, ainsi appelée à cause de la montagne de ce nom qui la domine, est très-dangereuse dans cette saison , où les rafales du nord-ouest balayent sur la côte les navires qui ont la témérité d’essayer ce mouillage.
Je me rappelle parfaitement les émotions que j’éprouvai en mettant le pied sur le continent d’Afrique ; mais un motif m’empêche de décrire ces sensations poétiques : c’est le souvenir également présent à ma mémoire de l'inquiétude que mes compagnons et moi nous éprouvions sur le sort de notre linge, que nous avions envoyé à la blanchisseuse en deux beaux paquets.' Il est de fait que je ne puis séparer les grandes idées convenables à la circonstance d’avec le vil intérêt que j’attachais à des chemises de coton et à des pantalons de matelot. Tel est l’effet de l’association d’idées que , lorsque je reviens sur les émotions étranges que me causent les souvenirs de ma profession, ou sur les événements historiques qui se rattachent à ce même cap de Bonne-Espérance, si connu de tous les matelots, je me rappelle -à l’instant nos désagréables débats avec les blanchisseuses de Simon-Town, sur le prix du blanchissage de quelques chemises : en sorte que le beau et le sublime disparaissent devant l’utile et le ridicule. Pour cette raison , et quelques autres, je ne me sens nullement disposé à parler d’un lieu aussi connu que le Cap ; et , comme j’y ai passé trois fois depuis avec des circonstances plus favorables, j’aurai peut-être quelque meilleure occasion de le faire. Le 3 juil-
let était le jour fixé pour l’appareillage; mais le vent, qui s’était levé contraire, tomba bientôt complètement. Après quelques heures de calme, il souffla de nouveau, et ainsi de suite alternativement. Ces changements de temps nous empêchaient de mettre en mer. Ce ne fut que le 5 que nous réussîmes à forcer notre sortie par un violent vent debout, avec deux ris dans les huniers et la grande voile au bas ris. Uq courant, dont la direction est de l’est à l’ouest , règne dans toutes les saisons autour du cap de Bonne-Espérance , et il est quelquefois dangereux pour les navires qui vont aux Indes. Ce courant, qui forme un énorme banc de sable à la hauteur du cap des Aiguilles, est évidemment causé par les vents alizés qui soufflent dans les parties sud de l’océan Indien. Pendant trois jours nous eûmes k lutter contre de légères brises du sud-est et des calmes auxquels nous nous attendions peu. Mais le 8 juillet, époque la plus rigoureuse de l’hiver de cet hémisphère, il s’éleva une forte brise du nord-ouest, devant laquelle nous filâmes 240 milles en vingt-quatre heures. Rien de plus agréable que ce vent quand il commence à souffler. La mer est unie, et le navire semble glisser sur du cristal. Les mâts se penchent vers l’avant comme s’ils voulaient s’élancer par-dessus les bossoirs , tandis que les boute-hors des bonnettes craquent en tournant dans leurs blins, et, si on n’y prend garde, il arrive souvent qu’ils se rompent. Cependant , tant que la mer est unie, on est étonné de la quantité de toile qu’on peut présenter à la brise naissante; mais bientôt il devient prudent d’amener les cacatois, le clin-foc et les bonnettes de perroquet. Le maître d’équipage donne un coup d’œil j aux saisines des embarcations et aux amarres de la drôme. Le charpentier examine, comme par instinct, les aiguillettes des sabords, et retire les chopines des pompes pour voir si les clapets sont en bon état , pendant que le
maître armurier regarde si les bragues et les palans des canons sont solidement amarrés, avant que le bâtiment commence à rouler. Les inférieurs même, chacun selon son emploi , sentent , pour parler comme eux , l’arrivée de la brise et se préparent à la recevoir. Le secrétaire du commandant et le préposé de la sainte-barbe prient le second charpentier de clouer quelques taquets de plus , et, après s’être fait donner par le second maître d'équipage quelques écheveaux de merlin, ils se mettent à doubler les attaches des tables et des chaises. On serre les mousquets des soldats de marine dans leurs coffres ; les palans à roulis sont prêts pour les basses vergues ; le maître d’équipage , accompagné du contre-maître canonnier, examine les rides des haubans et le gréement des bas mâts. Toutes ces précautions et vingt autres encore sont prises d’une manière si lente et si réfléchie , qu’un passager s’en apercevrait à peine. On dirait aussi que chacun évite de faire paraître ses craintes , tout en avisant aux moyens de ne pas être pris au dépourvu. De tous ces avant-coureurs d’une forte brise , le plus apparent est la contenance du commandant, qui a sans cesse les yeux fixés du côté du vent, comme si son regard pouvait percer l’obscurité du ciel, apercevoir au delà de l’horizon ce qui se prépare, et deviner combien de temps encore il peut laisser la même voilure dehors. De temps à autre il porte ses regards du lit du vent sur la mâture haute qui ploie , et il voit avec inquiétude que la toile est tendue au point d’être arrachée fies vergues. Quelquefois il met la main sur un galhauban ou sur un bras du vent, aussi tendu dans ce moment qu’une corde de harpe, et lui dit tout bas : « Tiens bon. » Il descend alors dans sa chambre, consulte, pour la quarantième fois, le baromètre, et se voit forcé de reconnaître que le mercure descend rapidement. Avant de remonter sur le pont , il
donne probablement un autre coup d’œil aux Remarques générales de Horsburgh, sur les vents et le temps , et se décide presque à faire prendre des ris avant qu’il arrive aucun accident. A son retour sur le pont, il voit que , pendant sa courte absence, le vent a fraîchi considérablement, ou il peut se faire que ce changement soit seulement imaginaire. A tout événement, il sent la nécessité d’amener les voiles, puisqu’il y est encore à temps, et avant que le Tout-Puissant les amène pour lui , comme disent les matelots, lorsqu’on a tellement temporisé, que non-seulement ' les voiles et les vergues, mais encore les mâts, sont parfois arrachés subitement et emportés pêle-mêle par la rafale.
Les hommes , qui sentent , en général , la nécessité de diminuer la voilure longtemps avant que le commandant se soit décidé à appeler du monde pour cela, se sont assembles en groupes sur divers points du pont, et causent entre eux à voix basse, sans manquer de lever la tète et de lancer un coup d’œil chaque fois qu’un craquement plus fort que les autres se fait entendre parmi les mâts ou les vergues.
« La voile est tendue à crever, dit un matelot.
— Si notre commandant n’y prend garde , répond un autre, bientôt il ne sera plus temps.
— Je connais ces fortes brises du Cap , reprend un vieux marin des mers du Sud , elles arrivent comme la foudre; et je vous jure que le commandant sera plus prudent à la hauteur du cap des Aiguilles , quand il l’aura doublé aussi souvent que le vieux Bill. »
Au même instant la voix du commandant, qui jusquelà n’avait pas voulu perdre un pouce d’une bris • aussi favorable, se fait enfin entendre. Il donne l’ordre : « Du monde en haut! amenez les hautes voiles ! »
Le bruit soudain des pas, l’apparition de quelques figures à chaque panneau , et peut-être un rire étouffé
ET DE I<A TERRE FERME
parmi lès hommes qui s’amusaient à discuter et à faire des paris sur le temps, tous ces signes prouvent que cette manœuvre était prévue.
« Tout le monde en haut! » crie le maître d’équipage., après un coup de sifflet plus aigu qu’à l’ordinaire , mais moins prolongé ; car son but est de faire comprendre aux hommes que le temps est précieux.
* Amenez les hautes voiles ! c’est plus tôt dit que fait, » murmure un vieux loup de mer en mettant le pied sur le gaillard d’avant et en fixant un œil exercé vers les nuages noirs entassés. au nord-ouest; et il mesure des yeux les quelques mille aunes de toiles de- Dundee encore déployées , et qui font tous leurs efforts pour se séparer des mâts et des vergues.
« Pas plus difficile à faire qu’à dire, répond avec bonté le commandant , qui a entendu par hasard la remarque du matelot au moment où il allait vers l’endroit où l’amarre de la grand’voile est sur le point d’emporter la dogue. Pas plus difficile, mon vieux, pourvu que vous et vos jeunes camarades veuillez vous mettre à l’œuvre avec l’ardeur que je vous connais lorsque vous êtes en train. Allons! enfants , êtes-vous prêts? »
C’est un moment de crise pour les voiles et les vergues, que celui où l’on commence à diminuer de voiles, surtout si la pression du vent est considérable. Dans les temps ordinaires , il suffit de placer des hommes pour larguer les drisses et filer les amarres au moment prévu, tandis que d’autres ferlent les voiles à mesure qu’elles descendent en flottant un peu, si l’on n’y porte une grande attention; mais la manœuvre s’exécute avec rapidité, aisance et précision. Lorsque, au contraire, lèvent a pris un degré de force qui n’est plus en proportion avec la voilure, et que le capitaine, dans son impatience d’avancer, a trop tardé à diminuer de voiles , l’exécution de la
manœuvre devient plus difficile. On le comprendra quand on saura que la plupart des cordages qui fixent les voiles à leur place contribuent en grande partie à soutenir les espars qui supportent les mêmes voiles ; d’où il suit que, si les cordages dont je viens de parler, et qui se nomment drisses et amarres, sont tout à coup largués, les vergues et boute-hors , se trouvant soudainement privés de leur appui, sont exposés à consentir (se fendre), ou à être emportés, ce qui veut dire qu’ils se cassent en deux comme une carotte, pour me servir de l’expression des matelots.
Il est vrai qu’en amenant la voile et en larguant l’amarre (je parle d’une bonnette) , on diminue la pression de la voile sur son boute-hors , et , par conséquent , la vergue et le boute-hors prennent moins de peine. Cependant, comme le manque d’appui est ordinairement plus sensible et toujours plus instantané que la diminution de la pression, le moment qui suit l’ordre d’amener est une terrible épreuve pour le système nerveux de l’officier de service. Si c’est un homme habile et expérimenté, ou qu’en outre de la facilité et de l’aisance que donne une longue habitude , il possède une connaissance profonde des principes de sa profession, et que, par cela même, il se sente capable de juger de la valeur de quelques innovations , il saisira avec plaisir cette occasion d’appliquer ses théories à la pratique. Un semblable officier rira au nez du vent, dont il défiera la violence, parce qu’il se sent capable de sauver jusqu’au dernier pouce de toile sans que la moindre couture ait perdu un point. J’ai vu assez souvent des officiers, comparativement jeunes, manier les voiles et les vergues d’un vaisseau avec la plus grande facilité , dans des circonstances où les plus vieux marins du bord ne savaient comment se tirer de l’embarras où le vent et quelquefois l’ignorance les avaient mis.
Un officier, par exemple , peut ordonner les préparatifs pour diminuer de voiles , suivant les règles les plus orthodoxes dè Y'Examen d'un jeune officier de marine , de M. Hamilton Moore, et néanmoins, lorsque le mot fatal : Amenez, sera prononcé, tout ira de travers. L’amarre ayant été filée trop vite, le boute-hors se rompt au beau milieu, et la pauvre bonnette de hune se trouve embrochée comme une alouette sur le tronçon de son espar, pendant que la bonnette basse, emportée avec violence par lèvent, est déchirée parle bout de vergue decivadière, le bossoir ou le porte-lof, ou s’entortille autour du beaupré.
« Que diable vais-je faire maintenant? ■■ murmure le pauvre officier de quart, en voyant la confusion causée par sa maladresse , et que son ignorance rend dix fois pire en tâchant de réparer le mal. En pareille circonstance, un commandant sensé quitte le pont , et laisse le jeune homme confus se tirer d’affaire le mieux qu’il peut, aimant mieux perdre un espar et une pièce de toile que d’humilier un de ses officiers en le faisant remplacer par un autre. Si cette indulgence n’est pas poussée trop loin, le service public , en somme , souffrira moins de la perte de quelques agrès que de l’affront fait au caractère et à l’autorité d’un de ses agents.
Quelquefois le commandant s’approche de l’officier qui se trouve dans un pareil embarras , sans que personne s’en aperçoive, et il lui glisse dans l’oreille quelques mots magiques qui font tout rentrer dans l’ordre. Si cela ne réussit pas, le commandant, ou le plus souvent le premier lieutenant, prend le porte-voix ; alors les matelots, reconnaissant le signal de l’homme habile qui les commande, volent à leur poste , et, dans un instant, voiles déchirées , cordages entortillés , tout est remis en place. « Appelez le quart ! » dit le commandant ; et l’olficier maladroit reprend son service.
tu d
• Je n’ai pas besoin de dire qu’un jeune homme quel qu’il soit, s’il a un peu plus d’énergie qu’un animal dont le nom ne doit pas figurer ici, rongerait ses mains jusqu’aux os pour s’instruire, plutôt que de s’exposer à une humiliation semblable. Après tout, qui de nous peut dire qu’il n’est pas exposé à des épreuves aussi mortifiantes, lorsque nous sommes obligés de remplir des devoirs auxquels nous avons été jusque-là étrangers ? Quant à moi, si j’étais soudainement nommé au commandement d’un vaisseau dans l’archipel grec, et qu’il me fallût aller à Smyrne ou à Malte , je ne saurais pas plus de quel côté gouverner pour profiter des vents ordinaires et des courants, que si toutes mes connaissances nautiques s’étaient bornées pendant trente ans à la mare de mon père, sur laquelle je me hasardai à m’embarquer pour la première fois.
Supposons que toutes les voiles supplémentaires ont été amenées sans accident et avec autant de promptitude que l’ordre et la discipline le permettent. Quand le temps est beau , il est d’usage de placer les bonnettes dans le gréement, pliées et prêtes à être hissées au bas de la vergue au premier signal ; mais quand on craint une brise pareille à celle dont j’ai parlé, il est plus prudent de larguer les amarres et les drisses , et de placer les voiles à l’abri sur les boute-hors, entre les embarcations ou dans le bastingage. Pour le même motif, on amène les petites voiles sur le pont, ainsi que toutes les manœuvres qu’il est possible de dépasser à la hâte.
A peine toutes ces précautions sont-elles prises, qu’on entend l’ordre, longtemps attendu, do prendre des ris dans les huniers; et tout le monde s’empresse de grimper sur les manœuvres du vent avec un zèle qui inspire au commandant de la reconnaissance pour ses hommes. Je ne sais pas pourquoi, car il n’y a aucun danger; mais la crainte d’un orage pendant lequel tous les bras seront
nécessaires fait que le -commandant voit avec plaisir cette activité qui , en d’autres circonstances , peut être mise rudement à l’épreuve. Quoi qu’il en soit, les vergues s’affalent le long des mâts graisseux , les matelots sont partout; ils tiennent cette voilure immense, délient les rubans , nouent les garcettes de ris avec autant de sangfroid que pendant un calme. L’ordre a été donné de prendre seulement le second et le troisième ris. Mais les matelots demeurent à leur poste, attendant de nouveaux ordres qu’ils prévoient. Le premier gabier, au lieu de retourner à la hune , reste à califourchon sur le bout de vergue du vent, laissant ballotter ses jambes dans l’air et affrontant le vent du sud-ouest avec l’intrépidité d’un vieil oiseau de mer ; ses prévisions étaient justes , car l’inquiet commandant, après avoir tourné ses yeux vers le lit des vents, consulté son baromètre , regardé sa montre six ou huit fois en autant de minutes, pour savoir combien d’heures de jour il lui reste, et enfin, après avoir peut-être pris l’avis de son premier lieutenant, qui a probablement plus de pratique que lui , se décide à faire prendre tous les ris. S’il est prudent et s’il veut que la manœuvre soit prompte et bien exécutée , il doit sans hésiter faire larguer les écoutes des huniers , et il sera bien heureux si l’une des cargue- points ou toutes les deux sont hissées jusqu’au bout.
Reste à carguer la grande voile ; et, comme la manière de s’y prendre a donné lieu à une longue controverse sur mer, je saisis cette occasion pour dire que les vers de Falconer :
For he who strives the tempest to disarm
Will never first embrail the lee yard arm
t. «Celui qui cherche à désarmer la tempête ne commencera jamais par embreller le bout de vergue sous le vent. »
ont , selon moi , causé beaucoup de mal et la perte de quelques milliers de voiles. Au moins j’avoue que, pendant plusieurs années, j’ai été étrangement induit en erreur par cette autorité, et c’est seulement sur mon dernier vaisseau que j’ai appris la vraie manière de carguer la grande voile, quand il vente grand frais. Le moyen le plus sûr est de mettre du monde aux cargue-fonds et aux cargue-boulines , et de hisser tout à fait la cargue-point sous le vent avant de larguer l’amarre ou de filer la bouline. En se conformant à ces instructions , la vergue est non-seulement soulagée à l’instant , mais la moitié de la voile sous le vent monte doucement jusque sous la vergue sans aucune secousse ; après quoi , le point du vent arrive presque de lui-même, sans peine et sans accident.
Cependant le vaisseau file presque le même nombre de nœuds qu’ auparavant, quoique sa voilure soit diminuée des deux tiers. Ces variations sont assez singulières, et souvent il n’est pas aisé de s’en rendre compte. Les vaisseaux de guerre et même les frégates peuvent porter longtemps le grand hunier et la misaine aux bas ris lorsqu’on navigue presque vent arrière ; bien plus , un habile marin ne craint pas de laisser beaucoup de voilure : car, lorsque le vent est dans sa plus grande force et que les lames sont d’une hauteur considérable, elles peuvent très-bien déferler sur le bord et inonder les ponts, quand même la violence du choc ne ferait pas tourner l’avant du côté du vent. Dans cet état , la lame suivante brisera sur le passavant, et, selon toute probabilité, emportera les mâts. Sur les petits navires, le moment le plus critique est celui où la mer est si grosse qu’on ne peut gouverner droit , et le vent si fort que le navire ne peut porter assez de voiles pour faire face à la lame sans s’exposer au danger de perdre ses mâts. Lors-
que la vitesse nécessaire ne peut être obtenue, la conséquence inévitable est que, tôt ou tard, une lame monstrueuse arrive à bord sans cérémonie, en passant par-dessus le couronnement, et se précipite dans les ponts, semblable à ces grandes débâcles dont les géologistes nous montrent avec assurance les traces sur la surface du globe. Il ne m’est jamais arrivé d’étre témoin d’une catastrophe de ce genre, quoique je me sois trouvé dans une ou deux rafales. Les accidents les plus sérieux que j’aie vus arrivèrent à bord du Volage, pendant la traversée que je décris. Voici comment j’ai consigné l’événement dans mon journal : « Le 13 juillet, à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, pendant une rafale d’hiver, notre estimable passager, sir Evan Nepean , gouverneur de Bombay, fut jeté en bas de l’échelle par un violent coup de roulis , et le baron Theiyll , le passager le plus agréable que j’aie jamais vu , fut presque enlevé de son cadre par une lame qui entra par les fenêtres de la chambre du commandant. »
En 18 15, j’escortais un convoi de vaisseaux de la Compagnie, venant de Ceylan et chargés pour l’Angleterre. La partie de la traversée la plus gaie fut celle pendant laquelle nous filâmes deux milliers de milles devant un vent alizé du sud-est; car ces nababs hospitaliers des mers (les capitaines des vaisseaux de la Compagnie) laissent rarement passer un jour sans se traiter entre eux, et nous, en qualité de leurs protecteurs, avions une bonne part de ces dîners que nous ne pouvions rendre que bien mesquinement. Un gros navire frété par le.gouvernement pour transporter des soldats invalides partit de Ceylan avec notre flotte. 11 y avait à son-bord cinq cents personnes, dont cent femmes et au moins autant d’enfants. J’avais pris un vif intérêt à ce malheureux navire, parce qu’il renfermait quatre beaux garçons , fils
SGÈNES DU BORD
d’un de mes amis, officier à la Pointe de Galle. Je m’étais si étroitement lié avec les parents de ces pauvres enfants , pendant mes fréquentes visites à Ceylan , qu’un jour je leur proposai d’en prendre deux sur mon brick le Victor, de dix-huit canons ; mais comme je ne pus me charger de la famille entière, les parents, qui étaient obligés de rester, ne voulurent pas séparer leurs enfants, et mes offres furent refusées.
Nous appareillâmes et atteignîmes les parages du cap sans accident. Ce fut là que commencèrent les infortunes du malheureux Arniston (c’était le nom du transport). Il n’y avait pas de chronomètre à bord, négligence impardonnable dans l’armement d’un navire destiné à un pareil ' voyage. Le capitaine me dit qu’il n’avait pas les moyens d’acheter un instrument aussi cher (un bon chronomètre coûte au moins 50 ou 60 guinées) et que les armateurs regardaient cette dépense comme inutile. Il ajouta qu’ayant insisté auprès de ces messieurs et leur ayant fait observer que leur navire serait exposé à dix fois moins de risques s’il était pourvu de l’objet le plus nécessaire à sa conservation, on lui donna à entendre que, s’il ne voulait pas prendre le commandement du navire sans chronomètre , on en trouverait aisément un autre qui n’aurait pas tant de scrupule. Le pauvre capitaine haussa les épaules et dit qu’il ferait pour le mieux ; mais ayant doublé le cap plusieurs fois , il savait quelles difficultés il allait rencontrer, n’ayant pour se guider que la simple estime.
Pq§dant cette traversée, c’était l’usage à bord des navires des Indes et des bâtiments de guerre de faire tous les jours des signaux pour indiquer la longitude de chaque bâtiment selon le chronomètre. Nous eûmes tous par ce moyen l’occasion de comparer la marche respective de nos montres marines, et le capitaine de V Arniston
pouvait connaître sa position d’une manière si exacte, que, s’il avait navigué de conserve avec ses amis les vaisseaux de la Compagnie, dont chacun était pourvu de quatre ou cinq chronomètres, il ne se serait pas exposé à l’horrible catastrophe qui fut la suite de sa séparation. Ce fut vers la fin de mai que nous atteignîmes les parages orageux du çap , et presque au même temps une rafale de l’ouest dispersa la flotte et mit chacun dans la nécessité de ne compter que sur ses propres ressources. Le jour même où la rafale commença, au coucher du soleil, le pauvre Arnülon avait la plupart de ses voiles déchirées ; mais nul danger n’était à craindre , parce qu’il était assez au large et que le vent venait de terre. Trois violentes rafales se succédèrent avec tant de rapidité la semaine suivante , que non-seulement la direction du courant , mais encore sa force furent changées , et au lieu de se porter vers l’ouest, comme dans les temps ordinaires , il se dirigea vers le sud-est. En supposant au courant la vitesse la plus modérée, et toutes les circonstances prises en considération, un navigateur quelconque aurait pu croire avec raison que, pendant les cinq jours qui s’écoulent depuis le 24 mai au 28 inclusivement, son navire avait dérivé, emporté, par le courant, de cent milles au moins vers l’ouest. Cependant, d’après les chronomètres, il fut facile de s’assurer que nous avions été portés, non comme d’ordinaire vers l’ouest, mais en réalité vers l’est, à une distance de plus de cent milles : ainsi, dans moins d’une semaine il y eut dans l’estime une erreur de plus de deux cents milles. Le capitaine de l'Arniston, après avoir sans doute fait ses supputations selon les meilleures autorités, et manœuvrant d’après toutes les règles de la navigation qu’il possédait, conclut naturellement qu’il était à plus de cent milles ’à l’ouest du cap. Il crut imprudemment devoir
laisser arriver vent arrière par une forte brise du sudest, et gouverner droit sur Sainte-Hélène, dans l’idée qu’il ferait bonne route pour cette île. Il est important de faire remarquer en passant aux hommes du métier qu’aucun navire ne devrait jamais laisser arriver à la hauteur du cap sans avoir préalablement jeté la grande sonde : si elle touche sur le banc, c’est une preuve infaillible que ce navire n’est pas assez avancé vers l’ouest pour qu’il puisse gouverner avec sécurité au nord-nordouest sur Sainte-Hélène. Il est évident que le navire dont je parle négligea cette précaution.
Tout ce qu’on sait de ce fatal naufrage, c’est que V Arniston , avec toutes ses écoutes largues et filaut neuf nœuds, s’engagea dans les brisants de la baie de Struy, à environ cent milles à l’est du cap. Le navire fut démâté à l’instant, et la mer, qui brisait avec fureur, le réduisit en pièces dans l’espace de quelques minutes. Equipage, passagers, femmes, enfants, sans en excepter mes pauvres petits amis, tout périt, sauf cinq ou six matelots qui parvinrent à gagner la côte.
Les hommes qui survécurent étaient de la plus complète ignorance; tout ce qu’on put obtenir d’eux fut qu’ils avaient laissé arriver et qu’ils cinglaient vers Sainte-Hélène, croyant avoir doublé le cap. Ces renseignements, tout imparfaits qu’ils étaient, rapprochés de la connaissance des courants selon notre estime et comparés avec le chronomètre, étaient suffisants pour prouver que ce beau navire, et tout ce qu’il renfermait, fut sacrifié à l’économie la plus mal entendue, car il est évident qu’il ne se serait pas perdu s’il avait été pourvu du plus mauvais chronomètre qui ait jamais été en mer. Supposons que l'Arnislon eût été dirigé par un gardetemps assez mauvais pour varier d’une minute par jour, son erreur en longitude n’eût été, à la fin de la semaine
orageuse que nous passâmes à la hauteur du cap , que d’un degré trois quarts. Eh bien, malgré cette erreur énorme dans la position du navire d'après un tel chronomètre , il est presque sûr que ce naufrage n’aurait pas eu lieu.
L'île de Johanna.
Ce fut dix jours environ après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance et lutté contre les vents d’est, que nous nous trouvâmes, le 21 juillet, au delà de la baie de Delagoa, près de l’entrée sud du grand canal de Mozambique, entre la côte d’Afrique et l’île de Madagascar. Ce fut un vrai plaisir pour nous de voir enfin le vaisseau filer dix nœuds à l’heure et tourner directement sa proue vers Bombay, but de notre voyage ; plaisir d’autant plus vif que nous venions d’étre retenus près d’une quinzaine en deçà du cap, avançant tout juste autant, pendant ces quinze jours, que nous aurions pu le faire en quatre avec un vent favorable. Mais rien ne s’efface plus vite de l’esprit que le souvenir du vent contraire et du mauvais temps. Lorsque nous hissons les bonnettes, lorsque nous filons en douceur les écoutes , et contemplons avec extase le ciel bleu, nous nous imaginons que nous allons avoir bon vent et temps superbe tout le reste du voyage. En cette occasion, la chose se fit selon nos espérances : car, le 25 juillet, nous fûmes en vue de Johanna, une des îles Comoro, et jetâmes l’ancre le lendemain, sans avoir vu ni l’Afrique à gauche, ni Mozambique à droite. Dans sa partie la plus étroite, le canal de Mozambique n’a guère moins de deux cents milles de largeur, et presque partout ailleurs il en a plus du double. Par conséquent, comme nous suivions presque le
juste milieu, nous n’avions aucune chance de voir terre d’aucun côté, et nous pouvions nous croire toujours sur le vaste Océan.
Le massacre bien connu de Madagascar, dans Robinson Crusoè, tout fabuleux qu’il est, ainsi que cinquante autres incidents de la même relation , s’empare si bien de l’imagination , que je ne me suis jamais trouvé près du théâtre imaginaire des aventures de ce célèbre voyageur sans désirer avoir affaire à ses sauvages, ou tenter l’essai de quelques-unes de ses mille et une ressources. C’est de cette séduisante facilité à combiner des situations difficiles, jointe à cette intarissable invention pour opposer des palliatifs à des maux à peu près inévitables, que naît, je çrois, le grand intérêt de l’ouvrage de De Foe aux yeux des marins. En effet, dans le cours de ma vie maritime, j’ai souvent eu occasion d’apprécier l’heureux exemple de Robinson. Il nous enseigne admirablement qu’il existe une consolation dans toutes les circonstances pénibles , et qu’il y a peu d’obstacles qu’il ne soit possible de surmonter par les nobles efforts d’une mâle persévérance.
Nous jetâmes l’ancre dans la baie Johanna, à deux ou trois cents toises du rivage , en face d’un grand bois de cocotiers qui formait l’espèce de frange de l’étroite ceinture d’une plage blanche , composée , selon toute apparence, de débris de corail. Cette petite rade ou crique est au nord de l’ile ; et la meilleure situation pour mouiller un vaisseau est juste devant cette partie du rivage où un ruisseau se dirige du nord au sud avec un pic volcanique au sud-est demi-est; il y a une mosquée mahométane à l’est. C’était la première fois que je voyais le splendide paysage de l’hémisphère oriental : j’avais bien vu des cocotiers et autres arbres de la famille des palmiers à Antigua et à Saint-Christophe; mais les lies