SCÈNES BU BORD
Caraïbes m’avaient semblé bien moins remarquables que celles du canal Mozambique , et cela peut-être parce que le paysage des Indes occidentales est altéré par des images qui ne sont pas tout à fait en harmonie avec les tropiques. Je fais allusion aux maisons européennes des planteurs , aux bateaux de forme anglaise , au grand nombre des blancs, et même au mode de culture de l’Occident. Mais aux îles Comoro , où tout est primitif et oriental, l’œil du voyageur n’est pas distrait par des objets qu’il a déjà vus ailleurs ; tout ce qu’il aperçoit est nouveau et aussi franchement tropique qu’on peut le désirer. Les naturels, sans être noirs de jais comme les nègres, le sont encore assez avec leur peau d’un bronze foncé. Le climat étant passablement chaud, ni les naturels ni leurs esclaves africains ne sont surchargés de vêtements. La plupart savent quelques mots d’anglais, qu’ils ont attrapés dans leurs communications avec les navires de la compagnie des Indes qui viennent leur acheter des fruits et des végétaux ; mais ce qu’il y a de comique, c’est que ces insulaires, comme certains nègres d’Afrique, se sont approprié les titres des nobles d’Angleterre ou d’autres personnages distingués, et qu’ils sont connus entre eux, aussi bien que des étrangers qui les visitent , par ces noms , paisibles conquêtes de leur vanité.
Lorsque nous gouvernions le vaisseau vers le mouillage, un pilote se présenta en s’annonçant comme lord Gibbon. Nous connaissions parfaitement la route; mais nous acceptâmes ses services pour la curiosité du fait, lorsqu’il nous produisit un paquet de certificats attestant tous ses titres. Son canot nous intéressa encore plus que lui, car nous n’avions jamais vu un canot semblable. S’il était venu dans une chaloupe au lieu d’une pirogue, le désappointement eût été considérable, car rien peut-
être n’est plus impatientant , quand on arrive dans de nouveaux parages, que de ne pas trouver les choses assez différentes de celles que l’on vient de quitter; mais rien de plus caractéristique de l’hémisphère où nous abordions que ce petit navire pittoresque, grossièrement creusé dans un tronc d’arbre , d’une longueur de trente à quarante pieds sur un pied et demi de large seulement, pointu comme un coin à chaque extrémité , sans quille ni agrès d’aucune sorte, et qui aurait chaviré par conséquent vingt fois pour une , sans une couple de longues aiguilles de carène placées en travers et s’étendant des deux côtés. Aux extrémités de ces espars était attachée, au moyen de courtes étraves, une planche ou plutôt une poutre qui touchait l’eau, et qui, en flottant au bout de ces longs leviers ou aiguilles de carène, empêchait cette embarcation singulière d’être retournée sens dessus dessous.
Il est clair qu’un canot ainsi fait ne pouvait venir bord à bord d’un vaisseau , au moins â la manière ordinaire ; de sorte que notre ami lord Gibbon fut obligé de se diriger sur la proue , espérant saisir les cordages appelés tirç-veilles pour se hisser à bord. Le vaisseau ne filait que deux nœuds. Cependant, quoique la surface de la baie fût aussi unie que celle d’un lac , les six noirs qui ramaient avec les pagayes manquèrent leur manœuvre, et dépassèrent notre échelle de hors le bord. Le sondier, dans les chaînes des grands haubans, voyant le pilote en dérive, cria à un des matelots du sabord de gaillard de lui donner une corde; et le bout du câble de la voile de fortune lui étant remis, il le jeta aux insulaires. Lord Gibbon était debout à la proue de sa pirogue, vêtu d’une longue robe blanche et d’un turban à la turque, formant un contraste plaisant avec les gens de son équipage, dont toutes les hardes réunies auraient à peine fait
deux mouchoirs de poche. Sa Seigneurie saisit la corde et s’élança vers le vaisseau, mais, hélas ! sans parvenir à ses fins. Soit que la corde fût molle, soit que les plis flottants de sa robe lui eussent embarrassé les pieds, il tomba dans l’eau jusque par-dessus les oreilles , et en fut retiré par nos coquins de matelots, qui riaient de tout leur cœur en le déposant, dans un piteux état, sur le tillac. Lord Gibbon parut cependant très-indifférent à cette mésaventure , et présenta ses certificats humides avec bonne grâce, ajoutant en anglais passable que le roi Johanna nous envoyait ses compliments, et nous offrait tout ce que contenait son île. L’ambassadeur était sans souliers ni bas , et nous pensâmes qu’il venait de les perdre ; mais nous trouvâmes plus pressé de le questionner sur ses lèvres qui nous paraissaient saignantes, et nous lui demandâmes s’il était blessé dans sa chute. Il nous rassura bientôt en nous montrant que ce que nous prenions pour du sang était l’effet de son habitude de mâcher le bétel, d’où provenait aussi la couleur noire de ses dents.
Nous nous étions attendus à être entourés par les naturels dans feurs pirogues, au moment où nous jetâmes l’ancre; mais le pilote parut seul. Il nous dit que le roi, n’ayant aucune confiance en la probité de ses sujets, avait défendu qu’aucun s’approchât de nous, parce qu’il désirait extrêmement conserver la paix. Nous sollicitâmes naturellement la levée de cet interdit , en déclarant au messager royal que nous saurions avoir soin de notre propriété et maintenir l’ordre parmi nous. Aussitôt que le vaisseau fut au mouillage, tous les officiers, excepté un ou deux, obtinrent la permission d’aller faire une excursion au rivage. Un des passagers, deux midshipmen (aspirants ) et moi nous partîmes ensemble à la quête des aventures , et nous uous dirigeâmes vers la
ville, qui était située à un mille et demi du rivage, sur le revers de la montagne. En débarquant, nous nous trouvâmes dans un bois délicieux de cocotiers, dont le taillis inférieur consistait en plantains , bananiers, orangers, citronniers et, je crois, en mangoustans. Les cocotiers s élançaient jusqu’à soixante-dix et quelquefois quatrevingts" pieds. On nous dit qu’il n’est pas rare d’en voir s’élever jusqu’à cent ; mais je ne me souviens pas d’en avoir vu de si hauts. Le fruit croît en grappes énormes au sommet de la tige, immédiatement au-dessus des branches. Le tronc, depuis le pied, est entouré d’une série de cercles , traces sans doute des précédentes branches qui ont successivement fleuri et tombé. Ces cercles sont très-distincts près du sommet; plus bas, le tronc devient si uni que les naturels "sont obligés de faire des entailles pour s’aider à y monter, soit pour cueillir le fruit, soit pour extraire le jus de l’arbre, que les Anglais appellent toddy.
ün peut dire en peu de mots comment s’y prennent les naturels du pays pour grimper ainsi sur le cocotier, et c’est un exercice curieux. Ils commencent par attacher leurs pieds ensemble, soit aux gros orteils, soit aux chevilles, par une courroie longue de dix à douze pouces. Cette courroie, qui entre dans les entailles faites à l’arbre, est assez forte pour supporter tout Je poids du corps. Ils passent ensuite autour de l’arbre et de la taille de l’homme une large ceinture plate qui les enserre tous les deux dans le même anneau, le corps étant à la distance de douze à quinze pouces de l’arbre. Le grimpeur fixe d’abord la courroie 'qui lui attache les pieds sur le premier échelon , tandis qu’il ajuste horizontalement la ceinture qui l’embrasse avec l’arbre; il appuie ensuite les mains contre le tronc , à quinze ou dix- huit pouces au-dessous de la hauteur des reins. Se penchant
alors en arrière, et tendant la ceinture, il divise le poids de son corps entre la ceinture et ses bras , de manière à relâcher la courroie des pieds. Puis il relève les jambes vivement pour atteindre la seconde entaille. Cela fait, le grimpeur détache ses mains de l’arbre et saisit la ceinture, qui se détend à son tour lorsque le corps se rapproche du tronc, et que tout son poids est supporté par la courroie des pieds. La ceinture est lancée à dix-huit pouces plus haut par un mouvement soudain ; les mains saisissent de nouveau le tronc , et. les pieds ne soutiennent le corps qu’après être parvenus à une autre entaille, et ainsi de suite jusqu’au sommet. Le grimpeur porte avec lui un pot de terre suspendu à son cou et un énorme couteau à sa ceinture. Il tranche les jeunes bourgeons, et recueille le toddy, qui paraît être la sève destinée par la nature à la formation du fruit. Ce suc, sorti récemment de l’arbre à la fraîcheur du matin, est un breuvage délicieux, assez semblable en apparence au petit-lait, avec un léger goût acidulé, une saveur sucrée et un piquant analogue à celui de la bière au gingembre. Lorsqu’on le laisse quelques heures en repos , il fermente et se résout en une liqueur qui enivre , comme j’ai eu trop souvent l’occasion de le vérifier depuis sur nos matelots.
Je ne saurais espérer de donner une juste idée des fortifications burlesques de la capitale de Johanna, qui pourraient être facilement escaladées et prises d’assaut par l’équipage d’une chaloupe , armé seulement de traversins '. Les maisons sont construites en gros fragments de lave; les rues sont si étroites qu’il est incommode à
trois personnes d’y marcher dé front. Chaque habitation
1 . Barres de bois sur lesquelles les rameurs appuient les pieds.
( Note du traducteur.)
est couverte d’un toit plat sans fenêtres. On y entre par une petite porte qui conduit à une cour carrée, à l’une des faces de laquelle est un large portique sous lequel il faut passer pour pénétrer dans les chambres basses, qui sont aussi sombres que possible. Les parquets sont de boue et les murailles en maçonnerie nue, avec un sofa de bambou çà et là. On trouve sur quelques-unes de ces buttes des balcons ouverts et des galeries qui doivent être assez agréables aux heures de la fraîcheur du jour; ce sont les demeures de la classe supérieure, de l’aristocratie titrée de Johanna. La démocratie, c’est-à-dire les esclaves, arrangent leur ameublement avec plus de goût et d’une manière plus confortable que leurs maîtres, quoique leurs huttés soient beaucoup plus petites. Ces maisons sans prétention sont disposées en petites places autour des maisons de pierre, et construites en grande partie avec des branches de cocotier. Voici comment : on fiche d’abord en terre plusieurs pieux , à cinq ou six pieds d’intervalle les uns des autres, et qui s’élèvent à une hauteur de six à huit pieds , suivant la hauteur qu’il s’agit de donner au mur. Entre chaque paire de ces pieux on place ensuite deux ou trois des larges branches en palme du cocotier. Les feuilles qui partent en angle droit de la branche sont tressées en natte. Tout cela se fait avec beaucoup de soin, et l’aspect des murs est remarquable par sa symétrie, combinaison qui est presque toujours d’un effet agréable en architecture, quels que soient d’ailleurs les matériaux. Le tissu de ces murs verdoyants n’est pas serré de manière à empêcher le passage de l’air et de la lumière, quoique les naturels sachent au besoin faire avec le feuillage de cocotier des nattes imperméables. Les toitures de ces simples demeures sont couvertes de feuilles de plantain entremêlées de roseaux et attachées avec une espèce de gra-
minée très-abondante dans l’île. On y entre par un espace laissé vide dans le tissu, large à peu près de deux pieds, sur trois de hauteur, et, au lieu de porte , c’est un buisson qui vous arrête. Nous vîmes cependant deux ou trois portes en treillis, mais c’est évidemment un luxe au-dessus du goût général de la société de Johanna. L’intérieur des huttes est partagé en deux compartiments, dont l’un, qui est le principal, contient un sofa de bambou avec des feuilles de cocotier nattées en travers-, et dont l’autre est la cuisine, où les naturels préparent leurs cavalances et leurs pois sauvages. En traversant deux ou trois des plus grandes places de la partie fashionable de la ville, l’une après l’autre, nous fûmes accueillis par les cris si discordants d’une multitude d’enfants, que nous étions tentés de retourner plus vite que nous n’étions venus. J’ai à peine besoin de dire que, tandis que les hommes mûrs de l’île de Johanna se contentent chacun d’une aune de vêtement , les enfants restent à peu près comme ils sont venus au monde. Généralement parlant, ces enfants ont de très-gros ventres et sont assez laids.
J’entrai en conversation avec une petite vieille mèregrand, à moitié aveugle, qui nourrissait ou prétendait nourrir un petit enfant noir comme du jais. Je lui üs quelques questions, qu’elle ne comprit pas sans doute, car elle me tendit son enfant et m'invita à le prendre pour voir combien il était joli, croyant peut-être que je le marchandais. Je n’avais nulle envie d’en être l’acheteur, mais je ne pouvais non plus me refuser à ce doux appel, et je saisis cette espèce de petit crapaud humain , que je tins à la longueur de mon bras, comme j’aurais fait d’une brosse à cirage, dont il avait la taille et la couleur. La maison était tout aussi petite que les autres, et je ne me souviens pas d’avoir vu une habitation moins
confortable, excepté peut-être dans les provinces les plus reculées d’une chère petite île verte.... pas tout à fait aussi loin que le Mozambique, mais que je ne nommerai pas (l’Irlande).
Après cette visite domiciliaire aux faubourgs, qui sont habités entièrement, à ce qu’il paraît, par la partie noire ou esclave de la population , nous priâmes notre guide, qui s’appelait Mahomet , de nous conduire au palais du roi. Nous avions engagé cet insulaire comme notre cicérone, en partie à cause de son nom si classique dans l’histoire d’Orient, en partie à cause d’une baguette rouge qu’il portait à la main, et qu’il nous assura être un symbole officiel d’autorité. Cette autorité ne se trouva pas suffisante cependant pour nous obtenir l’audience immédiate que nous demandions à Sa Majesté le roi de Johanna. Le crédit de Mahomet ne put nous conduire plus loin que l’antichambre, petit appartement carré, qui ressemblait exactement à un chenil encombré. La chaleur y devint bientôt intolérable , en dépit des efforts des nombreux serviteurs qui éventaient la compagnie avec les larges feuilles sèches d’un immense palmier dont je ne sais pas le nom, mais que je crois être le talipot de Ceylan. Nous fûmes enfin forcés de nous réfugier au plein air, pour éviter une température un peu au-dessus du centième degré, jusqu’à ce que Sa Majesté fût prête à nous recevoir ; et, sous la direction de Mahomet, nous nous rendîmes à la mosquée, la première que j’eusse vue de ma vie.
Pour être impartial envers cet édifice, je dirai qu’il ressemble merveilleusement à un poulailler avec un toit pointu de pigeonnier, ouvert de tous les côtés, moins un. On faisait des objections pour nous laisser entrer; mais, en faisant luire une petite monnaie d’argent , nous violâmes les lois du prophète, si toutefois il est aucune loi
qui défende l’entrée d’une mosquée aux chrétiens, ce que je ne pense pas. A tout événement nous entrâmes dans celle-ci , après avoir ôté nos souliers à la demande du prêtre : car, tandis que les chrétiens se découvrent la tète pour pénétrer dans une église, les musulmans se découvrent les pieds; heureusement pour les nôtres que le parquet était couvert de nattes douces et propres. Au fond était l'autel , ou ce qui nous parut l’être , espèce de boîte ouverte, grossièrement terminée en cornes gothiques. Divers manuscrits orientaux étaient çà et là, et je remarquai avec intérêt quelques-unes des inscriptions identiques en caractères arabes , décrites par sir William Jones, dans sa relation de Johanna , comme les extraits de l’Alcoran, si je ne me trompe. Le plaisir que ce grand orientaliste éprouva la première fois qu’il trouva ces écrits , et son bonheur de pouvoir les interpréter sur les lieux mêmes, doivent avoir été bien vifs. Je me souviens d’avoir ressenti quelque chose de semblable dans un autre genre d’émotion, lorsque je vis pour la première fois l’orange de Saint-Michel aux Açores , et plus encore lorsqu’un Chinois me montra longtemps après l’arbrisseau à thé, dans un champ près de Canton.
Nous allâmes ensuite à la maison de notre guide, où il nous présenta, non pas il est vrai à ses femmes, car toutes ces dames étaient renfermées derrière un écran de nattes, mais à quelques individus mâles de la famille, et entre autres à un gentilhomme au teint cuivré, qui dans ses communications avec nous se qualifia de duc de Devonshire, et sollicita vivement l’honneur de laver notre linge. Sa Grâce était un petit homme triste, au dos voûté, sans souliers ni bas, et avec un nez si court que, si vous regardiez son visage de profil, la ligne faciale, comme l’appellent les physionomistes, descendait sans interruption du front aux lèvres. Le pauvre duc ne se doutait
Digi
guère de la cause du rire que son métier de blanchisseur, son titre et le contraste de sa tournure et de sa physionomie, excitaient chez ceux d’entre nous qui avaient vu le noble homonyme de Sa Grâce dans l’hémisphère occidental.
Notre hôte nous offrit du toddy fraîchement extrait de l’arbre , et moussant dans une noix de coco grossièrement façonnée en forme de coupe, après quoi, feignant d’avoir puisé plus de hardiesse dans cette libation, nous essayâmes de donner un coup d’œil derrière l’écran jaloux qui nous séparait des dames dont le caquet se faisait entendre de temps en temps. Notre impertinence eut le sort qu’elle méritait, car nous ne pûmes apercevoir qu’une vieille sorcière, très-sagement placée en première ligne, comme une sorte de figure de Méduse, pour défendre les plus jeunes. Les musulmans ne parurent pas très-contents de notre curiosité; mais ils furent promptement apaisés, parce que nous attribuâmes la liberté que nous avions prise aux effets du généreux breuvage dont ils nous avaient régalés. Nous fîmes encore mieux notre paix en insistant pour payer un prix trèsraisonnable du toddy. Notre hôte empocha l’argent et l’affront avec un sourire qui, accompagné d’un coup d’œil du côté de l’écran, semblait signifier que pour la moitié de la somme il nous eût laissé emmener avec nous, par-dessus le marché, la vieille elle-même que nous avions entrevue.
Il était temps de retourner au palais ; nous nous levâmes et baissâmes la tète pour franchir la porte, heureux de retrouver l’air pur et limpide de ce climat céleste, et de contempler autour de nous un des plus magnifiques paysages que puissent désirer des yeux mortels. Nous admirâmes bien mieux en ce moment le contraste de ce climat avec l’homme et les œuvres de ses mains. Dans
le fait, pendant la promenade de ce jour-là, nous fîmes maintes fois la pénible observation du triste défaut d’harmonie qui existait entre les habitants et un pays où, selon l’expression de lord Byron, tout est divin , excepté l'homme. Le feuillage des arbres naturellement change de nuances à mesure que la montagne s’élève et que la végétation varie ; mais, dans ces latitudes, il s’étend avec une continuelle abondance jusqu’au faîte des plus hauts pics, qui n’en sont pas moins complètement revêtus que le vallon le plus bas de la plaine et les bords de l’eau. Ce trait des lies du tropique, le plus caractéristique peutêtre de tous, est certainement parmi ceux qui séduisent le plus l’œil de l’étranger. A Madère et aux Açores, la végétation est limitée à une riche ceinture autour de la base des montagnes, et même dans les Indes occidentales les sommets sont la plupart arides.
L’ile de Johanna , comme Madère et toutes les autres îles volcaniques que je connais, est dentelée ou découpée, depuis son extrême hauteur jusqu’au rivage, par de profonds ravins , distinctement marqués latéralement par des lignes de lumière, mais qui se perdent généralement dans l’obscurité de la partie moyenne. Ce sont les lits des torrents qui pendant la saison pluvieuse s’y précipitent à grands flots. Lors de notre visite à Johanna, nous ne découvrîmes qu’un cours d’eau qui ne pouvait prétendre à aucun des attributs d’une cataracte des montagnes, mais qui se frayait doucement une route étincelaute de bord en bord, sur une pente d’un demimille de hauteur perpendiculaire , où sa source était parfois entretenue par le passage d’une nuée. La tète de ce petit torrent tombait enfin en silence dans un terrain plat , à travers lequel il allait de détour en détour se perdre dans la baie, après avoir arrosé un bois de cocotiers.
Nous errions de rue en rue depuis quelque temps , lorsque nous rencontrâmes le gouverneur de l’île, Arabe de bonne mine et de belle taille, d’un teint olivâtre, sans le moindre mélange de la fatale couleur africaine ; fatale couleur en effet , cause de tant de crimes et de malheurs dans ce monde 1 Son Excellence avait ce jour-là mis sur sa tète un énorme turban blanc , et jeté sur ses épaules , non sans grâce , une magnifique robe écarlate , assez comiquement assortie, diraient les dames, avec les jambes et les pieds nus de Sa Seigneurie. Notre entretien avec ce digne fonctionnaire fut interrompu par un message du roi ; et , comme notre désir de voir Sa Majesté n’avait fait que s’accroître par notre connaissance de ses sujets, nous ne perdîmes pas un moment pour nous présenter.
Le palais , qui aurait pu tenir dans une salle à manger ordinaire d’une maison d’Europe , était bâti en forme de navire , autant qu’il avait été possible de le bâtir ainsi avec des pierres et du ciment. Il paraît que les architectes du gouvernement avaient vivement combattü cet étrange caprice ; mais le goût royal était sacré, et les pauvres maçons de Johanna avaient fait comme ils avaient pu. Je suppose que le roi n’était pas très-satisfait du résultat : car, pour suppléer à ce qui manquait encore à cette ressemblance, objet de son désir, Sa Majesté avait attaché un beaupré à l’extrémité de l’édifice , dont il prétendait faire l’avant, et en dessous il avait fait pratiquer deux espaces ronds , en guise de trous pour les câbles. En bons courtisans, nous nous empressâmes d’applaudir à ces inventions , comme très-naturelles et très-convenables.
La cour de Johanna , malgré ces fantaisies , avait ses étiquettes de palais aussi bien qu’aucune autre cour du globe. Au lieu d’être immédiatement introduits en pré-
sence du roi , nous apprîmes que le monarque , fatigué de la longne audience qu’il avait accordée au capitaine du Volage et à notre passager sir Ëvan Nepean , gouverneur de Bombay, venait de se coucher, et ne pouvait, sous aucun prétexte , être réveillé avant vingt minutes. Nous nous estimâmes heureux de ne pas attendre davantage , et nous fendîmes la foule des courtisans , avec le secours du lord chambellan , dont nous enviâmes sincèrement les vêtements , aussi rares que légers ; il nous conduisit à une sorte d’antichambre où il nous fallut monter par un escalier, ou plutôt par une échelle : car, si cette antichambre n’eùt appartenu à un palais , elle aurait bien pu passer pour un grenier à foin. En quelques minutes, nous nous y vîmes entourés des grands officiers de la couronne , dont la présence produisit une chaleur comparable à celle d’un four. Nous fûmes forcés de nous adresser à notre ami de la baguette rouge, pour le prier de ne pas nous laisser étouffer ; il fit descendre quelquesuns de ses personnages aux dépens de notre popularité, vu qu’ils ne voulurent pas comprendre qu’il y allait de la vie à subir leur empressement.
Cependant ces Orientaux , comme les Espagnols , semblent, dans leurs moments de plus grande familiarité , ne jamais oublier les signes extérieurs de la politesse , et nous apprîmes ce jour-là ce que c’était que le gracieux salamalec de l’Orient , qui consiste à porter au front les doigts de la main droite pendant qu’on salue. J’ai observé dans l’Inde que, quand la personne veut vous faire un salam plus respectueux encore, elle commence par toucher la terre avec la main, comme pour dire, je pense, qu’elle est censée se prosterner devant vous. Ce salut conventionnel est certes préférable au vraf cotou des Chinois , qui frappent de la tête contre terre à se fendre le crâne.
La plupart des naturels de Johanna , même les nègres, parlent un peu l’anglais; mais, pour donner une idée des progrès que la classe élevée a faits dans la langue, voici à peu près tout le vocabulaire des ducs et des comtes de la capitale des Comoros : « Comment vous portez-vous , monsieur ? -*■ Charmé de vous voir.
— Le diable vous emporte! — L’homme de Johanna aimer beaucoup l’Anglais. — Goddem ! — C’est bon, n’est-ce pas? — Quoi de nouveau? — Espérez -vous séjourner longtemps? — Il fait beau! ® Après vous avoir adressé ces paroles d’introduction , Sa Seigneurie ou Sa Grâce ,' baissant la voix et souriant d’un air insinuant, ajoute : « Avez-vous besoin d’oranges ? — Voulez-vous une chèvre bon marché ? — Je ne vends que du bon : envoyez-moi votre linge , je le lave moi-méme.
— Je le rends très-blanc. — J’ai de tout chez moi. — Goddem ! » Et cela dit , on vous montre une liasse de certificats des maîtres d’équipage des divers navires qui relâchent à Johanna, anglais ou américains, attestant, les uns sérieusement, les autres avec une hyperbole ironique, que Sa Seigneurie ou Sa Grâce, le porteur, est un excellent blanchisseur , et qu’on peut se fier à lui , pourvu qu'on ne le perde pas de vue.
Nous avions épuisé tout le vocabulaire anglais du monde fashionable de Johanna, excepté les jurons, partie de la langue que les marins ont le mieux enseignée à MM. les courtisans, lorsque le roi daigna se lever de sa couche de bambou et nous appeler en sa présence. La salle d’audience pouvait avoir douze pieds de long , sur huit de large , avec une fenêtre en biais , comme l’étambot d’un navire. Sous la lumière de cette ouverture était le roi, assis, avec sa couronne sur la tête, attribut qui me paraîtrait devoir être de rigueur chez toutes les majestés ; ce qui éviterait d’amers désap- 270 e
pointements aux enfants et aux nourrices qui vont pour voir le roi aux Tuileries ou au palais de Saint-James. Mais, au lieu d’un sceptre dans la main et d’un globe dans l’autre, attributs non moins légitimes, Sa Majesté le roi de Johanna appuyait ses deux mains sur la garde d’un énorme sabre rouillé , planté perpendiculairement entre ses jambes , tandis que ses coudes reposaient sur les bras d’un grossier fauteuil qu’il avait échangé, sans doute , avec quelque subrécargue , pour un bœuf ou deux. Sa couronne , prodigieusement grande , était garnie tout autour de pierres ti ès-précieuses, j’ose dire. Sur tout cela était jeté , non sans élégance, uh châle de l’Inde qui pendait de chaque côté jusqu’au parquet, couvert de nattes. Nous pûmes remarquer sous le châle une lourde robe de velours noir, étrangement taillée, avec des bandes de galon d’or et une armée de gros boutons. Les pans de la robe dérobaient-à nos yeux la coupe et la qualité des vêtements inférieurs de Sa Majesté; mais , certainement , il n’en portait aucun au-dessous du genou ni à ses pieds , excepté UDe paire de sandales en bois, épaisses d’un pouce, et lacées sur le cou-de-pied avec des tresses de gazon. Tout ce luxe cachait à demi nn vieillard rond, gras et jovial , dont la physionomie n’annonçait pas plus d’intelligence que celle de ses sujets de l’antichambre. Cependant , grâce à l’instinct de toute grandeur , il donna à la conversation une tournure intéressante , en nous demandant si nous avions jamais vu un almanach arabe. Sur notre réponse négative , et pour satisfaire notre curiosité , il tira de son fauteuil un rouleau de papier, et nous lut les noms des mois, avec ce qu’il croyait être une traduction anglaise. Je fis le courtisan , en paraissant très-émerveillé de la science de Sa Majesté, qui me dit tout à coup :
« Savez-vous dans quelle constellation est à présent’
le soleit? » Je n’en avais pas la moindre idée, et fus un peu confus d’une pareille question à moi adressée en pleine cour. Sa Majesté daigna suppléer à mon ignorance ; ém disant d’un air de triomphe : « Le soleil est màititëiiant dans le Lion. » En vérité , je crois que je lui fis' pîüs de plaisir en lui fournissant l’occasion de briller par cette prouesse scientifique , que si j’avais pu répondre moi-même.
Toutefois , Sa brune Majesté , poursuivit sa question en me priant de lui faire, un cadran solaire , disant que le seul qu’elle eût lui paraissait très-imparfait. Je commençais à croire que c’était un nouveau piège : car, quoique j’eusse quelque faible idée des principes de la gnomonique, je ne me sentais pas le talent de construire un cadran sur-le-champ et sans consulter les livres. On apporta cependant le cadran de Sa Majesté , et je compris pourquoi le pauvre roi le trouvait imparfait, en- voyant sur le cuivre 51 et demi N., tandis que Johanna est situé à 12 et demi S. ! ! ! Lorsque je voulus lui expliquer cette erreur ou cette malice de celui qui lui avait fait son cadran, il prétendit que, pour tout ce qui regardait les cadrans solaires, les discussions devaient avoir lieu en plein air ; de sorte qu’après avoir fait servir à chacun un verre de toddy frais, il ajourna l’audience à la rue. Je soupçonne que la secrète intention du roi était de nous faire admirer la beauté de son palais, ainsi que le bon goût avec lequel il lui avait fait donner une forme si extraordinaire.
L’île de Johanna se trouvant directement sur le passage des navires qui se rendaient dans l’Inde par le canal de Mozambique, et étant riche en fruits, végétaux et viande de boucherie, est un lieu de relâche important pour les navires. Presque tous ceux qui s’y arrêtent donnent quelque chose au roi pour se le rendre favorable.
Cette précaution est indispensable , car son autorité est si absolue qu’il fixe le prix de chaque article dès qu’un vaisseau jette l’ancre dans la baie. En général, il vient lui-même à bord pour faire son marché particulier, et s’y laisse volontiers amadouer par un présent de poudre, de mousquets et de pistolets ; ou quelquefois son caprice préfère un vieil uniforme et des épaulettes ternies. Bref, Sa Majesté trouve toujours quelque chose à son goût.
Lorsque nous retournâmes à la plage, après de fameuses enjambées sur les flancs escarpés de la montagne, la baie présentait un spectacle plus animé que le matin. Le vaisseau était environné d’un essaim de pirogues, et les agrès du bord étaient garnis de naturels qui s’y cramponnaient comme les coquillages aux racines du mangoustan, dans les rivières de l’Inde. Sous les arbres du rivage, des centaines de noirs accompagnés de leurs femmes et de leurs petits négrillons, plus semblables à des escarbots et à des mûres qu’à des enfants, formaient des groupes babillards à côté de hautes pyramides de toutes sortes de fruits, d’œufs, de végétaux et de poissons, qu’ils offraient de vendre ou d’échanger contre des couteaux, des aiguilles, des miroirs et autres colifichets. Nous eûmes quelque peine à nous ouvrir un passage à travers ce marché bruyant, et, une fois dans notre chaloupe, il ne nous fut guère plus facile de traverser les rangs pressés de toutes les pirogues. Enfin nous trouvâmes le vaisseau presque conquis par tous ces insulaires, dont quelques-uns n’étaient guère moins bien parés que leur roi, grâce aux épaulettes, aux boutons, aux vieux galons et autres friperies que leur laissent les navires allant dans l’Inde.
Tant que le jour dura, il eût fallu employer la force pour balayer le vaisseau de tous ces insulaires ; mais à la nuit tombante ils s’en allèrent tous peu à peu, et quel-
ques-uns, ayant perdu leurs canots de vue, ne firent aucune façon pour se jeter dans la mer la tête la première, comme s’ils étaient un peuple amphibie. Le bruit dura quelque temps sur la plage, quelques lumières brillèrent encore sous les arbres, mais e nfin nous ne vîmes et n’entendîmes plus rien.
Aussitôt que souffla la première brise de terre, nous levâmes l’ancre, et, longtemps avant que le jour parût, nous étions déjà à vingt lieues nord de Johanna. Le dimanche 2 août, nous repassâmes l’équateur et entrâmes daus l’hémisphère septentrional. Le 11, nous vîmes la côte de l’Inde, et le 12, nous mouillâmes dans la magnifique rade de Bombay.
î Bombay.
Ce fut de très-bonne heure, le matin du 11 août 1812, qi;e le Volage , notre vaisseau, découvrit la côte d'Asie. Au même instant, nous aperçûmes entre le rivage et nous une seule voile aussi blanche que la nèige, d’une forme tout à fait inusitée pour nous, et se gonflant au dernier souffle de la brise de terre, qui nous avait vivement poussés pendant la nuit. Bientôt nous observâmes que cette barque, dont la proue se dirigeait au nord, était, jusqu’à mi-hauteur du mât, chargée de fruits et de végétaux, de noix de cocos, de yams, de plantains, etc., etc., évidemment destinés au marché de Bombay. La mer était unie comme la surface d’un lac, de sorte que nous accostâmes la barque bord à bord, et la hélâmes pour lui demander à quelle distance nous étions de notre destination. Aucun des officiers du Volage ne savait un mot d’hindoustani; et je me souviens de notre humiliation lorsqu'un pauvre marmiton, un des aides de cuisine, appartenant à la suite du'gouverneur, fut traîné sur le pont avec son tablier gras et son sale bonnet officiel, pour •servir d’interprète. Il s’en tira assez mal; car, quoique le gâte-sauce eût fait dix ou douze fois le voyage de l’Inde, il regardait la langue des pays qu’il visitait comme une étude moins importante que la qualité du toddy, de l’arack et autres productions culinaires. Le mot de Bombaya frappa cependant l’oreille des gens de la barque, qui,
nous désignant du doigt la direction qu’ils suivaient euxmêmes, s’écrièrent : « Mombay ! Mombay ! Ce mot, à ce que m’apprit un orientaliste , est une corruption de Moomba Devy ou la déesse de Moomba, d’après une idole à laquelle un temple est dédié encore dans l’ile. D’autres savants, moins recherchés dans leurs étymologies, vous diront que les Portugais lui donnèrent le nom de Bom-Bahia à cause de l’excellence de son port. Cette nation posséda Bombay depuis 1530 jusqu’en 1661, où elle fut cédée en toute souveraineté à Charles II par la couronne de Portugal.
Nous ne tardâmes pas à être en vue de ces caps si bien décrits par ce grand hydrographe, mon excellent ami, le capitaine James Horsburgh. Grâce à lui nous les reconnûmes presque aussi bien que si nous avions navigué entre Motherband et Spithead. Lorsque le jour du lendemain parut, et que le soleil se leva pour nous sur les Gauts ou montagnes du pays des Marates, je ne savais trop si je dormais et rêvais encore, ou si c’était la réalité avec toutes ses promesses en perspective qui venait ravir mes yeux. L’imagination et la raison étaient plus ou moins excitées par le simple fait d’avoir aperçu enfin les rivages de l'Inde, d'avoir entendu la langue de l’Orient parlée par des Orientaux, d’avoir vu, en un mot, ces figures au teint sombre, qui firent que les pâles conquérants du Nord appelèrent leur nouvelle conquête Hindoo-Slan , ou terre des hommes noirs. Toutes ces circonstances triviales, il est vrai, en elles-mêmes, étaient bien faites pour donner la réalité à des tableaux que depuis si longtemps mon 1 imagination s’était occupée à peindre de couleurs tirées en partie des Mille et une Nuits ou des Contes persans, et en partie de ces brillantes images de l’Orient qui ornent les pages de l’Écriture. Ayant aussi beaucoup vécu avec des officiers qui avaient servi dans diverses parties de
l’Inde, je n’ignorais pas l’histoire politique et militaire de nos possessions d’Orient. La fiction et la vérité m’avaient donc préparé toutes sortes de sensations pittoresques.
Depuis le Cap jusqu’aux îles du Japon, depuis le Bengale jusqu’à Batavia, il n’est aucun des pays que j’ai visités dans le cours de ma vie errante qui puisse se comparer à Bombay. En effet, si on me consultait pour savoir où l’on peut le plus expéditivement et le plus économiquement voir tout ce qui caractérise la physionomie du monde oriental, comme on a appelé si heureusement ces régions si différentes de notre Europe, je répondrais sans hésiter : « Allez faire un tour à Bombay, demeurez-y une semaine ou deux, et, après avoir fait une excursion dans les sites voisins, à Elephanta, à Carly et à Ponah, vous aurez une idée de tout ce qu’il y a de curieux et d’intéressant dans l’Inde. »
La présidence de Bombay doit à une grande variété de circonstances particulières cet avantage unique. Bombay (car peut-être la plupart de ceux qui me lisent en entendent parler pour la première fois) est une île et une île nullement considérable, n’ayant que six ou sept milles de longueur sur un ou deux milles de large.. Ce n’est pas cependant par des dimensions géographiques que se détermine la richesse des villes , non plus que la puissance des nations. Le port de Bombay, d’un accès et d’une issue également faciles, vaste au delà des besoins du commerce, offre d’excellents ancrages, et, grâce au flux et reflux de la marée , se trouve admirablement propre à toutes sortes de docks ou bassins. Le climat est sain; le sol , diversifié par de nombreuses collines , présente une foule de situations favorables pour y bâtir des forts, des bourgs, des bazars et des villages, sans parler des bungalos ou villas et des maisons de plaisance, où l’on peut
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chercher un asile loin du bruit des affaires. Les routes qui parcourent cette île charmante étaient macadamisées longtemps avant qu’on entendît parler de Macadam en Angleterre ; et, comme le sol se compose de ce riche terreau qui résulte de la basalte ou de la lave décomposée , toute sa surface s’offre à vous avec cette éternelle verdure des sites du tropique , qui éblouit le nouveau venu , et le charme de plus en plus après un long séjour. Ce sont là quelques-uns des avantages physiques de Bombay ; mais ce n’était rien en comparaison des avantages moraux ou plutôt politiques qui concouraient, en 1812, à en faire un des lieux les plus importants de cette partie du globe.
Bombay était peut-être la seule résidence où les personnes et les propriétés jouissaient d’une sécurité complète , où chacun pouvait dissiper ses richesses en prodigue ou les accumuler en avare, sans redouter la moindre intervention arbitraire. A Bombay, enfin , nonseulement toutes les formes de culte étaient tolérées, mais encore elles pouvaient être observées avec la liberté la plus ample. Tout natif d’Asie ou de tout autre pays du monde, s’il n’enfreignait aucune des lois reconnues de la présidence, y avait des privilèges égaux. Voilà ce qui explique pourquoi Bombay voyait accourir chaque jour de nouveaux habitants dans son heureuse enceinte.
La population de Bombay est environ de deux cent mille âmes. Il n'est, dans la Chine , à Java , aux îles Philippines, le long de la péninsule de Malacca, ou même dans les parties intérieures de l’Inde , aucune caste , aucun costume, aucun usage, aucune forme de superstition, qu’on ne puisse voir à Bombay aussi fidèlement représentés que dans le pays même d’où proviennent originairement ces castes , ces costumes , ces usages et ces formes de superstition. En vingt minutes de promenade dans le bazar de Bombay, mon oreille fut frappée des
sons de toutes les langues que j’avais entendues dans les autres parties du monde, et non dans des aparté ou par hasard, pour ainsi dire, mais d’un ton annonçant que les interlocuteurs se sentaient tout à fait chez eux. Dans le môme court espace de temps, j’ai compté plus de vingtquatre temples, pagodes, mosquées, églises, etc., etc. J’ai vu les parsis , descendants directs des prêtres de Zoroastre, adorer le feu ; les Hindous se prosterner devant Baal , sous la forme d’une pierre noire bien huilée , couverte de guirlandes de fleurs et de riz , tandis que , dans la rue voisine , les musulmans célébraient les cérémonies du grand Moarem ; et puis survenait une procession de prêtres portugais portant une croix énorme et autres symboles du catholicisme. ■ 1 •
Je n’oublierai jamais cependant le plaisir avec lequel j’entendis un Indien, avec une jatte à la main, demander à un marchand le grain appelé sésame. Ce mot n’est pas précisément le mot indien de ce grain , quoiqu’on s’en serve généralement dans la péninsule de l’Hindoustan , et qu’il forme un des ingrédients de la poudre de Curry : til est le vrai nom de la plante d’où est extraite l’huile de sésame. Je n’ai pas besoin de dire comment ce mot me rappela Y ouvre-toi , Sésame , des Mille et une Nuits , et, tout ce qui m’environnait étant d’accord avec les accessoires du conte, il me sembla que je venais d’être touché par une baguette magique, et transporté au troisième ciel de l’invasion orientale. C’était pour la première fois que mes yeux voyaient les divers objets groupés autour de moi , ces costumes variés , ces robes flottantes et ces turbans qui passaient et repassaient comme dans un rêve. Les Hindous de toutes les castes étaient là, chacun avec les brillantes couleurs qui les distinguent sur le front. Là , les marchands persans , avec leurs châles et autres denrées de Cachemire, se croisaient avec des ma-
quignons arabes qui faisaient caracoler leurs coursiers ; les habitants du détroit de Malacca s’entretenaient familièrement avec les joyeux Chinois à la longue queue , dont le costume tartare, si peu gracieux, et la touffe bizarre contrastaient curieusement , dans cette foule , avec la draperie élégante et les turbans splendides des mahométans et des Hindous.
Quelques-uns de ces groupes se distinguaient autant par leurs sandales et leurs pantoufles que par leur coiffure; d’autres attiraient l’attention par l’accent de leur voix, et plusieurs par leur physionomie particulière ou la couleur de leur peau. Du reste, de quelque côté que les yeux se fixassent , ils ne pouvaient rien rencontrer qui ne fût étrange ou intéressant. Je n’avais jamais vu la plupart des arbres qui nous prêtaient leur ombrage, et entre autres une grande variété de la famille des palmiers, appelée vulgairement brab, et que les botanistes nomment borassus flabelliformis , ou palmier tara , tara étant le mot du pays pour désigner la liqueur extraite de ces arbres. La tige croît comme celle du cocotier, avec un grand bouquet de rameaux au sommet. Il y a entre eux la différence que ces rameaux ne projettent point dans toute leur longueur ces feuilles latérales qui font ressembler les branches du cocotier à des plumes d’autruche; mais ils sont unis et nus jusqu’à leur extrémité, où s'ouvre assez fantastiquement une immense feuille circulaire, dont les rayons aboutissent à un centre, comme les baguettes d’un éventail , et se terminent par une pointe aiguë.
Mais ce qui excitait surtout mon admiration dans ce panorama était la vue des femmes , qui , n’étant point prisonnières à Bombay, vont et viennent librement , et s’occupent en général au dehors de tous les travaux qui exigent plutôt Fadresse que la forée. Je ne veux pas par-
SCÈNES WJ BORD
1er des femmes de la classe supérieure , qui vivent séquestrées, comme dans tous les pays d’Orient. Les femmes du peuple, à Bombay, sont les porteuses d’eau de la ville; leurs cruches ou chatties , qu’elles mettent sur la tète, sont d’une forme toujours très-élégante. Plus d’une fois, auprès d’un réservoir hindou , je me suis rappelé ces beaux vases étrusques dont la découverte a fourni tant de modèles parfaits à la poterie moderne. Cette coutume de porter tous les fardeaux sur la fête donne nécessairement une attitude droite à la taille. Les plus gracieuses danseuses , à l’exception peut-être de l’incomparable Taglioni , pourraient emprunter une grâce nouvelle à la plus commune des filles de Bombay, lorsqu’elle revient du réservoir, touchant à peine d’une main le vase posé sur sa tête, et quelquefois ne le touchant point, tant l’équilibre est parfait , tant le pas de la jeune Indienne est sûr. Le vêtement de ces femmes consiste principalement en une bande d’étoffe qui a plusieurs toises de longueur. Cet étroit tissu est roulé autour du corps et des membres avec tant d’art et de goût , que non-seulement la plus scrupuleuse pudeur n’y pourrait rien trouver à redire , mais qu’ encore un sculpteur ne voudrait pas en déranger un pli. La taille des Hindous de l’un et l’autre sexe est petite et délicate ; quoique leurs traits ne soient pas toujours beaux , il y a dans leur expression quelque chose qui frappe les étrangers comme singulièrement agréable, et cela peut-être parce que ce quelque chose indique la patience, la docilité et le contentement, qui sont certainement le fond de leur caractère.
Je ne dois pas oublier de signaler l’effet curieux que produisent, dans un bazar de Bombay, les ornements que portent les femmes et les enfants avec une telle profusion qu’ils réussissent à se défigurer autant que possible ; ce qui nous ferait presque soupçonner que le goût
qu’ils montrent dans le reste de leur costume et la grâce de leurs mouvements sont plutôt les résultats d’un heureux hasard que d’une louable étude.
La plupart des femmes portent au nez des pendants d’une énorme dimension, et j’en ai vu qui descendaient jusqu’au-dessous du menton. Je ne me souviens plus si les dames de l’Inde, comme les nôtres, couvrent leurs doigts de bagues ; mais la mode pour elles est de se charger l’avant-bras et la cheville de bracelets d’or et d’argent. L’or vierge employé à ces bijoux est presque toujours riche et agréable à l’œil; mais aucun art, selon moi , ne saurait empêcher un ornement d’argent d’être vulgaire. De même que nous voyons en Europe certaines personnes entasser anneau sur anneau à leurs doigts, jusqu’à ce que la main disparaisse sous cette masse de joyaux, j’ai vu aussi dans l’Inde des dames sacrifier le goût à l’ostentation, en couvrant leurs jambes d’énormes cercles d’or et d’argent, depuis la cheville jusqu’au genou, et leurs bras jusqu’au coude. Le cliquetis de ces ornements, qui se choquent l’un contre l’autre, vous avertit d’assez loin de l’approche d’une dame ; ce qui a fait dire probablement que cette coutume d’attacher ces espèces de sonnettes aux talons des dames était une mode inventée par la jalousie des maris dans ces pays chauds, pour les aider à chercher leurs épouses fugitives. Je ne sais jusqu’à quel point cette conjecture est d’accord avec l’histoire; mais comment expliquer la coutume 'ridicule et presque cruelle de couvrir les jambes des pauvres enfants de ces lourds anneaux? J’ai vu une petite fille de trois ans qui en était si chargée qu’elle ne pouvait ni marcher ni tendre la main; et j’ai compté une fois plus de vingt chaînes d’or au cou d’un petit garçon, indépendamment des bracelets de ses jambes et de ses bras , qui le rendait plus semblable à une armadille des livres d’i-
mages qu’à une créature humaine. Telle est la passion de quelques parents hindous pour cette mode, qu’on m’a assuré qu’il y en avait qui convertissaient souvent toute leur fortune en bijoux de cette sorte , et transformaient ainsi leur progéniture en une façon de coffre d’argent. Qu’en arrive-t-il ? Le premier magistrat de la police de Bombay me disait un jour que souvent des enfants ont été égorgés par les voleurs qui voulaient s’emparer du trésor auquel ils étaient enchaînés.
J’ai souvent remarqué qu’au milieu de l’enchantement qu’éprouve un voyageur se glisse un sentiment de tristesse, lorsqu’il s’avoue son impossibilité de rendre compte de la centième partie de ses impressions. Tout est nouveau pour lui ; les ustensiles les plus communs de l’économie domestique, les vases et les terrines, les corbeilles et les barils, les chariots et les brouettes, tout lui paraît étrange et difficile à décrire. Que faire ensuite des sons qu’il entend , du mouvement qu’il aperçoit? Les choses les plus désagréables viennent elles-mêmes l’intéresser, quelque bizarre que cela semble. Je me rappelle m’étre soumis à la chaleur la plus intense, au soleil le plus éblouissant, avec patience et presque avec plaisir, parce que ces inconvénients s’harmoniaient parfaitement avec les lieux que j’avais si longtemps désiré voir. Par le même motif, j’appris à supporter sans mal au cœur l’affreuse odeur d’assa-fœtida qui règne dans tous les marchés hindous; et, si ce n’eût été les insupportables et maudits moustiques, je n’eusse pas hésité à déclarer que jamais je ne m’étais senti plus heureux qu’en me promenant oisivement dans les bazars de Bombay.
Ce sont là, je le sais, des sensations bien exagérées, bien originales , bien personnelles, et il est d’autres voyageurs qui, en traversant les mêmes lieux , n’ont rien eu de plus pressé que d’en sortir pour échapper à la boue
que leur jetaient les pieds des buffles au poil bleu et au regard farouche , ou les bisons avec leur grosse bosse entre les omoplates. Il est impossible de trouver une sympathie générale pour de semblables plaisirs. J’avoue que mes amis de Bombay riaient volontiers à mes dépens lorsqu'ils me voyaient revenir de mes excursions des Mille et une Nuits , la tête pleine de Turcs en turbans, de pagodes et de toutes les images associées à l’Indus et au Gange, à Brama et Vishnou. Mais parmi les coutumes de l'Orient, celles qui sont décrites dans la Bible ne sauraient manquer d’éveiller les émotions de tous les Européens. Je n’ai jamais vu une femme assise sur les degrés d’un puits dans l’Inde , les bras jetés négligemment sur sa cruche vide, sans penser à la belle histoire de la Samaritaine, d’autant plus que je me rappelais en même temps le beau tableau italien où les figures de cette scène sont représentées avec les véritables couleurs de l'Orient.
Le lendemain de mon arrivée à Bombay, je me levai au point du jour, et, m’habillant à la hâte, j’allai en quête d’aventures. J’avais à peine fait quelques pas que je vis un Indien endormi sur une natte étendue dans la petite terrasse devant sa maison ; il était enveloppé d’une longue couverture de coton. Aussitôt que les premiers rayons du soleil percèrent dans cette chambre à coucher , il se leva, prit son lit et rentra dans sa demeure. J’eus immédiatement l’explication de cette phrase qui revient si souvent dans 1a Bible, et entre autres pour le miracle du paralytique. Mon Hindou se leva comme le malade de l’Évangile, jeta sa couverture sur ses épaules, se baissa, et, ayant roulé sa natte, qui était tout son lit, il la porta chez lui, et puis alla au réservoir le plus voisin pour faire ses ablutions.
Je croyais faire plaisir en racontant cet incident de
mon voyage à une vieille dévote écossaise ; mais je me trompais et perdis, je -crois, ses bonnes grâces, en détruisant pour elle tout le merveilleux d’un miracle qu’elle trouvait bien moins extraordinaire par la guérison du paralytique que par le tour de force d’emporter un lit à roulettes et à rideaux sur son épaule.
Une famine dans l’Inde.
Il y avait peu de temps que j’étais arrivé dans l’Inde, lorsqu’une grande famine commença à se faire sentir sur une partie de l’Hindoustan nord-occidental. On ne peut généTalement savoir que la plupart des récoltes de riz, sinon toutes, dépendent, dans ces contrées, de la quantité d’eau qui tombe pendant la saison des pluies ; de telle sorte que, si l’eau est peu abondante, malheur qui se reproduit quelquefois à 'des époques irrégulières, la conséquence inévitable n’est pas seulement la disette , mais une complète famine. Les habitants de quelques régions, où de larges fleuves, tels que l’Indus et le Cavery, servent par de nombreuses saignées à une irrigation artificielle, parviennent à prévenir ce fléau épouvantable. Mais, dans ces pays mêmes, les eaux les plus profondes ne sauraient entretenir l’humidité que le long de leurs rives, ce qui ne forme qu’une bande de verdure bien étroite , quand on la compare aux milliers de lieues de territoire peuplé qui restent arides et desséchées, lorsque le ciel a refusé de les arroser dans la saison pluviale.
J’ai déjà dit que Bombay, étant presque le seul canton de l’Inde où la sécurité soit générale et entière, avait, au bout de quelques années, attiré* dans son territoire une population à la fois riche et considérable. La conséquence naturelle de cette prospérité croissante fut qu’en 1812 la présidence comptait plus de cent soixante mille
habitants résidants, et qu’à certaines époques de fêtes publiques ou de rendez-vous de commerce ce nombre s’élevait accidentellement à plus de deux cent mille; mais ce qui paraîtra curieux peut-être, c’est que, quoique tous les produits de l’île ne suffiraient pas à nourrir sa population habituelle pendant plus d’une semaine, il n’est aucun lieu sur la terre où les moyens de subsistance soient à meilleur compte, plus variés et plus abondants.
Ce fait-là n’a pas besoin d’explication ; mais ce qui se passa lors de la terrible famine de Guzerat et des autres régions voisines, en 1812 et 1813, exige que j’entre dans quelques détails préalables. Le produit de l’ile étant audessous de ses besoins, Bombay doit nécessairement importer tous ses grains , et, comme de raison, les marchands de grains de Bombay forment une classe influente ; ils tirent ordinairement leur riz de la côte de Malabar, et leur froment, leur maïs et leurs autres grains, des terres élevées du pays des Mahrates. L’intérêt de ces marchands est d’avoir toujours sous la main une provision suffisante pour nourrir la population pendant plus d’une année, et en 1812 leurs greniers contenaient assez de riz pour quinze mois, quand même aucun arrivage de grains n’aurait eu lieu durant cet intervalle. Or, cet état de choses souleva plusieurs questions intéressantes d’économie politique.
C’est du mois de mai au mois de septembre que les moussons sud-ouest renouvellent chaque année la saison pluviale dans cette partie de l’Inde; mais nous étions déjà dans la seconde quinzaine d’août, aucune pluie n’était tombée , et celles qui surviendraient à cette époque tardive ne pouvaient plus sauver la récolte du riz; de sorte qu’entendant en outre parler d’une invasion de sauterelles dans le nord de l’Inde, les observateurs corn-
mencèrent à prédire une famine à Cuth et Guzerat. Il n’est peut-être pas, en ces circonstances, de baromètre plus certain dans ses indications que celui de la faim, et l’on sut bientôt que tous les bacs de communication entre le continent et l’île de Bombay se remplissaient de malheureux affamés accourant de tous les points dans cette petite île, qui, je l’ai déjà dit, pourrait à peine récolter en une année, sur son territoire, une cinquantième partie des aliments nécessaires à la nourriture des habitants. .
On pourrait dresser la statistiquè suivante de la population qui résidait alors à Bombay :
Habitants.
Hindous. ........ i i . 103 786
Musulmans . V ; 27 811
Parsis (adorateurs du feu) 13 154
Juifs 781
Chrétiens indigènes . . 14 454
Total des résidents indigènes. . ; 159 998
Résidents européens et troupes européennes. . . 1 700
Troupes indiennes commandées par des Anglais. 3 000 Population flottante du commerce ........ 52 012
Étrangers amenés à Bombay par la famine ... 20 000
Total 236 700
La présidence de Bombay s’étend sur un espace d’environ 18 milles carrés, formant une longueur de 7 ou 8 milles sur une largeur de 2 ou 3; de sorte qu’en prenant pour terme moyen la population habituelle , on peut y compter environ 9000 résidents pour chaque mille carré ; tandis qu’en temps de peste et de famine dans les contrées adjacentes, il faut compter jusqu’à 13000 habitants pour la même étendue de territoire. Il y a tout au plus 20 000 maisons à Bombay , et l’on a vu fréquemment cinquante, soixante et même cent individus couchés sous un seul toit; je me souviens qu’on me mon-
tra un bâtiment dans l’enceinte étroite duquel on en avait entassé plus de trois cents !
En cas de famine imminente, il est une autre pierre de touche, outre la faim, pour apprécier le véritable état de ces questions économico-politiques : je veux parler de la bourse de ceux qui ont à nourrir des familles de femmes et enfants; c’est alors que le marchand de grain sait avec une exactitude merveilleuse jusqu’où s’élèveront les demandes qui lui seront faites. Or, en 1812, on remarqua que chaque heure qui se passait sans pluie faisait augmenter la valeur des céréales. Mais, quoique par ce moyen le prix fût bientôt très-élevé , il restait toujours au-dessous de celui qu’on en donnait avec empressement dans le nord , à Guzerat et partout ailleurs , où la famine paraissait certaine. Les marchands de Bombay s’empressèrent donc d’exporter leur riz. Or cette cette exportation contribuait à augmenter encore les prix de Bombay, tandis que chaque jour y affluaient de nouvelles bandes d’indigènes affamés, qui ajoutaient sans cesse au nombre des bouches à nourrir.
La situation devenait critique et de plus en plus intéressante. « Que faire ? disaient quelques-uns des membres du gouvernement justement alarmés; fermeronsnous tout à fait notre port, afin d’empêcher l’exportation, et, puisque nous avons sous la main une année de provisions, assurerons-nous à tout événement notre existence pour ce laps de temps ? Il est à peu près certain que , bien avant que l’année expire , de nouvelles provisions arriveront du Bengale et autres lieux où jamais la récolte ne manque. Sans doute , le prix des céréales augmentera beaucoup dans le bazar de Bombay ; il en résultera une grande misère, surtout pour ces malheureux étrangers qui se précipitent sur nous comme les vagues de l’Océan; mais le soin de notre conservation personnelle est la pre-
mière loi de notre nature, et, puisque nous avons de quoi manger, ne ferons-nous pas mieux de le garder que de risquer de ne plus rien avoir, en le laissant exporter avec la simple chance de recevoir plus que nous ne donnerons ? Notre grain ne fera qu’une bouchée pour les contrées ou règne la famine, et nousme saurions nous en priver nousmêmes sans courir le risque d’une mort certaine.. » D’autres membres du conseil soutenaient que fermer le port de Bombay afin de prohiber l’exportation , et ne l’ouvrir qu’à l’importation, ce serait justement le moyen d’attirer le fléau tant redouté. « Si vous fermez le port, disaient-ils, l’expérience vous démontre que les grains s’élèveront bientôt au prix de famine, et, comme ce sera les mettre hors de la portée des multitudes affamées qui accourent ici dans l’espoir , assez fondé, d’y trouver richesse et abondance , nous verrons ces hôtes nouveaux mourir par milliers parmi nous. Nous aurons beau être avares de nos provisions, il nous sera impossible de nourrir pendant plusieurs mois toute la population; car comment distinguer entre nos propres concitoyens et les étrangers que la famine envoie au partage de nos ressources? Il serait également inutile de faire proclamer publiquement que la famine règne aussi parmi nous ; les habitants des contrées adjacentes sont trop pénétrés de l’idée de nos ressources inépuisables pour croire une pareille assertion, et, en dépit de tout ce que nous pourrons dire ou faire, ils sauront bien trouver un chemin pour faire irruption sur nous, comme des bandes d’oiseaux sauvages. L’unique moyen d’écarter une grande partie du mal, et , dans le sens le plus vrai du mot, d’étendre notre influence et notre popularité , en faisant réellement du bien à tous les habitants de l’Inde sans distinction , c’est de déclarer courageusement que le port de Bombay restera ouvert en tout état de choses. Publions qu’advienne ce que
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pourra, les marchands de grain seront libres, comme
toujours , d’exporter leurs denrées partout où bon leur semblera. En même temps, ne négligeons rien pour faire connaître nos besoins dans les pays où la moisson a été heureuse : précaution à peu près inutile du reste, car l’éventualité d’une famine imminente a été déjà communiquée aux extrémités les plus reculées de la péninsule , et en cet instant même des centaines de navires reçoivent probablement des chargements de grains pour cette côte. Or, comme Bombay se trouve être situé près de la limite méridionale des contrées menacées du fléau , chacun de ces navires passera par notre port en se rendant aux golfes de Camboye et de Cutch, chacun d’eux aura intérêt d’y relâcher , à moins d’en être détourné par une législation imprudente. Notre port est d’un accès si facile , il est si commode, ses droits d’ancrage sont si peu de chose , et surtout il est si directement sur la route des navires faisant voile pour les pays où la famine exerce ses ravages, qu’attendu d’ailleurs qu’ils auront encore 200 milles pour y arriver, les marchands voudront naturellement terminer leur voyage à Bombay, s’ils peuvent le faire avec un bon bénéfice, plutôt que d’aller chercher un autre marché si loin au nord. Ayons donc le courage de proclamer dans toute l’Inde qu’aucune restriction ne s’opposera à la libre exportation de nos grains.»
Heureusement le gouverneur et le consul furent finalement d’accord pour prendre ce dernier parti ; mais les débats, terminés là, continuèrent hors de la chambre du conseil. La mesure suscita divers contradicteurs parmi les indigènes, qui portèrent leurs vivesobjections au principal secrétaire, M. Francis Warden. Ils avaient consulté d’abord certains marchands, qui les excitèrent sous main, sachant bien qu’ils étaient seuls intéressés, comme spéculateurs, à la prohibition. M. Warden réfuta leurs sophismes;
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et, fort surtout de la confiance que tous avaient en lui, il résista même à une première augmentation de prix , qui semblait justifier les alarmes des pétitionnaires j mais, au bout d’une semaine , des arrivages nombreux achevèrent de lui donner gain de cause, en rassurant Bombay contre toute éventualité de famine. Les doutes un fois dissipés , les prix baissèrent. La présidence devint à la lettre l’entrepôt et le grenier de toute cette région de l’Inde.
Nous restâmes en quelque sorte les témoins. des effets de la famine qui désolait toutes les contrées avoisinantes. Pendant que nous vivions dans cette île au milieu de la paix et de l'abondance, les pays au nord étaient en proie à une disette et à des désordres suivis de catastrophes sanglantes. Chaque jour accouraient à nous de nouvelles émigrations de malheureux échappés avec peiiie à toutes les horreurs qui désolaient leurs foyers. Toute la côte orientale de Bombay se couvrait de cadavres ou de mourants. Ce qui me frappa le plus , et je puis ajouter ce qui me causa l’impression la plus pénible dans cette espèce de reflet de la famine, fut la merveilleuse patience, ou ce qu’en Europe nous eussions appelé la résignation chrétienne, des victimes. Je voyais tous les jours ces pauvres Indiens, je les voyais livrés à toutes sortes de détresse; mais je n’entendis jamais une plainte sortir de leur bouche, je ne leur surpris jamais un geste d’impatience. Ce qui était plus extraordinaire encore, d’immenses groupes d’individus mourant de faim venaient s’asseoir autour du feu sur lequel avait cuit le riz qui leur était destiné. Là, ils attendaient avec calme que les diverses rations leur fussent mesurées et distribuées, opération qui souvent durait plus d’une heure , pendant laquelle leur nourriture était à deux ou trois pas de distance et à la portée de leurs mains. Enfin, dans tout le cours de cette famine, on laissa exposer dans les places et autres lieux ouverts de la ville
d'immenses tas de riz, nuit et jour, saus gardes, sans surveillants, et pas un seul sac ne fut volé ni ouvert.
J’aurais dû dire que des souscriptions considérables eurent lieu pour le soulagement de la multitude affamée. Les riches indigènes , les Banyans et les Parsis en particulier, se cotisèrent entre eux , et achetèrent plusieurs milliers de sacs de riz pour .les étrangers, plus d’une semaine avant que les résidents anglais les imitassent. L’expérience du passé de quelque catastrophe semblable à celle qui nous menaçait explique sans doute comment il se fit que la charité des païens prit ici les devants sur la charité chrétienne. Bientôt les indigènes et les Européens se concertèrent pour cette bonne œuvre. D’énormes marmites furent dressées sous un pittoresque bosquet de cocotiers, à un demi-mille du fort; et, comme en général un Hindou, serait-ce pour sauver sa vie, ne mangerait pas une bouchée d’aliment s’il avait été préparé par un individu d’une autre caste, que la sienne , on eut soin de se procurer des cuisiniers dont le front était marqué du signe caractéristique, rouge ou jaune. J’ai vu plusieurs malheureux, expirant d’inanition, refuser la nourriture qui leur était offerte, parce qu’il y avait doute sur les mains par où elle avait passé.
Il y eut quelques exceptions à cette règle, comme je le dirai en décrivant les horreurs des pays où la peste s’unit à la famine pour balayer des tribus entières. Là, les lois, les coutumes, les vieux préjugés, les vieilles mœurs, furent foulés aux pieds. La faim et le désespoir entraînèrent des masses à commettre des forfaits dont l’idée seule eût révolté chacun en particulier dans des temps ordinaires; mais à Bombay tout se passa avec une régularité édifiante.
L’événement que je vais raconter fit seul du bruit à cette époque. Onze Hindous, appartenant à une des castes
les plus scrupuleuses, traversaient Guzerat , se rendant de Cutch à Bombay. Parvenus au village de Bhownagur, la plupart d’entre eux étaient épuisés par la faim , la maladie et la fatigue, lorsqu’ils rencontrèrent une vache. Poussés par l’irrésistible instinct du besoin, ils égorgèrent l’animal, et en dévorèrent avidement la chair crue. Cette action paraîtra toute naturelle à mes lecteurs d’Europe ; .
mais il faut qu’ils sachent que dans tout l’Hijidoustan la vache étant un animal réputé sacré , tuer et manger une vache est une abomination inouïe; la mort seule des onze sacrilèges pouvait expier leur profanation. Le thakore , ou chef- du village , donna l’ordre qu’ils fussent tous les onze exécutés sur la place où le crime avait été commis.
Cet acte de juridiction indienne aurait passé sans exciter la moindre réclamation , si une question curieuse d’autorité locale ne se fût élevée entre le thakore orthodoxe et les magistrats anglais. Comme chef d’une province adjacente, le thakore était ce qu’on appelle, malgré la légère contradiction des termes, un tributaire indépendant ; mais étant aussi propriétaire sur les domaines des Anglais , on prétendit qu’il pouvait être traduit devant les tribunaux britanniques. Il fut heureux pour ce fonctionnaire que les limites de son allégeance ne fussent pas encore distinctement marquées. Il en fut quitte pour une remontrance, quant au passé, mais il lui fut signifié qu’à l’avenir, se trouvant prévenu , son indépendance ne l’empêcherait pas d’être justiciable des cours de justice du gouvernement britannique.
Cependant la famine avançait toujours sur Bombay avec les autres fléaux qui marchent à sa suite. Le gouverneur de la présidence dut recourir à de nouvelles précautions. Comme I 3 . peste ne pouvait manquer d’arriver, selon son usage invariable, on construisit de vastes 270 • f
hangars de cent toises de long , sur la pelouse située aü pied du glacis. On appela de toutes les stations frontières les chirurgiens des divers établissements militaires oti cixils, pour leur confier la direction de ces infirmeries improvisées. Elles furent bientôt remplies ; car on se fit une règle de ne rejeter aucun individu qui demandait les secours de la médecine. J’accompagnai volontiers noS docteurs dans les visites de leur service , et je fus souvent témoin de scènes déchirantes. Je n’oublierai jamais une jolie petite malade de cinq à six ans, à qui nous demandâmes où était son père. Elle nous montra dti doigt une natte où il était mort ; et, quand nous lui demandâmes où était sa mère , elle fit le même signe verâ une femme.... Morte aussi! Elle était venue, -à ce qu’elle croyait , de l’Inde septentrionale , mais saus savoir exactement de quel pays ; elle ignorait le nom de sa famille , et, selon toute apparence, n’avait pas d’autres parents qüe ce père et cette mère , qui venaient d’expirer depuis une heure. Je ne sais quel intérêt pénible m’attirait à chaque nouvelle scène de ce drame affreux. J’allais de bonne heure, chaque jour, en chercher le spectacle sur les places , le long des routes , et surtout près des. lieux de débarquement , qui se couvraient continuellement de cadavres d’individus de tout sexe et de tout âge, morts pendant la nuit. Quelques-uns respiraient encore, et je rencontrai plusieurs enfants qui , semblables à la petite fille de l’hôpital , ayant survécu seuls à tonte leur parenté, allaient d’un corps à l’autre, sans se douter encore de toute l’horreur de leur situation. Il paraissait étrange d’abord que les plus jeunes et les plus faibles de la famille fussent les derniers à périr; mais probablement la raison en était que les pères et mères s’étaient privés eux-mêmes pour apaiser de préférence la faim de leurs enfants. C’est ce qui arriverait , je crois , dans tous les
pays du monde ; mais plus naturellement encore devait-il en être ainsi chez un peuple dont toute la vie. est une suite d’actés d’abnégation personnelle. Il était consolant devoirqüe ces orphelins n’étaient jamais abandonnés, mais qu’il y avait toujours un père ou une mère pour eux dans la caste à laquelle ils appartenaient.
De même , tous les corps de ceux qui succombaient dans la nuit , soit de faim , soit de maladie , soit de fatigue, trouvaient toujours quelqu’un pour les ensevelir, quoique le plus s< mt ils n’eussent d’autre recommandation que le signe distinctif dont j’ai parlé, peint sur le front.
Tous ces. cadavres, ainsi que ceux des malheureux morts à l’hôpital bu chez leurs hôtes de Bombay, étaient transportés immédiatement au delà de la plage de Back- Bay pour y être brûlés , suivant l’usage immémorial du pays. Je ne suis pas très-sûr, mais je crois que toutes les castes de l’Inde brûlent leürs morts , et il faut convenir que cette cérémonie funèbre a quelque chose de solennel et d’antique qui parle même aux imaginations de nous autres Européens.
Peu de gens savent probablement jusqu’à quel point un cadavre peut être facilement et promptement consumé; peu de personnes encore savent que toute cette dépouille mortelle laisse à peine quelques onces de cendres blanches :
Expende Àhnibalem : quot libras in duce summo....
Tout le reste est sublimé ou se volatilise dans l’atmosphère, sous forme de vapeur, afin d’être un jour rendu aussi à sa terre originaire , çt d’y jouer un nouveau rôle dans la vie végétale et animale.
J’allais généralement seul assister à ces nombreuses funérailles ; car peu d’Anglais pouvaient comprendre
quel plaisir je trouvais à voir brûler tous ces corps d’indiens. Un de mes amis , entre autres , que sa curiosité sur toul autre objet relatif aux mœurs de l’Inde aurait dû , selon moi, rendre mon compagnon inséparable dans ces promenades, me quittait toujours au moment où nous approchions de la courbure que décrit la côte. Là s’élevait la flamme des bûchers. Il habitait une délicieuse maison dans le bois planté sur le revers de la colline de Malabar, au delà de la baie; mais, quoique ce fût son chemin de me suivre, j’avais beau faire, il tournait bride à l’entre-croisement des routes, et faisait un détour d’un mille pour éviter le spectacle qui avait pour mes yeux un si singulier attrait de fascination.
La baie Back est formée par deux caps qui se projettent dans la mer : l’un , appelé la pointe de Malabar, est élevé et boisé ; l’autre , appelé Coloba , est plus bas et découpé en petites îles bien connues des marins, d’abord par les arbres en petit nombre , mais d’une taille remarquable, qui les distinguent de la terre ferme, et puis par un phare magnifique placé à leur extrémité méridionale. Le rivage qui , entre ces deux caps , dessine une ellipse semi-circulaire, est bordé par une plate-bapde de sable, immédiatement au-devant d’une épaisse ceinture de cocotiers. Ces arbres sont si rapprochés les uns des autres, qu’ils abritent de nombreuses cabanes d’Hindous, qu’on aperçoit à peine à travers le riche feuillage d’un taillis de plantains, de figuiers' et de citronniers. Ces cocotiers, quelque hauts qu’ils soient, ne peuvent rivaliser avec le grand palmier, le plus gracieux et peutrêtre le plus caractéristique des arbres de l’Orient. On aurait tort de s’imaginer que son tronc n’est qu’une longue perche „ droite , ou de supposer qu’un bois de ces arbres ressemble à une plantation de sapins ou aux monotones pins sauvages d’Amérique. Je ne me rappelle pas, dans
le fait , en avoir vu un seul qui fût tout à fait droit ou d’une taille uniforme, depuis le sol jusqu’au magnifique panache dont il se couronne, Pour se familiariser en Europe avec l’aspect des cocotiers , il faut avoir vu les dessins de Daniel ou de Baillie-Fraser, artistes admira* hles^qui ont également bien rendu la physionomie du ÿzysage indien.
té tronc du cocotier s’élève de terre avec une épais- ]Ûhf calculée de manière à avoir un grand degré de force me au point où la longueur du levier supérieur devrait afturellement le faire rompre ; mais ce renflement décroît en une tige plus mince, qui commence par s’incliner légèrement d’un côté, pour se relever ensuite de l’autre avé^» grâce. Vers le sommet, avant d’atteindre le gros bouquet de fruits déposé sous les feuilles, la tige devient un moment plus large , et va se perdre enfin dans la verdure du panache. Je ne sais s’il faut regarder la terminaison dü cocotier comme composée de branches ou de feuilles, quoique ordinairement on parle de ses longs rameaux qui s’étendent de tous côtés , comme des feuilles , à une longueur variable de dix ou vingt pieds ^ Ces rameaux ressemblent, parleur structure, à une plume d’autruche. Mais je reviens à mon récit.
Quels beaux sujets pour un pinceau comme celui de Turner, que les bûchers funèbres de Bombay ! Je me suis maintes fois souvenu de son grand tableau de Rizpah veillant sur les morts, lorsque je passais des heures entières à voir sortir du bois de cocotiers de Bombay des groupes d’Hindous qui portaient les restes d’un ami ou d’un inconnu de leur caste , trouvé sans vie sur le chemin, ou qui avait expiré à l’hospice. Pendant que les uns lavaient le corps dans la mer, les autres construisaient un bûcher oblong, d’un ou deux pieds de haut sur cinq
ou six de large , et la malheureuse victime de la famine y étant déposée, on la recouvrait encore de quelques morceaux de bois. Le feu allumé , les Hindous s’accroupissaient sur le sable , près du bûcher, du côté d’où venait le vent, et ils observaient le jplus profond silence. Je n’ai jamais aperçu sur aucun de ces visages le moindre signe de ce que nous appellerions émotion. Le trait le plus caractéristique de la physionomie des Hindous est le calme dans toute espèce de souffrance. En suivant avec attention le progrès des flammes, je remarquais qu’au bout de quelque temps les parties osseuses du plus maigre de ces cadavres aidaient matériellement au feu qui les consumait. Chaque fois qu’un membre se détachait du corps , c’était avec la même indifférence, ou du moins le même sang-froid , que les assistants le replaçaient sur les tisons. J’ai fréquemment traversé - des centaines de ces bûchers funéraires , à chacun desquels étaient silencieusement occupés cinq ou six hommes.
En temps ordinaire , la mortalité de Bombay peut se calculer par le chiffre de dix-sept décès par jour, ou d’un décès par neuf mille six cent quatre-vingt-sept personnes, ce qui dopne le total annuel de six mille deux cent cinq personnes, ou d’un mort sur vingt-six habitant?. Pendant la famine, les décès additiopnejs dépassèrent quinze par jour , le chiffre de la mortalité quotidienne variant de trente à quarante. Quelquefois ce chiffre triplait ou quadruplait, quand des circonstances accidentelles aug-p mentaient le nombre des victimes de la disette.
Je visitais habituellement ce triste spectacle le matin , quand l’humide brise de terre expirait dans le çalme, et le soir, quand la délicieuse brise de mer, qui fraîchissait au cœur du golfe, épanouissait les panaches des cocotiers. Le matin , toute la baie , non-seulement entre les
deux promontoires, mais jusqu’à son plus lointain horizon , restait aussi polie qu’une feuille de cristal , sans que la plus petite vague allât se dérouler sur le sable. Les bûchers étant placés sur l’extrême bord de la plage, on voyait s’élever à des intervalles à peu près égaux cent colonnes de vapeur , dont les chapiteaux dépassaient les ' plus hauts cocotiers. Ce qui ajoutait encore au caractère mystérieux et solennel de cette scène était l’immobilité complète des arbres et le silence qui régnait au loin. N’eût été un cadavre échappant parfois des mains qui le lavaient dans les flots , n’eût été un mot à voix basse qu’échangeaient entre eux ceux qui préparaient un nouveau bûcher, ou bien une bouffée de vent qui venait par hasard réveiller la flamme d’un bûcher à demi éteint, on aurait pu croire assister à une vision fantastique. J’allais et venais sur cette triste plage, passant presque inaperçu parmi les Hindous , comme si j’eusse été invisible. De toutes parts je voyais, à travers les flammes et la fumée, des têtes, des bras, des corps à demi consumés, se confondant avec les tisons, et chaque bûcher entouré et entretenu par un groupe d’Hindous silencieux, aux yeux caves et aux joues creusées par la faim.
Une circonstance frappante , et toute matérielle , me révélait encore près de là toute l’étendue des calamités qui désolaient cette région de l’Inde. En temps ordinaire, lorsqu’il y a tout au plus vingt décès par jour à Bombay, le bois porté journellement au bazar suffit pour toutes les funérailles ; mais quand la famine de 1 8 1 2 se fut déclarée àMarwar, à Cutch, à Guzerat, et dans les autres provinces du Nord, quand des multitudes d’Hindous affamés fondirent sur la présidence, la plupart pour y mourir, le bois à brûler devint un article d’importation qui attira l’attention des spéculateurs. On apercevait donc constamment, à quelques centaines de toises de la baie
Back, une longue ligne de navires côtiers à l’ancre T en vue de ces bûchers qui ne cessaient de brûler nuit et jour. Ces navires étaient chargés jusqu’à mi-mât de fagots et de -bûches bien sèches , taillées à la longueur convenable.
La plaie des sauterelles.
J’ai dit que nous n’avions à Bombay qu’un petit épisode du tragique spectacle dont l’Inde offrait en ce tempslà le hideux tableau. On n’interrompit ni ses affaires ni ses plaisirs dans notre heureuse présidence ; il n’en était pas de même à Guzerat, et, avant d’aller plus avant, j’ai à parler d’un autre fléau. On ne connaît guère en Europe les sauterelles que par ce qu’on en lit dans l’Ecriture , et les mœurs de ces insectes ne sont pas généralement connues dans l’Inde même. Je me souviens d’avoir rencontré un. Anglais qui , pendant un séjour de quinze ans dans l’Orient , n’avait vu que trois fois des sauterelles, une fois volant, et deux fois préparées par un cuisinier dans un curry. Pour moi, je n’en avais encore vu que dans un muséum; mais on m’avait décrit leur passage conome ressemblant à ün ouragan de neige (de neige noire, bien entendu), envoyant au loin le frémissement du quelques millions de billions d’ailes, et traversant l’air comme un déluge pendant trois fois vingtquatre heures.
Le capitaine Beaufort, qui a publié un livre si intéressant sur la Caramanie , me racontait qu’étant à Smyrne, en 1811, il avait eu l’occasion de calculer l’espace occupé par une armée de sauterelles qui allait du sud au nord. Le consul eut besoin d’envoyer un messager au hacha de Sardis, dans l’Asie mineure, c’est-à-dire dans une
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direction à angle droit vers les sauterelles. Le messager parcourut quarante milles à cheval avant de se trouver en deçà de la colonne mouvante de ces inseetes voraces. On vérifia , au moyen d’un télescope de poche , que la hauteur de la colonne ne pouvait être de moins de trois cents toises, et qu’elle ne franchissait que sept milles par heure. Ce passage dura trois jours et trois nuits sans intermission apparente. Comme les sauterelles se succédaient l’une à l’autre avec un intervalle de trois pieds environ, et n’étaient qu’à un pied au-dessus l’une de l’autre, il fut calculé que cet essaim immense se composait au moins de 168 608 563 200 000.
On tendrait vainement son esprit pour concevoir un pareil nombre : c’est comme si on prétendait juger de la distance des étoiles fixes ou de la vélocité des rayons solaires. Quand on nous dit que la lumière parcourt en une seconde un milieu de 192 000 milles, nous restons étourdis; mais si on ajoute que, dans le même espace de temps, elle ferait huit fois le tour de la terre , nous commençons à pouvoir arrêter notre pensée sur quelque chose de compréhensible.
De même, pour assister l’imagination, le capitaine Beaufort détermina que, si on avait pu entasser en un monceau toutes les sauterelles qu’il avait vues, ce monceau eût excédé en dimension plus de 1030 fois la plus haute pyramide d’Egypte , et que, si on les avait étendues par terre en un ruban d’un mille et un huitième de largeur, ce ruban aurait suffi pour entourer le globe !
Ayant laissé un peu rouiller mes études d’arithmétique, je me trouvai embarrassé pour traduire en paroles l’énorme chiffre de 168 608 563200 000; mais, afin d’éviter toute erreur, j’écrivis à l’un des plus fameux astronomes et mathématiciens de Londres pour le prier
vvTfc.
de vouloir bien éclairer mon ignorance. Voici sa réponse : .
« Il y a une différente manière de supputer les millions en France et en Angleterre.
« Les Anglais classent leurs nombres en groupes de six dans l’ordre ascendant de mille, millions, billions et trillions, etc. Ainsi vos quinze chiffres feraient :
Billions. Millions. Mille.
« Les Français classent leurs nombres par groupes de trois, dans l’ordre ascendant de centaines, mille, millions, billions, etc.; de sorte que les mêmes quinze chiffres feraient ;
Trillions. Billions. Millions. , Mille. Cent.
Puisque je me suis laissé aller à parler millions , je dirai que ce total prodigieux de quinze chiffres n’est que le quart du nombre de milles que parcourent les ondulations de la lumière dans une seconde, à savoir : 600000 000 000000 *.
Or, il n’est pas impossible que ces sauterelles ne fussent que la queue de la même colonne dont je vais décrire les ravages dans les contrées situées beaucoup plus loin à l’est que la Terre-Sainte :
Des myriades de ces insectes destructeurs parurent dans les provinces orientales du Bengale vers le commencement de 1810, d’où ils se dirigèrent vers le nordouest, à travers ce qu’on appelle l’Hindoustan proprement dit, comprenant les provinces supérieures de l’Inde, mais non la péninsule , ainsi désignée géographique-
L Herschel, Traité de la lumière.
ment. En 1811, ils attaquèrent d’abord la grande province de Marwal, et de là longèrent les bords des déserts occidentaux de l’Inde. Les pluies annuelles manquèrent ou furent si rares que les sauterelles eurent bientôt dépouillé le pays de la dernière herbe de la végétation. Cela fait, elles se portèrent en masse au canton nordouest de Guzerat, nommé Putteen, et allèrent ensuite balayer la province de Kattiwar. S’étant avancées au sud jusqu’à la ville de Baroach, sur la rive droite du fleuve Nerbudda, qui se vide dans le golfe de Camboye, à un degré et demi sud du tropique , et à trois degrés environ de latitude, ou soixante lieues au nord de Bombay, elles furent arrêtées par le commencement des moussons en 1812. Ce fléau horrible disparut alors de ces malheureuses contrées, sans qu’on sût d’où il venait ni où il allait se perdre ; peut-être n’était-ce, comme je le disais tout à l’heure, qu’un détachement de cette colonne que le capitaine Beaufort avait vu à Smyrne. .
La destruction causée par les sauterelles à Guzerat fut presque universelle. Dans l’été de 1811, toute la partie occidentale de la province semblait couverte d’une riche culture; mais quand on voulait examiner les épis, on ne trouvait plus de grain , les sauterelles n’ayant laissé que la tige, comme indigne d’elles. Vint ensuite la sécheresse de Marwar, qui , d’accord avec le fléau de ces abominables insectes , poussa comme un torrent vivant les malheureux habitants de ce pays sur le territoire de Guzerat ; mais cette émigration tumultueuse rencontra bientôt la misère quelle crôyait fuir, lorsqu’en 1812 l’absence des pluies dans le Guzerat eut achevé de détruire les récoltes dans les cantons épargnés par les sauterelles. La population venait de doubler au moment où les ressources étaient tout à coup réduites à la dixième partie de leur taux accoutumé.
Le capitaine Carnac a décrit avec beaucoup de détails cette calamité dans les Mémoires de la société littéraire de Bombay. L’augmentation du prix des grains ajouta aux justes appréhensions des habitants. Chaque 'famille s’empressa de cacher ses provisions, et des accapareurs accélérèrent la famine. L’obstination aveugle et inexplicable des fugitifs de Marwar émoussa en partie la sympathie qu’inspirait d’abord leur détresse. Soit que l’empressement avec lequel ils avaient été secourus en arrivant à Cuzerat leur eût fait croire qne la main de la charité ne leur refuserait jamais ses dons, soit indolence naturelle ou cette infatuation qui accompagne souvent l’extrême infortune, ils repoussèrent les moyens certains de subsistance qu’on leur offrait avec du travail, et cela tout en sachant bien qu’il y avait pour eux la certitude de la mort. Des bandes de ces exilés de Marwar, après avoir erré dans le Guzerat comme des troupeaux, venaient tomber aux faubourgs des grandes villes ou sur les routes , hommes , femmes et enfants , masse compacte de mourants et de morts ; car les maladies les poursuivaient aussi bien que la faim, entre autres la petite vérole confluente, qu’ils apportaient aux pays où le désespoir leur faisait faire irruption.
Une scène 1 toujours touchante dans cette horrible tableau était ia- vue 'des petits enfants qui s’effonçaiètit en vain de tirer ‘lent' subsistance des- sems taris de leurs mères, implorant' elles-mêmes sans- succès une goutte d’eau pour apaiser leur soif. L’excès du- malheur amena enfin une sorte d’indifférence. Tous les sentiments généreux que j’ai admirés à Bombay, comme expression du caractère national, s’éteignirent ici en peu de temps. Les distinctions de caste furent maintenues ; les dernières, mais elles disparurent aussi à la longue , et l’on vit des bramines vendre leurs femmes , leurs sœurs , leurs en-
fants et toute leur parenté, pour la bagatelle de deux ou trois roupies, à ceux qui voulaient s’en charger. Le capitaine Carnac dit avoir vu un enfant, vivant encore, arraché par une meute de chiens affamés aux bras de sa mère, qui, incapable de parler, n’avait plus que la force de Suivre des yeux l’objet de sa tendresse. D’autres enfants poursuivirent les chiens ; mais ces animaux , devenus extraordinairement féroces depuis qu’ils avaient goûté la chair humaine, se retournèrent contre ces innocentes créatures , et leur montrèrent leur gueule déjà rouge du sang de leur proie.
J’ai dit quelle était à Bombay la résignation patiente des Hindous autour des marmites où cuisait le riz destiné à leur être distribué ; mais dans le Nord, où la famine régna dans toute son horreur, et où c’était la majorité de la population qui souffrait de la faim , ce fut tout autre chose. Les uns succombèrent par la précipitation de leur voracité ; les antres, victimes des ruses qui leur faisaient obtenir double ration ; et il y eut des enfants écrasés sous les pas des pères et des mères qui se jetaient sur les aliments avec une effrayante avidité.
Enfin on ne vit pas à Guzerat, comme à Bombay, ces funérailles que j’ai essayé de décrire. Ici le respect pour les morts n’exista pas plus longtemps que la sympathie pour les mourants. Les corps des pauvres Marawis qui expiraient pendant la famine restaient abandonnés aux lieux où ils succombaient ; indifférence fatale à laquelle le capitaine Carnac attribue , non sans raison , la peste contagieuse de 1812 et la mortalité toujours croissante. A Baroda, siège du gouvernement, où il périssait jusqu’à cinq cents individus par jour, on maintint encore assez d’ordre pour assurer l’ensevelissement ou les obsèques par le feu; mais à-Ahmédabad, la mortalité fut si considérable, que ces précautions étaient impossibles à réali-
ser. Il ne périt pas moins de cent mille personnes dans cette ville, c’est-à-dire à peu près la moitié de la population. Telle fut la consommation du bois pour brûler les morts, qu’après avoir démoli des maisons pour y subvenir, les corps à demi consumés, qu’on trouva deux années et demie après sur les bords du Sabbur-Muttie, prouvèrent jusqu’à quelles extrémités furent réduits les Hindous pour rendre les derniers devoirs à leurs parents. On raconte encore qu’il fallut avoir recours aux femmes pour enlever les corps et les livrer aux flammes , incident inouï dans les annales de ce peuple , et qui démontrerait que les femmes, en de tellès circonstances, conservent plus longtemps que les hommes leur force et leur courage. Il fut remarqué aussi que dans toute la contrée , à l’exception d’Ahmédabad, la population mabométane ne souffrit pas Êtissi cruellement que celle des Hindous, ce qu’on attribua à leur usage de nourriture animale; et toutefois, à Kaira, Jk Européens périrent en plus grand nombre que les mahométans ou les Hindous.
« Je ne saurais , dit le capitaine Carnac , évaluer le nombre des habitants de Marwar qui succombèrent dans cette famine. A Baroda, où rien ne fut épargné pour les sauver, j’ai rencontré quelquefois dans les faubourgs jusqu’à cinquante cadavres que les agents du gouvernement n'avaient pas eu le temps d’ensevelir ; mais tout ce que j’ai vu et entendu dire me porte à croire que sur cent de ces malheureux il en retourna tout au plus un dans son pays natal. ?
Un natch indien. — Une cérémonie religieuse.
« Au milieu de la vie , nous sommes dans la mort. » Cette vérité du poète nous est répétée si souvent , avec tant de variantes , que notre oreille se blase sur les mots qui l’expriment, et nous n’y faisons plus attention. Bien plus, nous ne retirons pas toujours" des événements tristes comme ceux que je viens de décrire la leçôn salutaire qu’ils renferment pour nous. Je me rappelle que cette horrible famine dont je fus témoin m’intéressait beaucoup plus comme un spectacle curieux que comme une source de réflexions morales : il fallut un incident tout contraire pour me faire retourner le tableau , et frapper mon imagination par le contraste. Un jour, après avoir passé plusieurs heures parmi les malheureux Indiens mourant de faim et réduits en cendres, un ami vint me chercher pour me conduire à une fête locale, à une espèce de bal ou natch que donnait un seigneur persan nommé Mohamed Ali Khan, alors résidant à Bombay. Il est singulier que cette brillante fête, dont le but était de dissiper la tristesse , me fit éprouver justement le sentiment de mélancolie que toutes les horreurs de la matinée n’avaient pu exciter en moi.
Mon digne ami Mohamed Ali ne savait pas un mot d’anglais, ni moi un mot de persan. Néanmoins nous nous entendîmes assez bien, grâce à un appareil de fumeur qu’on appelle un killian, et qui ne diffère guère de
l’hooka, si souvent décrit par les voyageurs de l’Inde. La vertu sédative ou conciliante de cette variété charmante de la pipe réside , je crois, autant dans le bruit ou gargouillement produit par le passage de la vapeur à travers l’eau, que dans -l’espèce de demi-ivresse divine qui résulte des fumées du tabac et autres herbes odorantes dont se composent les délicieux chillums de l’Orient. Toutes les dames, je le sais, sont d’accord pour maudire l’usage du tabac , et peut-être même celles qui voudraient bien quelquefois oser se le permettre à elles-mêmes. Dans le fait, quand on a vu la douce extase et le parfait contentement d’une porteuse irlandaise, qui fume peut-être encore au moment où j’écris, dans la place de CoVent-Garden, avec une pipe aussi noire que sa main , et longue de douze lignes au plus , peut-on prétendre qu’il existe unejouissance égale pour les mortels, n’importe leur rang ou leur richesse ? .
Le vin et les autres liquides généreux , quelque bonheur qu’ils nous procurent d’abord, nous font généralement payer ce bonheur si cher à la longue, si on énumère les migraines, les maux de cœur, les duels, les dyspepsies, et le diable sait combien d’autres inconvénients qui en sont la conséquence, que je doute qu’aucun homme, au delà de cet âge si mal à propos nommé l’âge de discrétion, puisse se rappeler avec une satisfaction sans mélange les jours où il se livrait au plaisir de boire. Mais c’est tout autre chose pour le vertueux tabac. Je pourrais presque , quant à moi, faire l’histoire chronologique de chaque pipe , hooka, killian et cigare que j’ai fumés depuis mon premier voyage en mer, sans réveiller le moindre remords. Qui pourrait en- dire autant, je le demande , de tous les verres qu’il a vidés ? Au travers des douces vapeurs qui s’élèvent devant les yeux demi-fermés de mou imagination , quand j’évoque mes souvenirs de
fumeur, je retrouve des centaines d’heures paisibles, d’une félicité aussi complète que peut en espérer notre pauvre nature. Dans les nuages sortis de la pipe , je revois des amis depuis longtemps partis , soit pour des pays lointains, soit pour l’autre monde, mais toujours présents à ma mémoire, tels qu’ils étaient jadis. Avec les onduleuses vapeurs du killian et de l’hooka m’apparaissent des groupes de tôtes en turbans, des tours de pagodes, de riches bocages de cocotiers , les hauts minarets et les temples de je ne sais combien de religions. J’entends encore la voix gutturale de l’Arabe, les intonations plus douces du dialecte malais (cet italien de l’Orient), ou l’accent aigu du joyeux Chinois. Quel délicieux arôme envahit de nouveau tous mes sens au seul souvenir de ces cigares de la Havane , si bien nommées puros par les Espagnols ! A chaque bouffée qu’exhale mon imagination, je crois échanger un signe de courtoisie avec ces graves hidalgos , qui certes sont les plus agréables compagnons du monde, soit dans les rues de la Corogne , soit dans les brûlantes places de Lima , la cité des rois aux portes d’argent , ou plus loin encore dans le célèbre port d’Acapulco , cet Eldorado des marins, dont le nom s’associe à ces galions chargés de piastres.... hélas! que nous ne capturerons plus. Je ne dis rien de ces parties sans nombre avec mes compatriotes et mes camarades de bord, qui, dans la mémoire de tout loyal marin, doivent se confondre avec la fumée du tabac, dans toutes les latitudes et longitudes de ce meilleur des mondes., sur lequel plus je vis , plus j’apprends à- me plaire.
Rien de plus facile que de blâmer les jouissances auxquelles nous ne saurions participer, soit par goût , soit par les prohibitions de notre âge, de notre rang, de notre sexe ou de notre fortune. Aussi, quand je vois des gens faire la moue à l’approche d’une troupe de braves
Irlandais , aveç un petit' volcan chacun au coin de la bouche, ou quand j’entends quelque moraliste exténué exprimer l’horreur que lui cause un dandy du Yacht- Club savourant un cigare , je me dis que ces censeurs dégoûtés s’arrangent secrètement avec leur égoïsme où leur conscience délicateqoour s’absoudre de leurs péchés mignons , en condamnant ceux qui ne sont pas une tentation pour eux.
L’habitude de fumer, comme celle de boire , « comme toute sorte d’exercice , » dit le pauvre Beppo de lord Byron , peut être poussée assez loin pour convertir celui qui s’y livre en un vrai réchaud. Dans le poste des 'aspirants ( mine intarissable de termes énergiques et d’ingénieuses comparaisons), ces fumeurs intrépides sont comparés aux formidables combustibles d’un brûlot , appelés des Belsébuths , dont les principaux ingrédients sont le soufre et la poudre. Mais si on se contente de fumer avec modération et d’après les règles de la bonne compagnie, le tabac est excellent pour charmer maintes heures de fatigue et d’ennui, pour exciter l’inspiration littéraire, pour éclairer les sentiers obscurs de la science, pour dompter les exaspérations de la colère, égayer enfin le rendez-vous d’amis et en bannir la froideur. Je me rappelle même des réunions pù l’on s’attendait à voir éclater la discorde , et qui se terminaient très-cordialement, grâce à l’heureuse distribution d’un paquet de cigares, première qualité, faite à des hommes dignes de les apprécier, mais qui ne s’attendaient guère à une semblable bonne fortune. Un cadeau sous une forme d’or ou d’argent monnayé choque un esprit délicat , tandis que l’offre adroite d’une bagatelle fait naître de meilleures dispositions que ne pourrait faire un service de plus haut prix. Aussi l’influence magique du tabac à fumer est reconnue par tous les peuples , depuis le plus
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grossier sauvage parmi les hommes rouges de l’Arkensaw et du Missouri , jusqu’à l’Asiatique le plus policé.
En vérité, je suis persuadé que les conférences et les assemblées à protocoles de notre diplomatie européenne i auraient des résultats beaucoup plus pacifiques, si chaque congrès commençait par se procurer une bonne provision de pipes ou de cigares. Ne voyons-nous pas déjà : les négociateurs obligés d’avoir recours à la recette merveilleuse que je leur conseille sous une autre forme, en i échangeant des tabatières?
Quoi qu’il en soit , après cette digression de marin et i de fumeur, on croira sans peine que je n’avais aucune i objection à faire contre le killian de mon ami Mohamed, lorsque je me vis assis sur le triple tapis et l’épaisse natte de son parquet de Bombay, jeune que j’étais alors, avant que la faiblesse de ma tête et de mon estomac m’eussent bien malgré moi forcé à abandonner le tabac et tant d’autres" bonnes choses, excepté la diète indienne du riz à l’eau.
Il n’y avait, pas de chaises chez Mohamed, mais çà et là je ne sais combien de coussins élastiques richement - brodés et de toutes sortes de formes. Les Chinois sont, je crois, la seule nation de l’Orient qui se serve de chaises , de tables et de sofas comme ceux d’Europe. Je dois dire cependant que, quoique ce soit d’abord assez agréable de se dandiner ou de se rouler sur le parquet, au milieu d’une pile de coussins, cela finit par être assez fatigant. Les Persans s’agenouillent généralement , et , rapprochant les ‘deux pieds l’un de l’autre, s’asseyent sur leurs talons avec les semelles presque en l’air. Cette attitude devient, dit-on, très-commode au bout de quelque temps, quoique les Européens la trouvent d’abord intolérable , peut-être à cause de leurs habits étroits, comparés aux costumes des Asiatiques. Je re-
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marquai chez Mohamed que toute la société , excepté les Anglais, quittait ses soulier? ou ses pantoufles à la porte , et je fus up peu désappointé qu’on ne m’obligeât pas à me conformer aux usages du pays. Notre hôte ne voulut pas qu’il en fût seulement question, mais il nous laissa ôter nos chapeaux , quoique lui et ses compatriotes gardassent leurs turbans sur la tête.
Après que nous nous fûmes envoyé les uns aux autres quelques légers nuages de .fumée de tabac, on nous servit une petite tasse de moka qui eût rempli tout au plus deux dés de femme , mais qui contenait l’essence de deux ou trois tasses de ce café délayé que nous buvons dans nos climats dégénérés. Le café de Mohamed était noir comme l’encre, et si riche en arôme, que tout l’appartement en fut aussitôt parfumé. Il avait aussi une autre vertu puissante qui produisit en nous une exaltation d’idées suffisante pour transporter l’imagination dans les réunions analogues des contes arabes. Il manquait peu de chose pour compléter le tableau ; car tout était autour de nous en harmonie avec ces scènes si heureusement décrites , et qui se sont si bien emparées de notre esprit depuis l’enfance, que la réalité vient encore les embellir. On peut comparer ces descriptions aux paysages d’un bon peintre , qui ne sont pas les serviles copies ni de la forme individuelle des objets , ni des teintes accidentelles de la nature , mais des groupes choisis avec goût , colorés de manière à écarter tout ce qui n'est que vulgaire dans la vérité locale, et à conserver beaucoup de ce qui est essentiellement pittoresque. 1! en résulte que l’effet est plus fidèle à la nature généri i e > ou du moins plus flatteur aux yeux que les scènes détachées elles-mêmes.
Les contes merveilleux auxquels je fais allusion, considérés comme tableaux, prennent très-facilement dans
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nos imaginations la place des originaux ; et lorsque nous arrivons en présence de ceux-ci, nous ne croyons plus voir que des peintures. Je fus du moins , pour ma part , tellement sous l'influence de cette illusion , ou mirage poétique , que j’eus quelque peine , même après quelque, séjour dans l’Inde , à remettre les choses à leur place. Je ne pouvais me promener dans un bazar ou visiter une demeure indienne sans me rappeler un des récits de la sultane Scherazade , dont le bazar ou la demeure de mon hôte semblait traduire quelque incident. De même, je continuai longtemps à ne pouvoir passer devant la porte d’un Hindou , devant laquelle uü habitant basané de l’Orient tournait la roue du potier, sans me reporter à ces belles narrations de l’Écriture , dont la première impression ne s’effacera jamais de ma mémoire.
J’ai déjà cité comment j’avais retrouvé le lit du paralytique de l’Évangile. J’eus une autre fois le bonheur de voir un ouvrier briser accidentellement le vase qu’il avait pris beaucoup de peine à façonner. Il en réunit aussitôt les fragments, ramollit et pétrit de nouveau l’argile , et , avec l’industrie patiente de la fourmi , se mit à reconstruire son vase. Comme ce spectacle me rappelait une image qui m’avait frappé quelque part dans l’Ancien Testament, je voulus chercher le passage, et j’eus le plaisir de trouver ce que je venais de voir rendu littéralement dans le texte suivant de Jérémie : « La parole qui vint du Seigneur à Jérémie lui dit : « Lève-toi « et descends à la maison du potier, et là je te ferai en- « tendre ma parole. » Je descendis alors à la maison du potier, et voici : il faisait son œuvre sur les roues, et le vase d’argile qu’il faisait fut brisé dans les mains du potier, de sorte qu’il fit un autre vase , comme il lui sembla bon de le faire. Alors la parole du Seigneur vintà
moi et me dit : « O maison d’Israël ! ne pourrai-je faire « comme fait le potier ? dit le Seigneur. Regarde comme « est l’argile dans la main du potier; ainsi tu es dans « ma main , 6 maison d’Israël ! » ( Jérémie , xvm , versets 1-6.) *. '
La partie de Mohamed Ali Khan se trouva être uü nalch (un bal) où les invités, tout au contraire des invités d’un bal d’Europe, ne prirent aucune part à la danse. Au lieu de nous faire danser nous-mêmes, on dansa pour ilous , et, qui plus est, on nous chanta : ce qui fut fait par une seule et même personne. C’était une célèbre bayadère, très-connue dans l’Inde occidentale, riche et d’un grand talent comme danseuse , talent qui différait autant que possible de celui que nous admirons dans les ballets de notre hémisphère. D’abord , cette artiste était chargée d’une énorme masse de vêtements , si roides à cause de leur broderie , dont les fils d’or et d’argent traversaient le tissu primitif, que tous les plis tombaient à angle droit de sa ceinture à ses chevilles, qu’ils couvraient presque entièrement. Ses épaules et sa gorge s'éclipsaient également sous tant de bandes d’étoffe roulées tout autour , qu’on s’étonnait qu’elle pût se mouvoir sous un pareil fardeau. Je ne sais plus comment elle, était coiffée ; mais je me souviens bien qu’elle avait le nez percé comme celui d’une truie , avec un anneau d’or immense , et que son visage et ses cheveux , oints d’huile dé coco , reluisaient comme un écu neuf. Ses pieds étaient nus ; elle ne portait pas de gants , et ses avant-bras , ainsi que ses chevilles , disparaissaient sous une multitude de bracelets. Je crois qu’elle avait des sonnettes attachées à ses jambes ; mais c’est ce qué je ne pus vérifier, à cause des lourds et nombreux jupons dont j’ai parlé. Toutefois, le bruit que faisait chaque pas -©t chaque bond de cette célèbre
bayadère était tel , que ses bracelets seuls n’auraient pu le produire.
Sa danse consistait principalement en gestes et en contorsions que tous les Indiens là présents admirèrent beaucoup. Son mouvement le plus répété s’exécutait avec les mains ouvértes ou plutôt contournées l’une dans l’autre, comme si toutes les jointures en étaient désarticulées. Enfin les entrelacements alternatifs de ses bras et de ses jambes, et une sorte de tortillement comique de tout son corps, complétaient cette pantomime plus bizarre que gracieuse. Les tintements des clochettes, ou n’importe de ce qu’elle avait aux jambes, nous avaient fait croire d’abord qu’elle avait caché sous ses vastes jupes quelque tambourin oriental sur lequel elle battait la mesure avec le genou. Par moment, elle s’accroupissait par terre. Là elle restait pendant plusieurs minutes à chanter, ou plutôt à crier avec une voix en fausset, en promenant autour d’elle une grimace qu’elle s’imaginait sans doute nous faire passer pour un sourire languissant. Puis, comme il n’était pas toujours aisé de se relever de cette posture , elle se contentait de fléchir un genou. C’était pour elle un pivot central autour duquel h pied de l’autre jambe décrivait un cercle. Pendant ce temps-là, sa voix se mariait aux voix aigrelettes de deux jolies petites filles qui s’accompagnaient de deux instruments en crin, passablement criards.
Au bout d’une heure ou deux de ces monotones simagrées , il est bien permis de les trouver ennuyeuses, et je soupçonne que, même parmi les Hindous, c’est tout juste un spectacle pour les moments où ils fument silencieusement leurs pipes et boivent leurs frais sorbets. J : vis depuis plusieurs de ces bals de l’Inde, et, quoiqu’il y parût parfois une danseuse trop gracieuse pour que l’ar t lui-même pût la désigner, et dont la pantomime, était
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trop simple pour être gâtée entièrement par le mauvais goût, à tout prendre, il est difficile cependant d’imaginer une fête moins agréable pour les Européens. J’ajouterai, comme observation générale , que presque toute espèce de danse, excepté dans les pays où l’intelligence a été très-cultivée, est non-seulement sans grâce et ennuyeuse, mais maussade , très-souvent même indécente , et répugnant au bon goût comme aux bonnes mœurs.
S’il faut tout dire, les scènes de l’Orient, pour ce qui regarde la nature vivante ou la nature inanimée, n’ont guère d’intérêt que hors des maisons. L'économie domestique des habitants est si différente de la nôtre dans tout ce qui touche les agréments aussi bien que la dignité des relations sociales , que nous sommes plus portés à nous révolter de l’indécence des détails de leur vie privée qu’à nous laisser charmer par ce que ces détails ont de nouveau pour nous. Il en résulte que les résidents d’Europe dans l’Inde ne cherchent guère à connaître les usages domestiques des Hindous. Quelques Européens font sans doute exception à cette règle ; mais tout ce que j’entendais rapporter à ces curieux plus patients, joint au peu que je voyais moi-même, me fit souvent chercher l’Inde en plein air, avec la ferme résolution de ne plus franchir le seuil des portes.
Ce fut donc avec empressement que je me mêlai à la foule immense qui s’assemble le jour de la pleine lune pour assister à la grande cérémonie annuelle où l’on jette la noix de coco. La mousson de sud-est règne assez régulièrement sur la côte occidentale de l’Inde depuis juin jusqu’à septembre inclusivement. C’est la saison des pluies et de ces brises de mer dont riraient les hardis marins d’une autre latitude, mais qui suffisent pour interrompre le cabotage des délicats Asiatiques. Le jour de la pleine lune est toujours regardé comme sacré par les 2*0 . . 9
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habitants de ces parages de l’Inde, parce que c’est l’époque où le mauvais temps va cesser, la navigation et le commerce renaître. Les dieux des vents et de la mer sont alors plus facilement rendus propices ; on le suppose du moins, et il faut convenir que cette, cérémonie ne, manque ni de goût ni de magnificence, quel que soit d’ailleurs son crédit, comme disent nos matelots, « auprès du. commis du -département -des beaux et mauvais temps. »
Toute la population de l’île s’était assemblée sur le rivage, entre la pointe de Malabar et le fort, chacun paré de ses plus beaux habits, dont les blancs tissus flottaient au gré de la brise. Les bramines, qui,, comme déraison, marchent en tête, s’étaient réunis en groupe nombreux sur la plage pour officier comme prêtres , et le chef de la caâte, s’étant transporté à l’extrême bord de la mer et au milieu du cercle de sa famille; prononçait les prières, que les autres bramines répétaient en chœur après lui. Le chef des banyans jeta des fruits et des fleurs en l’air, puis il en seriaa sur la surface de l’eau. Les fleurs que le vent repoussait sur la plage étaient avidement ramassées par la multitude. On jeta ensuite aux vagues divers échantillons des articles les plus estimés dans l’Inde comme produits industriels ou récompenses des entreprises commerciales. C’étaient du riz, du sel, des épices, et surtout de la cannelle de l’île de Ceylan, située à quelques jours de navigation de Bombay; des noix muscades, des noix de bétel, des clous de girofle de Penang et des Moluques, enfin, et en dernier, des noix de coco, lorsqu'on supposa les déités radoucies, flattées et mises de bonne humeur par les rites précédents de la solennité.
Le long de. la baie, des milliers d’Hindous attendaient avec anxiété la cérémonie finale, et il était curieux de voir avec quel empressement ils cherchaient à ressaisir
quelques-unes des noix sacrées que les bramines avaient jetées aux flots. A la- limite de la plage commence la pelouse ou esplanade du fort, belle plaine unie que couvre un riche tapis de gazon, clôturée avec des barrières en bois, et formant un espace d’un demi-mille carré. Cette esplanade offrait aux regards un singulier mélange de la plupart des divers habitants de la terre , portant chacun son costume distinctif, parlant sa propre langue, suivant ses coutumes nationales.
Dans tous les sens circulaient des carrosses européens, des barouches , des cabriolets , des gigs et des voitures de toute sorte, depuis le caisson d’artillerie jusqu’à, la brouette. Des éléphants, avec des tours sur le dos, se croisaient avec des chameaux et des chevaux arabes, débarqués depuis peu des vaisseaux qui arrivaient de la mer Rouge et du golfe de Perse. C’étaient aussi çà et là d’innombrables palanquins , des hakaries et autres machines de transport, dont alors j’ignorais le nom, que je ne sais pas encore. Le plus grand nombre des spectateurs de la solennité étaient cependant à pied. Je fus étourdi à mesure que je passai et repassai à travers leurs rangs pressés, étudiant leurs mouvements, leurs gestes, et leurs différents langages. Je pus à peine contenir l’expression de l’étonnement causé en moi par ce splendide et nouveau spectacle, lorsque je me mis à réfléchir aux singulières circonstances politiques qui concouraient à rassembler ainsi de tous les coins du globe une multitude si mêlée pour adorer des dieux étrangers , vivre heureuse et libre, et jouir de son bien-être ou de sa richesse en toute sécurité, sous la protection d’une forteresse anglaise.
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Éléphants. ' \
Personne ne reste longtemps à Bombay sans aller faire une excursion à Ëléphanta. Je me rappelle qu’un dimanche soir, n’ayant pu trouver de compagnon, ce qui au fond ne me déplaisait pas, je loüai une barque, et, profitant d’une jolie brise de sud pour sortir du port, j’allai débarquer précisément au-dessous de l’endroit où l’on voyait encore, mais où l’on ne voit plus maintenant, je suis fâché de le dire, l’énorme éléphant en pierre, qui a donné le nom d’Ëléphanta dans les langues d’Europe à l’ile que les naturels appellent Gara-Poori ou place des Cavernes, de deux mots de la langue mahratte. Située exactement à six milles du château de Bombay et à cinq du grand continent de l’Inde, cette île a environ trois ou quatre milles de circonférence, et se compose de deux longues collines, formant une vallée étroite et bien boisée.
L’éléphant se trouvait à deux cent cinquante verges environ du lieu de débarquement, sur le revers de l’une des collines, et non loin d’un bâtiment portugais en ruines. Rien ne fut jamais plus grossièrement sculpté que cette figure, qui n’avait certes rien de la majesté de l’éléphant vivant, quoique, dans quelques-unes des sculptures des temples souterrains de l’Inde , ce caractère soit parfaitement conservé. J’étais beaucoup trop pressé à ma première visite pour songer à mesurer ou à dessi-
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ner ce singulier monument de l’art des anciens Hindous; mais environ un an après, de oompagnie avec M. William Erskine, de Bombay, je pris toutes les mesures de ses dimensions et je traçai aussi une esquisse de la figure, qui déjà menaçait ruine 1 .
Au mois de septembre 1814, avant que j’eusse quitté l’Inde, la tète et le cou se déjoignirent, et bientôt après le corps tomba à terre ; de sorte que je crains bien qu’il ne reste plus en ce moment aucune trace de notre ancien et vénérable colosse.
Le capitaine Pyke, qui écrivait en 1712, juste un siècle avant notre visite, rapporte que l’éléphant en portait un plus petit sur son dos. Anquetil décrit le jeune éléphant comme existant eûcore en 1760. Niebuhr observe, en 1764, que l’éléphant avait sur son dos quelque chose que le temps avait tellement défiguré qu’il était impossible de distinguer ce que c’était. Je vois, dans une note que je mis à un mémoire de M. Erskine, que la petite figure n’avait pu être un éléphant, mais plutôt un tigre; c’est-à-dire que souvent, plus nos données sont rares et confuses, plus nous prononçons avec confiance sur un fait douteux.
I . Voici quelques-unes des dimensions que nous avons mesurées :
' Pieds. Pouces.
Longueur du front .à la queue 13 2
Hauteur dé la tête 7 4
Circonférence à la hauteur des épaules 34 >5
Circonférence embrassant les quatre jambes 32 »
Largeur du dos 8 »
Contour du corps 20 »
Longueur des jambes, de 5 à 0 »
Circonférence des jambes, de 6 pieds 3 pouces à. . 7 7
Longueur de support 2 2
Longueur de la queue. 7 9
Longueur du tronc .' 7 10
Restes de 1» défense droite 0 11
Après avoir rendu mes respects à cette célèbre figure, je me mis à courir aussi vite que possible pour profiter du peu de jour qui restait ; car le soleil s’était couché avant que nous eussions atteint l’île, et j’étais curieux de jeter un regard dans les cavernes. Mou guide, tout haletant, faisait de vains efforts pour me suivre, et je m’étais presque égaré dans l’épaiseur du bois, par l’ardeur de mon impatience , pour gagner le temps de donner au moins un coup d’œil à l’étonnante merveille dont je savais être tout près. Comme je courais, je fus surpris d’une singulière espèce d’illusion que j’avais déjà éprouvée en plusieurs occasions à peu près semblables : je veux parler de cette secrète agitation que l’on ressent lorsqu’on est au moment d’une découverte, et sur le point de voir en réalité un objet dont les yeux de l’esprit se sont si longtemps occupés, que la figure que notre imagination lui prête prend , en quelque sorte, le dessus dans notre pensée sur son existence actuelle. Dans ces circonstances bizarres, je me suis trouvé souvent à demi çffrayé que quelque accident ne vînt mettre obstacle à l’accomplissement d’un projet si longtemps et si ardemment recherché; et il me semblait alors qu’un pouvoir magique interviendrait pour éloigner de moi l’objet de mes désirs,
Je me rappelle , en particulier, trois occasions où un pressentiment de cette nature s’empara de mon esprit au point de rendre insupportable l’espace de temps qui précédait les événements,,
La première , ce fut dans l’antichambre de Bonaparte, lorsqu’on me dit que dans deux ou trois minutes l’empereur Napoléon me donnerait audience ; je ressentis alors complètement cette pénible impression. Tandis que j’attendais dans cet appartement , prêtant l’oreille au craquement des bottes de ce puissant monarque , je re-
tenais ma respiration jusqu’au point de suffoquer, et je tremblais avec une sorte de crainte que quelque contretemps imprévu ne survînt et ne s’interposât entre moi et la vue de celui qui a été si longtemps le premier homme du monde connu. - - .
Je-fus moins heureux la seconde fois que je me trouvai sous l’influence d’une émotion semblable. J’avais toujours eu un vif désir de voir lord Byron et de m’entretenir avec lui; étant pris de la fièvre à Venise, en 1818, je sollicitai et reçus ses bienveillants services. Mais, alors môme que j’avais eu avec, lui plusieurs relations par lettres et messages, j’eus le pressentiment que je ne serais pas assez heureux pour voir le noble poète lui-même. Une fois j’entendis bien effectivement sa voix dans l’appartement voisin, mais j’étais trop mal pour le recevoir dans ma chambre , ou même pour lever la tète. Je demeurai encore persuadé que, quoi qu’il arrivât, je devais être déçu dans mon espérance , et la suite vérifia, mon pressentiment.
Ma troisième inquiétude du même genre me fut causée par- la chute du Niagara ; je me rappelle parfaitement bien y avoir été tourmenté par une imagination encore plus bizarre. J’avais une idée, naturellement très-vague, et qui flottait dans ma tête sous la forme la plus fugitive possible, que peut-être je ne vivrais pas assez pour voir la cataracte, quoique je n’en fusse pas à plus de dix minutes de chemin. Dans mon anxiété , et pour m’assurer de cette vue le plus tôt possible, je gagnai un torticolis à allonger le cou et à le tourner en dehors de la portière de la voiture, tandis que nous roulions sur le sommet du rivage escarpé qui domine le fleuve en aval des chutes.
Les cavernes d’Êléphanta ne peuvent être placées sur la même ligne, que les merveilles dont je viens de parler.
Mais quand je visitai l’Inde pour la première fois , j’étais environ de quinze ans plus jeune , et tout ce que l’on raconte du monde oriental excitait mon enthousiaste curiosité : or, cette fièvre brûlante d’orie/italisme ne s’est jamais calmée sur les lieux, ou même depuis; au contraire, mon goût pour les merveilles de l’Asie ne faisait que s’accroître à mesure que je lui fournissais des aliments, au point que je m’imaginais presque être atteint de cette espèce de fièvre cérébrale causée par les rayons verticaux du soleil des tropiques, dont l’un des effets est de transformer aux yeux du malade la pleine mer eu beaux champs de verdure et en jardins fruitiers si magnifiques , que l’on a de la peine à empêcher le matelot enchanté de se précipiter par-dessus le bord de son vaisseau.
Quoi qu’il en soit, je suis persuadé que le malheureux guide qui m’accompagna dans la grande caverne à Ëléphanta me crut tout à fait ensorcelé. A tout événement, il se hâta de faire un mouvement de côté vers l’entrée , de manière à assurer sa retraite , et se tint là les bras croisés sur sa poitrine (attitude de respect des Orientaux), regardant avec un mélange de crainte et d’étonnement toutes ces sculptures grotesques, et prêtant l’oreille aux cris de joie que je poussai lorsque j’aperçus pour la première fois la triple tête gigantesque qui forme le principal intérêt de ce temple prodigieux.
Comme la nuit tombait rapidement, je ne pus faire aucune esquisse ni prendre aucune mesure importante. Je me contentai donc simplement de déterminer la distance du haut du nez au dessous du menton de la figure du centre. Je mesurai aussi par empans plusieurs -des colonnes, et je m’assurai facilement, au moyen d’une perche, que la hauteur de la voûte est d’environ soixante pieds. Je parcourus ensuite les divers compartiments ou
chapelles de la caverne, jusqu’à ce que, la nuit étant devenue presque noire , je m’arrachai enfin avec effort à un spectacle qui avait rempli toute mon attente. Il est bien vrai que rien de ce que je voyais alors n’avait la moindre ressemblance avec ce que je m’étais imaginé d’après les nombreux récits que j’avais lus ; mais, comme le tout était beaucoup plus intéressant que je ne l’avais esperé , je n’avais aucun sujet raisonnable de me plaindre. J’en avais assez vu pour savoir que j’avais devant moi d’agréables occupations pour plusieurs jours, et je me promis bien de revenir le lendemain matin , de me dévouer exclusivement à la visite de la caverne , de fuir toute société, et même d’abandonner divers objets de haut et puissant intérêt qui avaient rapport à la famine de Bombay ; enfin , d’oublier toute autre chose pour ne m’occuper que des cavernes d’Eléphanta.
Combien peu nous pouvons compter sur de telles résolutions ! Il est impossible d’avoir plus d’ardeur et de curiosité que j’en avais alors, et cependant il se passa plus d’une année ayant que je revinsse visiter la caverne dont j’avais été si enchanté. C’est, je l’avoue, que la vie et les agréments d.'une aimable compagnie , et les relations mutuelles d’amitié d’homme à homme, ont toujours été, pour moi du moins, infiniment plus attrayantes que les objets les plus curieux du monde inanimé. J’ai maintes fois préféré un agréable pique-nique ou une partie de bal aux plus grandes merveilles naturelles , et même à toute curiosité artificielle qui soit jamais sortie des mains de l’art ou de la nature!
Il faut avouer que , de tous les Lions de l’Inde, il y en a peu à comparer avec les temples souterrains d’Ëléphanta , qui , par leur position , à moins d’une heure de navigation de la ville de Bombay, deviennent le théâtre d’un grand nombre de parties de plaisir, circonstance
SCÈNES DU BORto
qui doit ajouter considérablement à la recorrimandation que j’ai d A jà donnée à toute personne qui désire voir d’un coup d’œil toutes les merveilles de l’Orient , de choisir Bombay de préférence à tout autre lieu. L’île d'Ëléphanta est seulement de quelques milles plus éloignée du port que le lieu où les vaisseaux sont à l’ancre , à la hauteur du fort; et, comme des barques larges et commodes, couvertes de tentes, sont toujours prêtes au premier signal , il D’est rien de si facile que de se transporter du sein de la société européenne de la présidence , ou du tumulte de la foule des naturels dans le bazar, au milieu de la plus profondé solitude. L’effet est, je n’en doute pas , considérablement augmenté par la transition brusque et extraordinaire d’une scène si bruyante et si animéè à une scène d’un calme si parfait. Il y a aussi plusieurs objets d’une valeur toute locale à Ëléphanta. Les cavernes sont une de ces merveilles qui , quelque idée que l’on puisse s’en former , se trouvent encore nécessairement au-dessus II n’est pas de dessin qui puisse les représenter. Un panorama même , qui , dans le cas du Niagara, j’en suis convaincu , rendrait sensible pour les Européens toutes les merveilles de la grande cataracte américaine , ne serait d’aucun effet pour Ëléphanta. Le seul moyen de donner une idée de la forme , de l’aspect , de la couleur et des autres particularités de ces souterrains, serait d’en former un modèle de grandeur naturelle, de même que l’a fait Belzoni pour un caveau de momies en Égypte.
Mon. entrevue avec Napoléon.
J’ai parlé dans le chapitre qui précède de mon entretien avec Napoléon : le lecteur ne sera pas fâché que je me permette une digression pour lui raconter cet épisode de mes mémoires.
J’avais été chargé d’accompagner avec la Lyre lord 4mherst à la Chine. L’ambassade quitta Canton en janvier 1817 ; la Lyre fut envoyée alors à Calcutta avec des dép êch e s pour le gouverneur général. Nous fîmes voile de là pour Madras et l’Ile-de-France; et, après avoir heureusement doublé le cap de Bonne-Espérance , nous jetâmes l’ancre à Sainte-Hélène le 1 1 août.
Naturellement, rien ne pouvait, dans- cette île, exciter aussi vivement notre attention que sop habitant extraordinaire, Napoléon Bonaparte. Depuis plusieurs semaines, la possibilité de le voir avait absorbé nos pensées à tous. Quelques préjugés, quelques préventions que nous eussions pu avoir précédemment contre son caractère, toutautre sentiment s’effaçait devant le désir de voir, un homme qui exerça un ascendant si singulier sur les destinées du monde. Le puissant intérêt qu’avaient fait naître en nous un voyage lointain et le plaisir d’étre les premiers à étudier des nations inconnues, n’étaient plus rièn en comparaison de l’émotion qui fit battre nos cœurs lorsque nous nous sentîmes si près d’un homme tel que Napoléon. Même ceux qui par leur situation à bord n’a-
vaient aucune chance de le voir gagnèrent la fièvre du moment, et les plus froids, les plus indifférents, s’avouèrent émus. Qu’était-ce donc de ceux qui, comme . moi , pouvaient se bercer de l’espoir d’une audience ?
Comme j’étais personnellement connu du gouverneur et de sa famille , qui m’avait invité à venir habiter Piantation-House , je me flattais que je serais plus aisément au nombre des personnes favorisées. Aussi fus-je bien désappointé d’apprendre la mésintelligence qui régnait entre le gouverneur et l’ex-empereur. Il fit cependant tout ce qu’il put pour moi en écrivant au capitaine Blakeney, officier chargé eu ce moment de Longwood, pour lui dire que j’arrivais des mers orientales, et désirais voir le général Bonaparte , à qui il lè priait de faire connaître mon désir de la manière la plus propre à le favoriser.
Aucune réponse ne nous arriva ce soir-là, et je ne pus fermer l’œil de toute la nuit. Un refus positif aurait eu probablement un tout autre effet : je m’y serais résigné ; mais cette incertitude m’agitait à un degré incroyable, que je m’explique cependant aujourd'hui, quand je songe au regret que j’aurais de n’avoir pas vu l’homme le plus remarquable de son siècle. . -
Le matin ne fut pas moins agité pour moi que la nuit. Après le déjeuner, une réponse me vint de Longwood. Le capitaine Blakeney me disait que mon nom avait été mentionné à Bonaparte, ainsi que mon désir de le saluer; mais à peine s’il y avait fait attention. Le capitaine ajoutait qu’il pensait que je ferais tout aussi bien de me rendre à Longwood, parce que Bonaparte pourrait bien me recevoir, une fois que j’y serais. Je montai donc aussitôt à cheval avec deux de mes passagers de la Lyre , qui m’accompagnaient.
Nous fûmes reçus sur les limites de Longwood par le
docteur O’Meara et le capitaine Blakéney, mais qui ne üous donnèrent aucun espoir. Bonaparte, me dirent-ils avec regret, n’était pas d’humeur à. voir personne; il n’avait même pas prononcé mon nom, et, selon toute apparence, il ne se souciait pas qu’on lui en reparlât. C’était vraiment dommage, ajoutèrent ces messieurs, que nous ne fussions pas venus quelques minutes plus tôt, parce qu’il s’était promené un quart d’heure dans le jardin , et que nous aurions au moins eu la satisfaction de l’apercevoir. C’était, en effet, pour nous un surcroît de contrariété.
J’ai entendu souvent traiter de folie cette vive curiosité, et j’ai connu des gens qui prétendaient qu’ils n’auraient pas fait un pas de trop dans la rue pour voir Bonaparte. Je ne saurais avoir aucune sympathie avec ces gens-là , et , au risque de passer pour bien frivole à leurs yeux, j’ose déclarer qu’aucunes démarches dans ma vie n’ont jamais été aussi bien récompensées , à mon gré, que celles qui m’ont conduit un seul moment en présence d’un grand homme ; mais c’est surtout vrai relativement à Bonaparte.
Cependant nous nous rendîmes chez le comte Bertrand, au bas de la colline sur le front occidental de laquelle était située la demeure de l’ex-empereur. Entre les deux maisons était un joli jardin fleuriste , traversé d’allées sablées et entouré d’une haie basse. Quelques arbres , qu’on aurait pu croire tombés par hasard dans ce désert, distinguaient ce site de l’aride et triste solitude qui régnait partout ailleurs. La comtesse Bertrand nous reçut au milieu de sa famille, dans un appartement bas, étroit, et qui, naturellement peu confortable, était rendu encore plus incommode par suite de quelques réparations qu'on faisait dans une autre partie de la maison, dont on y avait transporté les meubles; de sorte
que sofas , lits et tables , tout était là pêle-mêle ou entassé. La bonne Mme Bertrand elle - même paraissait souffrir d’un grand mal de dents. Le temps était froid, et un maigre feu chauffait à. peine la chambre; un petit enfant pleurnichait dans les bras de sa mère : bref, il y avait là un air de tristesse et de désordre- qui faisait mal à voir. Cependant la personne la plus intéressée semblait la moins affectée de ce spectacle; elle nous reçut avec un sourire charmant de bienveillance, et nous épargna l’ennuyeuse cérémonie des excuses. De jolis marmots, entendant la voix des étrangers, accoururent et jouèrent gaiement autour de nous,, ignorant, les pauvres enfants, les étranges revers dé fortune qui pesaient sur leurs parents. La comtesse me sembla être une dame très comme il faut. Mais ce qu’il y eut de plus agréable pour nous , elle parlait fort bien anglais, et nous captiva bientôt par l’intérêt qu’elle prit à la chose que nous avions tant à cœur. Le comte Bertrand se montra aussi très-obligeant; rnhis il n’avait pas la vivacité de sa femme, et semblait bien triste de sa position. Il nous parla de tout ce qu'il avait à souffrir de sa captivité et de l’air insalubre de Sainte-Hélène.
Après une demi-heure de conversation , le comte Bertrand nous dit qu’il serait possible que l’Empereur nous reçût , qu’à tout événement il irait le trouver, lui ferait part de notre désir, et reviendrait aussitôt nous faire part du résultat de sa requête. L’intervalle de sa sortie et de son retour se passa dans un état d’incroyable anxiété. A chaque bruit, nous pensions entendre le pas du grand maréchal , et nous nous levions, dans l’espoir d’être iuvités à le suivre. Mme Bertrand alternativement nous consolait et nous raillait de notre impatience. Enfin, au bout d’une seconde demi-heure, la porte s’ouvrit; mais, au lieu du grand maréchal lui-même , ce fut un dômes-
tique qui entra , et nous dit de sa part que l’Empereur, en revenant de sa promenade , avait ôté sa redingote et s’était jeté sur le sofa; en un mot, qu’il ne voulait recevoir aucune visite.
Ici se terminaient donc toutes nos espérances, et nous nous levâmes pour 'prendre congé avec un mélange de beaucoup de regret, d’un peu de dépit contre Napoléon, et peut-être aussi d’un peu de mécontentement de nousmêmes d’avoir mis tant d’importance à cette affaire.
Nous étions remontés à cheval, nous étions même déjà à un quart de mille de Longwood, quand nous nous souvînmes que nous n’avions pas rendu visite au docteur O’Meara-: Sachant que le docteur était au courant de toutes les habitudes et du caractère de Napoléon, nous tournâmes bride et revînmes sur nos pas, et le trouvâmes sur la porte. Il nous donna peu d’espoir, et nous allions partir tout de bon, lorsque de hasard me fit dire que je regrettais d’autant plus de ne point voir l’Empereur que j’aurais bien voulu lui parler de l’école militaire de Brienne, où mon père, sir J aines Hall, avait passé quelque temps à la même époque que lui. Le docteur O’Meara répondit que cela changeait matériellement le cas, parce que Bonaparte s’intéressait vivement à tout ce qui lui rappelait Brienne. a L’Empereur, ajouta-t-il, vous aurait très-probablement reçu , s’il avait pu savoir plus particulièrement qui vous êtes. Il a déjà fait quelques questions sur les voyages de la Lyre; mais il n’a pas paru s’y intéresser assez pour désirer vous voir à ce titre seul. Un motif de plus peut le décider à vous accorder audience ; malheureusement son heure habituelle de recevoir est passée depuis longtemps, et je vous conseille de partir ce soir, vous promettant de trouver l’occasion de parler de vous, et, si je réussis, d’en prévenir le gouverneur par le télégraphe. »
Avec cette faible espérance, nous quittâmes Long wood; mes compagnons se rendirent directement à James-Town, et moi à Plantation-House.
Nous fûmes très-silrpris , le lendemain matin, de ne recevoir aucun message par le télégraphe , favorable ou non; mais je tins mon cheval à la porte, sellé, bridé, et tout prêt à partir au premier avis. A .une heure aprèsmidi je sus qu’un signal était arrivé depuis plus d’une heure à Plantation-House , pour dire que le général Bonaparte désirait voir le capitaine Hall à deux heures. L’homme du télégraphe, ne me connaissant pas, crut naturellement que je devais être à James-Town, et renvoya le signal au fort, près de l’ancrage, de sorte, que ce ne fut qu’après l’échange répété du qnessage entre la ville et Plantation-House, que j’en fus informé.
J’avais tout juste le temps d’arriver, au risque de me casser le cou, et je trouvai à la porte de Longwood mes deux passagers qui étaient accourus , eux aussi , en recevant le signal sur notre brick. La comtesse Bertrand partagea vivement notre joie. Son appartement était en meilleur ordre, son mal de dents avait disparu, et tout nous sourit chez elle ce jour-là.
Le comte Bertrand nous dit que l’Empereur désirait que je lui fusse présenté le premier et seul , puis mes deux compagnons ensemble. Comme j’avais entendu parler de son impatience envers ceux qui n’entendaient le français qu’imparfaitement, je priai le grand , maréchal de rester avec moi , pour qu’il voulût venir à mon secours en cas que je fusse embarrassé. Le grand maréchal me rassura, en me déclarant que j’avais tort de supposer que l’Empereur s’impatientât dans ces circonstances , tandis qu’au contraire il était extrêmement calmé et toujours prêt à excuser ceux à qui il donnait audience. Je me rendis dans une antichambre , où j’at-
tendis environ dix minutes , jusqu’à ce qu’un domestique annonçât que S. M. l’Empereur était prêt à me recevoir.
En entrant dans la chambre, je vis Bonaparte debout, devant le feu , la tête appuyée sur sa main et le coude fixé sur le marbre de la cheminée. Il leva les yeux et fit deux pas vers moi en me rendant mon salut avec une espèce d'inclinaison de tète. Sa première question fut :
« Quel est votre nom ?» Et quand je lui eus répondu , il dit : « Ah ! oui, Hall.... J’ai connu votre père lorsque j’étais à l’école militaire de Brienne.... Je me souviens parfaitement de lui.... Il aimait beaucoup les mathématiques.... Il ne se mêlait guère avec les jeunes élèves et préférait aller avec les moines et les. professeurs. »
Il se tut un instant après ces mots; et, comme il semblait attendre que je parlasse , je fis l’observation que j’avais souvent entendu dire à mon père qu’il avait été à l’école de Brienne à cette époque, mais que j’étais surpris que Napoléon pût se rappeler, lui, un simple individu, après un laps d’années si long et rempli d’événements si importants. «Oh! non, s’écria Napoléon, il n’y a rien là d’étonnant ; votre père était le premier Anglais que j’eusse jamais vu, et c’est pourquoi je me suis toujours souvenu de lui. »
Je dois faire observer que la conversation avait lieu en français, que je m’empressai, au sortir de mon entrevue, d’en écrire tous les détails, et que je suis à peu près sûr d’en reproduire les termes exacts, tant mes impressions étaient encore vives et profondes, tant elles me furent d’ailleurs présentes à l’esprit pendant plusieurs jours. a
Quelques secondes après avoir fait sa dernière remarque , Bonaparte me demanda avec une sorte de sourire , comme s’il s’amusait de sa question 4 '
SCENES nu BORD
« Avez-vous jamais entendu votre père parler de moi? •„ — Très-souvent , répondis-je aussitôt.
f ■ — Et que dit-il de moi? répliqua-t-il avec cet accent
qui demande une prompte réponse.
— Je l’ai souvent entendu exprimer la plus grande admiration pour les encouragements que vous avez toujours accordés aux sciences lorsque vous étiez sur le trône; » , ,
Napoléon sourit et hocha plusieurs fois la tète, paraissant enchanté du compliment, puis continua :
« Avez -vous jamais entendu votre père exprimer le désir de me voir? ^ • .
— Je lui ai souvent entendu dire qu’il n’existait aucun homme vivant qui méritât autant d’étre vu que Napoléon, et il m’a bien recommandé de chercher à le voir si j’en trouvais l’oGcasion.
— t- Très- bien , reprit Bonaparte ; si votre père me regarde comme une si grande curiosité , s’il a un si grand désir de me voir, que ne vient-il à Sainte- Hélène ? »
Je fus d’abord en peine de savoir si cette question était sérieuse ou ironique ; mais , comme je vis qu’il attendait une réponse, je lui dis que mon père avait trop d’occupations pour pouvoir quitter son pays.
« Exerce-t-il quelques fonctions publiques ?
— Aucunes fonctions officielles ; mais il est président de la Société royale d’Edimbourg , et c’est une charge qui réclame une grande partie de son temps. »
Cette réponse amena une série de questions sur l’or- - ganisalion de notre Société royale. Napoléon voulut savoir ce que faisaient tous les fonctionnaires de cette savante compagnie, depuis le président jusqu’au secrétaire, et comment les communications scientifiques leur parvenaient. Il parut s’amuser beaucoup de l’usage de discuter
ET DE LA TERBE FERME. 163
publiquement les: questions soumises à la critique de la Société. Enfin , lorsque je loi appris qu’il y avait plusieurs centaines de membres , il secoua la tète et dit :
, « Mais tous ces membres ne sauraient être des savants ?»
S’étant satisfait sur ce point, il revint à mon père; et, après avoir paru faire un calcul :
« Votre père, remarqua-t-il, doit, je pense, être mon aîné de neuf ou dix ans.... au moins de neuf.... mais de dix, je crois bien ; n’est-ce pas vrai? »
Je lui répondis que c’était juste dix ans. Là-dessus , il se mit à rire, pirouetta sur un talon et hocha plusieurs fois la tête. Je n’osai pas lui demander ce qui le récréait si fort , mais je m’imaginai que c’était de trouver son calcul si exact. Il continua ses questions, et voulut savoir combien mon père avait d’enfants, quel était leur âge et quel était leur état; ensuite il me demanda :
* Combien de temps avez-vous habité la France ?
— Je n’y ai jamais été , répondis-je.
— Mais où avez-vous appris le français ?
— De divers Français à bord de divers vaisseaux de guerre.
— Etiez-vous le prisonnier de ces Français? ou étaient- ' ils les Vôtres ?
— C’étaient des officiers français pris par les vaisseaux sur lesquels j’ai servi. »
Napoléon voulut alors que je lui décrivisse les combats où je m’étais trouvé; mais, voyant bientôt que ce sujet était moins intéressant pour lui qu’il n’avait cru , -
il m’interrompit en me demandant quelques détails du voyage que je venais de faire dans les mers orientales.
Mes premières réponses piquèrent vivement sa curiosité. Les occasions multipliées que le rang élevé de Napoléon lui avaient données de s’instruire sur presque
tous les sujets, son intelligence et sa vaste mémoire, rendaient si difficile de lui raconter quelque chose de nouveau pour lui, que je m’estimai fort heureux d’avoir à lui parler de ce qui pourrait distinguer notre conversation des lieux communs d’une audience officielle. On a toujours dit que Napoléon portait un intérêt tout particulier à tout ce qui tient à l’Orient. Par L’avidité avec laquelle il sembla dévorer les détails que je lui donnai sur Loo-Choo, la Chine et les contrées adjacentes, il me prouva bien la sincérité de ses prédilections orientales. On a prétendu aussi qu’il n’avait que d’imparfaites notions géographiques de ces régions lointaines ; je ne fus donc pas peu surpris de voir que ses idées sur la situation relative des pays qui se trouvent dans les mers de la Chine et du Japon étaient très-précises et très-exactes. Lorsque je lui nommai l’île de Loo-Choo , il hocha la la tète avec l’air d’un homme qui en entendait parler pouf la première fois, et il me demanda à quelle distance Loo-Choo était de Canton, puis du Japon et de Manille. Au moyen de l’intersection de ces trois lignes , il parut avôir fixé assez exactement dans son esprit la position de Loo-Choo , car toutes les remarques qu’il fit ensuite étaient d’accord avec ce point particulier. Il m’interrogea ensuite sur les habitants de cette île avec cê que je pourrais appeler une véritable sévérité d’examen. Ses questions n’étaient pas jetées au hasard , mais chaque question nouvelle s’enchaînait à la précédente ou préparait celle qui allait suivre. En peu de temps je me vis si bien mis à nu par une investigation si serrée , qu’il m’eût été impossible de lui dissimuler ou de lui altérer la moindre particularité. Telle était en effet la rapidité de sa perception sur ce qui l’intéressait , et la merveilleuse facilité avec laquelle il classait et généralisait les détails que je lui donnais, qu’il devançait quelquefois
mes paroles, prévoyant la conclusion avant que je l’eusse exprimée, et me volant en quelque sorte mon histoire.
Cependant plusieurs circonstances relatives aux habitants de Loo-Choo le surprirent extraordinairement , et j’eus le plaisir de le voir plus d’une fois complètement embarrassé pour s’expliquer certains phénomènes de ma relation. Rien nè le frappa comme d’apprendre que les Loo-Choans n’avaient point d’armes.
■ Point d’armes? s’écria-t-il; c’est-à-dire point de canons.... Ils ont des fusils?
— Pas même de fusils, répondis-je.
— Eh bien donc! des lances, ou au moins des arcs et des flèches?
— • Ni l ? un, ni l’autre.
— Des poignards? s’écria-t-il encore avec véhémence.
— Non plus.
— Mais, dit Napoléon en serrant le poing et élevant de plus en plus la voix , mais , sans armes , comment se bat-on ? »
Je répondis qu’autant que nous avions pu nous en assurer, ils n’avaient jamais eu de guerres, mais qu’ils restaient dans un continuel état de paix extérieure et intérieure.
« Pas de guerres! » s’écria-t-il avec une expression de mépris et d’incrédulité, comme si l’existencee d’un peuple sans guerre sous le soleil était une monstrueuse anomalie.
De même, mais sans être aussi vivement ému, Napoléon parut douter de ce que je lui racontai encore , que ces insulaires n’avaient pas de numéraire et n’attachaient aucune valeur à nos monnaies d’argent ou d’or. Après avoir réfléchi quelque temps, il se dit à lui-même à demivoix : « Ne pas connaître l’usage des monnaies!... ne se
soucier ni de l’argent ni de l’or! » Puis, levant la tête, il
me demanda d’un air subtil : •* Comment avez-vous donc fait, capitaine, pour payer à ce peuple étrange les bœufs et les autres bonnes choses qu’il vous envoya à bord en si graude quantité? »
Et quand je lui eus appris que nous ne pûmes décider le peuple de Loo-Choo à accepter aucune espèce de payement, il exprima la plus vive surprise de cette libéralité, et me üt répéter deux fois la liste des choses dont nous avions été si généreusement pourvus par ces insulaires hospitaliers.
J’avais apporté, d’après l’avis du comte Bertrand, quelques dessins des sites et des costumes de Loo-Choo et de Corea, qui me furent très-utiles pour décrire les habitants de ces contrées. Pendant que nous parlions de Corea, Napoléon me prit des mains un des dessins, et, en parcourant de l’œil les diverses parties , il faisait à part lui ces remarques : « Un vieillard avec un très-grand chapeau et une longue barbe blanche. Ah !... une longue pipe à la main.... une natte chinoise.... un costume.... chinois.... un homme qui écrit.... tout cela est trèsbien.... très-bien dessiné. »
Il me pria ensuite de lui dire où se fabriquaient les diverses étoffes avec lesquels s’habillaient les peuples de ces contrées, et quel en était le prix.... questions auxquelles je ne pus répondre. Il voulut connaître l’état de l’agriculture à Loo-Choo.. ... si on y labourait avec des chevaux ou des bœufs.... comment on y semait et moissonnait.... et si les champs étaient arrosés comme ceux de la Chine , où il avait entendu dire que le système d’irrigation était poussé à une grande perfection. Il s’informa du climat, de l’aspect du pays, de la construction et de la forme des maisons et des navires, des modes, du costume, et même de la fabrication des sandales en paille
et des poches à mettre le tabac. Il parut s’amuser beaucoup de l’obstination des insulaires de Loo-Cboo à tenir leurs femmes cachées; mais il approuva à plusieurs reprises la modération et le bon sens du capitaine Maxwell qui s’était étudié à ne contredire en rien les naturels de l’ile, ni dans leurs goûts ni dans leurs lois. Il me fit plusieurs questions sur la religion de la Chine et de Loo- Choo , et fut frappé de la ressemblance extérieure des prêtres catholiques avec les bonzes chinois, ressemblance qui, ainsi qu’il en fit la remarque , s’étend à plusieurs rites des deux religions. Là cependant, observa-t-il encore, s’arrête l’analogie, puisque les bonzes de la Chine ‘ n’exercent aucune influence quelconque sur l’esprit des peuples, et qu’ils ne se mêlent ni de leurs affaires sp rituelles ni de leurs affaires temporelles. A Loo Choo, où il y a d’ailleurs tant de choses à louer, l’infériorité des ministres du culte est aussi remarquable que dans le continent voisin , anomalie qui exerça quelque temps la sagacité de Napoléon, mais qu’il ne put s’expliquer d’une manière satisfaisante.
A l’exception d’un accès momentané de mépris et d’incrédulité , lorsque je lui dis que les habitants de Loo- Choo n’avaient ni guerres ni armes de destruction, Napoléon fut d’une humeur très-aimable pendant toute cette conversation. Sa gaieté, je dirai presque sa familiarité, me mit non-seulement tout à fait à l’aise en sa présence, mais encore me fit plusieurs fois oublier cette respectueuse attention que c'était mon devoir et mon désir sincère de montrer au monarque déchu. L’intérêt qu’il prit à des choses qui en ce moment étaient celles qui occupaient lo „ plus ma pensée , ne pouvait naturellement que m’exciter davantage; et plus d’une fois, oubliant d’être sur mes