Qui commandait l’Alceste dans cette expédition
gardes, je me surpris à lui parler avec un degré de liberté qui me rendait confus quand je % m’apercevais de mon tort ; mais lui , alors , il m’encourageait à continuer sur le môme ton, et cela avec une bonne humeur si franche et si bienveillante, que l’instant d’après j’étais à mon aise comme auparavant.
« Qu’est-ce que vos amis de Loo-Choo, me demandat-il, connaissent des autres pays?
— Ils ne connaissent, lui répondis-je, que la Chine et le Japon.
— Oui, oui, sans doute, continua-t-il; mais l’Europe, qu’est-ce qu’ils connaissent de l’Europe?
— Ils ne connaissent rien de l’Europe, rien de la France, rien de l’Angleterre, et même, ajoutai-je, ils n’ont jamais entendu parler de Votre Majesté. »
Bonaparte rit de bon cœur à cette particularité extraordinaire de l’histoire de Loo-Choo , particularité , il pouvait bien le penser, qui distinguait réellement ce pays de tous les points du globe connu.
Je tenais à la main un dessin de l’île de Soufre, rocher aride et solitaire situé au milieu de la mer du Japon. Napoléon le regarda un moment, et dit tout à coup: a Eh mais , c’est l’ile de Sainte-Hélène ! »
Quand il eut épuisé toutes ces questions sur notre voyage, ou du moins lorsqu’il eut tiré de moi tout ce que je pouvais lui en dire , il revint au sujet qui l’avait occupé d’abord, et me demanda sans autre transition: » Votre père est-il un des rédacteurs de la Revue d’Édim bourg ?»
Je lui répondis que les collaborateurs de ce recuei étaient tous anonymes, mais que quelques-uns des ouvrages de mon père y avaient été analysés. Là-dessus Napoléon fit un demi-tour à droite du côté du comte Bertrand, et, hochant plusieurs fois la tête, dit avec un sou-
rire significatif : « Ah ! ah ! » comme pour faire voir qu’il savait parfaitement la différence qu’il y a entre un auteur et un critique. „ •
Bonaparte me demanda ensuite :
« Êtes -vous marié?
— Je ne le suis pas, lui répondis-je.
— Et pourquoi? continua- t-il ; pour quelle raison ne vous êtes-vous pas marié ? *
Je fus un peu embarrassé pour trouver une bonne réponse, et je gardai le silence. Il répéta sa question, cependant, d’une telle manière, que je fus forcé de répondre quelque chose; et je lui dis que j’avais été trop occupé toute ma vie pour cela; que d’ailleurs je n’étais pas en position de me marier. Il ne parut pas me comprendre, et persista à me demander pourquoi j’étais resté célibataire. Je lui dis que j’étais trop pauvre pour me marier.
a Ah! ah! s’écria-t-il, je vois maintenant: manque d’argent.... pas d’argent.... oui, oui..., » et il se mit à rire de bon cœur. Je ris comme lui naturellement, quoique je ne visse pas trop ce qu’il y avait là de risible. - La dernière question qu’il m’adressa fut relative au port et à la force du navire que je commandais; et puis il me dit d’un ton positif, comme s’il avait quelque autorité là-dessus : -
i Vous serez en Angleterre dans trente-cinq jours, » prédiction qui, pour le dire en passant, ne s’accomplit malheureusement pas, puisque nous restâmes soixantedeux jours en mer, et manquâmes mourir de faim par- ' dessus le marché.
Après cette dernière phrase, Napoléon se tut quelques secondes; et puis, m’adressant un léger signe de tête, il me souhaita un bon voyage et , faisant quelques pas en arrière , me laissa retirer.
r SCÈNES DU BORD
Mes deux compagnons, M. Clifford et M. Harvey, furent alors introduits. Napoléon leur fit quelques questions, de vrais lieux communs de politesse, et, après une audience de quelques minutes, les salua.
Je fus étonné de trouver une si grande différence entre Bonaparte et les portraits ou bustes que j’avais vus de lui. Son visage était plus large et plus carré que dans aucune de ces images. Sa corpulence, qu’on disait alors excessive, n’était nullement remarquable. Ses chairs, au contraire , paraissaient fermes et musclées. Il n’y avait pas la moindre trace de couleur sur ses joues, et sa peau avait quelque chose de la teinte du marbre. Aucune ride ne plissait son front ni aucun de ses traits. A en juger par les apparences , sa santé et sa bonne humeur étaient parfaites , quoiqu’à cette époque on crût généralement en Angleterre qu’il languissait sous le poids d’un accablement moral et d’une complication de maladies. Sa manière de parler était plutôt lente que brusque, et parfaitement claire. Il attendait avec beaucoup de patience mes réponses à ses questions , et nous n’eûmes besoin qu’une seule fois de nous adresser au comte Bertrand, dans le cours de tout notre entretien. Je ne saurais passer sous silence l’expression brillante et parfois éblouissante de ses yeux. Ils ne brillaient pas cependant d’un éclat continuel ; car cet éclat n’était remarquable que lorsqu’il s’animait ou était intéressé vivement. Rien ne ’ saurait donner l’idée de la douceur et de la bonté même qu’exprimait son visage pendant tout le temps que je restai auprès de lui. Si donc il était à cette époque en mauvaise santé ou de mauvaise humeur, il devait posséder à un degré plus extraordinaire encore qu’on ne le pense la force de se commander à lui-même.
Nous mîmes à la voile le lendemain , et arrivâmes en Angleterre à la mi-octobre , après une absence de vingt
mois. Dans ce court intervalle, j’avais traversé une distance d’environ quatorze mille lieues, équivalant à peu près à deux fois le tour du globe; j’avais visité une grande partie des côtes de la Chine, plusieurs îles de l’archipel oriental et des mers du Japon, plusieurs des principales stations sur le continent et les îles de l’Inde, doublé deux fois le cap de Bonne - Espérance , et vu Napoléon !
Sir Samuel Hood et la chasse aux alligators.
Aussitôt que le Volarjc fut radoubé, et son équipage reposé, nous fîmes voile de Bombay vers le sud, en longeant les côtes occidentales de l’Inde. Après avoir doublé Ceylan, nous touchâmes seulement à son extrémité sudouest la pointe de Galle , pour y laisser les dépêches du gouverneur; nous virâmes ensuite au nord, et, au bout de douze jours de navigation, nous arrivâmes dans le beau port de Trincomalée ; là , à ma grande joie , nous trouvâmes le commandant en chef, sir Samuel Hood, qui, à ma joie encore plus grande, m’annonça qu’une vacance avait été réservée pour moi sur son vaisseaupavillon l Illustre. En peu d’instants mes paquets furent transbordés , ma commission fut mise à l’ordre , et j’eus l’honneur et le bonheur de me voir sous les ordres de l’un des officiers les plus distingués au service de Sa Majesté. Il est 'vrai que j’étais seulement cinquième lieutenant du vaisseau , et pas même le cinquième sur la liste de promotion de l’amiral; car je ne venais qu’après plusieurs anciens officiers qui avaient servi sous sir Samuel pendant de longues années d’une attente patiente , ou plutôt impatiente. Mais enfin , j’avais atteint un des premiers degrés de l’échelle : j’étais placé honorablement dans la ligne de l’avancement. Je vis l’avenir en beau, selon mon usage.
« Il est facile d’ètre content lorsque l’on est heureux ,
dit une grave autorité; et il y a bien peu de gens qui ne soient pas de bonne humeur lorsqu’ils n’ont rien qui les contrarie , » dit un autre faiseur de lieux communs également profond ; mais le secret de faire son chemin semble consister bien moins à profiter des incidents favorables , ou à se soumettre courageusement aux accidents fâcheux , qu’à chercher les moyens de remplir avantageusement les longs intervalles qui séparent ces grandes époques de notre vie. Un des secrets d’un habile chef est de savoir occuper agréablement et utilement les officiers de son équipage pendant ces périodes d’épreuve et d’inaction. Ce secret, sir Samuel Hood le possédait à '• un degré éminent : non-seulement il nous tenait tous occupés quand il n’y avait rien à faire , mais il réussissait à nous rendre heureux et satisfaits, quoique en conscience la perspective de plusieurs d’entre nous fût assez bornée. Je puis servir d’exemple pour ce que j’avance; car j’étais placé tout à fait à la queue de sa longue liste de promotion, et, quand arriva celle de l’amirauté, sur laquelle j’avais bâti tant et de si beaux châteaux en Espagne , mon malheureux nom ne s’y trouva point. Je n’aurais pas espéré être le premier ou le second , ni même le troisième : j’avais calculé qu’il était possible que je fusse le quatrième; le cinquième, c’était probable; le sixième au moins, c’était certain; qu’on juge de mon désappointement, lorsque le plus excellent des commandants en chef m’annonça la fatale nouvelle de la manière suivante.
Un signal télégraphique avait été fait de l’hôtel de l’amiral au vaisseau , en ces termes :
« Envoyer M. Hall à terre, avec une pince en fer, deux pioches et deux bêches. »
Pendant tout le trajet jusqu’au débarcadère , je me creusai la tète pour deviner quelle pouvait être la desti-
nation de ces outils, songeant peu, pauvre lieutenant, que j’allais bientôt creuser le tombeau de mes espérances. L’amiral me reçut à la porte avec son habit bas; et , mo tendant la main qui lui restait ( son bras droit avait été emporté dans un combat), il pressa la mienne avec une bonté affectueuse.
a Je vous attendais avec quelque impatience , dit-il , pour me seconder dans la fouille d’un nid de fourmis blanches; c’est une chasse que vous aimez, je le sais. Ces maudits insectes, les lermilcs bellicosi, comme les appellent, je crois, les naturalistes, ont pénétré dans la maison; et, ayant conduit leurs galeries par-dessus les murs et le long du toit, ils se sont établis en grand nombre dans une caisse à habits qu’ils auraient détruits entièrement avant la nuit, si je ne m’étais aperçu de leur présence. Maintenant, mettons-nous à l’ouvrage; je propose d’ouvrir le plancher, afin de suivre leurs progrès souterrains jusqu’à la fourmilière, fût-elle à un mille d’ici. Ne sera-ce pas un glorieux exploit? » s’écria l’amiral , s’échauffant à l’idée de cette chasse , comme s’il se fût agi de préparer une flotte sous ses ordres à marcher contre la ligne ennemie.
Naturellement, je ne manquai pas d’approuver ou de feindre le môme enthousiasme que mon commandant en chef, et peut-être faisais-je également acte de politique et de franchise; car la plus grande familiarité ne rompra jamais tout à fait la glace de la réserve d’un lieutenant en présence de son amiral. Quoique sir Samuel fût tout sourire et bonne humeur, habit bas et un levier à la main, la poitrine nue, les bras nus et exposés à la brise de mer, qui commençait précisément à souffler par intervalles sur l’isthme (ou langue de terre basse et brûlante qui se trouve entre le port intérieur et la côte orientale), je ne pus rien faire de plus que de m’incliner, et
dire que je lui étais infiniment obligé d’avoir bien voulu songer à moi pour un pareil service.
« Oh! cria-t-il, comme revenant tout d’un coup à luimême, mais y’ai quelque chose encore à vous montrer, ou plutôt à vous dire, car je ne dois pas vous le montrer, quoique je craigne bien que cela ne vous plaise pas tout à fait autant que la perspective d’une chasse aux fourmis. Gigna, dit l’amiral à son intendant, qui tenait une large bouilloire d’eau chaude pour inonder les fourmis, laissez cette affaire à laquelle nous reviendrons dans une demi-heure, et tenez cette pince tandis que je vais dans le cabinet avec M. Hall.... Il est inutile de pallier la chose, dit sir Samuel en fermant la porte, avec la même solennité que s’il avait été chargé de m’apprendre la mort de mon père ; il est inutile de vous déguiser le fait; mais voilà que je reçois à l’instant la liste de l’amirauté, et votre nom, en dépit de toutes les promesses verbales et écrites que vous m’avez dit vous avoir été faites, ne s’y trouve pas. »
Adieu donc mes plus chères espérances. Toutes les joyeuses visions de commandement, de pouvoir et d’indépendance, dont j’avais nourri mon imagination pendant le voyage, s’évanouirent contre les ombres fugitives d’un rêve. Je demeurai d’abord comme pétrifié pendant quelques minutes. Lorsque je repris mes sens, je me souviens que j’avais les yeux fixés sur le mouillage, qu’on apercevait de la fenêtre ouverte de l’hôtel de l’amiral. Le vaisseau-pavillon était à l’ancre en ce moment, juste à la hauteur de la pointe d’Osnabrugh. Sa flamme, ce météore de l’Angleterre, pendait si perpendiculairement de l’extrémité du mât, qu’elle ressemblait plutôt à une corde qu’à un pavillon , tandis que son image, réfléchie, ainsi que celle du vaisseau lui-même, avec ses mâts , ses vergues et ses cordages , semblait gravée sur
la surface unie de la mer, aussi distinctement que si un autre vaisseau eût été réellement retourné et placé au-dessous. J’avais rarement été témoin d’un calme aussi complet. La brise de mer, qui rafraîchissait le rivage depuis vingt minutes , ne s’était pas encore fait sentir dans le port intérieur, lequel, par parenthèse, est un des plus be'aux et des mieux construits du monde. Telle est l’heureuse disposition de ce port, que même F Illustra, vaisseau de soixante-quatorze canons, était à l’ancre dans une parfaite sécurité à quelques verges du rivage, qui est couvert de bois jusqu’au bord de l’eau. Quel contraste entre cette scène tranquille et les mouvements tumultueux qui agitaient mon âme! Car j’étais indigné contre quelques-uns de mes plus fidèles amis de l’Angleterre, qui, je le devais croire, m’avaient trahi ou négligé, malgré toutes sortes de promesses.
Au milieu de ma rêverie, que le bienveillant amiral n’interrompit point, je vis le vent toucher le pavillon immobile, mais d’un sou'fle si faible, qu’il produisit seulement un joli balancement comme celui d’une pendule; et le miroir des eaux ne fut nullement altéré par la brise de mer. Peu à peu toute la longue flamme, après deux ou trois légères oscillations , se déroula, soutenue par le vent frais qui s’élevait, et vint bien au delà de la poupe du superbe vaisseau de ligne onduler gracieusement audessus du port. Les idées les plus étranges s’emparent souvent de notre esprit au moment où l’on s’y attendrait le moins. Assurément , j’étais alors dans une disposition peu inventive, peu poétique; eh bien! il m’arriva de composer de la scène inspiratrice que j’avais sous les yeux un tableau qui calma toute mon agitation . Lorsque je vis la flamme du vaisseau se déployer elle-même au vent, je me dis : « Que Dieu me prête assez de vie et de santé : j’ai la confiance, malgré toute l’amertume de mon
désappointement, que je déploierai ainsi le drapeau de ma propre fortune. »
Eu ce moment, l’amiral passa doucement sa main sur mon épaule , et me dit d’une voix enjouée : « Ne pensez plus à ce mécompte, monsieur Hall; chaque chose viendra en son temps; supportez cette contrariété en homme de cœur : tout cela tournera au mieux pour vous. Rien n’est sans remède dans ce monde, et je ferai ce que je pourrai pour vérifier cette maxime à votre égard. En attendant , venez m’aider à mettre en déroute ces maudites fourmis blanches. Habit bas, s’il vous plaît; car ce ne sera pas une petite corvée. »
Nous en eûmes pour une heure de rude travail : il fallut se frayer un chemin à travers deux celliers (ou godôngs, comme on les appelle dans l’Orient); et, finalement, nous fûmes obligés de creuser une tranchée jusqu’à l’énorme monticule ou nid qui s’élevait à la hauteur de cinq ou six pieds au-dessus du sol, avec un grand nombre d’autres monticules moins élevés, semblables aux petits dômes d’une église gothique. Nous aurions pu attaquer immédiatement l’ennemi dans son quartier général , si nous l’avions voulu ; mais l’amiral préféra procéder plus méthodiquement et faire le siège par des approches régulières. De cette manière, nous eûmes le loisir d’examiner les principes d’après lesquels ces fourmis s’abritent elles-mêmes à chaque progrès de leur ouvrage par des galeries ou chemins couverts , qui , trèsfaibles en eux-mêmes, suffisent pour repousser les attaques de toute autre espèce de fourmis. Il est assez curieux que la fourmi blanche, quoique la plus destructive de son espèce , soit cependant individuellement incapable de faire un pas sans la protection artificielle des galeries et des chemins couverts.
Armés de nos bêches , ayant coupé au travers de la
butte, nous mîmes au jour les merveilles de ces fourmis, l’espèce la plus curieuse de toutes. Enfin, nous arrivâmes à la grande fourmi reine, la mère des myriades de sa race : c’était un très-énorme personnage en vérité, long de près de quatre pouces , et aussi gros que le doigt, avec une tête aussi petite que celle d’une abeille, mais le corps plein de ces œufs qui s’écoulent continuellement comme un liquide hors d’un réservoir. Je n’oublierai jamais le cri de joie et de triomphe que poussa le brave amiral : on l’entendit jusqu’au milieu du port.
Il y a des hommes qui se mettent tout de cœur et d’âme à ce qu’ils entreprennent, et notre amiral était de ce nombre. Il ne faisait rien à demi, comme tant d’autres. Les plus grands faits d’armes ou les plus frivoles objets d’amusement absorbaient au même degré toute son attention. Il ne mettait pas moins d’ardeur dans l’exercice de sa générosité privée que lorsqu’il agissait au nom de son souverain. Enfin, quelque chose qu’il fit, qu’il pensât, ou qu’il exprimât, tout chez lui portait l’empreinte de ce cachet particulier. Cet enthousiasme avait une telle vertu de fascination, que ceux-là même qui avaient servi le plus longtemps sous ses ordres s’étonnaient souvent du succès de leur propre zèle lorsqu’ils étaient animés par son exemple; avec tout cela, il était le plus doux des hommes, et accomplissait tout ce qu’il entreprenait sans aucun effort apparent, et sans paraître se douter le moins du monde que ce fût quelque chose de remarquable.
Je me rappelle un exemple de son adresse dans les moindres choses. Un matin, près de l’endroit où il avait dirigé l’assaut contre les fourmis, une partie de l’équipage de rilluslre avait commencé la construction d’un quai devant le bassin. Les pierres dont cette plate-forme ou débarcadère devait être formée furent choisies de très-grande dimension par les ordres de sir Samuel Hood.
Les matelots eurent enfin à remuer une si pesante masse de rocher, que leurs forces réunies devinrent insuffisantes pour la faire mouvoir au d°là de quelques pouces vers sa position définitive. L’amiral était à cheval, regardant les travailleurs depuis quelque temps, tantôt riant, tantôt donnant des ordres que les ouvriers, déconcertés, ne pouvaient exécuter par aucun moyen.' A la longue, Son Excellence le commandant en chef s’impatiente, et, descendant de cheval, il se met à diriger lui-même les travaux; mais la pierre ne bouge pas d’une ligne. Enfin, perdant toute patience, il saute du haut de la rive, et, d’un ton de reproche et de défi, s’écrie : « Donnez-moi le levier! » Ainsi armé, il repousse les officiers et les matelots à droite et à gauche , insistant pour faire à lui seul toute la corvée. D’abord il engage la pince de l’instrument sous l’arête de la pierre, ensuite il pousse avec le piëd une petite cheville de fer sous la barre et en travers pour lui servir de point d’appui. Quand toutes ces choses sont soigneusement ajustées à son idée , il glisse la main à l’extrémité du levier, et, y pesant dé tout son poids, il donne ce qu’il appelait la vie à l’immense bloc, qu’un instant auparavant une demi-douzaine d’hommes vigoureux avaient été incapables de déplacer. Il continue ainsi à faire mouvoir le bloc pouce à pouce vers la place qu’il devait occuper, jusqu’à ce qu’enfin, après cinq ou six efforts semblables, il fut définitivement établi dans la place désignée, où il est aujourd’hui, je n’en doute pas, et qu’il occupera, je suppose, pendant des siècles encore.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que l’amiral fut lui-même enchanté de ce triomphe, et que son air de défi aux travailleurs se calmait à chaque progrès graduel de la pierre. Enfin, lorsque l’opération fut terminée, il jeta le levier, et, s’adressant à la troupe confuse, mais avec un
ton de bonne humeur : « Eh bien, leur dit-il, voilà, garçons tailleurs, perruquiers et chaudronniers, voilà la manière de remuer une pierre ; vous savez maintenant comment il faut s’y prendre. »
Dans le fait, aucun des officiers sous lesquels j’ai servi ne savait mieux que sir Samuel, non-seulement comment faire par lui-même tout ce qui est dn ressort d’un homme , mais encore comment stimuler les autres à le faire également, ou, s’il était nécessaire, leur donner l’exemple et payer de sa personne. Mais , en même temps, ce qui est encore plus important sous tous les rapports, il ne perdait jamais de vue sa véritable dignité, et n’affaiblissait sa considération personnelle ou son autorité officielle par aucune condescendance déplacée. Au contraire, il semblait y ajouter encore par une sorte de familiarité qui n’allait bien qu’à lui.
La perte d’un tel homme, pour la nation en général et pour la marine en particulier, fut irréparable.
J’ai quelquefois pensé qu’une histoire de la carrière maritime de ce grand commandant, où figureraient plusieurs des principaux événements de la vie de ses grands contemporains, Nelson, Saint-Vincent et Collingwood, serait un précieux manuel pour nos jeunes aspirants.
Heureusement pour moi, la mort de sir Samuel Hood n’eut lieu que plus de deux ans après mon arrivée dans l’Inde. Grâce à sa bienveillance, je pus visiter l’intérieur de la péninsule de l’Hindoustan dans deux différentes occasions , et en même temps faire un voyage de plus de trois cents lieues dans l’île de Java. Avant de rendre compte de ces importantes excursions , je donnerai un court récit d’une chasse aux alligators dans un lieu appelé Nellivelley, près de Trincomalée, entreprise pour l’amusement particulier de l’amiral , et exécutée par un
corps de Malais au service de l’Angleterre, le l* r régiment de Ceylan.
De bonne heure dans la matinée du 22 septembre, la troupe, qui se composait de plusieurs daines et d’un grand nombre d’habits rouges et de jaquettes bleues, fut réveillée pour se mettre en route pour notre expédition. L’amiral, suivant son usage, était habillé et à cheval longtemps avant tout le monde, et il ne manqua pas de quereller et de gronder chacun de ceux qui arrivaient en se frottant les yeux et en doutant encore que les plaisirs de la chasse pussent compenser l’horrible angoisse de quitter son lit si matin. En d’autres pays, l’heure du départ peut être choisie, mais non dans l’Inde.
On courait peu de risques de commencer trop tard une partie dont sir Samuel Hood était le chef ; aussi le jour avait à peine commencé à poindre que déjà nous étions tous sur le théâtre de l’action. Le terrain était aussi uni qu’un marais pendant plusieurs lieues ; çà et là la plaine était semée de petits lacs stagnants, qui communiquaient par des ruisseaux ou des canaux dont l’eau marchait à peine sur des lits de vase, entre des rives bordées de ces herbes touffues d’où sortent des nuées de mousquites. L’atmosphère glacée du matin était si épaisse et si pénétrante, qu’il était impossible à l’homme le plus confiant dans sa santé et dans la force de son tempérament de ne pas songer aux fièvres, aux coliques et à tout le cortège des maladies. Les hardis soldats du pays, qui avaient passé la nuit sur la terre, en dépit des miasmes, étaient rangés pour recevoir l’amiral, et lui formaient une singulière garde d’honneur. Tout le régiment avait mis bas son uniforme et ses autres vêtements, à l’exception d’une paire de pantalons courts et d’une espèce de sandales. Au lieu d’armes à feu, chaque homme portait à la main une perche d’environ six pieds de longueur, à
laquelle était attachée la baïonnette de son fusil; une autre arme de ces guerriers était le formidable cric ni filais, petit poignard semblable à l’épée à deux tranchants dont Raphaël a armé l’archange dans le tableau de l’expulsion de nos premiers parents du paradis terrestre.
Aussitôt que le commandant en chef parut sur le terrain, le régiment fut divisé en deux corps principaux et une réserve. Les deux colonnes prenant, l’une à droite, l’autre à gauche, allèrent occuper différents points dans l’un de ces canaux dont j’ai parlé, qui réunissent les lacs ou étangs disséminés dans la plaine. Ces détachements, étant disposés à environ un mille l’ùn de l’autre, renfermaient un intervalle où, d’après certains indices particuliers connus seulement des Malais (qui sont passiounéss pour cet amusement), les alligators devaient se trouver en grand nombre. Les troupes se formèrent en travers du canal, sur trois lignes parallèles, distantes de dix ou douze pieds; mais les hommes de chaque ligne, placés côte à côte, prenaient seulement assez d’espace pour manier leurs piques. Le canal pouvait avoir environ quatre ou cinq pieds de profondeur au milieu du courant, si tant est que l’on puisse dire courant. La couleur de l’eau, quand elle n’était pas troublée, tenait le milieu entre l'encre et le café ; mais aussitôt que la triple ligne des Malais se fut mise en mouvement et que la vase eut été agitée, la consistance et la couleur du fluide eurent beaucoup de rapport avec celles d’une soupe aux pois.
Lorsque tout fut prêt, les soldats enfoncèrent leurs piques devant eux dans la vase, et, si j’ai bonne mémoire, chaque homme croisait l’arme de son voisin; au commandement « : Marche ! » ils partirent en poussanttous ensemble un long cri de guerre, capable de glacer le sang de tous les habitants de la terre, quel que soit l’effet
qu'il ait pu produire sur les habitants des marais. Comme les deux divisions de l’armée envahissante, s’avançant des deux extrémités opposées du canal, s’approchaient graduellement chacune en colonne serrée, hurlant de toutes leurs forces et enfonçant leurs piques profondément dans la vase, les alligators effrayés se retiraient naturellement vers le centre encore inoccupé. Généralement parlant, les alligators, ou crocodiles (car je crois que c’est à peu près le même animal), avaient assez d’instinct pour tourner leurs longues queues du côté de leurs assaillants, et se sauver aussi vite que possible vers le milieu du canal. Mais de temps en temps, un de ces monstres, étourdi par le bruit ou provoqué par la pointe d’une pique, se retournait en arrière,' et, faisant retraite dans la mauvaise direction, s’élançait au travers de la première, de la seconde, et même de la troisième ligne des piqueurs. Cette circonstance, qui n’aurait guère amusé des chasseurs ordinaires, était le plus doux divertissement pour les Malais enchantés. Un double cercle de soldats se formait rapidement autour du malheureux amphibie qui s’était hasardé à franchir cette barrière. Par des coups de baïonnettes sans nombre et bien dirigés, et par la pression de quelques douzaines de pieds, la pauvre bête était souvent poussée et retenue au fond du canal; quand une fois elle était là, ses ennemis, moitié en l’étouffant, moitié en la transperçant, avaient bientôt mis fin à sa misérable vie, dans des lieux tout à fait hors de vue, et d’unç manière aussi obscure qu’on peut bien se l’imaginer.
Pour les pauvres habitants des marais, il n’y avait de choix qu’entre Charibde et Scylla, et je suis presque honteux de reconnaître l’eâpèce de plaisir barbare avec lequel nous nous tenions sur la rive, contemplant l’effroi de ces malheureuses créatures qui n’échappaient à un ennemi
\ÿt~ ' -SCÈNES -BU BORD
quepôùr èn rencontrer unaU-tre. Les Malais, dans leur ravissement, déclaraient que de menu fretin, en fuyant d’un côté, tombait dans la gueule des plus gros qui arrivaient dans la direction opposée. Mais ce fait semble sujet à contestation.
Cependant les spectateurs indigènes redoublèrent leurs acclamations lorsque les deux corps de troupes, s’avançant des deux côtés opposés, ne furent plus qu’à cent verges l’un de l’autre. L’espace intermédiaire se trouvait alors abondamment rempli d’alligators nageant de côté et d’autre dans la plus grande terreur; tantôt plongeant jusqu’au fond, et tantôt montrant leurs nez barbouillés de vase , ou quelquefois tentant une attaque furieuse et désespérée. Dans ces occasions nous vîmes tomber des douzaines d’assaillants avec leurs piques brisées ou arrachées de leurs mains, au grand amusement de leurs compagnons qui reformaient les rangs rompus, comme si leurs camarades eussent été tués dans une bataille. S’il n’y eut point de tués, il y eut beaucoup de blessés; aucun, cependant, n’abandonna la partie. • ^
Le ncc plus ultra du divertissement semblait consister à détacher un seul alligator des autres, à l’entourer pour l’attaquer séparément et le piquer jusqu’à ce qu’il fût presque mort. Les Malais alors, d’un effort commun, l’enfourchaient et l’élevaient au-dessus de leurs tètes à l’extrémité d’une douzaine de piques, et, par une secousse brusque, lançaient le monstre vaincu bien loin sur la rive. Les alligators , étant amphibies , ne restèrent dans l’eau qu’aussi longtemps qu’ils trouvèrent un avantage dans cet élément ; mais lorsque la mêlée fatale approcha, les deux colonnes de leurs ennemis s’étant resserrées, les monstres, s’agitant sans ordre et avec fracas, se frayèrent des chemins à travers les herbes épaisses des deux rives et s’échappèrent pêle-mêle, à droite et à gauche. « Sauve
qui peut! » paraissait être le fatal mot d’ordre de leur déroute'. Ce cri prudent aurait sans doute sauvé beaucoup d’entre- eux, comme il a sauvé mainte troupe bipède, si d’avance les Malais n’eussent judicieusement placé leur réserve de chaque côté du canal pour recevoir les fugitifs ; ceux-ci , couverts de boue et à demi morts de terreur, mais encore animés par la rage, s’élançaient hors du canal avec l’espérance de trouver un asile dans un étang marécageux, plein de joncs et de roseaux, mais que la plupart des pauvres bêtes n’étaient pas, hélas! destinées, à jamais atteindre. La bataille définitive entre les Malais de la réserve et ces alligators faisant retraite en désespérés fut atroce. Si l’un des partis n’avait été tout frais, et l’autre épuisé, l’un confiant et l’autre découragé, il serait très-possible que les crocodiles eussent vaincu les pirates , comme on appelle les Malais dans tout le reste du monde, excepté en Orient, où ils sont généralement reconnus pour être une aussi bonne race d’hommes que tous leurs voisins.
Il est inutile de dire que, pendant ce temps-là, notre brave amiral, sir Samuel Hood, restait un spectateur très-attentif. Son œil d’aigle parcourait toute la longueur du canal, et d’un regard il embrassait tout l’ensemble du plan de .campagne. A mesure que la guerre s’animait, et lorsque plusieurs petites affaires d’avant-postes eurent lieu, nous vîmes son visage se colorer de plaisir. Mais lorsque le premier alligator fut jeté tout de son long et expirant à ses pieds, percé d’au moins vingt blessures de pique, et hérissé d’une demi-douzaine de fragments de ces armes brisées pendant la lutte, toute la plaine retentit des exclamations de sa joie presque enfantine. Quand les détachements serrèrent de près leurs victimes, et que chaque moment donnait naissance à quelque nouveau prodige de valeur ou montrait une ligne entière de
SGÈNÊS DU BORD
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soldats malais renversés dans la fange comme des quilles, je crois, en vérité, que, si personne de nous n’eût été présent, l’amiral aurait \ olontiers saisi une pique, et se serait jeté au plus épais de la bataille, avec ses bottes , son épée, son chapeau retroussé, et le reste. Ne pouvant faire mieux, il se tenait tout près du bord, et rivalisait avec les plus ardents d’entre les Malais par ses hurlements et les cris d’encouragemçnt qu’il leur donnait. L’intérêt si vif qu’il prenait à cet amusement aurait pu devenir dangereux pour sa dignité, sinon pour sa sûreté; car, en dépit des avertissements réitérés des officiers anglais du régiment, qui' savaient, par l’expérience de chasses précédentes, les accidents qui pouvaient survenir, l’amiral persista à s’approcher du bord du canal lorsque commença l’acte final de la tragédie des alligators. Et comme nous autres, ses pauvres officiers, nous étions naturellement obligés de suivre notre chef partout où il y avait du danger, une partie considérable d’entre nous se trouva assez mal placée entre la réserve des Malais et le canal, précisément lorsque la grande déroute eut lieu à la fin de la bataille. Si les crocodiles, rendus furieux, avaient seulement su ce qu’ils faisaient, s’ils avaient mis en jeu leurs longs groins pointus et leurs queues encore plus dangereuses, plusieurs des officiers de Sa Majesté britannique auraient pu se trouver fort mal à l’aise, entre les gueules des animaux et les piques des Malais.
Il serait, en effet, difficile de dire lequel des deux partis avait en ce moment l’air le plus sauvage , des Malais triomphants ou de la troupe fugitive des alligators s’élançant hors de l’eau. Il y eut beaucoup de blessés des deux côtés, et tous sans exception étaient couverts de fange et d’herbes marécageuses. Plusieurs d’entre nous furent aussi renversés et tombèrent dans la boue, pour l’amu-
sement particulier de l’amiral enchanté, qui, par son adresse supérieure , sut échapper à une si humiliante catastrophe, se jetant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, d’une manière qui excitait à la fois la gaieté et les alarmes de sa suite ; quoique, naturellement, nous fussions plus heureux de rire avec notre commandant en chef que de' rire de lui.
J’ai oublié le nombre total d’alligators tués dans cette chasse, mais certainement il n’y en eut pas moins de trente à quarante. Le plus grand avait dix pieds de longueur et quatre de circonférence , la tète ayant exactement deux pieds de long. Outre ces grands crocodiles tués, nous en prîmes, vivants, une multitude de petits , de neuf pouces de long, dont nous rapportâmes plusieurs à Trincomalée. Une demi- douzaine d’entre eux furent conservés pendant plusieurs jours, dans des cuves d’eau, à l’hôtel de l’amirauté; les autres, ayant été transportés à bord, devinrent les grands favoris des matelots , dont on connaît le goût bizarre et les fantaisies.
Pique-nique dans la caverne d'Éléphanta.
De Trincomalée nous revînmes à Bombay, le seul port de l’Inde possédant des bassins suffisamment vastes et un havre assez commode pour un aussi grand vaisseau que l'illustre. C’était la seconde visite que je rendais à cette ville, la plus intéressantes de toutes les présidences. J’avais alors plus de moyens d’apprécier ses mérites ; car j’avais fait déjà deux voyages étendus dans l’intérieur du pays, et, naturellement, j’étais devenu un peu plus familier avec l’Orient.
Les séductions de la société de Bombay, dans le cercle Particulier à l’intimité duquel j’eus le bonheur d’ètre admis à cette époque, étaient certainement très-grandes, et depuis, c’est à peine si j’ai retrouvé jamais rien de comparable dans le cours d’une assez longue expérience du monde. La pensée d’étudier d’une manière utile les antiquités des Hindous , et de faire des observations sur les mœurs et les usages de la génération présente des naturels, tout en jouissant de la société de mes concitoyens, ajoutait encore au plaisir que je me promettais dans mes recherches ; et ce sentiment, étant partagé par toute la compagnie , fut considéré comme une idée trèsheureuse , qui réunirait les deux sources d’intérêt dans une même expédition.
« Pourquoi, dit une des dames (qui, hélas! n’existe plus), pourquoi ne ferions-nous pas une expédition régu-
lière et en corps à Eléphanta ? non pour une simple visite d’une heure ou deux , mais pour y rester huit ou dix jours , pendant lesquels nous pourrions examiner les cavernes à loisir, les dessiner, en faire la description , et enfin nous livrer à l’étude des antiquités ; c’est une expédition qui n’a jamais été entreprise avant nous. »
La motion fut vivement approuvée par toutes les personnes de la société, dont l’une était un officier d’artillerie.
« Je ferai dresser, dit-il , une couple de tentes devant l’entrée de la caverne ; une pour les dames , l’autre pour la cuisine et les domestiques , tandis que les messieurs choisiront les endroits les plus mous du sol de la caverne pour y disposer leurs lits.
— J’enverrai des cuisiniers ! cria un autre.
— Je serai le pourvoyeur! s^écria un troisième, et je me charge des fonctions de commissaire des vivres.
— Et moi, dit un gentleman, qui seul de toute la réunion se trouve encore sur les lieux , quoiqu’il y ait près de vingt ans écoulés depuis ces jours de plaisir; et moi, je veillerai à ce que le vin ne manque pas, et qu’il y ait abondance d’ale. *
Chacun voulait se rendre utile, et on ne s’occupa plus que de prendre les arrangements nécessaires. Nous louâmes des barques du pays pour transporter le gros ' bagage, les tentes, les tables et les provisions; je fus chargé, pour ma part, de procurer certaines barques plus petites et plus légères, appelées gigs , pour le service des dames. Nous nous embarquâmes par détachements ; quelques-uns de bonne heure dans la matinée, et d’autres, que leurs affaires retinrent au fort, plus tard dans l’aprèsmidi; mais dans le cours d’une couple de jours nous fûmes tous établis près du théâtre des opérations, et prêts à nous mettre à l’œuvre avec ardeur.
Lorsque j’en serai à la description de la manière de yoyager dans l’Inde , il ne semblera pas surprenant que nous ayons pu nous installer si promptement d’une manière confortable dans l’île d’Éléphanta. La plupart des hommes couchèrént dans le souterrain, les uns enfermés dans leurs palanquins , les autres étendus sur des matelas dans l’intérieur des petites niches ou chapelles qui sont taillées dans le roc vif des deux côtés de la caverne.
Le premier jour se passa à errer dans les ailes, si l’on peut les appeler ainsi , de cette merveilleuse cathédrale que les Hindous des temps passés ont creusée dans l’épaisseur des rochers. Les sculptures qui ornent les murs étant variées de toutes les manières possibles dans les limites fantastiques de la plus extravagante des théologies, cette scène bizarre fut d’un effet extraordinaire sur ceux qui la voyaient pour la première fois ; mais sur ceuxlà môme qui l’avaient vue une ou même deux fois auparavant, c’était une impression très-difficile à décrire. L’imagination d’un novice tel que moi était ramenée d’une manière irrésistible aux époques ténébreuses de l’histoire traditionnelle, où chaque événement nous apparaît presque aussi vague et aussi confus que le souvenir d’un conte de fée. A ceux, au contraire, qui avaient étudié le sujet depuis longtemps, et qui s’étaient instruits nonseulement de la religion des naturels , mais de leur manière particulière de représenter leurs dieux , la caverne d’Eléphanta offrait une ample moisson de recherches ; et l’on entendait de temps en temps les bruyantes exclamations de joie de ces adeptes dans la science des antiquités orientales, lorsqu’ils rencontraient quelque groupe particulièrement fertile en attributs caractéristiques des divinités locales.
Vers la fin du jour, la société, qui s’était trouvée plus ou moins réunie pendant la matinée, se divisa. Quelques*
uns des hommes s’enfoncèrent dans le bois pour tirer un perroquet ou un singe, tandis que d’autres, épuisés par l’air étouffant de la caverne et par la fatigue de se hisser pour examiner les détails des sculptures , s’étendirent à l’ombre, à l’abri d’une large tente sous laquelle l’air circulait librement, les toiles des côtés ayant été enlevées. Pour ma part , je ne pouvais m’éloigner du temple que pour quelques minutes à la fois ; mais j’allais et je venais avec une sorte d’inquiétude impatiente de ma propre ignorance, qui était plutôt augmentée que satisfaite par les lambeaux incomplets d’explication que je surprenais dans les discours des orientalistes plus érudits. Pendant tout le temps du dîner, je ne pus penser à autre chose qu’aux figures confuses représentées sur les murs sombres qui nous environnaient de trois côtés; et je m’esquivai de table aussitôt que je le pus, pour me régaler de ce dessert d’antiquités jusqu’à ce que la nuit fût venue. J’essayai alors une promenade en plein air; mais la brise froide de terre, soufflant à travers le taillis humide, n’apportait qu’une sorte de fraîcheur trompeuse et passagère à mon front brûlant et à ma poitrine palpitante des excitations fébriles de la journée. Mes compagnons déclarèrent avoir assez du souterrain pour le quart d’heure ; et, comme je ne pouvais parler d’autre chose, je ne fus pas une société pour eux, ni eux pour moi ; je me retirai de très-bonne heure vers mon lit, que j’avais établi dans l’un des petits recoins déjà mentionnés, sur la gauche, c’est-à-dire du côté oriental de la principale excavation. Là, je me jetai sur ma couchette , sans ôter mes habits ; et au bout de quelques minutes, à ce qu’il me sembla, je fus profondément endormi.
C’est la mode dans l’Inde d’allumer une lampe dans chaque chambre à coucher ; . non pas une vulgaire chandelle enfermée, comme en Angleterre, dans un misérable
étui d’étain à jour, ou comme une lanterne d’écurie; mais une petite flamme brillante, qui s’échappe d’un vase en bronze de forme antique , digne de l’Étrurie, rempli de l’huile épurée du cocotier ou du sésame , et aussi claire que du cristal. Quelle est l’origine de cette coutume orientale de brûler une lampe dans la chambre à coucher? c’est ce que je n’ai pu apprendre exactement. Quelques personnes prétendent que c’est une précaution contre les serpents , qüi abondent , dit-on , dans ees contrées, quoique je n’aie jamais eu la bonne fortune d’en voir qu’un seul dans tous les voyages que j’ai faits dans le continent et dans les îles de l’Inde. Quelle qu’en soit la cause , cette pratique est si universelle , que nos domestiques, qui, dans ce pays, sont les plus parfaites machines imaginables, continuèrent, comme une chose toute naturelle , à placer des lumîèrés près de nos lits , même dans la caverne. Un millier de lampes, cependant, comme celles qui reluisaient sur le pavé de notre immense appartement, n’auraient illuminé que bien imparfaitement môme la petite portion que j’occupais dans ce temple gigantesque.
Après avoir dormi quelque temps, à ce que je crus, je me réveillai, ou je rêvai que je me réveillais ; et, regardant autour de moi, je ne fus pas peu étonné de me trouver seul dans un lieu si étrange, de la véritable nature duquel je n’avais qu’un souvenir confus. La lampe solitaire paraissait avoir acquis beaucoup d’intensité , car tout l’intérieur du souterrain était devenu aussi éclairé que si le soleil y avait lancé ses rayons. En me retournant pour savoir où j’étais, je levai les yeux , et je vis, avec un sentiment confus d’alarme et en même temps d’incertitude quant à la réalité ou à la nature imaginaire de ce qui frappait mon attention , une immense figure, moitié mâle-, moitié femelle. Je me rappelai que, dans la
♦ matinée, un des savants de notre bande avait dit que, dans la mythologie des Hindous, il existait un pareil monstre , sous la dénomination de Ardhanar -Ishwar . Tout en m’écarquillant les yeux pour examiner cette figure fantastique, je me demandai, à plusieurs reprises, si j’étais bien éveillé ou si je dormais encore. Les coypes d’ale mousseuse d’Hodgson, et le nectar couleur de rubis de Chàteau-Margaux, peuvent avoir aidé à cette mystification, sans avoir rien ôté, assurément, à l’intérét du rêve, si pourtant c’en était un. L’image gigantesque que j’examinais, quoiqu’elle m’eût semblé d’abord détachée du mur et en mouvement , me parut , après un examen plus attentif, être sculptée en plein relief dans le roc même de la montagne. Cet étrange hermaphrodite semblait avoir quatre bras (c’est un de ces moyens grossiers par lesquels les artistes hindous cherchaient à exprimer une idée de puissance) : il 'n’était pas précisément droit, mais un peu incliné ; les avant-bras droits appuyés sut 4 le dos du fameux Nundi, le taureau de Shiva, sur lequel ce dieu hermaphrodite a quelquefois la fantaisie de monter. Le côté droit de sa figure semblait être mâle, le gauche femelle; et il est singulier combien cette distinction était conservée sous tous les rapports. Les deux côtés de sa coiffure étaient différents : le droit présentait le croissant de Shiva, et le côté femelle était orné de cheveux bouclés et relevés par-dessus , tandis que le côté mâle était paré d’un bandeau", les pendants d’oreilles n’étaient pas les mêmes , mais il y en avait deux du côté femelle : l’un était un bali, ou bijou pour la partie supérieure de l’oreille, l’autre un anneau; le côté mâle en portait seulement un, et son oreille allongée retombait jusque sur l’épaule. Les deux bracelets n’étaient pas non plus semblables : les deux bras droits, ou mâles, étaient décorés d’une même lame mince de métal, dont les extrémités ne se rejoi- 270 »
SCENES DU BOKD
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gnaient pas (ornements connus dans l’Orient), et les gauches, ou femelles, entourés par un ornement plus large. Chacun des poignets droits était serré par un seul bracelet, les gauches par deux. La main droite intérieure, qui était bien conservée , portait un anneau au petit doigt. La main gauche intérieure , qui était aussi entière , portait deux anneaux : un au petit doigt, l’autre au médium. La main droite intérieure tenait le serpent appelé Cobra de Capello , dont la tète s? dressait comme prêtant l’oreille. La main droite extérieure s’appuyait sur la corne du taureau, tandis que le coude était posé sur l’encolure. Le serpent et le taureau Nundi désignent le dieu Shiva. Le sein gauche de cette curieuse figure étint celui d’une femme, pn a conjecturé de ce qu’il était unique qu’on avait eu l’intention de représenter une amazone, mais c’est évidemment une erreur; et, en effet, la même distinction des sexes, observée dans l’apparence des côtés droit et gauche de la figure principale , s’étend à toutes les autres dans ce compartiment extrêmement curieux du souterrain ; celles qui sont situées à la droite d ’Ardnari appartenant à Shiva , et celles de gauche à sa femme Parvati. Longtemps avant que j’eusse pu étudier la moitié des attributs de la fameuse divinité hermaphrodite des Hindous , la lampe commençait à pâlir, et les figures de la muraille s’évanouirent graduellement à mes yeux , en dépit de mes efforts pour continuer ces observations. Je retombai sur mon oreiller, profondément endormi. Pendant toute la durée de notre séjour à Eléphanta, je ne fus pas une seconde fois troublé par les mêmes visions ; car les travaux et les amusements , pour ne rien dire des jouissances de notre glorieux pique-nique, disposaient tout le monde au plus profond sommeil.
Dans le commencement, nous nous mîmes confusément et sans beaucoup de discipline à travailler à notre
examen de la caverne ; mais comme la tâche était considérable , et que nous avions entrepris de la faire convenablement, quelque arrangement systématique devenait absolument nécessaire. M. William Erskine avait consenti à se charger, avec l’assistance de ses amis , de la description de la caverne , et nous nous plaçâmes sous ses ordres, le reconnaissant pour notre capitaine. La description qui est résultée de ce concours est, de beaucoup, la plus exacte et la plus minutieuse qui ait jamais été faite d’Ëléphanta; elle a été publiée dans les Mémoires de la socièlè de Bombay, tome I.
Notre maître des cérémonies arrêta judicieusement sa principale attention devant la fameuse figure à trois tètes , la plus remarquable de toutes sans comparaison. Une large natte fut étendue à terre, puis une table placée au miüeu avec tout ce qu’il faut pour dessiner, et tout autour on vit jouer et folâtrer la troupe joyeuse des enfants de la charmante artiste. Près du même lieu fut apportée aussi la chaise commode de son original , mais savant mari, qui, refusant d’accepter aucune partie de cette tâche difficile , nous plaisantait tous sans pitié sur le travail inutile ou, comme il l’appelait, frivole, auquel nous nous livrions dans la caverne. Ce personnage, grand amateur d’agriculture expérimentale, et grand théoricien en économie politique, était digne, sous tous les rapports, d’un pique-nique comme le nôtre.
Combien de fois l’antique caverne retentit des explosions d’une folle gaieté , qui nous ramenaient des coins divers où nous étions occupés, pour venir jouir des saillies spirituelles du plus amusant des personnages ! car sa bonne humeur inépuisable et sa manière originale d’envisager les choses entretenaient un feu roulant de plaisanteries et de bons mots autour de la section dessinatrice établie devant le principal compartiment du temple.
Die
Nous déjeunions et dînions à une longue table , dressée beaucoup plus près de l’entrée, afin de pouvoir jouir, non-seulement de la lumière du jour, de l’air pur et de la fraîcheur de la brise de mer, mais encore, à travers quelques éclairs du feuillage , de la vue des collines éloignées et autres parties du paysage que l’on découvrait des parties supérieures de la magnifique baie. Naturellement, nous nous tenions assez en arrière pour échapper à l’éclat éblouissant de l’atmosphère, qui, daDs ces climats, lorsqu’elle est nuageuse, réfléchit la perfide influence des rayons obliques du soleil d’une manière presque aussi incommode, quoique cependant moins fatale, que l’ardeur pleine et directe de sa lumière. Je ne dois pas oublier de dire que nous ne permîmes jamais de servir du bœuf sur notre table , sous quelque forme que ce fût; car, quoique le temple d’Éléphanta ait été profané depuis des siècles , et qu’en conséquence il ne serve plus au culte des Hindous , cependant, aux yeux des pauvres naturels , il reste toujours attaché à ce splendide monument un certain caractère de sainteté qu’il serait cruel et peu généreux de ne pas respecter. En conséquence , une des plus belles pièces de bœuf qui ait jamais été marinée reçut ordre de sortir de l’île, saus aucune considération pour les besoins et les désirs de deux ou trois gourmands de la bande , dont l’abnégation personnelle n’était pas égale à l’appétit , et dont le respect pour ces folles imaginations des naturels était égal à zéro, comme dirait un algébriste. Il y eut cependant une sorte de consolation pour ces membres désappointés du pique-nique , dans le spectacle de la joie sans bornes avec laquelle nos domestiques indigènes enlevèrent la pièce de bœuf, cet objet affreux de scandale et d’abomination. La vache et le taureau, sous toutes les formes, sont des objets sacrés pour les Hindous , et les castes
ET I>E LA TERRE FERME
mêmes qui. ne répugnent à aucun autre mets aimeraient mieux mourir que de goûter de la chair d’un bœuf.
On m’assura une fois sérieusement que, d’après le code pénal de l’Hindoustan , c’était un crime infiniment plus grand de sauter par-dessus une vache que de tuer sa propre mère ! distinction bien extraordinaire assurément. Jusqu’au moment où j’entendis parler de cette loi singulière, je n’avais certainement jamais eu la pensée de commettre l’un ou l’autre de ces crimes; mais, depuis la connaissance de ce fait curieux , je ne vis jamais une vache couchée dans fine prairie sans éprouver un „ mauvais désir de m’élancer et de sauter par-dessus. Une fois, j’essayai effectivement de tenter l’épreuve dans le Green-Park , et je fus très-près de subir la peine de mon sacrilège; car la bonne bête, étonnée de ce procédé, releva la tête, et peu s’en fallut quelle ne m’embrochât dans ses cornes ‘.
Notre antiquaire en chef, après un conseil de cabinet qui se tenait chaque jour à la table du déjeuner, nous distribuait dans les diverses parties du temple ; l’un était désigné pour compter et mesurer les colonnes , un autre pour déterminer la hauteur de la voûte, tandis qu’un troisième, géomètre très-exact et très-digne de confiance, était chargé de tracer le plan de toute l’excavation. L’individu nommé ingénieur en chef pour cette partie im-
1. Depui.s que ce qui précède a été écrit, j'ai découvert que j’étais entièrement dans l’erreur au sujet de la superstition hiudoue dont j ai parlé. Néanmoins, je laisse subsister le paragraphe, parce qu'il donne un exemple plaisant de la manière dont un voyageur novice, fouillant partout avidement et indisciètement dans sa recherche de ce qu'il appelle des informations caractéristiques, peut quelquefois être induit en erreur. Un plaisant de mes amis, à Bombay, remarquant que j’étais comme ébloui par l'éclat des nouveautés de FOrient, et perdu dans les obscurités de la mythologie hindoue , voulut s’amuser à mettre ma crédulité à l’épreuve.
portante de nos recherches était un médecin au service de la Compagnie, arrivé tout récemment à la Présidence de l’intérieur, où il avait été envoyé pendant plusieurs années. Il était garçon à l’époque en question ; mais la plupart des associés de ce délicieux pique-nique à Eléphanta eurent le plaisir d’assister aux fêtes de son mariage peu de temps après.
La demoiselle de son choix était venue dans l’Inde pour se réunir à la famille d’une de ses sœurs mariée; mais, précisément en arrivant à Bombay, elle trouva que la dame et son mari étaient morts l’un et l’autre; or, quoiqu’elle eût plusieurs autres parents dans l’Inde, les uns demeuraient au loin dans l’intérieur, d’autres n’étaient connus de personne à la Présidence. En apprenant ces particularités, le capitaine du vaisseau sur lequel elle avait pris passage se vit dans un étrange embarras. Tous les autres passagers étaient débarqués , en sûreté et contents dans le sein de leurs familles respectives, tandis que la jeune femme inconsolable demeurait seule dans la cabine déserte. Le capitaine ne pouvait ni la mettre à terre comme un ballot de marchandises , ni la garder à bord , et la pauvre fille elle-même , ignorante des usages de l’Orient, ne pouvait donner aucun avis sur ce qu’il fallait faire. Le capitaine, dans cette perplexité, tint conseil avec son second , personnage qui aimait les affaires compliquées , et qui dit aussitôt :
« Allez chez le gouverneur, capitaine; c’est un vieux gentleman, aussi compatissant qu’il y en eut jamais, et c’est à lui de donner des conseils dans de semblables occasions. Dans tous les cas, si vous faites un rapport officiel à Son Excellence , l’affaire n’en restera pas là et vous en serez déchargé.
— La chaloupe ! équipez la chaloupe î * s’écria le capitaine enchanté; et s’adressant ensuite à la jeune fille,
il l’assura que tout serait bientôt arrangé à sa satisfaction.
Le gouverneur, sir Evan Nepean , avait été pendant plusieurs années secrétaire de l’amirauté (poste où l’on ne manie pas mal de difficultés, je le suppose); il fut cependant fort embarrassé par la communication du capitaine.
« Je verrai cela, * dit-il, ne sachant pas le moins du monde ce qu’il ferait de la dame, qui, étant jeune, jolie et bien élevée , se serait trouvée dans une singulière position à l’hôtel du gouvernement, car lady Nepean était restée en Angleterre.
Quant au capitaine , il s’était retiré aussitôt qu’il avait entendu le gouverneur se charger de la responsabilité en déclarant qu’il y songerait.
« Vous verrez, dit le second au capitaine, que tout ira bien avant peu de temps ; ce n’est pas un pays où de jeunes dames aussi bonnes et aussi gentilles que notre pauvre passagère demeurent longtemps abandonnées à la dérive. »
Il avait raison dans sa conjecture ; car le gouverneur, après avoir examiné quelque temps la question , manda un Anglais , non pas au service de la Compagnie des Indes orientales, mais un marchand résident, à la tête d’une grande maison d’agence commerciale à Bombay, un des hommes les plus bienveillants et certainement un des meilleurs et des plus généralement disposés à obliger, dans ce pays des bons offices et des longues bourses.
« Monsieur Money, dit sir Evan au riche négociant , voulez-vous me rendre service en recevant une jeune dame pour vivre avec votre famille, jusqu’à ce qu’elle ait pu donner de ses nouvelles à ses parents et en recevoir, ceux à qui elle était adressée étant morts ou absents ?
— Je serai enchanté d’être utile à quelqu’un à qui vous vous intéressez, sir Evan, » répondit naturellement M. Money ; et en moins d’une heure le capitaine du navire et son second se félicitaient réciproquement d’être enfin hors d’embarras.
Quelle aurait été la destinée de cette intéressante jeune personne, si, à son arrivée, elle avait trouvé toutes choses comme elle s’y attendait? c’est ce que je ne saurais dire. La fortune règle nos destinées d’une manière si bizarre que tous nos calculs sont souvent déjoués bien tristement ; mais on n’aurait pu rien imaginer de plus agréable que le dénoûment d’une aventure en apparence si fâcheuse. Notre ingénieur du souterrain était l’ami du riche résident chez qui le gouverneur avait déposé la jeune dame remise entre ses mains par le capitaine du navire , et il lui arriva un jour d’être invité à dîner et placé près de la jolie demoiselle en question ; le digne docteur était ce qu’on appelle un déterminé garçon , un de ces personnages qui, pour des raisons à eux connues, semblent résolus à ne se jamais marier, mais qui ignorent ce que le hasard leur réserve. Lorsqu’il s’assit à table , il ne regarda même pas sa voisine ; car il avait aperçu sa figure et sa taille, et, involontairement, il s’était tout d’abord senti menacé d’un changement dans ses résolutions antimatrimoniales.
On ne se dit rien de part et d’autre; car je ne sais par quel hasard il n’y avait pas eu de présentation régulière entre le jeune homme et la jeune étrangère ; même leurs noms leur étaient respectivement inconnus. Enfin , le maître de la maison, se rappelant cette omission, les présenta l’un à l’autre en ces termes :
« Docteur un tel , n’offrirez -vous pas à votre voisine une telle de prendre un verre de vin ? »
Les deux noms étaient très-remarquables par eux-
mêmes, et ils auraient pu, en toute circonstance, exciter l’attention; mais, en cette occasion ^l’effet fut assez curieux, car le père de la demoiselle avait été un grand ami du patron du docteur quelques années auparavant, et elle avait souvent entendu parler de lui comme d’une personne à qui sa famille était très-attachée. En entendant leurs noms réciproques, les deux jeunes gens étonnés se tournèrent vivement, leurs yeux se rencontrèrent, le dieu malin sourit, et trois semaines après, à dater de ce jour, ils étaient mari et femme.
Mais ceci, pour me servir des paroles de mon vieil ami Robinson Crusoé , est une digression, et revenons à mon histoire. Notre société , dans la caverne d’Eléphanta , se composait , outre notre artiste en chef et sa femme, de deux ou trois autres dames et messieurs, personnes extrêmement agréables, dont l’une était un véritable trésor pour une semblable expédition, par l’étendue et la variété des ressources de son esprit, et la charmante simplicité avec laquelle elle mettait le tout à la disposition de la compagnie. Il y avait un monsieur particulièrement versé dans l’astronomie, tant indienne qu’européenne , si l’on peut faire cette distinction ; nous avions aussi avec nous une personne très-savante , arrivée dans l’Inde comme missionnaire , mais dont le zèle de prosélytisme s’était graduellement dissipé , tandis qu’à la place s’était élevée une ardente curiosité pour l'étude de la littérature historique des antiquités des Hindous. C’était précisément ce qu’il nous fallait, et cette personne formait le parfait pendant d’un autre compagnon encore plus agréable, qui prenait un égal intérêt aux coutumes modernes des naturels , en ce qui avait rapport à leurs cérémonies religieuses, à leurs costumes et à leurs plaisirs domestiques. Sa connaissance de ces détails nous fut d’un grand secours pour déchiffrer et
décrire les groupes des figures sculptées dans les différents compartiments de la caverne.
Enfin, nous jouissions de la société d’un gentleman occupant de hautes fonctions civiles au service de la Compagnie des Indes orientales ; et la seule contrariété que nous éprouvions à son égard était la nécessité où il se trouvait d’aller aussitôt après déjeuner à Bombay, où ses affaires le retenaient jusqu’à près d’une heure ou deux avant le dîner. Tous, jeunes et vieux, saluaient d’un cri de joie la bienvenue de son retour ; et, lorsque le moment approchait, plus d’un œil inquiet se tournait vers l’entrée de la caverne , dans l’espoir d’ètre le premier à découvrir sa grande figure dessinée sur l’azur du ciel.
De toute notre nombreuse partie d’Ëléphanta , un seul habite encore dans le voisinage de Bombay ; un autre était allé s’établir pendant près de vingt ans à Calcutta, et j’eus le plaisir de le voir en revenant de la Chine quelques années après; un troisième prit son vol, assez étrangement, dans la direction opposée, et changea le luxe du gracieux et glorieux monde oriental contre les matériaux grossiers de l’Occident : il s’établit avec sa famille dans l’Amérique du nord.
La méthode que nous adoptâmes pour examiner et décrire la caverne fut de diviser le travail en plusieurs sections , de réunir nos efforts pour quelques-unes , mais de rendre le travail aussi amusant que possible pour toutes les parties de la tâche. Tandis que notre principal artiste s’occupait de faire ces dessins si beaux, qui, depuis, ont été gravés pour les Mémoires dé la société de Bombay , l’historien de la caverne procédait, avec un ou deux autres de la troupe , comme aides de camp, à l’examen plus minutieux des sculptures ; puis, ayant continué ses investigations jusqu’à ce qu’il fût
certain que rien ne lui avait échappé, il s’asseyait à une petite table, poussée pour cet usage de place en place, et là , sur le lieu même , il écrivait une description de ce qui était devant lui. Quand la description était achevée, une sorte de conseil général, ou comité de toute la troupe, était rassemblé pour donner son avis sur le résultat. Quelques personnes, au nombre desquelles se trouvaient naturellement des dames , venaient s’asseoir autour du rédacteur , tandis que d’autres , au moyen d’échelles , grimpaient jusqu’en haut des sculptures , afin de découvrir, vérification faite, la moindre inexactitude dans la description. M. Erskine commençait alors sa lecture, tandis que tous les autres se tenaient prêts à relever tout ce qui pouvait demander quelque rectification.
Il arrivait encore assez souvent que , lorsqu’un morceau de sculpture était malheureusement détérioré par le temps, ou mutilé par les mains d’ignorants hérétiques , ou placé dans les profondeurs du souterrain , il s’élevait de grandes difficultés pour en venir à une conclusion raisonnable sur la matière. Lorsque le cruel marteau de quelque voyageur géologue ou antiquaire avait jeté à terre deux ou trois de la demi-douzaine de bras d’un pauvre dieu hindou, ou fcrisé son nez divin, il ne nous restait plus guère que la ressource de maudire de tout notre cœur le coupable ou les coupables inconnus ; mais , quand il se trouvait quelque remède à notre portée, nous n’épargnions aucune peine pour jeter de la lumière sur le sujet.
C’était là, dans le fait (et sans aucun jeu de mot), notre principal désir ; et les têtes scientifiques de notre société furent mises en réquisition pour imaginer les moyens d’illuminer les parties obscures du temple. Le plan le plus simple , et qui se présenta le premier , fut d’attacher une quantité de petites bougies au-dessus et
autour de ces parties de sculpture qui se trouvaient l’objet immédiat de notre investigation; mais la cire fondait et coulait, et le coin de la caverne dans lequel nous travaillions devenait inhabitable par la fumée et la chaleur; enfin nos lumières, étant bientôt consommées, demandaient à être souvent remplacées. Cet expédient ne fut donc employé que lorsque les autres méthodes dont je vais parler n’atteignaient pas le but qu’on se proposait.
Le soleil en aucun moment de la journée ne pénétrait dans la caverne , dont l’ouverture regarde le nord ; mais en empruntant les glaces qui se trouvaient dans la tente des dames, nous nous rendîmes maîtres de ses rayons, et nous les dirigeâmes même jusqu’à l’extrémité de l’excavation ; de là , par le moyen d’autres miroirs , nous réfléchissions notre lumière, dont nous disposions au point de la faire circuler dans les enfoncements et tomber sur des parties que probablement la lumière du soleil n’avait jamais éclairées jusqu’à ce jour. L’extase des naturels , en voyant le succès de cette manœuvre , fut si grande , que quelques-uns d’entre eux exprimèrent vivement leur reconnaissance des honneurs rendus à leurs divinités depuis si longtems délaissées. En entendant ces remercîments des Hindous , un des beaux esprits de notre bande remarqua que, si ces prétendus dieux, MM. Wishnou, Shiva et Brama, revenaient jamais sur l’eau, ils ne pourraient naturellement faire moins que de se montrer reconnaissants de nos bons procédés pour eux pendant le temps de leur adversité ; plaisanterie usée , il est vrai , comme le sait quiconque a baisé , dans le Vatican , les pieds de bronze de saint Pierre (anciennement le Jupiter du Capitole), mais qui fit rire de bon cœur les naturels lorsqu’elle leur eut été expliquée.
Un autre expédient du même genre nous fut d’un
grand secours pour nos recherches, mais d’une utilité encore plus grande , en dissipant presque entièrement l’obscurité générale du souterrain , et nous aidant ainsi à conserver cet air de bonne humeur qui est d’une si grande importance pour le succès de toute entreprise dans ce monde, grande ou petite. La théière ayant été renversée sur la table du déjeuner, un matin, les domestiques étendirent naturellement la nappe au soleil sur les buissons, devant l’entrée du souterrain. L’effet immédiat de cette masse de blanc fut de répandre une grande clarté dans l’intérieur; et, la première idée une fois donnée , nous ne perdîmes pas de temps pour l'appliquer en grand, en déployant une demi -douzaine d’autres nappes dans les endroits convenables , jusqu’à ce qu’ enfin un éclat doux , quoique brillant de lumière', se répandît sur tous les visages , même à l’extrémité de la grande division de la caverne. Aussitôt que cet effet fut remarqué , tout autre ouvrage fut suspendu ; chacun se rassembla autour du rédacteur en chef, qui déroula son manuscrit et, sans aucun prélude de trompettes, s’exprima à peu près comme il suit :
« La figure qui fait face à la principale entrée est la plus remarquable dans cette excavation , et a donné naissance à des conjectures et à des théories sans nombre. C’est un buste gigantesque représentant un être à trois têtes , ou les trois tètes d’un être à qui l’on peut supposer que le temple était consacré. Le docteur William Hunter, dans le septième volume de Y Archéologie, p. 292, décrit ce buste comme portant quatre têtes, l’une d’elles se trouvant par derrière. Il faut observer cependant qu’il ne paraît aucune trace de cette quatrième tête , et qu’il est en|ièrement laissé à l’imagination d’y suppléer, aussi bien que pour la cinquième sur le sommet , si c’est le buste de Shiva. Quelques écrivains ont imaginé que c’est
ce qu’ils ont appelé la Trinité hindoue de Brama, Vishnou et Shiva , et de très-singulières conclusions historiques ont été tirées de cette hypothèse. La Trimurti, ou Trinité hindoue , comme on l’a appelée , n’occupe pas une place très-remarquable dans la théologie des bramines. Le mot trimurti signifie trois formes.
« La figure à trois têtes d’Éléphanta représente la divinité seulement jusqu’à la poitrine, c’est-à-dire un tiers de sa longueur. L’une des têtes fait face au spectateur, une autre regarde à droite, et la troisième à gauche; on peut imaginer que la quatrième est cachée par derrière. Pour donner une idée de la grandeur de ce buste , nous dirons que du sommet ou bonnet de la figure principale au bas de l’image, il y a dix-sept pieds dix pouces, tandis que la ligne courbe horizontale , embrassant les trois têtes à la hauteur des yeux et touchant les yeux , est de vingt-deux pieds neuf pouces. Toutes ces figures sont sculptées dans le roc vif , qui est une formation basaltique d’un grain grossier et d’un brun foncé, appelée trachytc par les géologues. »
Quand notre rapporteur nous eut soumis ce qui précède , il s’arrêta et nous demanda notre opinion; sur quoi une requête générale lui fut faite d’ajouter quelque chose qui pût apprendre aux lecteurs à venir qui était et ce qu’était cette figure extraordinaire , lequel des différents dieux hindous elle avait dû représenter. Ainsi encouragé , le rédacteur continua :
« Toutes les divinités des Hindous ont des symboles particuliers auxquels on peut les distinguer, de même que la famille d’un Européen peut être reconnue à ses armoiries. Malheureusement la plupart des figures d’Ëléphanta sont trop mutilées pour nous permettre de nous en rapporter avec quelque certitude à ce critérium; et c’est en particulier le cas pour la figure principale, La
face qui regarde l’orient , ou à droite (à gauche du spectateur), est évidemment Shiva ou Mahadeo, dont la face principale, d’après les règles établies pour fixer des images dans les temples hindous, doit toujours regarder l’orient, tandis que Yoni est généralement tourné vers le nord. Il tient à la main le cobra de capello , qui s’entortille autour de son bras et dresse la tête de manière à le regarder en face. Son visage semble porter les marques d’une colère habituelle. »
Tandis que notre antiquaire écrivait, le reste de la société s’était niché sur le groupe de sculpture, comme des écoliers sur une meule de foin, jusqu’à ce que l’attention fût de nouveau réclamée. Les lignes précédentes furent lues et approuvées , à l’exception de quelques remarques vers la fin. Un membre, dont le nom sera donné tout à l’heure, et qui était perché au sommet d’une échelle, appuyé sur le bout du nez romain de Shiva, déclara que les derniers mots étaient un libelle scandaleux contre l’honnête dieu , dont l’expression était éminemment bénévole, et n’exprimait rien moins qu’une colère habituelle.
« C’est très-bien , dit le narrateur ; mais que pensezvous de ce renflement entre les sourcils? Assurément cela indique l’action du muscle corrugateur, ou , en d’autres termes, cela prouve que votre ami M. Shiva est en colère.
— Je n’admets pas cela, dit le critique, qui, à son air, semblait être marin ; je ne vois pas de plissements du front; après un long examen, je ne puis m’empêcher de penser que cette protubérance' du front doit représenter le troisième œil du dieu : elle s’élève précisément au-desslis de la surface générale du front, sans aucun des plis qui se rencontrent lorsque le front est froncé par la colère. La peau en est complètement unie, à
l’exception de cette protubérance ovale qui ne ressemble en aucune façon à celle de Byrava (comme vous appelez la figure que nous examinions hier dans le compartiment nord-est au nord du Lingam), dont le front est marqué de profonds sillons exprimant franchement la colère. »
Cette objection étant soulevée, toute l’expédition se rassembla aussi près que possible du point en contestation ; un échafaudage temporaire fut élevé pour les dames au niveau des yeux de Shiva ; et jamais les Lilliputiens n’examinèrent la figure de Gulliver avec plus d’intérêt que nous celle de la non moins étonnante Trimurti. Deux miroirs additionnels furent mis en réquisition pour répandre une vive lumière dans la caverne, et l’on fit venir des tentes une nouvelle provision de bougies. Plus les parties examinaient la matière, moins elles tombaient d’accord; et la controverse commençait à prendre ce caractère' qui appartient si souvent aux discussions dans lesquelles les données sont obscures et en petit nombre. C’est alors que la marche de l’imagination et des conjectures devient d’autant plus active que celle des raisonnements appuyés sur les faits est plus embarrassée. L’intérêt que l’on prend à semblables discussions est aussi généralement en raison inverse de leur importance, et toute espérance d’accommodement diminue à mesure qu’elles se prolongent. Suivant toutes les probabilités , tel aurait pu être le résultat de cette lutte scientifique au sujet du troisième œil du pauvre Shiva , si l’un de nos absents périodiques n’était arrivé en ce moment. Il essuya ses lunettes , porta une bougie devant la figure, et déclara que, si la poussière et la crasse antique n’étaient pas nettoyées, nous pourrions nous disputer jusqu’au jugement dernier sans avancer d’un pas vers la solution.
Avant que ces ardents combattants, qui reçurent les dénominations des Yeux et des Sans yeux, eussent eu le temps de se remettre, après le calme répandu par cette décision sur les flots agités de la controverse, notre, domestique en ojaef vint nous annoncer la nouvelle toujours bien accueillie que le dîner était sur la table : une joyeuse acclamation mit en fuite les chauves-souris du temple.
11 est peut-être inutile d’observer qu’à mesure que le . * temps s’avançait, le vin paraissait devenir plus généreux, l’eau plus fraîche, le café plus parfumé, le thé plus rafraîchissant, et par-dessus tout la conversation plus animée, plus enjouée ou plus instructive. J’aurais dû dire plus tôt que, quoique malheureusement nous n’ eussions pas de chanteurs dans notre société * l’un de nous jouait parfaitement du violoncelle, dont l’effet, dans le silence solennel de la caverne , était extrêmement agréable. Nous avions aussi une grande provision de livres, et,, comme il se- trouvait parmi nous quelques bons lecteurs (rare bonne fortune), nos soirées s’écoulaient si agréablement au milieu des anciens dieux et déesses du monde oriental, que nous soupirions souvent à la pensée qu’il nous faudrait bientôt retourner aux affaires ordinaires de la vie moderne.
Je fus tenu éveillé la moitié de. la nuit par la discussion sur l’œil de Shiva, songeant au meilleur moyen de décider cette grande question ; enfin je m’avisai d’un projet que je mis en pratique à la première lueur du jour. Quand mon bosseman vint le matin prendre mes ordres, je le renvoyai à la Thébaine, frégate dont j’avais alors le commandement, et lui ordonnai de revenir aussi promptement que possible avec la pompe à incendie du vaisseau. En effet, avant la fin du déjeuner, tous les conduits étaient disposés et la pompe en pleine action.
Le déluge qui fut alors épanché sur la célèbre Trimurli doit avoir enchanté les ombres altérées du Mahadeo, amateur d'eau. Les Hindous rassemblés pour voir ce qui se passait étaient étonnés et ravis; mais, par le fait, nous le fûmes nous-mêmes de découvrir combien les sculptures étaient devenues claires, nettes et belles, après avoir été arrosées pendant une couple d’heures, puis bien frottées avec des brosses dures dans tous les coins. Ce service, très-certainement, ne leur avait pas été rendu depuis trois siècles au moins, ni peut-être depuis un millier d’années.
A la réunion de notre grand comité, quand la toilette de Thoria fut faite, les notes suivantes furent prises par M. Erskine. « La figure regardant l’orienta un beau nez romain ; son front est renflé et proéminent entre les yeux, ce qui d’abord fut considéré seulement comme le signe physionomique de la colère; mais grâce au capitaine Basil Hall, dont l'infatigable curiosité aura contribué de beaucoup à l’exactitude de ce rapport, comparaison faite avec de semblables protubérances sur le front des autres figures du temple, je doute peu qu’elle ne représente le troisième œil de Shiva, d’où l’on suppose que jailliront les flammes par lesquelles le monde doit finalement être détruit. Shiva ayant cinq têtes, quoiqu’il n’ait qu’un seul œil semblable, cet œil est représenté uniquement dans sa tête principale, qui est celle qui regarde du côté de l’orient. Le dieu a des moustaches, ajoute l’écrivain, sur la lèvre supérieure; et cette figure et une autre de l’aile orientale sont les seules de la caverne qui en aient. De chaque côté une défense s’étend au-dessus de la lèvre inférieure. Dans toutes les figures d’Ëléphanta, la lèvre inférieure est épaisse et plus africaine qu’asiatique. Sa langue avance entre ses lèvres ; ses sourcils ne sont pas régulièrement arqués, et ils s'abaissent de cha-
que côté vers le nez, comme ceux des personnes habituellement colères. »
Ainsi s'exprime l’historien ; mais il semblerait, d’après le rapport imprimé dans les Mémoires de la société de Bombay, que la société n’était pas unanime; car, dans une note ou protestation que je remis à M. Erskine pour la publier avec sa relation , on trouve ce qui suit :
o Cette tête semble parler à un serpent; et je croirais que c’est pour cela que la langue s’avance, plutôt que d’y voir un indice de colère. Je ne puis non plus approuver entièrement le passage relatif aux sourcils : ils ne sont certainement pas arqués ; la déviation est au contraire peu de chose, et ne me donne aucune idée d’agitation, mais plutôt de joie, comme si le dieu chantait au serpent et s’amusait de son enchantement. Les fossettes des coins de la bouche me frappent aussi, comme ressemblant bien plus à l’approche d’un sourire qu’à la contorsion d’une colère habituelle ; et les cc ins de la bouche sont plutôt tournés en haut qu’en bas. Les moustaches contribuent aussi à donner à Shiva un aspect plus dur qu’il n’était, je crois, dans l’intention du sculpteur. »
Ainsi, ou s’aperçoit que les voyageurs, aussi bien que les docteurs, peuvent différer d’avis, même quand le sujet de leurs observations est sous leurs yeux. Dans ce qui suit, relativement à cette belle tète, nous fûmes tous parfaitement d’accord; mais je doute fort qu’il soit possible, sans de nombreux dessins, d’occuper l’attention d’une manière utile ou agréable par aucune sorte d’antiquités hindoues. Il y a cependant quelques autres monuments de l’ancienne sculpture locale qui peuvent former exception, particulièrement une immense statue de granit dur, de plus de soixante pieds de haut, dans le centre de l’Inde méridionale, que je visitai en traversant la péninsule.