‹ Scènes du bord et de la terre ferme par le capitaine Basil HallChapitre 8 sur 11 · U * SCÈNES DU BORD · texte numérisé non relu

U * SCÈNES DU BORD

une nappe d’eau assez étendue pour mériter le nom de lac.

— Allons le voir! s’écria l’amiral. Comment nous y rendrons- nous? Allons! des chevaux ! Qui s'inquiète de la chaleur ? »

Ainsi que tous les nouveaux arrivés, sir Samuel ne regardait pas à s’exposer au soleil , et riait des précautions des résidents, plus expérimentés. Ce fut, je crois, cette imprudence habituelle qui , deux ans après , causa sa mort prématurée. Voyageant dans l’intérieur de l’Inde, il arriva près de Seringapatam , où son palanquin devait trouver de nouveaux porteurs, qui firent défaut.

« N’importe! s’écria l’intrépide voyageur; nous marcherons. »

Et il fit à pied pn relais qu’à cheval même il eût été daùgereux d’entreprendre , car le soleil était presque au méridien , et il y avait à peine un souffle d’air. Peut-être n’en serait-il rien résulté, si l’amiral n’eût passé les jours précédents au palais du sultan Tipoo , dans l’île de Seringapatam , l’endroit le plus malsain de Mysore : c’est une circonstance particulière à la malaria de cette terrible contrée , que le germe de mort qu’elle jette dans le sein du voyageur y dort jusqu’à ce qu’on ait respiré un autre air. Sir Samuel Hood n’échappa point à cette influence ; mais il ne ressentit le mal qu’ après avoir descendu les Ghautes, et être entré dans le Carnate. Ce fut à Madras que la contagion, couvée à Seringapatam et développée par le voyage, attaqua notre noble ami et l’emporta en peu de jours.

Le receveur de Trincomalée prouva bientôt à l’amiral qu’une expédition au lac de Candelay, comme s’appelle aujourd’hui l’ancien réservoir des indigènes , ne pouvait s’entreprendre aussi lestement qu’il le voulait. Les ba-

teaux et les chevaux étaient bien tous prêts, et l’on pouvait aisément se pourvoir de tentes ; mais il fallait aussi préparer des provisions, faire des paquets et envoyer en avant une troupe de pionniers du pays, pour frayer un sentier à travers des broussailles autrement impénétrables. L’amiral était dans un tel ravissement à l’idée d’une excursion qui promettait quelque difficulté, qu'il ne laissa de repos à personne que tout ne fût prêt, et le surlendemain matin, de bonne heure, nous partîmes dans plusieurs chaloupes du vaisseau pavillon ; nous étions pilotés, conduits par une flotte de mousquites, si l’on peut dire ainsi pour exprimer la petitesse des canots du pays. Lady Hood, que nulle crainte non plus n’arrêtait, accompagnait sir Samuel; le capitaine de son vaisseau, son lieutenant, un ou deux autres officiers et le receveur pour guide, complétaient notre monde; notre excursion, bien que dépourvue d’aventures proprement dites , n’en fut pas moins des plus intéressantes.

Nous passâmes d’abord par le paisible et majestueux havre de Trincomalée, puis par une suite de criques formant ce qu’on appelle le lac de Tainblegam , véritable baie ou bras de mer, quoique l’on n’y découvre point le vaste Océan. Nous nous perdîmes bientôt les uns les autres , au milieu d’une innombrable quantité de petites îles entièrement revêtues des beaux feuillages des tropiques, comme d’un riche manteau, retombant jusqu’au bord de l’eau, et quelquefois même s’y avançant de distance en distance; en sorte que pas une pierre ni un bout de terrain n’était visible : ces charmants îlots paraissaient flotter à la surface. Un semblable aspect n’était pas entièrement nouveau pour plusieurs d’entre nous qui avaient été aux Indes orientales et aux Bermudes , mais il était de ceux dont l’oeil d’un voyageur n’est jamais fatigué. Celui qui suivit cependant eut pour nous

toute la magie même de la nouveauté. Il nous fallut ramer pendant près d’un mille, à travers une épaisse forêt aquatique de mangliers , le long d’une étroite avenue pratiquée la veille exprès pour nous dans le bois par les naturels.

Ces arbres fantastiques , s’élevant hors de l’eau , rappellent à l’imagination ces villages des pays sujets à de fréquentes inondations ; alors ce n’est plus d’arbres , mais de maisons , que l’eau est parsemée , parce qu’on a soin de bâtir sur pilotis. Nous vîmes avec étonnement des grappes d’huîtres et autres coquillages attachées aux troncs et aux branches de ces arbres , aussi bien qu’aux racines ; ce qui prouve que les premiers voyageurs ne furent pas d’aussi grands menteurs qu’on se plaît à le dire , et qu’ils n’eurent pas si grand tort de rapporter qu’ils avaient vu des poissons croissant comme des fruits sur les arbres !

Bientôt après être entrés dans cette forêt si nouvelle , nous rencontrâmes des plongeurs , pêcheurs de perles ; l’amiral , qui était toujours d’un scepticisme désolant pour les récits merveilleux , et qui voulait voir avant de croire, se hâta de tirer sa montre, et il insista pour expérimenter sur le meilleur de ces plongeurs combien de temps il pouvait rester sous l’eau.

Le pauvre garçon ne put jamais compléter une minute; sur quoi l’amiral éleva sa montre en triomphe , et se mit à rire des assurances qu’on lui donnait encore qu’en d’autres parties de l’île les plongeurs restaient cinq minutes au fond de l’eau.

« Montrez -les -moi! montrez -les -moi! s’écria-t-il; alors, mais seulement alors, je vous en demande pardon, je le croirai. »

Ce défi, je le dis à regret, ne fut jamais accepté. Le moyen qu’emploient ces plongeurs est de placer entre

leurs pieds un panier chargé d’une ou deux grosses pierres, dont le poids les entraîne rapidement au fond. Les huîtres étant substituées aux pierres, le plongeur dégage ses pieds et se lance à la surface, soit qu'il rapporte le panier plein avec lui, soit qu’il le laisse pour être péché avec une corde.

On ne peut s’imaginer rien de plus féerique , rien de plus mille et une nuits , que l’avenue de mangliers à travers laquelle nous ramions , ou plutôt nous faisions filer nos chaloupes; car le sentier était si étroit, qu’il n’y avait pas de place pour employer les rames dans toute leur longueur. Les rameurs étaient même souvent obligés de saisir les branches et les racines des arbres pour faire avancer les barques. Le feuillage, comme on peut le supposer d’après la chaleur et l’humidité perpétuelles dont il réunissait les avantages, se croisait sur notre têtè en ombrage si riche, qu’à peine une lueur affaiblie du soleil pouvait-elle de loin en loin pénétrer ce réseau massif de feuilles et de branches formant la voûte de notre passage enchanté.

Il n'y avait pas un seul oiseau à voir, ni sur les branches, ni dans l’air; pas un gazouillement à entendre parmi le bourdonnement uniforme et fantastique des millions de mousquites avançant avec nous dans un calme si profond, qu’il semblait que la surface de l’eau n’eût jamais été troublée avant ce jour depuis le commencement du monde. Mais l’air, quoique frais, était si pesant et si étouffé, qû’en atteignant le terme de cette étrange navigation entre des arbres , nous avions peine à respirer, et nous nous réjouîmes de revenir au plein air; en ce moment , cependant ,

Le soleil du matin brillait au fond du ciel ,

et répandait ses ardents rayons sur la terre embrasée , où il ne laissait pas un brin d’herbe.

Le village de Temblegam , auquel nous arrivâmes bientôt après, est habité par une colonie d’Hindous émigrés de la côte de Malabar. C’est un propre et joli petit endroit : les huttes, formées principalement de branches de tamarin et de feuilles de bananes , à l’ombre d’immenses cocotiers , sont si petites , que le tout ressemble plutôt aux miniatures de carton dont les enfants ont de pleines boîtes, qu'à des habitations pour de grandes personnes. Le principal édifice, que nous ne manquâmes pas de visiter, est une pagode construite en pierres , et de dix pieds carrés exactement. N’imaginant pas qu’il pût y avoir aucun mal à prendre une telle liberté , nous entrâmes sans cérémonie dans la pagode , et l’un de nos artistes se mit à dessiner l’image de bronze que les naturels adorent comme une divinité ; cette étrange figure est tout à fait proportionnée au reste de l’édifice : elle n’a pas trois pouces de haut. Mais les Hindous se montrèrent choqués de notre impiété , et fulminèrent contre l’amiral et sa société , qui se dirigèrent alors vers une petite pièce d’eau délicieusement émaillée de fleurs et de feuilles par le lis des eaux, ou lotus, si célèbre dans la poésie orientale, plus délicieusement ornée encore par divers groupes de gracieuses filles de l’Inde , qui paraissaient goûter la fraîcheur de l’onde d’une manière qui ne nous causait pas peu d’envie.

La manière de se baigner en Orient diffère beaucoup de la nôtre : au lieu de plonger et de nager , le baigneur s’assied , tandis qu’on lui verse de l’eau au-dessus de la tète. Nous remarquâmes aussi un essaim particulièrement intéressant de jeunes et belles filles qui marchaient depuis le bord de l’eau jusqu’à ce quelle leur vînt à la poitrine. Chacune de ces filles tenait une urne de la forme à peu près du vase étrusque , et son bras pendant n’en laissait voir que le bord au-dessus du lac. A un

signal donné par l’une d’elles, tontes plongeaient et se dérobaient à la vue , élevant en même temps leurs urnes en Pair. L’instant d’après, et lorsque les têtes commençaient à reparaître , les urnes s’inclinaient simultanément, à mesure que lés baigneuses grandissaient, de manière à se trouver tout à fait vides lorsqu’elles étaient tout à fait redressées. Rien de plus gracieux que ce mouvement ; assis à l’ombre de la pagode , nous contemplâmes ces nymphes pendant une demi-heure dans la plus grande admiration , en pensant aux beaux modèles qu’elles feraient pour la sculpture !

En même temps, une troupe de jongleurs avaient dressé un mât de quarante pieds de haut, et exécutaient devant nous des tours de force et d’agilité extraordinaires , plusieurs même trop prodigieux pour être crus par ceux qui ne connaissent pas la souplesse et la dextérité des Hindous. Nous fûmes surtout très-étonnés et très-divertis par les exploits d’une dame de quarante ans, ce qui est un grand âge dans ce climat. Elle atteignit le haut du mât en courant plutôt comme un singe que comme une créature humaine ; puis, s’adaptant horizontalement à la cime du mât comme une girouette , elle tourna rapidement sur elle-même , au grand étonnement des spectateurs européens.

Tout à coup la bonne dame accompagna ses étranges mouvements d’un bruit si exactement pareil à celui de notre vieux et respectable ami Punch ( polichinelle ) , lorsqu’il est battu par sa fidèle moitié Judy , que nous partîmes tous d’un éclat de rire. Cette explosion de gaieté causa quelque embarras à la bateleuse déconcertée, qui ne savait pas, la pauvre vieille, combien elle nous avait menés loin d’elle. Je suis sûr que tout voyageur l’a éprouvé : ce qui frappe le plus dans les col trées lointaines , ce sont ces ressemblances inattendues ,

ces traits de hasard qui lui rappellent' son pays. Faut-il! aller si loin pour sentir le prix de Ce- que nous possédions? ne pouvons-nous l’apprendre que par le souvenir

et le regret ?

Comme le soleil avait baissé à l’honzon et avait franchi ce point du firmament avant lequel les porteurs ne trouvent pas prudent de voyager, nous entrâmes de nouveau dans nos palanquins respectifs , et nous poursuivîmes notre route à travers ce qui nous parut une solennelle forêt, couvrant un sol autrefois labouré, mais à une époque très-reculée , suivant toute apparence. A nos yeux inexpérimentés , et d’après nos associations d’idées européennes , il semblait qu’un siècle au moins dût s’être écoulé depuis le temps où de tels arbres avaient remplacé la charrue ; mais notre ami le receveur nous expliqua que , pour peu qu’un champ de cette terre fertile fût négligé pendant quelques années , des arbres aussi grands que ceux qui causaient notre admiration y croîtraient spontanément èt occuperaient tout le sol. Nous secouâmes la tète à cette assertion , avec la confiante incrédulité de l’ignorance , et nous échangeâmes entre nous des regards aux dépens de notre guide ; mais une heure ne s’était pas écoulée que nous fûmes obligés, par l’évidence, de changer de note. En arrivant à la véritable forêt vierge de ces contrées , nous contemplâmes le plus magnifique aspect; je ne me rappelle pas les noms des principaux arbres, bien qu’on nous les ait dits et redits; mais n’importe, cela ne m’avancerait pas davantage pour en donner l’idée. Je nommerai seulement le grand banian , avec lequel le pinceau de Daniell a familiarisé tous les yeux , pinceau si admirable pour toutes les représentations de l’Inde! Le grand banian s élevait d j tous côtés, et nous prouvait, plus encore que le cocoûcr ne l’avait fait dans la matinée, que nous étions vrai-

ment dans nm- autre monde. Je remarquerai que le cocotier, autant que je l’ai -pu voir, ne croît que dans le voisinage de là mer. Il semble vraiment se plaire à étendre ses bras délicats pour saisir la brise marine au passage : du moins , tout ce que je me rappelle de cet arbre gracieux s’unit amso'n.des vagues qui se brisent le long des interminables -et blanches lignes formées par le sable de corail et par les coquillages qu’elles arrachent aux rochers qui bordent presque toujours les îles délicieuses de l’Orient.

La nuit nous surprit peu après avoir quitté le village indien; et, tandis que nous traversions la gigantesque forêt à la lueur des torches, nous eûmes l’espoir d’une r aventure qui, dans le fait, n’aboutit à rien. Notre caravane se composait de six palanquins , servis chacun par huit porteurs, dont la moitié seulement , ou six au plus à la fois, supportaient le poids à tour de rôle. Deux ou trois douzaines de coolies , ou porteurs de tbrches et de provisions , marchaient pêle-mêle entre les palanquins et les porteurs de relais. .. .

Nous écoutions alors, avec un mélange de vague effroi et de curiosité, les mêmes histoires d’éléphants sauvages que , dans la matinée , nous avions entendues avec une incrédule indifférence. Les anciens de la bande, qui s’étaient sentis piqués par notre défiance de leurs merveilleux récits , nous montraient avec une malicieuse satisfaction les traces récentes des formidables hôtes et seigneurs de ces bois.

Sir Samuel et lady Hood, avec quelques officiers, avaient laissé leurs palanquins et s’avançaient à pied dans le sentier, pour mieux jouir de la beauté rare du jungle indien à la lueur des torches ; mais le sentier pratiqué dans ce fourré était si étroit, qu’il admettait à peine deux personnes de front. Tout à coup le mvsnlgie.

ou porteur de torche , qui marchait le premier, s’arrête , écoute, et rentre précipitamment dans les derniers rangs. Il ne disait mot , et nous n’entendions rien dans le bois pour nous expliquer cette panique , qui devint bientôt générale parmi les naturels. Les porteurs posèrent les palanquins, et dans un instant, eux et tous les coolies prenant leurs jambes à leur coü , nous ne vîmes bientôt plus que les torchés voltiger en tous sens à travers les arbres, d’une manière que, sans l’inconvénient de la chose , nous aurions pu trouver très-pittoresque. Sir Samuel s’arrêta plein de sang-froid et nous ordonna défaire halte, observant qu’à moins de savoir ce que nous avions à fuir, la fuite ne pouvait qu’empirer notre situation. Au même instant, le craquement des broussailles de la forêt et le retentissement du terrain de plus en plus sonore, démontrèrent, de toute évidence, qu’un éléphant sauvage passait près de nous.

Plusieurs des naturels nous dirent ensuite avoir vu le monstre ; pour nous , qui plongions de tous nos yeux dans la forêt , nous ne pûmes honnêtement prendre sur nous de dire que nous l’avions vu , quoique assurément nous entendîmes son pas et son souffle lorsqu’il ouvrait sa route dans le taillis. Robinson et ses loups de la Tartarie nous revinrent en mémoire ; nous demandâmes aux naturels quel effet avait réellement le feu sur les bêtes sauvages : ils nous assurèrent qu’il n’y avait pas un animal, si terrible qu’il fût, qui osât en approcher, et que nous serions en sûreté tant que nous nous tiendrions près d’une torche. Cette assurance était très-consolante pour les musalgies , qui eü portaient chacun une ; mais c’était peu de chose pour nous , qu’évidemment ils abandonneraient encore à l’obscurité , si un éléphant Venait une seconde fois à croiser notre chemin. C’est pourquoi l’amiral et nous tous, d’après son invitation, nous essayâ-

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mes de porter les torches nous-mêmes ; mais nous nous vîmes bientôt si détestablement enfumés et brûlés pour notre peine, que nous préférâmes le danger, et rendîmes les torches aux musalgies. Les porteurs étant peu à peu revenus à leurs palanquins , nous nous remîmes en route. En dépit de toutce qui s’était passé, quelques-uns d’entre nous restèrent si obstinément incrédules , qu’ils déclarèrent que tout cela n’était qu’une vaine panique , et ils osèrent jurer qu’on ne trouverait pas ün éléphant dans un espace de cinquante milles à la ronde. A peine cette opinion , si injurieuse à notre récente aventure, était-elle émise, que notre chef, qui, suivant son usage, ouvrait la marche, arracha une torche aux mains d’un des hommes, et en éclaira ce que les géologües appellent « une couche de dernière formation » , large comme la moitié d’une roue de brouette, et élevant une colonne de fumée qui rivalisait avec celle -de la torche elle-même.

« Eh bien ! s’écria l’amiral , plus content que s’il avait trouvé un lingot d’or massif au lieu de V Album græcu’rn, le croirez-vous à présent? A combien de milles pensezvous que soit le coquin qui a laissé cette marque de son voisinage ? »

Il était plus de dix heures quand nous arrivâmes à nos tentes, qui avaient été plantées le matin sur les bords du célèbre lac que nous venions de voir. Toute la troupe était très-fatiguée, et si affamée que nous sautâmes tous de joie en voyant le souper entrer en même temps que nous. C’est la plus grande erreur possible de supposer que des gens qui ont bien faim sont indifférents à la qualité de ce qu’ils mangent : il est certain qu’ils mangeront même avec plaisir des choses qu’en d’autres moments ils ne voudraient pas toucher; mais j’ai invariablement observé que c’est pendant le plus grand appétit que la perception des mets délicats est le plus sensible , absolument connue

un bon lit est d’autant plus agréable que nous sommes plus fatigués.

« Voilà, dit notre excellent majordome le receveur, le plat dont nous nous glorifions le plus à Trincomalée. C’est le véritable curri malais, dont le parfum est exquis, comme vous pouvez vous en apercevoir. Je vous prierai de remarquer particulièrement cette sauce remplie de légumes émincés et de petites et tendres . noix de coco cueillies ce soir même après le soleil couché. L 'artiste, comme on l’appellerait, je suppose, à Paris, le fameux artiste qui composa ce mets royal, a servi plusieurs années comme chef des cuisines du sultan de Djocjodatra , dans l’intérieur de Java : le drôle fut saisi une casserole à la main, quand le brave général Gillespie prit le palais d’assaut. Le riz de deux espèces qui remplit les plats dont notre curri est flanqué , vient de l’Inde, l’un de Patna, l’autre de Pillibeet. »

Ces louanges restèrent encore au-dessous de cet admirable souper : je ne me rappelle rien, en fait de gourmandise, dans aucune contrée du globe, qu’on pourrait comparer à ce délicieux repas de minuit, près du lac de Candelay.

Ota avait suspendu à la porte étaux fenêtres de la tente du festin des alcarazas humectés d’eau de, source et contenant les bouteilles au long cou dé Laffite et Château- Margaux , qui se rafraîchissaient au courant de la brise de nuit ; son haleine était si douce que nous faisions silence de temps à autre pour l’entendre murmurer à travers les feuilles de la forêt, et parvenir jusqu’au lac en franchissant nos tentes , dont elle soulevait à peine les courtines.

Le vin était un peu plus à la glace peut-être qu’un dégustateur en règle ne l’eût permis; néanmoins, il coulait sur nos palais brûlants avec une intensité de goût qu’il

n’est, je crois, donné de ressentir qu’aux mortels qui ont voyagé tout le jour sous le soleil, à six degrés de l’équateur. Bouteille après bouteille , toutes d’un vin.de plus en plus fort et généreux , s’épuisaient si vite , qu’avant qu’une heure fût écoulée , nous étions si fiers et si vaillants qu’une centaine d’éléphants sauvages ne nous auraient pas du tout embarrassés.

Lorsque nous nous traînâmes à nos lits respectifs, disposés dans les palanquins, suivant l’usage du pays, nous nous aperçûmes d’un grave inconvénient auquel nous n’avions pas pris garde, pour ainsi dire, sous latente des chauds curris et des frais liquides. Le vent de terre nous apportait une très-mauvaise odeur; l’amiral, qui n’était pas homme à se soumettre à un mal auquel il y avait remède , fit immédiatement rechercher la cause de ce désagrément.

Accompagnés de torches, nous nous dirigeâmes contre le vent dans la forêt, et, après une courte chassé, nous arrivâmes près d’un énorme buffle mort , gonflé presque au double de sa stature ordinaire. Les porteurs et les domestiques haussèrent les épaules à cette vue, comme s’il n’y avait rien à faire. Le maître , tout au contraire , avec sa présence d’esprit habituelle, dit aussitôt :

« Allons, ensevelissons le monstre avant d’aller au lit! »

Nous nous mîmes à l’œuvre , et , sous sa direction et avec son aide (car, bien qu’il n’eût qu’un bras , il en tirait meilleur parti que bien d’autres de tous leurs membres), nous parvînmes en un quart d’heure à amonceler assez de sable, de terre et de branchages sur l’immense cadavre, pour le couvrir entièrement.

% A présent, dit l’amiral en jetant sa bêche, allons nous coucher! car demain, dès la pointe du jour, nous irons trouver les paons et les canards sauvages des bords

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