LS0N01IA
Votre démarclie, monsieur, m'honore heauooup; Gomment
ne serais-je pas flattée jusqu'au fond de Tâme des sentiments 4e considération particulière pour ma personne qui vous l'ont évidemment inspirée ? Il est vrai qu'à la rigueur je pourrais me plaindre de l'heure que vous avez choisie pour effectuer votre politesse; mais ce n'est là qu'une vétille, et Ton ne regarde pas aux formalités quand on est une paire d^amis <2ûmme nous sommes, vous et moi, monsieur Roswein, n'estil pas vrai ?.«^ (changeani de taii.J Eh bien , est-ce que vous vous trouvez mal, monsieur ? Vous êtes d'une pâleur effrayante.
ROSWEIN, d'une TOiz faible.
le me netim... J'étais venu simplement pour vous remettre. . . ce mouchoir,.^ qjui,. m'a*t*on dit,. vous. appartient^.
LE ONORA, prenant le moacholr et se leraot.
Mais vous vous trouvez mal, cela est certain..» Je vais sonner... (Elle se lève.)
ROSWEIN.
Non,... de grâce l Je me retire, (a se dirige vers la porte d*an pas chancelant.)
LEONO^A, areo le même ton de- sécheresse et de* froide réserre.
Vous allez tomber... Asseyez^vous jusqu'à ce que vous seyez
mieux. Je vous laisse, vous serez plus libre, (sue soulèreogae portière et entr'oavre une porte latérale ; pois elle se retourne, et, royant Rosveiii qui s'appuie d'une main trenbUnte sur un meuble. ) MouDieu! mais c'oSt
un enfant tout à fait... Asseyez-vous donc!... et ne vous brouil-
DÂLILA. 467
lez pas la cervelle plus longtemps*.. C'est une affaire terminée
(fiin re?iaili.et.«KftitejiT»c use vivAobé impédeusA. ) YoyonS, aSSeyez* V0II5! (|U>fweiii'. tombe -8ar. im fiutteail, le front dans- sa maia. leoiiera baawe le« épaules et. se rijette sar le diraiu) YOUS êteS, à Ce que je
vois, monsieur André, un de ces. nécromanciens à cœur tendre qui s'évanouissent devant l'apparition qu'ils ont évoquée ?
R s W E I N , d'une voix basse.
C'estlafatigue^^^^madame,... une fatigue excessive... Yeuil-
LEOKORA.
En de telles entreprises, ce n'est pas la défaillance qui a besoin d'excuse. — Causons de votre opéra. — Allez-vous le publier bientôt?
Oui, madame.
' ' '■ l'e'onora; ' ,■ ■ *■
Ne comptez-vous pas arranger pour une voix seule le motif du chœur des Grenadines ?
ROâWEIN*
Oui, madasie, c'est mon intention.
LEONORA
J'en serai bien aise pour ma part.
YoQS chantez, madame?
LEONORA
Oui, mais pas de duos. — Pianotez-moi quelque chose pour achever de vous remettre. Avez-vous de la voix?... Oui,... une voix de compositeur... Allons, je vous écoute.
Rofwein se met aa piano. Après quelques préludes , il chante une mélodie d'un rhythme lent et religieux, soutenue par un accompagnement qui s*anîme et s'exalte peu à peu. Leonora se lève pendant la sérénade et s'approche doucement d'une haute fenêtre à balcon qui est ouverte an niveau du parquet, et qui laisse voir, noyés dans nne clarté boréale, les escaUers, les bosquets et les statues d'un parc italien. Elle se tient Immobile, le coade appuyé sur une de ses mains, tandis que l'autre coupe le pur ovale de son visage d'une gracieuse et sévère étreinte. Par intervalle, elle se détourne pour jeter un coup d'œil rapide sur Roswein. Quand le jeune homme cesse de chanter, Leonora demeure plongée dans sa contemplation. Sa silhouette élégante se dessine, dans le cadre de la fenêtre, sur la blancheur du ciel et sur les arabesques & jour du balcon. Roswein la regarde en sUence.
LEONORA, se retournant bmsqaement.
Eh bien?
ROSWEIN.
Bïadame ?
LEONORA
C'est Uni !.., Ah! c^est bien. Vous voilà avec un visage pré* sontable. ^ous pouvez partir maintenant; votre fiancée ne s'apercevra de rien. Allez, mon enfant.
ROSWEIN, suppliant.
Vous me pardonnez, madame?
Permettez, monsieur Roswein : pas de méprise, s'il vous
DALILÀ, 469
plaît. Vous êtes tombé malade chez moi, et je vous al traité en malade y mais oe m'en demandez pas davantage l' Ce serait véritablement un peu trop méconnaître, pour un poëte, les ressorts les plus élémentaires du cœur d'une femme. (EUe se rassied •n riant.) Car enfin, c'est inouï I vous n'êtes pas même amoureux de moi!... Cette banale excuse dont se couvrent généralement les témérités du genre de la vôtre, et la seule dont une femme soit disposée à se payer plus ou moins, vous ne pouvez pas même l'invoquer! Vous venez chez moi, parce que cela vous convient, uniquement! parce que c'est une fantaisie que vous avezi... Vous entrez dans ma chambre comme dans un bal public,... comme dans une loge de comédienne; vous dérobez une heure de vos loisirs à votre maîtresse, et vous me faites la grâce de m'en favoriser!... En bonne conscience, monsieur André, ces sortes de gentillesses s^adressant à une femme qui n'y est pas accoutumée... (eu» rit.) Au reste, tenez, je vous pardonne de grand cœur. Travaillez bien, monsieur Roswein : voilà le principal. Donnez-nous dans un an un bel opéra comme la Prise de Grenade, et soyez sûr que j'irai vous applaudir de toutes mes forces, en ayant soin seulement de mieux tenir mon mouchoir, afin de ne plus vous déranger de vos occupations. Je vous salue, monsieur. (Roswein
f^incline et s'en ya; quand il est près de la porte, Leenora reprend avec plu»
de dottceor.) Yous ne m'en voulez pas?
ROSWEIN.
Je n^en veux qu'à moi, madame... La leçon toutefois est amère, elle est sans pitié;... du moins, qu'elle soit complète : ne me laissez pas croire, madame, je vous en prie, qu'il ne
m'ait m»({Bé^ qu'xia. peud'xodao» p<Mir achster y^re pardoa. «t y(s/bre me^ewr souveair ; qod moins de respect eût ^teau' plus de me^'r que quelqves mots d^amoiir m'euaaeat servi près ée tous mieux qve mon sileru)e et ma «onfueioii;.
LBOBTOBA.
Tous ètas un jevma homaus tQèi5<-pmâeolk,,inoD«iear Andcé; vmis tàtez.reau, comine on. dit». You8 ne raviseriez pas ahsoliu&dntde me dire qui^uas mots d^amaur, ». je vous en priais bien foct, n'est-ce pas? mais encore voiidries^yous èu». bien assuné^ par-devant Q<^aire probablement^ qa^OB . vous «a tiendrait compte^ . et; que vous a^ea. seriez, pas pour vos avances.., P>ar> maUieur, je ae puis riea vous garantir de bien, positif à cet.égsurd. (&!«»()« att«aidu que ^auis. aœ {emme un peu siogalièr^ et..que je me décide quolq^ois^ dlinspiia-* tioa.
aOSWEIN.
Je n^ai poiat de paroles d'amour à vous dii»f madame;**- AncKis i'avœ compris^ et vous m'en savez gré;.. Je ite vxmis aime pas;.. YonSi m'êtes apparue... J'ai^sidyiv comme dans uir rêve saoriiëge, la trace lumineuse de vos regards,... et je suis yemi m'éveiller à vos pieds,... sur les marches du temple oà règne votre beautés YcMlà mon crime : ne b )ag6z pas, je*, vous en supplie, selon les: lois d'un monde qiie< je conaaisr mal, je l'avoue... Vous avez châtié l'homme qui ne sait pas vivre... Maintenant, ne voudirez-vous pas pardonner au poète,., à celui qui T0U9alait sourire,.», qui vous a^ fàflt= ple«rerf;.. S'il n'était pas tm fou, il niànrait pas oétbe douce puissance...- Même quand «Ue s'égare, iBadéme, mèms^ané elle von»
DÀLILA. 1T1
ofiTcnse, â»tgnez ébsoadre eètte folie -qai vous doime vob fêtes préférées, -^ cette ivresse q[m vous ^erse vos plaisîTsI... Baignez me comprendre,... je vous en prie... Nous soitinfes toos^ comme le sculpteur grec, douloureusement épris de l'œuvre de nos mains... Ce monde de la fiction, ce monde supérieur dont la vision fugitive au milieu des nimbes d'un théâtre vous exalte ^un mfotneitt, il nous possède,... il nous teiite,... il nous ravit toujours... Nous en poursuivons la chimère dans un rêve sans fin;... nous voulons habiter ces nuages... et aimer ces ombres! Mon excuse, madame, si j'en ai une, la voilà : c'est ce monde magique dont j^aî vu,... dont j'ai cru voir dans vos yeux le prestige surhumain.; c^est ee monde dont je suis venu chercher près de vous,... dans la splendeur sacrée de votre palais,... fût-ce pour un instant,... fût-ce au prix du remords et de la honte,... l'éblouissante réalité 1
- LEONORA, simplement.
Et l'avez-vous trouvée t
ROSWEIN.
Oui! oui!... quand vous étiez là, il n'y a qu'un moment,. près de (Jette fenêtre, laissant pctit*étre vous-même surprendre votre pensée aux songes des nuits d'été, n'ai-je pas vu de
•mes yeux le ^mi-jDur diaphane d'une aurore immortelle bai-
'fner le bs^eon de Juliette?... îî^i-Je pas senti frissonner à mes côtés la robe blanche de la pâfe Desdémouet... Oui,
cmadame, j'ai vu Ranimer dans le rayonnement de vétre présence tons les fantômes charmants quitpeuplent la rêverie
^humaine;... j'ai vécu un instant de leur vie surnaturelle;..j'ai respiré l'air qu'ils respirent;,., j'ai désaltéré ma lèvre
vivante à la coupe divine de Tidéal,... et c'est votre main qui me Fa présentée... Vous ne l'avez pas voulu, et cependant je vous remerci e ! . . .
LEONORA
Vous parlez comme un livre... Mais, en définitive, quel est le fond de tout cela?... Une bonne raison vaut mieux que cent mauvaises... M'aimez-vous?
R O s W E I N , essayant de sourire.
Je VOUS ai dit q^e non, madame.
"LEONORA, impérieuse.
Répondez-moi donc, monsieur! Il me semble qu'une pa- Teille question, quand je la fais, mérite une réponse I
ROSWEIN, Irès-ému.
Madame, il y a si peu de temps que j'ai dit à une autre
que je l'aimais. (Il se frappe le front avec angoisse.)
■LEONORA, d'une voix lente, avec une amëre ironie.
Monsieur Roswein, j'ai grande envie de vous mortifier un peu... Vous étesunpoëte; Tamour est votre science en quelque sorte officielle... Je suis tentée de vous prouver qu'une pauvre femme,... dont le métier n'est pas de soutenir thèse SUT la matière,.. é peut cependant à l'occasion,... simplement parce qu'elle est femme et parce qu'elle a une âme,... s'y connaître mieux que vous... Ainsi, vous êtes amoureux, dites-vous?... de qui? je l'ignore, — et vous aussi, je jcrois;... mais enfin vous êtes amoureux... et vous tremblez,...
TOUS avez peur,... peur de la soufifrance,... du remords,... de la honte,... quesais-je? peur de tout! Eh bien, moi, monsieur, si j'avais aimé jamais,... si une passion véritable était jamais entrée... non dans ma tête, comme uq vain rêve de poète,... mais dans mon cœur et dans le sang de mes veines,... je vous atteste que je n'aurais eu peur de rien!... J'aurais été coupable peut-être,... mais certainement je n'aurais pas été lâche I
ROSWEIN.
Madame!
J'aurais bravement regardé le spectre les yeux dans les yeux ; j'aurais senti dès la première vue que je lui appartenais tout entière,... et je me serais abandonnée sans fai* blesse,.-, sans hypocrites réserves,... à sa mortelle étreinte!
(Elle se lève, 8*ayanee vers lui d*aii pas, et poursuit d'une Toix sombre et
ardente.) J'aurais fait plus, monsieur Roswein... Il m'eût fallu un nom respecté, un honneur sans tache, une illustre destinée à déchirer, à sacrifier en même temps que ma vie et mon âme sous les pieds de celui que j'aurais aimé... Il m'eût fallu quelque occasion solennelle pour rehausser Téclat,... le scandale d'une honte qui m'eût été chère... J'aurais voulu jeter mon gant publiquement,... en plein théâtre,... à Testime du monde, afin de ne plus laisser rien d'entier, rien de possible dans ma vie que mon amour...
ROSWEIN.
Madame!... par le ciel! je vous en conjure,... ne jouez
pas avec ma saison I {ma «MmA U unit d^me Toi^aro^fui fe*nrr«le sous .iM fendfrM.)
LE ONORA, baisBant la voix avec iibe expression de tendresse doaloarense.
Et, si j'avais été dédaignée, Roswein,... ce qui n* eût pas manqué,... car de tels amours, il y en a rarement deux sur terre à la même heure, eh bien, j'aurais trouvé,.. • oui, j'aurais trouvé un étrange plaisir dans l'excès môme de mon humiliation... Je serais allée seule!... seule à jamais,.-, dans quelque coin ignoré du monde, heureuse et souriante comme vous me voyez, m'ensevelir dans mes flammes... Et mourir do ma blessure!... (sa voix est è peine distincte.) Adicul... Et maintenant, faites des sonnets sur l'amour... Vous saurez au moins
de quoi vous, parlez*., (sue se dirige vers la porte; Sosirein tomba sur le divan, la regardant d'un j»il égaré ; eUe revient toat à ooiHp sur ses pas, saisit vivement de ses deax mains la tête du Jeune homme, et loi baise le front.} Adicu 1 (Elle sort à la hâte.)
Dans la chambre de Sertorius. Même nuit.
Une petite table, servie pour le souper, au milieu de la chAffibrOf
— La fenêtre est ouverte.
SERTORIUS, MARTH'E, assis devant la table en vis-à-vis. SERTORIUS. Le bouf de sa serviette est passé dans son gilet.
Eh bien, petite, la faim ne vient donc- pas?
«ABTBB.
Je mange, mon père, vous voyez.
SSRTORIUS.
Des miettes de pain sec, arrosées d'eau claire.. Tu medésoles, mon enfant... Tu ne souffres pas?
MARTHE
0ht pas du tout, mon père, (sue boit un Terre d*eaii.)
SERTORIUS
Gomment! ce petit aileron doré ne te sotirit pas, ma chérie?^ ' 11 faut donc que je le prenne?... Ah F je vois ce que c'est! tu es encore à Grenade, — en plein Alhambra, — dans la cour des Lions? Oui,... ton oreille distraite et tes regards perdus me le disent assez : ton âme voyage encore 9U gré dès brises harmonieuses, sous les arcades mauresques et sur la cime aérienne des palmiers... C'est \m tort, mon enfant, nous ne sommes pas de purs esprits. L'âme, ma^g^é sa suprématie incontestable, ne doit pas empiéter sur les droits de l'humble matière. Il fiaut nous appliquer, quoi qu'il en coûte, à maintenir entre ces deux éléments de notre être l'équilibre que commandent également l'hygiène et la morale... J'ai ceci d'excellent, moi, que les plus vives impressions de ma vie intellectuelle ne sauraient entraver le jeu régulier de mes Êtcultés physiques : je serais assis à la tabl« des neuf Muses, que je n'en perdrais pas un coup de dent!... Au reste, il est rare, je le sais, que la machine humaine fonctionne dans la jeunesse avec cette parfaite pondération; il faut toujours
i76 . SCÈNES ET COAfÉDIES.
qu'elle penche d'un côté ou de l'autre. — Encore de l'eau ! tu vas te noyer I
MARTHE
Cette nuit est brûlante. On étouffe.
SEBTORIUS.
OÙ prends-tu qu'on étouffe? Ah! tu es à Grenade, — je Toubliais ! — Admire, ma fille, la puissance du poëte I Qu'estce qu'un théâtre? Un sale plancher, entouré de paravents badigeonnés, sur lequel s'agitent, à la triste lueur d'une lampe infecte, quelques femmes sans mœurs et quelques jeunes gens sans beauté^.. Eh bien, un poëte vient, qui exhale un souffle de sa poitrine sur ce tréteau et sur ces marionnettes; — et soudain nous voilà, devant cette scène vulgaire, devant ce groupe ignoble, ravis en extase, comme si un pan du ciel s'était en tr' ouvert sous nos yeuxî... Le tréteau se fait nuage,... le gaz fumeux répand un jour d'apothéose sur des palais fantastiques,... les marionnettes grandissent à la taille des Génies, — et parlent entre elles je ne sais quel langage surhumain I x\h l si jamais un homn^e peut sentir son cœur se gonfler d'un juste orgueil, c'est quand il opère, d'un coup de baguette, à la face d'une foule captivée, une de ces sublimes transfigurations; — c'est quand il apparaît lui-même, semblable à un dieu, dans Tauréole de ce monde radieux qu'il a tiré du néant!... — Ce jeune Roswein est heureux! Au surplus, il le mérite... Je bois à sa santé ce verre de lacrymachristi... cette larme du soleil! Je me promets d'aller demain lui souhaiter le bonjour au saut du lit : je suis curieux de
savoir quel accueil il me fera; peDses-tu qu'il soit homme à me mépriser désormais, IViarthe?
MARTHE , M levant et s*approchant de la fanétre.
Ce serait bien prompt
SERTORIUS
Il aurait tort, car, si je ne me trompe, nous avons, lui et moi, un talent du même ordre; seulement, le sien est plus en dehors et le mien plus en dedans : voilà la seule différence que j'y verrais, -r- Son chant de Boabdil est taillé sur le même patron que mon chant du Calvaire : cela est très-remarquable, ma fille.
MARTHE
Il est naturel que votre élève ait pris votre manière.
SERTORIUS
Ce n'est pas ma manière, à proprement parler, Marthe... (n fcoit.) c'est la grande manière. — J'ai été bien aise de voir que le public y revienne peu à peu. — Ma foi, j'ai passé une soirée fort agréable!... Si j'en excepte ce malheureux pas de six, qui s'en ira tout droit aux orgues de Barbarie, l'enfant a fait un vrai capo d'opéra,.* Encore une fois^ je bois à lui, à son génie, à sa fortune... (n boit.) Je n'ajoute point à ses amours, Marthe... Ah! ah! pardonne-moi cette* plaisanterie, ma fille!... mais je craindrais d'engager ma conscience, vu que les amours d'artiste ne sont pas, en général, dignes des encouragements d'un père de famille, (n se lèye.) Que considères-tu donc si attentivement par la fenêtre, petite? (u s'ap-
proche 4e la fMéift.f Qtiel beflti clarir de hmef onfvû^ eomme en plein jour.
MARTHE
On dirait quMI y a de la neige là-bas sur les fuines.
SERTORIUS
C'est, ma foi^ vrai! Si nous étions en Âlleinagn(a>,.je jurerais que c'est de la neige !
tfARTBB.
Ne regrettez-vous jamais l'Allemagne, mon père?
SBRTORIUS, sérieax tout à coup.
Jamais.
On dit cependant que l'attrait de la terre natale devient irrésistible pour le cœur d'un vieillard,... et, quanta moi, je vous y suivrais avec joie... L'Allemagne, c^est te pays dont je rêve.
SERTORItTS.
. Enfant len&ni gàtë! l'univers entier rêve TÏtalie;... elle rêve rAllemagnel... Ah I tu es bien femme de ce côté-là, ma .fille!
MARTHB.
^G'€St Biar patine. -^ Si longtonqps i^e J'aie vécu Bonsice beau del itahen, jein'y sens toujours exilée;..». mon visage jBémeme fapp«lleique j'y suis étroogèfe;... bms yeaxcberchent sans cesse tm nuage daas cet éternel flEtusU. Je B^iéfais
pomt née pour l'éclai de cette vie en pleia ^eij.«« Catie ag^itat&OD, ce langage turbulent) ces paâstonabruyamtes et Csietloeft dirnidi m'importiBieiitu. J'aspim à l'ombre et au nlence..^ Je serais heureuse d'enfermer ma vie prôe de la^Téère dans une vieille maison flamande à vitraux d'église,... dans un de ces intérieurs austères et paisibles qu'on voit dans les tableaux, et qti'animent quelques bonnes figures. de voisins aHemandsà deori éclairées par la douce lueur du foyer. J'aimerais ces longues soirées dHiver qu'on passe sous le manteau d'une an^ tique cheminée, eontiouant le travail et la causerie de la veille, tandis que la neige s'amasse au dehors sur les toits gothiques,... et que la bise murmure à la porte les légendes de Noël... Voilà mon Allemagne.
SERTORIUS
Je te remercie bienl... c'est la Russie, ton Allemagne!
MARTHE
Viûus m'avez pourtant promis, mon père, de m'y conduire. un jour. .
SERTORIUS, grave.
Oui, nous irons, ma fille, nous irons accomplir un triste et ' pieux pèlerinage...
MARTHE
Et nous n'y resterons pas?
SERTaRITJS, Tirement
"Nén,... ohl non,... grand Dieu! ta i^ssembles trop ^ ta
mère!... (ii fait queiqnes pas.) Je n^ai pas oublié le jour où je quittai à la hâte ma sombre patrie, emportant dans mes bras tout ce qui me restait au monde : une pauvre enfant vêtue de noir qui souriait à mes larmes!
Vous allez me gronder, mon père chéri;... mais il y a udc pensée qui me tourmente, et je veux vous la dire une fois, pour n'en plus parler jamais... Je ne mourrais pas tranquille, si vous ne me promettiez que je reposerai sous le même gazon que ma pauvre mère.
SERTORIUS
Tais-toi! deviens-tu folle? tais-toi!
MARTHE
Je suis pleine de vie et de force, mon père,... je le sens... Ne craignez rien,... ce n'est qu'une faiblesse de mon esprit;... mais, puisque j'ai eu le courage de vous la confier, ôtez-m'en le souci,... faites-moi la promesse que je vous demande.
SERTORIUS
Tais-toi donc, malheureuse enfant !
MARTHE
Mon père, promettez-le-moi.
SERTORIUS
Je TOUS le promets. — Mais c'est mal, ma fille... Je n'aime
point ces accès romanesques d'une sensibilité inutile. Je suis mécontent.
M AÈTHE , rarrétam pas la main et riant.
Non!... c'est fini.. Vous me pardonnez? Dites-moi que vous me pardonnez.
Oui. (U marche.)
MARTUB.
Vous ne le dites pas de bon cœur.
SERTORIUS
Si fait.
MARTHE, riant tonjoan.
Prouvez-le.., Jouez-moi le Chant du Catvatre... Je vous promets de pleurer.
SERTORIUS
Impossible,... petitel... J'en ai fait le vœu... Le jour de ton
mariage, pas une minute avant ! (Marthe le retooroe Tiremect a« bruit d*ane Toitare qui paue sont la fenôlre; elle se penche en dehors, pousse un cri terrible, et s'affaisse sur le parquet.) ^ Sertorios. accourant.
Ciel qu'aS-tU donc ? (En la soutenant d*une main, il regarde sur U toute, et distingue, dans une calèche découverte emportée par des cherons 4e poste, Roswein assis près de Leonora ; le Tieillard se frappe violenimcnt le
front et cric.) Misérable! il m'a pris mon enfant! il m'emporte mon enfant! Oh! misérable!... o!i! Dieu bon! Dieu juste!
*8:â SCÈNES ET COMÉDIES.
l^Mi vengeur!^. <— GertmdeU. à moiJ à.moi.1 ma pauvre
Gertrude ! (n enlèra dans sas bras sa fiUe éTanooia.)
imm^f
Deux ans plus tard.
YUla Faloonferi. Un rieha bondoir d*artiste. Piano, étagèras, bibliothèque, d{» ▼an. Porte an fond, porte à gauche. — Deux fenêtres s'onrrant sor on balcon.
U est hnit heures du soir en autonme ; llarietta entre dans le bondoir et rm prendre sur une console deux vases antiques qu'elle emporte. Au moment de sortir, elle s'arrête efflrayée, entendant du bruit sur le baloo». •» Vn homme pousse du dehim «m des fsnêtres entr'oivrertes.
TffARIIETTA, CARNIOLI.
M ARIETTA, Jetant un cri.
Ahl... aa voleur l
GABNIDLI, entranU
Paix, Marietta! C'est moi.
MARIETTA
Son Excellence!
CARNIOLI, inmqntllemtnl.
Mon Excellence, (n brosse de la main les pans de son habit.)
«ARIETTA*
Par la fenètr&t
DALILA. 48ft>
GARNIOLI.
Par la fenêtre. Ta maîtresse, à ce qu'il paraît, m'a consigné à sa porte. Précaution fantasque vis-à-vis d'un homme qui revient d'Espagne! Je ne fais autre chose depuis deux ans, Marietta, que d'escalader des balcons ^ comme un lierre. Ta dois me trouver maigri. Approche, mon enfant, (n la ragara» flxemaat.) Ah çà! en deux mots, comment cela va-t-il7
MARIETTA
Votre Excellence a trop de bonté. Comme vous voyez.
GARNIOLI.
T'imag!nea-tu que je reviens d'Espagne pour m'informer de ta santé, toi? Je te<iQmande comment ceia va dans la mai* son. Tu sais ou je t'apprends que je porte un intérêt particulier au jeune et célèbre maestro qui est depuis deux ans l'hôt» et le commensal de ta belle maltresse?
MAAIETTA.
C'est un Jbûn Jeune homme, Excellence.
GARNIOXI.
Soit. Mais ce bon jeune homme, qui me doit tout, saa» aucune exception, a cessé de m'écrire depuis plus d'un an. Peu m'importerait sa négligence, si je pouvais l'attribuer h ses occupations artistiques; mais on n^annonce de lui auGuoeœuvre nouvelle. J'ai su par Donati, l'imprésario de Saint- Charles, qu'il n'avait pas encore livré une seule scène de son seciDnd opéra, Torquato Tasso, bien quil en ait reçn le prix
à Tavance. Cela m'étonne et m'inquiète. Je viens expressément pour connaître la raison de celte déraison.. — Te voilà au courant. Maintenant, Marietta, admire ceci, (n tire de sa poeba
une poignée de pièces d*or qa*il empile sur le coin de la table.) COS VÎllgt-
cinq pistoles que je te prie d'accepter ne sont nullement un moyen détourné de capter ta confiance et de t'éloigner de ton devoir : je sais que tu es fidèle à ta maltresse. Ce sont quelques curiosités espagnoles que je t'ai collectionnées, connaissant ton goût. Voilà tout. — Tu ris ? allons, tant mieux ! — A propos, tu es toujours bien ici?... Je suis un peu commère, tu sais.
Très-bien, monseigneur. Cependant, il y a une place que je rêve, et, si monseigneur voulait m'aider à l'obtenir...
GARNIOLl.
Quelle place, Marietta ?
MABIETTA.
Une place d'institutrice dans quelque famille anglaise.
GARNIOLl.
Bon 1 et à quoi cela te mènerait-il?
MARIETTA
Monseigneur, j'épouserais le fils.
GARNIOLl.
: Tu as emprunté à ta maîtresse, Marietta, une manière de
DALILA. 4a5
plaisanter qui donne le frisson. — Au reste, j'y songerai, je te le promets : je n'aime pas les Anglais; je ne serai pas fâché que lu en épouses un... Venons à mes affaires... Et d'abord où sont-ils en ce moment?
MARIETTA
Us achèvent de dtner.
GARNIOLI.
Bien. £t ceci est Tappartement du maestro, n'est-ce past
Oui, monseigneur.
GARNIOLI.
. Et d*où vient que je t'y trouve, toi, entre chien et loupf Cela n'est pas dans Tordre. H n'y a point de détail insignifiant, quand on étudie une situation. Chasserais-tu par hasard sur les terres de ta maltresse, fine mouche?
MARIETTA
Ah fi ! — monseigneur connaît mes principes.
GARNIOLI.
Oui, Marietta, je les connais : tu n'en as pas.
MARIETTA
Je suis une honnête fille. Dieu merci. Excellence.
GARNIOLI.
Et moi, je suis un honnête homme, Marietta : ainsi embras-
486 SCÈNES ET CGMÉDIES.
:800S-nOUd. (U l'anbraMe légèrement et pourrait.) RépOndSrmoî... Qœ
Yenais-ta faire ici?
MARIETTA
Je venais, par ordre de madame, pendant que le maestco n'y ^st pas, chercher ces deux vases qui seront d'un bon efiet, di^-elle, dans la niche du grand escalier. Hier, je suis venue enlever un guéridon que madame a eu la fantaisie de mettre <lans son salon d'été. Avant-hier, je décrochais un tableau...
CARNIOLI.
Cest un déménagement donc?
Ma.foi^ Excellence, je ne sais pas ce que c'est.
CARNIOLI.
Tu mens, Marietta, suivant ta funeste habitude. Tu sais ce que c'est. C'est la fin. Ta maîtresse démolit aujourd'hui d'une pantoufle distraite l'édifice qu'élevaient hier ses mains amoureuses... Le temple est inutile où l'idole n'est plus... Et que dit le maestro de ce procédé?
MÎRIETTA.
Je doute qu'il s'en aperçoive, Excellence.. Son esprit est ailleurs.
CARNIOLI, Tirement.
Âhl ahl bravo I II travaille, Marietta?
Il>fume,.Exc«lleiicd« Il passe des jours entiers la tète en bas et les jambes en Tair, à fumer en regardant le ciel.
^ GARNIOLI.
Le làehe paresseuxL. Oui, c'est là ce que j'avais présumé... Il est à Gapoue! il se prélasse dans la mollesse! ii s'assoupit dtm» la TOluptét ii engraisse I
MARIETTA
Quant à cela, non. Excellence.
GAENIOLI.
Il n'engraisse pas, Marietta? c'est déjà quelque chose. Mais comment ta maîtresse ne le pousse-fr-elle pas au travail ? Y at-il du bon sens à laisser en jachère, pendant deiix siècles de jeunesse, une intelligence de cette force?... Elle aimait pour» tant la musique autrefois I...
Bile l'aime toujours, Excellence; elle en fait môme assez souvent, depuis quelque temps, avec le signer Paolo Maria, un jeune ténor beau comme le jour, qui vient de débuter avec beaucoup d'éclat dans ropéra du maestro.
CARNIOLI.
Ah I et le maestro les accompagne au piano, cela va sans dire? Il a la confiance enfantine et l'orgueil naïf du génie... Il ne -supposepa jamais qu'on le trompe, encore moins qu'on lui préfère un histrion. Et cependant le vent souffle de là, éh?-
MARIETTA
Je ne sais, Excelleuce : on ne sait jamais ce que pense madame.
GARNIOLI.
Le sot ! L'occasion est belle pourtant de se mettre martel en tête ! Si la jalousie lui mordait le cœur, cela lui donnerait du
ton, il travaillerait!... (U feoinette rapidement qnelqaes cahiers d» papier & inasique répandus snr le piano et sur la table.) Rienl... Com*-
ment, pas une ligne, pas une note en vingt mois!... N'y a-t-il pas vingt mois qu'ils sont revenus de leur voyage?
MARIETTA
Oui, monseigneur; mais, sur ces vingt mois, vous devez d'abord en rabattre six, car il n'en a pas fallu moins au maestro pour se rétablir de son coup d'épée.
CARNIOLI, tremblant do colère.
Son coup d'épée! quel coup d'épée? Enfer! qui a osé le frapper? Je jure par mon Dieu que j'aurai le san^ et la vie de celui qui a fait celai — Dis-moi son nom
MARIETTA
Pas si haut, monseigneur! — C'est le marquis de Sera.
CARNIOLI.
Eh bien , Sera est un homme mort, aussi vrai que j'existe. — Vite, conte-moi tout, Marietta.
DALILA. m
MARIETTA
Comment votre Excellence a-t-elle ignoré cette aventure?... L'installation du signer Boswein chez madame fit beaucoup de jaloax à Naples... Le marquis de Sora en particulier tint de méchants propos, — et fort injustes, Excellence, car le maestro n'avait consenti à venir loger au palais qu'à la condf* tien — monseigneur va rire — de payer tous les ans à madame la princesse une grosse somme que madame donne aux pauvres.
GARNIOLI.
Ne voulait-il pas me payer pension à moi-môme dès qu'il a pu gagner un sou, l'absurde imbécile !... (chaDgMut d« ton.) Mon pauvre André!... Continue. — La vérité devait être connue à Naples; pourquoi l'enfant n'a-t-il^pas méprisé ces calomnies?
MARIETTA
n s'y serait décidé, je crois, si madame... (eus béiuej
GARNIOLI.
Si madame?... Tempête du ciel! achève.
MARIETTA
Mon Dieu ! Excellence, madame lui conseillait de ne pas se battre; mais peut-être s'y prit-elle mal. « Si vous étiez militaire de votre métier, lui dit-elle, à la bonne heure;... mais vous êtes un poëte... Naturellement, les poëtes n'ont pas grand goût pour la bataille... Ainsi, dès qu'il n'y a pas nécessité absolue, tenez-vous tranquille. »
GARNIOLI, à demi-Toix.
Vipère 1
UARIETTA.
Là-dessus, le maestro prit son chapeau et s*en alla brusquement. Deux heures après, on nous le rapportait aveaune lame d'épée rompue dans la poitrine.
Et ta maîtresse, que fit-elle ?
MARIETTA
Pour être juste, madame la princesse fut admirable, moihseigneur. Elle passa dix nuits debout au chevet du blessé, les mains dans le sang et dans les drogues, comme ime yraie religieuse dTiôpital.
CARNIOLI.
Parbleu I du roman,... du drame,... du sangl la bonne aubaine!... — Et combien y a-t-il que ce malheur est arrivé?
HARIETTA*
Dix-huit mois. Excellence-
CARNIOLI.
Biais il est bien remis, n'est-ce pas?
Depuis un an, monseigneur, il mange et il boit comme to.it le monde.
DALILA. m
CARNtOLI.
£h! s'il mange et boit, il peut travailler, quand le diable y serait 1 Ah I j'en reviens à ce que je disais : son bonheur l'engourdit... Tu hoches la tôte... Est-ce qu'il a des chagrins, Bfarîetta? — Parle !
MARIETTA
Il aime madame.
GARNIOLI, sonelenz.
Tu n*y entends rien : s'il avait des chagrins, il travaillerait J'ai mon système là-dessus. Je te dis qu'il est trop heureux.
HARIETTA.
Il n'en a pas la mine.
GARNIOLI.
Quelle mine a-t-il donc? Parle net. Tu me fais griller à petit feu, méchante besticriel — Tu m'as donc trompe? Il souffre encore de sa blessure?
MARIETTA
Il n'est plus question de sa blessure. Et cependant, il a la mine d'un homme qui se meurt.
GARNIOLI.
Sang du di«ble 1 et de quel mal?
MARIETTA
Gest un jeune homme à qui il faudrait une vie tranquille.
GARMIOLI.
Idiote! uiid vie tranquille convient aux bergers et non aux artistes. — Qui se meurt ! Bon I pour quelques soucis d'amour, n'est-ce pas? Voilà mes pécores qui s'imaginent qu'elles tiennent la vie d'un homme au bout de leurs caprices! Quand on ne meurt que de ce mal-là, on meurt de vieillesse, entends-tu? Je suis mort dix fois d'amour, moi, et je me porte bien.
VARIETTA.
Le jeune homme n'est pas fait de la môme pâle que Votre
ExcelliMice.
CARNIOLI.
Tu es une créature stupidel tais-toi I...
M A R I E T T A , prêtant l'oreille.
Excellence, ils viennent, sauvez-vous, (on entend des éclats de
rire dans l'escalier.
CARNIOLI.
C'est sa voix! Ah! il parait qu'il se meurt assez gaiement dis-moi ?
MARIETTA
Gela ne va pas durer.
CARNIOLI.
Pas un mot, toi, tu entends? (n se rctir9 sur I« balcon. Ifarietta fort par la gaaohe.)
DALILA. 40a
ROSWEIN, LEONORÂ. lU intrcnt par le fond. Ud Uifaaii
apporte des bougies et sort aussitôt.
LEONORA, rianU
Gomment I dans un couvent de moines, — Carnioli?
ROSWEIN, riant.
De capucins, s'il vous plaltl
LEONORA
Bah ! contez-moi donc cela. (Eiie se jette sur un fouteun.) Ce bon chevalier !
ROSWEIN, riant toujours.
S*il m'avait soupçonné, il me tuait. — Au reste, c'était un tour infâme;... mais j'étais très-jeune, et je ne réfléchissais guère aux conséquences des choses... Nous étions alors à Rome, oii je l'avais précédé de quelques semaines. Il me traita un jour si brutalement, que je jurai de me venger... Je lui écrivis, avec l'assistance d'un ami, une lettre datée d'un prétendu couvent de Santa-Eufrasia, mont EsquiJin, rue Saint-Onufre, lequel n'était autre que ce fomeux couvent de capucins. Cette lettre lui assignait un rendez-vous pour la nuit dans le jardin de l'établissement : on lui indiquait, avec des détails minutieux, les moyens d'escalader les murs avec sécurité; et, une fois dans la place, il devait recevoir d'une jeune novice, qui passait pour n'être point sans beauté, la confidence d'un secret important. Cette vive épltre était ftignée de deux initiales, et suivie d'un post-scriptum où l'on.
jse recommandait à la discrétion et à j'honneur d'un gentilhomme.
Et il y fut pris, Carnioli?
ROSWEIN.
D'autant plus aisément qu'il se reprochait, comme une tache <laDS sa vie, de n'avoir jamais eu de ces aventures de couvent qui, disait-il, sont l'idéal du genre. Je connaissais son faible. — Le soir, en dînant...
LEONORA
Fumez donc.
E.<^âWEIN, aUanniit nn dg8N.
IBn dînant, il me laissa voir une gaieté plus qu'ordinaire. <Juant à moi, je me sentais assez mal à Taise, ce André, me dit-il tout à coup, comme je m'y étais attendu, tu es à Rome •depuis quelque temps... Connaîtrais-tu par hasard ici près, 4ans nos environs, le couvent de Santa-Eufrasia? » Je me misa réfléchir. « Santa-Eufrasia? ici près? Cest apparemment ce couvent qui est rue Saint-Onufre, mont Esquilin. — <7est cela nlême, mon ami, reprit Carnioli. Quartier isolé. Fort bien... Tu sauras» mon garçon, que je suis an comble de mes vœux. Je suis mandé dans ce couvent pour y donner mon avis sur un cas. de conscience des plus épineux. » Et il se frottait les mains. En le voyant si gaillard, le cœur me manqua, car au fond je l'aimais, et je lui dis avec une étourderie qui eût dû CBnt fois lui ouvrir les yeurr « Croyez-moi, chev»-
DÂLILA. 495
lier, n'y allez pas: ces moines n'entendent pas toujours raillerie... — Gomment I... des moines? reprit Garnioli.*. Parbleu l la naïveté est trop forte l Je vais donc voir des moines, à ton Gcunpte?..* » Et il me fît lire, en se rengorgeant, la lettre que j'avais eu l'honneur de lui écrire.
LECNOUA, riant.
O^lalaf
aOSWEIN.
Je le félicitai de mon mieux ; puis, comme la soirée s'avan« çait, et que le rendez-vous était pour onze heures, il me qnitta plein d'allégresse, après s'être muni d'une échelle de soie et s'être couvert d'aromates... Dès qu'il fut parti, je tombai dans des angoisses mortelles... Une heure s'écoula, et j'allais courir à sa recherche, n'en pouvant plus d'inquiétude et de repentir, quand je l'entendis monter l'escalier à pas lents; je me précipitai sur ma porte pendant qu'il traversait le vestibule; il me sembla qu'il marchait un peu courbé, et ^'il évitait mon regard; je ne l'en tins pas quitte, a £h bien, chevalier, lui dis-je, la signera? ^ Charmante, mon ami, charmante!... répondit-il en passant rapidement devant moi, charmante I... » (Leoaora rit.] Arrivé au bout du couloir, il se retourna et reprit : a A propos, André, es -tu bien sûr que 4se soit le couvent de Santa-Eufrasia, cet édifice qui est rue Saint-Onufre? — Mais vous me l'avez dit, chevalier... Est-ce que vous n'avez pas trouvé?... — Si fait, mon ami, si fait, parbleu] charmante! charmante! » Et il s'enfonça dans sa chambre à la hâte, (u rit.)
LEONOR^, riant.
Ohl Seigneur I Mais est-ce possible? CarDÎoIil avec tout son esprit! Au reste, ud homme d'esprit, quaud il se fourvoie, s'en met jusque-là : c'est la règle... Et qu'estrce qui lui était arrivé?
ROSWEIN.
Je De l'ai jamais su exactement. C'était une corde que nous n'étions pressés d'attaquer ni l'un ni l'autre... Seulement, quelques jours après, comme on discutait, dans un atelier, sur ^existence de cette chimère adorée du rapin qu'on appelle la femme à la barbe, il prit un air sérieux, et nous affirma sur l'honneur qu'il l'avait connue, et que même il lui avait fait la cour...
LEONORA, riant.
C'est probable, myope comme il l'est... Mais... l'avait-on battu?
ROSWEIN.
Je le crains, car, à dater de cette soirée néfaste, il ne sortit plus qu'armé d'un poignard, prétendant qu'il avait à Rome des ennemis secrets, qu'il en était certain; et, quand nous venions à rencontrer des moines sur notre route, il ne manquait jamais de murmurer entre ses dents : a Vile engeance! Fourbes hypocrites! Farceurs de bas aloi! Brutes!. .. » D'où je conclus... Voulez-vous une cigarette?
LEONORA
Grande comme ça, invisible.
ROS W E I N, contlnaaot.
Que les capucins n'avaient pas pris sa démarche en bonne part, fns rient tous deax.) Cher Camiolil... j'en ris,... mais c'est un de mes remords...
LBONORA.
Par exemple, vous êtes bien boni Rien de moins intéres» saut sur la terre qu'un fat étrillé... (sue auoma m eigantte.) Avezvous eu de ses nouvelles depuis peu ?
ROSWEIN.
Je ne lui répondais pas; il ne m'écrit plus. — Ahl je suis un fier ingrat! U y a longtemps qu'on me Ta dit!... (n •«anoni-
brit.)
LEONORA
Yoilà les diables bleus qui arrivent; garel
Ah! (n fait qaelqaes pas; puis, 8*arrêtont derant aUa. ) YOUS êtOS*
belle, ce soir, Leonora?
LEONORA, ftiinaDt.
Toujours.
ROSWEIN.
Cest vrai. Mais vous êtes en toilette de cérémonie, il ma semble... Estr-ce que vous allez sortir?
LBONORA.
Non.
ROSWEIN.
Tant mieux. Je vous en remercie. Nos soirées en tôte-è-téte sont si rares maintenant!
LEONORA
Si c'est un reproche, il est plaisant. Ne m'avez-yous pas engagée vous-même à revoir un peu le monde, puisse le monde voufait encore' de moi?
ROSWEIN*
Je ne vous reproche rien. Seulement, nous sommes un peu Toin, qu'en dites-vous, de cette solitude à deux où vous aviez résolu d'enfermer votre vie, ne concevant p4us d*autre fête ni d'autre gloire sous le ciel que d'aimer votre amant, et de recueillir la première sur ses lèvres la chanson fraîche éclose?
LEONORA
Mais, mon ami, faites-en, des chansons, je les recueillerai ; VOUS n'en faites pasl
ROSWEIN.
La vérité est que je vous ennuie.
LEONORA
Bahl quelle idée! Pourquoi m'ennuieriez-vous? N'ôtes-vous pas très-aimable?
ROSWEIN.
Non, je ne le suis pas, je le sais. Quand je vous vois, quand je respire près de vous, ma vie est suspendue et mon esprit
captif. Totre* présence me plonge dans la douce langueur deis eœhantements et des rêves... Je suis heureux, — mais je ne suis pas aimable... Ah! du moins, je vous aime bien véritablement... Si j'ose encore quelquefois élever vers Dieu une pensée,... une prière, c'est qu'au fond môme de ma foute et dans l'abîme où je suis descendu,. •• il peut voir un dévouement digne d'un martp, une tendresse digne du ciell Non, vous ne saurez jamais, Leonora, tout ce qu'il y a eu d'amour pour vous dans ce pauvre cœur tourmenté,... ou, si vous le savez un jour, ^ car on dit qu'il se fait de soudaines lumières dans Tesprit sur les choses qui ne sont plus, — il sera trop tard pour me serrer la main, et me dire : « Merci I »
LEONORA
Allons, nous y voilà : Frère, il faut mourir.
ROSWEIN.
J'ai tort. Pardon. Je me sens mieux ce soir, je me sens très-bien... Je vais travailler. — Laissez-moi baiser votre main, ô reine des muses! — Mettez-vous là... que je vous
voie bien... (n dérange un peu le fauteuU de leonora; la regardant.)
Vous avez la beauté pure et terrible d'une bacchante au repos.
LEONORA
Est-ce un compliment?
ROSWEIN.
Vous avez dormi longtemps, Leonora, n'est-il pas vrai, dans un des palais ensevelis de Pompéi, et vous vous êtes éveillée
sur votre lit d'ivoiro» toute pâle encore de l'orgie romaine interrompue par le volcan?
LEONORA
Oui.
ROSWEIN, se mettant an piano.
Où en suis-je donc? A Sorrente... Le Tasse, seul... 11 rôve, en si bémol mineur... Amor senza nome... C'est fini, cela... Puis Torage... La princesse entre avec sa suite...» Ahf che vedo!... Il lui offre une chaise... Queue d'orage dans Torchestre,... chœur en sourdine, et la voix du Tasse brochant sur le tout... Bon! — Puisque vous daignez me tenir compagnie, je fais serment d'achever mon acte ce soir, (n frappe de»
accords.)
LEONORA
Mais, mon ami, ne vous ai-je pas dit que j'allais sortir?
ROSWEIN, ae retournant bras<iaement.
Gomment! vous venez de me dire tout le contraire 1
LEONORA. '
C'est donc par distraction, car j'ai pris dès longtemps, pour ce soir, un sérieux engagement auquel je ne puis manquer.
ROSWEIN, se levant.
Ah! c'est odieux!
LEONORA
Qu'est-ce que c'est que ce ton-là? Est-ce à moi que vous^ parlez? Qu'est-ce qui est odieux?
ROSWEIN.
Vous me tuez à coups d'épingle, Leonora; mais voas me tuez aussi sûrement que si vous me mettiez un couteau dans le cœur.
LEONORA y avec le même accent tranquille.
Mon ami, vous ôtes insupportable. Je vous dis cela entre nous... Je prononce par inadvertance un non au lieu d'un oui; je fais un pas à droite au lieu de le faire à gauche,... une mouche vous effleure la peau, et vous criez : « Au meurtre ! » Franchement, c'est pousser un peu loin la sensibilité poétique. Certes, je ne me pique point de ces dévouements de martyr que le ciel, à vous en croire, regarde d'un œil de complaisance; mais mon amitié, convenez-en, doit être faite, en sa petite manière, d'un métal assez solide si deux années remplies de ces exigences et de ces irritations puériles n'ont pu en altérer la trempe.
ROSWEIN.
Puisque je souffre de ces misères, puisque vous le savez, et puisque vous m'aimez, pourquoi ne pas me les épargner ? Voilà ce que je ne comprends pas. Vous avez de grandes qualités, Leonora, mais vous manquez de bonté... Au reste, je n'ai jamais prétendu gêner votre liberté... Où allez-vous donc ce soir?
LEONORA
Tenez avec moi, si vous voulez.
ROSWEIN*
Non, je n'aime pas le monde. D'ailleurs, je ne le puis pas. Il
set SCENES ET COMÉDIES.
faut que je travaille. Donati m'a payé d'avance ce malheureux Torqualo, et il n'y a pas encore deux scènes de faites... C'est on poids horrible que j'ai sur l'esprit.» Àh I j'ai eu grand tort d'accepter ce marché... L'argent gâte tout... Les muses sont fières, et ne veulent pas de chaînes, fussent-elles d'or... Mais où donc allez-vous?
UBONOEA..
Je vais passer quelques instants d'abord au concert deBaofo Maria.
ROSWEIN.
Ah! —Et ensuite?
LIEtONOBA.
C'est tout ; mais j'y tiens, parce que je lui ai promis, à ce garçon.
ROSWEIN.
Et voilà ce sérieux engagement que vous ne pouviez me sacrifier?... C'est une dérision outrageante, Leonoral
LEONORA
• Àh! mon Dieu! que d'affaires! — £h bien, je n'irai pas; je n'irai pas, calmez-vous* (sne pnnd «b vktn.) Je vrô lixe. Tra*
Vaillez. (Roswein lai baise les eheT«ax.) YOUS aVOZ quinZO auS, mOA-
ami. — Allez au piano, voyons !
ROSWEIN, aa piano.
Le Tasse à la princesse,.. Quando Vawrwa nctëcente... La situation est poétique, il me semble.
DÂLILA. M»