LA BARONNE D'ORTHEZ, LE GÉNÉRAL
DU KERDIG.
LA BARONNE
Une heureuse inspiration que j*ai eue de prendre par là!... c'est un marécage!... Mes bottines sont en compote... Ces
choses-là n'arrivent qu'à moi!... (EUe se troure subitement arrêtée par un mouton qui lui barra le passage.) Bon! YOilà mieUx! (EUe agite son mouchoir doTant les yeux du mouton.) Pst! pst! Va-t'en ! Je n'aime
pas ces animaux qu'on ne connaît pas... (Le mouton tourne autour d^eiie en bêlant.) Vcux-tu t'en aller tôut de suite!... Qu'est-ce qu'il me veut, je vous demande un peu, ce monstre-là? (sue s'empêtre
dans la corde qui fixe le mouton fc un piquet.) Il me tient! mon Dieu!
mon Dieu! mais c'est qu'il me tient vraiment! Au secours! au secours!...
LE GÉNÉRAL, accourant.
Ne craignez rien, madame.
LA BARONNE, hors d'elle-même.
AU secours, monsieiir 1 je ^os en pfrîe 6a grâoe ! c'est un mouton enragé qui me dévore I
LE GENERAL
Mais c'est vous qui l'étranglez, au contraire 1 (u raide & se dépêtrer.)
LA BARONNE
Ah 1 monsieur, tous Tenez de me rendre là un service, voyez-vous I
LE GENERAL, qnlTa regardée aTee attention.
Ah çàl mais je ne me trompe pasl Non« ma foil (n saUt is
baronne, et Tembrasse aTee une inmrgie miUtairt.J
LA BARONNE, te débattant.
Quoi! comment! qu'est-ce que c'est?... Dites-moi donc... Lâchez-moi, jeune homme 1 Vous êtes fou! C'est un fou, ça no fait pas de doute! Au secours !..«
LE GÉNÉRAL
Mais, moii)1eu! regardez-moi donc en face?...
LA BARONNE
Tiens!... c'est vous, générall... Que le bon Dieu vouspatafiole, par exemple!
LE GÉNÉRAL» lianU
Eh I eh!... lâchez-moi, jeune homme!... eh! eh!...Com* iment çava-t-il, ma vieille amie?
LA BARONNE
<}u'est-ce que ça vous fait? Si ça vous intéressait beau-
coup, Y0U3 auriez bien pu ma demander de mes novrelles, depuis dix ans que je yoqs &is rhooiear de demander des vôtres à tous les Bretons que je rencontre 1... D'oCkjorteft-vmisf voyons I... Je croyais ne vous revoir qu'en paradis, et je voos trouve ici frais comme une rose... Le vilain personnage que vous feîtes, altezT
La la! aimerîez-vous mieux que je tosemM?
LA BABOHN&,
Ce serait plus poli.
Eh bien, ma parole d'honneur! vous êtes une ingrate, car j'ai été vingt fois sur le point de vous écrire;... mais je me suis dit : « Bah! elle aura oublié le vieux Breton, — le vieux soldat laboureur; . . . imitons-la I t
LA BAl^OIÎNB.
C'est fièrement bien raisonné!.... Mais enfin d'où venez* vous?
LJS GÉNBBAL.
Parbleu ! d'où vouleat-vous que je vienne? Je viens de mon donjon, de mes forêts. Je vis comme un coquiUage... J*ai uns ferme-modèle dans les Côtes-du-Nord.
Et qu'est-ce que vous venez faire à ces eaux?
LE GENERAL
Rien du tout. Mon fils avait envie de chasser Técuieuil. Je
me suis laissé persuader, comme un iml>écile, que je ne digérais pas; le fait est que je digère comme uo bœuf. Je suis si faible avec ce gamin-là!... Enfin, voilà huit jours que je suis ici à m'en... rhumer! Hum!
LA BARONNB9 lui prenant le bras et oonUnaant ta promenade.
Ah çà 1 il doit commencer à marcher sans lisières, votre gamin, dites-moi, général?
LE GÉNÉRAL
Mais oui, il se fait, il se débrouille. Savez-vous quMl va avoir trente-quatre ans? C'est un rêve, ma parole d'honneur!... Quel âge avez-vous, vous, baronne?
LA BARONNE
J'avais quarante ans la dernière fois que je vous vis à Paris. Comptez.
LE GÉNÉRAL
HonI boni diable! (n fait ciaqner sa langae.) N'importe, vous êtes comme moi : vous êtes bon teint. Eh I eh I il n'y a que ceux de notre temps, ma chère amie! Le diable m'emporte si je ne suis pas enchanté de vous revoir, moi ! — Et la petite Hélène, j'espère qu'elle est ici, l'espiègle ?
LA BARONNE
Certainement. Vous pensez bien qu'elle ne m'a pas quittée depuis son malheur I
LE GÉNÉRAL
Quel malheur?
L'£RMITAGE. 241
LA BARONNB.
Tous n'êtes pas^ j'imagine, sans avoir appris Thistoire de mon gendre?
LE GÉNÉRAL
Comment! votre gendre? La petite Hélène est mariée tBDe a donc bien grandi depuis que je ne Tai vue? Elle était haute
comme ça! (U montre on brin d*herbe avec sa eaniie.)
LA BARONNE, indiquant une tige élancée.
Eh bien , maintenant, elle est haute comme ceci, et, de plus, fort agréable à voir.
LE GÉNÉRAL
Bahl... c'est extraordinaire !... et elle est mariée par-dessus le marché?
LA BARONNE
Mais pas du tout!... c'est-à-dire elle est veuve,... si on veut. — Est-il possible que vous n'ayez pas su cette histoire-là?
LE GÉNÉRAL
Gomment diable l'aurais-je sue? Je sors de mon trou... Je vis comme une plante,... je suis un ours!
Pour ça, c'est vrai. — Figurez-vous donc, mon pauvre général, qu'au commencement do 4848... Vous savez toujours bien qu'il y a eu une révolution cette année-là ?
LE GENERAL
Parbleu !
2« SCÈNES BT COMÉDIES.
LA VAROimB.
Ce B^est pas ma&eureaxl
LK ft]6Ni&A&«
J'aioiflmis anteiit as pas le savoirl
LA BARONNE
Vous m'étonnez* — Pour en revenir à ma fille, elle entrait ^ors dans sa vingtième année...
LE GÉNÉRAL
Pas possible?
LA BARONNE
Laissez-moi donc parler un peu, voulez-vous? — Je vous 'dirai en passant, général^ que vous ne vous êtes pas formé aux belles manières dans votre ferme-modèle. Pour être juste» il est impossible d'avoir plus mauvais ton que vous ne l'avez» Vous n'étiez déjà pas une merveille en ce genre; mais, à présent, il n'y a pas moyen d'y tenir. Il ne vous manque plus -qu'un fouet et une charrette; je vous confie o^
LE GÉNÉRAL
Jferci bien.
LA BARONNE
Ha Bflo avait donc vingt ans, et il s*étaît déjà présenté plus de quinze partis pour elle. Elle les avait tous refusés; celui-ci pour ses moustaches, celui-là parct qu'il n'en avait pas, un ;au(ro pour ses gants, un autre pour sa manière de saluer.*^
L'ERMITAGE. ^lO-
J'étais daDS la désolation» car veus saurez que j'ai pour principe de marier les filles avaut qu'elles aient eu le temps de se reconnaître. Passé vingt ans, elles veulent choisir; elles deviennent de plus en plas difficiles, jusqu'à ce qu'elles arrivent au pied du mur^ et qs'^IlaB » jettent à la tête du premier venu.
LE GÉNÉRAL
C'est très-juste; ça me rappelle ma voisine de campagne», mademoiselle Méridez, qui a fini par épouser un véritableserrurier.
Tous voyez bien ! — C'est ce que je disais à Hélène. Do plus, je me sentais tout à fait malade dans ce temps-là; je me «roy«s to«t près (h quitter ce monde, et je passais des nuits Ik fam pitié, je tous assure, en songeant à fabandon où j^* Ins laisser ma fille; enfin, n^en pouvant plus, je me décidai à lui ouvrir la source de mes douleurs; — ce que je me serais bien gardée de faire, par iMremtkièse» si j'avais pu prévoir le bel état oii cela nous mit toutes deux. — Jamais vous n'avez vu rien de pareil. C'était une scène du déluge. Vous connaissez Hélène : elle a l'air d'une Heuse sempiternelle, et on croirait qu'elle n'aime rien sur terre. Eh bien, fiez-vous-y! Pauvre
fillette I (EUe t'essaie lesTeai.)
LB GÉNÉRAL
Ça ne m'étoa&e pas, que vous ayez uaft bouM fille, parce' Qiie VOUA élQ» une l^ave fiaoEune» •
tu SCÈNES ET COMÉDIES.
LÀ BARONNE
Ehl j'aî mes défauts. — Tant il y a que, dès le lendemain, Mayran se présenta et fut accepté d'emblée.
LE GENERAL
Mayran? Qui ça, Mayran?
LA BARONNE
Je vous dis Mayran,... c^est Mayran I
LE GÉNÉRAL
C'est que j*ai connu un Mayran, moi.
LA BARONNE
Je ne m'y oppose pas ; mais laissez-moi finir, je vous en prie, et ne venez pas me brouiller vos histoires dans les miennes. — M. de Mayran, le nôtre, était officier d'ordonnance du roi...
LE GÉNÉRAL
Bon ! c'est un autre, alors.
LA BARONNE
Probablement. — Le mariage fut fixé au 22 février. Des paperasses qu'on attendait le firent ajourner au lendemain 23. Comme nous sortions de la mairie pour nous rendre à Saint- Thomas-d'Âquin, on appelle mon gendre au château. Il part au galop comme un désespéré. On le charge de porter un ordre à la Bastille, et, comme il passait devant la porte Saint-
Denis, voilà un de ces animaux-là qui lui lâche son coup de fiisiL
LE GliNéRAI..
Âhl sacredîét
LA BAaONNB*
Trois jours après, ma fille était veuve. Est-ce du guignon?
LE GÉNlfâAL.
Numéro un ! — L'odeur du tabac ne vous incommode pas je crois?
LA BARONNE
Je l'adore en plein air.
LE GÉNÉRAL, anumant on eigarc*
Vous avez toutes les vertus. — Et vous n'avez pas pu (a déterminer à se remarier, votre fille?
LA BARONNE
Eh non ! D'abord, à la suite de toutes ces secousses, ma santé s'est rétablie, et mon meilleur argument m'a manqué. Ensuite, figurez-vous que ma fille est tombée dans une superstition : elle prétend qu'elle serait malheureuse en ménage, que le ciel adaigné l'en avertir par une espèce de miracle... Gomme c'est avantageux pour ce pauvre Mayran, dites-moi?... et qu'à moins d'un miracle dans le sens contraire, elle ne déveuvera de sa vie.
M$ SCËN£S £T COMÉDIES.
US gémëeal.
Après tout, si vous ne désiriez pour elle qu'une posîtît»^ elle l'a.
LA BARONNE
Quelle position? Jolie positiool Uao jeune veuve, c'est pire qu'une demoiseliov — Si elle avait des enfants, ce serait différent.
Ah! elle n*a pas d'enfants?
LA BARONNE
Pardi! où voulez-vous qu'elk en ait eu? Je vous dis quMls n'ont pas été à réglisel...
LE GÉNÉRAL
C'est juste. Je vous demande pardon. (Après an suence.) De cette façon>là, vous n'avez pas de petits-enfants, vous?
LA BARONNE
Apparemment. — Mais je dois vous prévenir que, si vous touchez cette corde-là, vous allez avoir le vilain speclafle d'une vieille femme en pleurs.
LE GBNÉRAI.,^
Ah! c'est plaasa&tl
LA BARONNE
Comment I c'est plaisant?
L'£RMITAG£« 24T
LB GENERAL
Sans doate. À votre âge, on a besoin surtout (ie tranquillité ; que ferlez-vous d'une couvée de tapageurs qui mettraient votre maison au pillage ?
LA BARONNE
Ce que j*en ferais? Mais je les aimerais, je les gâterais, je les mangerais!... Écoutez bien ceci, général : je n'ai jamais cherché midi à quatorze heures, moi^ j'ai demandé à chaque âge de la vie les fruits qu'il porte naturellement, et point agraires. J'ai commencé par rêver un bon mari; je Taî eu,. Dieu merci I Ensuite, j'ai rêvé des enfants, — comme c'était mon droit, — et ma jolie fille m'a menée tout doucement jusqu'au -seuil de la vieiBesse... Maintenant, que m'arrive-t-îîT' je chôme, je surs en grève... Tous peut-il entrer dans l'esprit, dites-mor, que Dieu, dans sa bienveillante sagesse, ait voul» déshériter de toute consolatioh l'âge qui en a le plus grand' besoin, et ne pensez-vous pas qu'il a ménagé aux vieillards dans leurs petits-enfants Toccasion de nouvelles tendresses, de diers sacrifices et de suprêmes amours? Quant à moi, privée de ce bien, il me sembte que ma vie n'est pas complète, que je n'ai pas assez aimé, ni peut-être assez souffert, — car c'est tout un, — et qu'enfin je mourrai avec un côté du cœur tout neuf et gonflé de soupirs... Mais je suis bien bonne de conter mes secrets à un vieux bloc de granit comme vous!
LE aÉNE RAL, i'afrétant et lai taitteai* le feras.
Pas du tout, pas du tout. Personne ne nous écoute, n'est-ce pas?... £b bien, je suis aussi bête que vous.
us SCÈNES ET COMÉDIES.
Comment dites-vous ça?
LE GENERAL, aree éamgle.
Je vous dis que je suis aussi bète que vous, est-ce clair?
LA BARONNE
Bah! vous voudriez aussi avoir un petit-fils?
LE GÉNÉRAL
Non pas! une petite-fille! » Au reste, c^ m'est égal; mais j'aimerais mieux une fille, parce que c'est plus gentil... Vous ne pouvez vous imaginer tous les sacrifices dont je me sens capable pour cette enfant-là?... D'abord, je donnerais. un de mes bras tout à l'heure... Qu'est-ce que ça me fait? Je serais manchot!... ça ne m'empêcherait pas de la faire danser sur mes genoux, n'est-ce pas?... Ensuite, je l'habillerais en point d'Angleterre; je lui couvrirais son bourrelet de diamants et ses souliers de perles fines. Ma ferme-modèle y passerait. Vous n'allez pas me croire ? J'ai deux moutons monstrueux, chimériques, des Disbley perfectionnés par moi, et qui font l'admiration du monde entier ; des animaux que j'élève comme des princes, dans du coton;... eh bien, je vous donne ma paiole d'honneur sacrée que je comptais les atteler à la carriole de ma petite-fille 1 C'est une pure folie, comme vous voyez, mais je crois, le diable m'emporte, que je m'y serais attelé moimême! — J'avais encore mille projets du même genre dont je me berçais agréablement depuis dix ans ; c'était tout mon avenir, toute la joie de mes vieux jours... Mais ouah !... Tenez,
L'ERMITAGE. 2/l9
n'en parlons plus... Nous sommes logés à la même enseignOi ma vieille amie, voilà toute Thistoire.
LA BARONNE
Mais, général, votre garçon?
-LE GÉNÉRAL
Eh bien, quoi, mon garçon? Il est comme votre 6116.
LA BARONNE
Et pourquoi ne veut-il pas se marier, lui ?
LE GÉNÉRAL, t'anlBiaiil.
. Parce que... parce que ce n'est plus la mode, vous savez bien! parce que chacun, du petit au grand, s'est mis à phiio^ sopher et à raffiner sur les choses les plus simples, sur les notions les plus élémentaires et les mieux établies;... parce qu'on a découvert, par exemple, depuis trente ans, que la condition la plus glorieuse pour un homme était celle de bâtard, et Tétat le plus honorable pour une femme, celui de gourgandine et de Grothon de théâtre I Nos pères, qui préféraient les enfants légitimes et les honnêtes femmes, se sont trompés en cela comme en tout; car il paraît, ma chère amie, que, depuis cinq mille ans, le monde tournait à gauche au lieu de tourner à droite... Ce que c'est que de prendre un mauvais pli I Un de ces jours, on reconnaîtra que nous étions faits pour marcher sur la tète, vous verrez I C'est une peste d'oiw gueil et de sottise qui court la terre et dont tous les esprits sont infectés plus ou moins. Croyez-vous que votre fille unique
U9 SCÈNES £T GOlltDIES.
ait écbappé à la eooUgioB? Pas pk» qu« moB fils. Toi» deux, sans s'en douter» obéisseiU au t«»tigQ cobuxuid» an paradoxe régnant, à la haine de la loi et du devoir, à la rébellion générale contre le bon sens, Tévidence et la vieille lumière du soleil I...
I,A BARONII&.
11 est pessibto que saa filto fasse de ia prose sans le savoir;... mais c'est, avant tout, une petite personne délicate comme une hermine, fière comme une infante et sérieuse au fond comme un qtiaJkor : aUe a la singutarîté de s^ pas trouver charmante la galanterie bottée et luronne que vos mœurs de club ont transport0e de f'^taminet dans nos salons;... en m fliol> ^Uie Mttait sur les bosimeB cette idée extoaordinaire, cpM œ sant tm» dai^gmBsiers»
LE GÉNÉRAL
Yovs v«fez bm cpÉ'oii» rafilnel C'est um petite protesta^ tiOB sociale à sa manièro... Est-ce quo nos mères s'avisai«it 4e tp&uyet lealiomiiies ^««sierst Laisseinnoi daiic tranqu^ I Cest oamma nax» &b\ fmm figwe»^otts par hasard qall ait mm haute opiaioa do toIto sexet
J.A EAAONNJK«
Il serait io bmé ém siao q» eât ce boa goôt-fôt --^ Y^aToas^ qii^esl-ee qu'il lui repvoeiie, à notro sexe^ oo moosiear? De nanquer génératenenit da Tertu, &'o6t*il pasvrmtEt sa pauvre défunte mère, qa'e» pens^i-ilî 11 Mi exception pev aiW, B'est-;ce past fis iwFt tous exoeption po«r lewr aiÀre, et
l'hkmitàgb. mi
ils ne s'aperçoivent pas qu'à ee coaipt^là l'exception devient la règle. — Ça fait pitié I
LE GÉNÉRAL
Vous avouerez peut-être bien qu'il y a des femmes qui se conduisent mat par-ci, par-ïà?
LA BARONNE
Ça se peut Vous pouvez ajouter que ce sont celles-^ qaa vos jeunes gens connaissent le mieux, <m plut&t les «evles <|u'ils connaissent Ajoutez encore que c'est avec ces espèces qu'on fabrique les béroînes de roman et de théâtre, et qu'on gftte l'opittioD. Une femme de bien ne livre p(Mat les Murets de sa pensée et la nudité de son âmia à Tanatomie littérRii«i pas (dus qu'elle ne va poser dans les ateliers; ie scalpai des poëtes, comme ils disent, ne fouille que dans des cœurs pw* vertis et ne dévoile que des âmes mateaines. Il en i^ésulte dans l'imagination publique un certain type fabuleux du sexe féminin qui ressemble, jY consens, aux demoiselles de ces messieurs, mais pas à moi, j'en réponds* Tenez, j'ai connu un petit jeune homme qui était fort glorieux d'avoir mis à mal deux ou trois servantes d'auberge, mais qui se plaignait toutefois que les femmes eussent en général comme une odeur de torchon ; il ne voulait pas se marier à cause de cela. Contez; donc cette historiette à monsieur votre £ls«
LE GÉNÉRAL^ rianU
' Je n'y manquerai pas, quoiqu'elle ne soit pas précisément à son adresse, car, pour lui, il admet en principe un assez bon nombre d'honnêtes femmes...
LA BARONNE
Âh I c'est un original, dans ce cas.
LE GÉNÉRAL
Mais ce qui Tarrôte... je sais par cœur toutes ses sottises, vous comprenez bien,... c'est la pensée, Teffroi d'associer sa vie et de confier son honneur à une inconnue; car, selon lui, la femme qu'on épouse est toujours une inconnue à cause de la comédie perpétuelle que les filles jouent dans le monde.;. Aussi ne voudrait-il épouser jamais, dit-il, qu'une femme qu'il aurait pu étudier dans une circonstance anormale, dans une de ces crises qui mettent à nu un caractère, le jettent en dehors de la routine mondaine et lui rendent, malgré lui, sa direction authentique;... une femme, par exemple, avec laquelle il aurait eu la chance rare de faire naufrage sur un rocher ou de voyager solitairement dans des forêts vierges...
LA BARONNE
Alors... qu'il épouse une femlne sauvage I
LE GÉNÉRAL
C'est ce que je lui ai dit. « Épouse Âtalal » Le diable m'emporte si je ne le lui ai pas dit. — Eh bien, que voulez- vous que je fasse avec un gaillard comme ça? voyons I
Avec un gaillard comme ça, vous aurez de la peine à être grand-père, voilà ce qu'il y a de positif. Néanmoins, vous
allez me le présenter : je suis curieuse de le voir. Où est-il pour le quart d'heure?
LB GÉNÉRAL
Il chasse Técureuil dans ces bois qui sont là. Et la belle Hélène, ne peut-on lui présenter son respect?
•LA BARONNE
La belle Hélène dessine sous un sapin tout là-bas. Nous ia rejoindrons dès que j'aurai terminé Texpédîtion que je médite. — Venez un peu par ici.
LE GÉNÉRAL
Au fait, où me menez -vous donc par ces voies détournées?
LA BARONNE
Qu'est-ce que vous supposez bien que cela puisse être» cette maisonnette à beffroi en face de nous?
LE GÉNÉRAL
Mais je ne sais. On dirait une chapelle... assez laide, une sorte de marabout.
LA BARONNE
Marabout vous-même I » Fi ! c'est là qu'est enterrée sainte Marcelle.
LE GÉNÉRAL
Àh I j'en suis bien aise.
Est-ce que vous n'en avez pas entendli pafier, vï'aimentT
LB GÉNÉRAL
Jamais de ma vie... Sainle Marcelle 1«.. (ii tioému) Jamais de la vie. Quelle sainte est-ce là?
,hA BARONNfië
C'est une sainte qui fait des miracles.
LE GÉNÉRAL
Hon! en ôtes-vous sûre? — Quelle espèce de miracles fait- Ile?
LA BARONNE
Sainte Marcelle, général, était une bergère d'avant la Révoiition, qui, par la seule puissance de ses charmes et de sa ertu, devint Tépouse légitime d'un prince normand. Depuis e temps-là, on invoque cette sainte princesse quand il s*agit e réaliser un mariage qui rencontre, soit du côté des paents, soit de la part des jeunes gens, quelque difficulté con« Ldérable.
LE GÉNÉRAL
Et comment s'y prend-on pour celât
LA BARONNE
Autrefois, la chapelle était au milieu de la forêt, sur les uines de * la cabane qu'avait habitée cette merveilleuse ber- ;ère ; on y venait en pèlerinage de cent lieues à la ronde : il
y avait des ermites qui dessablaient la chapelle et qui avaient tous une belle barbe blanche de père en fils...
LE GÉNÉRAL
Comment diable? de père en fiisl Elle est mignonne, votre légendel
LA BARONNE, consternée.
Âh grand Dieu! quelle atrocité I je suis indigne I... je ne sais où j'avais l'esprit... Je voulais dire qu'on ne mettait là que des vieillards très-âgés et très-respectables... afin d'éviter les propos, parce qu'il y venait beaucoup de jeunes filles en cachette; on y amenait aussi des enfants qu'on fiançait dèsle berceau, et qui, plus tard, s'aimaient mi^culeusement. Depuis la Révolution, les reliques ont été transportées dans ce vallon, et tout le pèlerinage consiste maintenant à mettre un cierge au tombeau de la sainte. Seulement, l'ancien ermitage a conservé une vertu mystérieuse et sympathique, et jamai» une fille et un gargoa ne s'y trouvent ensemble impunément : il faut bien vite les marier, ou gare !
LE GÉNÉRAL
Vous n'êtes pas venue de Paris, je présume, sur ces belles imaginations-là ?
LA BARONNE
Vous m'excuserez. Ma fille ne s*en doute pas, bien entendu. Je l'ai entraînée sous le prétexte de ma santé; mais la vérité est que j'ai lu dernièrement cette légende, et qu'elle a earessé mes tristes yeux d'un rayon d'espoir. Je vais, de cepas, sournoisement mettre mon cierge à celte chère sainte, et^
un de ces jours, quand je connaîtrai un peu mieux la société qu'il y a ici, je comploterai une rencontre à Permitage entre ma fille et le premier jeune homme qui me conviendra. Nous verrons ensuite comment cela tournera. — Si j'ai un conseil à vous donner, par parenthèse, c'est de faire comme moi.
LE GÉNÉRAL
Bien obligé 1 Je ne suis pas pour les remèdes de bonne femme.
LA BARONNE
Qu'est-ce qu'il vous en coûtera d'essayer?
• LE GÉNÉRAL
Je n'adore pas les fétiches I
LA BARONNE
Ehl mais, vous qui prêchez si fort contre l'orgueil humain, vous en avez votre petite dose, à ce qu'il paraît I
LE GÉNÉRAL
Pourquoi cela? parce que je ne crois pas qu'il soit de la dignité de Dieu d'intervenir dans nos petites affaires de famille, — et que je crois encore moins qu'on puisse acheter cette intervention moyennant le maigre cadeau d'un cierge?
LA BARONNE
Ahl vous philosophez aussi, vous? Vous tranchez comme cela les questions avec votre grand sabre, — en deux coups : vlanf vlanf et vous croyez qu'on va vous laisser faire? Dites*
moi donc un peu ce que c'est au juste que la dignité de Dieu? Vous l*a-t-il donnée à garder? La dignité de Dieu, mon général, comme sa bonté, est chose très-délicate à définir et à limiter. Croyez bien qu'il sait maintenir Tune, comme il exerce l'autre, sans notre concours officieux. — Et puis qu'appelez -vous « nos petites affaires de famille»? Pensezvous que Dieu, de sa hauteur, ne voie pas toutes nos affaires humaines sur le môme plan, celles que vous jugez grandes et celles que vous appelez petites : le malheur d'un peuple et le chagrin d'une mère? Je n'ai pas, quant à moi, de lumières suffisantes pour établir ces savantes distinctions entre les prières qui sont dignes de l'attention divine et celles qui eu sont indignes : j'aime à me persuader que la prière est bonne toujours et que la plus mesquine offense moins Dieu que vos orgueilleux respects. Yoilà pour les petites affaires de famille... Reste le cierge, qui émeut principalement votre bile voltairienne. Or, j'avoue que c'est un maigre cadeau, en tant que cierge; mais, si Dieu veut bien le prendre, comme je le lui offre, pour un témoignage de foi, de simplicité d'esprit et d'humilité de cœur, j'espère très-sincèrement qu'il en sera touché.
LE. GÉNÉRAL
Je ne dis pas de mal de la prière, madame la baronne, entendez-vous? J'ai prié moi-même dans les batailles, avant de charger. — Tout homme qui ne prie jamais est un gredin ou une huître. — Mais vos saints, vos saintes et vos légendes, ce sont des momeries idolâtres, et rien de plusl Est-ce que je ne connais pas ça?... mon pays en est farci I... Je connais ça parfaitement... Peuh! **
Vous ne connaissez rien, général : dès que Ton croit à une autre vie, rien n'est plus raisonnable ni plus doux que de croire a la puissance intermédiaire et au bienveillant patronage des âmes justes et heureuses; c'est leur récompense et leur magistrature là-haut. — Quoi qu'il en soit, je ne fais point métier de convertir les gens sous la rosée... Je vais accomplir mon vœu. Vous m'attendez ici?
LE GJ&NÉBAL.
Oui, allez.
LA BARONNE, sons le porche, se retonnaiit aa mement 4*eirti«r.
Vos ancêtres, général, avaient le courage du cierge, comme celui de la lance. Vous n'êtes pas aussi carré t
LE GéNBRJkL.
Carré ou non, je vous dis que j'ai horreur des capucifiades.
LA BARONNE
Capucinadesl — Faible argument! » Mais, puisque nous en venons aux gros mots, je me sauve.
LE GENERAL
Ça vous fait-il bien plaisir?
LA BARONNE
Beaucoup, beaucoup, parce que j'ai mon iiUe*au fond.
Eh bien, marches, }e youa suis; «taU U est bien entendu que c'est pour vous obliger, car je n'y crois .pas. {lu entrent
dans la chapelle. » Cinq minutes s'écoulent. La baronne et le général reparaissent.)
hA 8ARQNNR,
Eh bien , en ôtes-vous mort ?
Je ne suis pas mort; npiaîs nous verrons si cela réussira.