‹ Scénes et comédiesChapitre 43 sur 46 · L£ COMTE, MADEMOISELLE DE RERDIC · texte numérisé non relu

L£ COMTE, MADEMOISELLE DE RERDIC

LE COMTE

Vous êtes gardée là par un vrai dragon, mademoiselle.

MADEMOISELLE DE KERDIG, riant.

Son service, à ce titre, comme à tous les autres, n'est pas fatigant. Les trésors de mon âge se gardent tout seuls.

LE COMTE

Gela prouve que les gens de goût sont rares en ce pays*

MADEMOISELLE DE KERDIG.

N'allez-vous pas essayer de me faire croire, par hasard, qu'on pourrait être amoureux de moi ?

LE COMTE

Ma foi!... Vous devez avoir été bien jolie !

MADEMOISELLE DE- KERDIG, prenant M tapisterie.

Oui,... du temps que la reine Berthe filait... Vous ne vous asseyez pas? (EUe t'assoit. )

LE COMTE

Non... (n soupire.) 11 est réellement impossible que j*abuse

plus longtemps de votre hospitalité... (Il passe la main snr ton front qui s'est assombri, et quitte la oheminée.) Allons 1

MADEMOISELLE DE KERDIC, qui sait d'un regard d*«nso{Me

tout les moaTements dtf comte.

Et... OÙ allez- VOUS?...

LE COMTE

Je... je ne sais trop;... mais ne craignez pas que yaUacheau pays que vous habitez quelque souvenir affligeant,.., ne le craignez pas..

MADEMOISELLE DE KERDIC, d*an« Toix 1ms».

Merci.

LE COMTE. Il Ta prendre »on obnpeaa et ta canne; comme il paiwe près da piano, il dit en affectant Tinsonciance.

Est-ce que vous touchez du piano?

MADEMOISELLE DE KERDIC.

Un peu.

LE COMTE^ s'inolinant.

On n'est point parfait. (Il prend son paletot snr nne chaise; pois, w rapprochant de mademoiseUe de Kerdic, qui s*est leréo et qui le regarde ayee

euriosiié, il lai baise la main.) Mademoiselle, soyez heureuse : personne ne le mérite mieux que vous... (Après nne panse d*ûn tiloiM

pénible.) M*est-il pcrmis de vous charger d'une mission?

MADEMOISELLE DE KERDIC.

Oui : quoi ?

LE COMTE, (Il prend nne plame sar le guéridon, arrache nne page de son portefosnie^

•t écrit quelques lignes.) J'ai été témoin dans celte chaumière d'une

LA FÉE. Tel

scène dont je n'avais pas l'idée.. Une pauvre famille,... des petits enfants,... sans pain, sans feu,... grelottant et pleurant autour du grabat d'un nioribond... — Je leur laisse ma fortune. — Tenez. Veillez à cela.

MADEMOISELLE DE KE RDIC , faisant nn pat rera lui, et parlant aree une dignité émue et simple.

Voulez-vous donc que ces enfants oublient leur mère? qu'ils deviennent étrangers à tous les grands devoirs et à toutes les saintes vérités de la vie... qu'ils finissent comme vous allez finir?... Ah I ne touchez pas à leur misère, monsieur : elle vaut mieux que la vôtre 1

LE COMTE, iBcerlaiD.

Mademoiselle!...

MADEMOISELLE DE KERDIC.

Pardon, monsieur, si j'ai cru longtemps que j'élais de votre part l'objet d^une indiscrète raillerie... Et maintenant encore,... oui,... maintenant encore;... je doute!... est*ce vrai?... est-ce sérieux?... La vie d'un homme,... l'âme d'un homme,... estelle sincèrement à vos yeux une chose si petite et si légère, qu'elle tienne tout entière dans un boudoir,... et qu'elle n'ait hors de là ni joies à attendre, ni devoirs à pratiquer? Ce mot môme de l'existence,... est-il écrit sur une seule page de la Vôtre?... Âvez-vous jamais fait à quelqu'un au monde le sacrifice d'un de vos plaisirs, d'un de vos caprices? Êtes-vous jamais sorti pour personne du cercle étroit et glàcé de votre frivole égoïsme?... Non! pour personnel pas môme pour votre pauvre mère!

LE GOMTB.

Mademoiselle!...

MADEHOISELLE DE KERDIO.

Vous ne pouvez vivre... parce qu'il n'y a plus de femme sur la terre que vous puissiez aimer... Et n*y a-t-il plus, ditesmoi, d'infortunés que vous puissiez secourir,... de larmes que vous puissiez sécher, ou qui vous puissent bénir?... Vous demandez à la vie des enchantements inconnus, monsieur... Ah I elle vous en garde plus d'un, je vous assure... Elle vous garde, vous le pressentez déjà, la douce magie du dévoir accompli,.., le charme secret des services rendus,... la paix profonde de l'âme après la journée bien remplie,... et le sommeil heureux qui ^uit le sacrifice... Essayez de ces plaisirs, et, si la vie alors vous semble vide et sans saveur, rejetez, comme un reproche, vers le ciel, votre coupe brisée,... je vous le permets... Pardon encore, monsieur... (sa voix s'émeut de pins en pins.)

Mais je vous parle, n'en doutez pas, comme vous eût parlé celle que vous regrettez, si vous aviez pu consoler son der^ nier regard... et recevoir son dernier baiser I...

LE 00MTR,la tâte penehée, d^nne Toiz sourde et trooblée.

Oui... Je croîs... il est possible que j*aie mal pris la vie... mais il est trop tard,... le mal est trop invétéré... Merci, mais adieu...

MADEMOISELLE DE KERDIG, avec une sorte de gaieté fébrile.

Soit!... mais du moins rendez-moi encore un service, monsieur de Comminges.

LE COMTE

De grand cœur, mademoiselle.

LA FÉE. d79

MADEMOISELLE DE KERDIG.

Tenez-moi ma laine,... voulez-vous? (Le oomte fait an geste poU; elle loi passe son écheTean antoor des mains, et s'assoit : le cmiite s'assoit h moitié sur le bord d'an fauteuil : pendant qu'elle dôTide sa laioe, on entend au dehors dans la campagne l'air d'une ballade ^.

LE COMTE

Esfrce que c*est un air breton, ceci?

MADEMOISELLE DE KERDIG.

Oui, c'est Tair de la ballade de Roger Beaumanoir.

LE COMTE

G*est joli. Cela me rappelle un chant de l'Auvergne... Y a-t-il des paroles sur cet air-là t

MADEMOISELLE DE KERDIG.

Oiii : il est même question de fées dedans, vous qui les aimez.

LB COMTE

Vous seriez bien aimable de me les dire.

MADEMOISELLE DE KERDIG.

doserait donc pour achever de vous endormir, car vous sommeillez k moitié.

LE COMTE

Kon pas, je vous jure... C'est un peu de fatigue seulement.

MADEMOISELLE DE KERDIG.

Si fait... Et remarquez en passant qu'une seule soirée consacrée à la complaisance et à la charité vous a déjà rendu Tappétit et le sommeil, en attendant mieux... Laissez-vous faire, allez,... cela vous détendra... Voyons,... je vais vous aider.

L'orchestre prélude. *

1. Cet air doit 6tre eiécut*é sor on hautbois, pour imiter, «n l'idéalisant» la comamnse bietonne, — le bin{ou.

> SCÈNES Et eOMÊDIES.

CBAMT.

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