BATAILLE ENTRE L'ARMÉE D OTTON ET LE PEUPLE ROMAIN
SUR LE PONT DU TIBRE
Hugues, ,luc (le Provence, devenu roi <le Lombar.lie, s'était débarrassé de tous ceux qu. lui portaient ombrage ; il n'y avait plus, dans l'Italie du nord qu un seul prince en état de lui résister; c'était le marquis <l'Ivréc, Bérenger II'
licrenger, prévenu «l'un attentat que Hugues préparait contre lui,\anclut le San,t-Iiernard au milieu ,1e l'hiver et vint implorer le secours «lu roi <le Germanie; Otton lui permit de rassembler les Italiens ennemis <lc Hu-ues qu. s'étaient réfugiés au delà «les Alpes. Quan.l lîérenger reparut en Italie à la tète d une armée, Hugues se vit aban.lonné de presque tout le n.onde et n'osa pas combattre.
Mais les seigneurs italiens aimaient mieux avoir deux maîtres qu'un seul; Ils tenaient à ce qu'aucun des deux ne fût complètement écrasé. Dans une assemblée qu'ils tinrent à Milan, ils reconnurent pour roi Lotl.aire, fils de Hugues, et donnèrent à liérenger l'ailministration du io\auine.
lîicntôt Lothaire mourut; lîérenger voulut marier son fils A.lalbert avec A.lelaïde, veuve <le Lotl.aire, Adélaïde s'y lefusa. Bérenger, pour l'y co..tra.„d,c, la dépouilla ,1e tout ce qu'elle possédait et l'enferma dans un château au bord du lac ,1e Garde. Avec l'aide ,1e son chapelain, A,lélai,le sevada et se réfugia chez un pêcheur. L'évèque de Reggio s'intéressant à elle, lu. ,lonna asile au château ,1e Canossa qui appartenait à un de ses vassaux ; ,1e là elle appela à son secours le roi de Germanie.
Otton passa les Alpes, descemlit la vallée <lc l'Adige et entra ,lans Pavie ou .1 épousa Adélaïde. Obligé de .etourner en Alle.nagne, il laissa en Italie son gendre Conrad qui, ,.e pouvant vaincre Bé,e..ger, lui pe.-sua,la de
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demander la paix à Otton. Bérenger vint à Magdehourg; il dut s'agenouiller devant Adélaïde, lui demander pardon en présence de tous les princes allemands, et prêter à Otton l'hommage de vassalité pour le royaume d'Italie qui lui fut laissé, moins la marche de Vérone qui fut donnée au frère d'Otton, Henri, duc de Bavière.
Les années suivantes, Otton fut retenu en Allemagne par des guerres civiles; Bérenger en profita pour reprendre ce qu'on lui avait enlevé et redevint maître de l'ancien royaume de Lombardie.
Rome était alors gouvernée par Albéric, qui portait les titres de patrice et de sénateur. Son fils Octavien lui succéda, et se fit nommer pape après la mort d'Agapet IL Octavien avait alors dix-sept ans, et n'était pas entré dans les ordres; il vivait en prince laïque, aimant les batailles, la chasse et le plaisir. Il quitta son nom d'Octavien et se fit appeler Jean XII en mémoire de son oncle, Jean XL C'est le premier pape qui ait changé son nom à son avènement au pontificat.
Albéric avait vécu en paix avec Bérenger. Mais Jean XII, qui possédait comme patrice une partie de l'ancien état de l'Église, revendicjua, comme pape, le reste et voulut s'emparer des provinces que Bérenger possédait ou convoitait. Bérenger résista et s'apprêta à marcher sur Rome; le pape menaça de l'excommunier et appela à son secours le roi d'Allemagne.
En 9()0, Otton était à la diète de Ratisbonne quand les légats du pape, le diacre Jean et le protonotaire Azzo, vinrent le trouver. Au printemps suivant, il obtint de ses vassaux la promesse de le suivre en Italie. Pour assurer sa succession à son fils Otton, âgé de sept ans, il le fit couronner solennellement à Aix-la-Chapelle par trois archevêques, dont l'un était son fils, l'autre son frère. Au mois d'août, il partit d'Augsbourg; il y avait dans son' armée treize arche vccpies, évcciues ou abbés; sa femme Adélaïde l'accompagnait. ,
A son approche, Bérenger, abandonné de ses vassaux, se retna dans
un château avec sa femme et son fils. Otton entra dans Pavie.
Avant de se remettre en marche, il prêta devant les envoyés du pape le serment suiNant : « Si j'entre à Rome avec l'aide de Dieu, je jure a d'élever l'Église de tout mon pouvoir, et toi, Jean XII, son chef. Jamais, « par ma volonté ou à ma connaissance, il ne sera porté atteinte à ta vie, à a tes membres ou à ta dignité; je ne tiendrai aucune assemblée ou ne prendrai a aucune décision concernant ta personne ou les Romains sans ton agré-
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« ment. Ce qui viendrait en mon pouvoir du territoire de saint Pierre, je « te le restituerai. A quelque personne que je remette le royaume d'Italie, « je lui ferai jurer de défendre, de tout son pouvoir, la terre de saint « Pierre. »
Otton entra dans Rome, acclamé par le clergé et par une partie du peuple; mais il savait que les nobles romains ne le voyaient pas avec plaisir. Dans l'église de Saint-Pierre, quand le pape le fit descendre dans la crypte avec ses princes et ses évêques, il dit à son porte-glaive, Ansfried, comte de Louvain : « Pendant que je vais prier à genoux, tiens bien ton épée « au-dessus de ma tête. Je sais que mes ancêtres ont souvent éprouvé la « mauvaise foi des Romains. Quand nous serons de retour à Monte-Mario, « tu auras tout le temps de prier. »
Le lendemain, jour de la Chandeleur, Otton retourna en grande pompe à Saint-Pierre, vêtu de la tunique et du manteau romains. Les évêques allemands l'accompagnaient; le clergé romain l'attendait dans l'église. Il renouvela sa promesse de protéger l'Église et de respecter la personne du pape. Jean XII lui prêta serment de fidélité sur le corps de saint Pierre, lui donna l'onction et la couronne d'or, puis le proclama Empereur et Auguste. On dit qu'après la cérémonie des évêques allemands et italiens signèrent au nom du pape et de l'empereur un traité écrit en lettres d'or, par lequel Otton confirmait la donation que Pépin avait faite à l'Église,' et réglait que dorénavant l'élection du pape se ferait en présence de commissaires allemands.
Le pape reconnut bientôt qu'Otton songeait bien plus à conquérir l'Italie qu'à agrandir l'État de l'Église; poussé par les nobles romains, il encouragea Bérenger et son fils Adalbert à recommencer la lutte.
Otton assiégeait alors Bérenger réfugié dans son château de Saint- Léon; prévenu par ses partisans des intrigues du pape, il envoya à Rome pour en savoir la cause.
Ses envoyés interrogèrent des prêtres romains qui leur répondirent : « Le pape Jean hait l'empereur qui l'a délivré d'Adalbert, par la même « raison que le diable hait Dieu. L'empereur ne cherche que le bien de « l'Église et la gloire de Dieu; le pape Jean fait tout le contraire. Témoin a la veuve de Rainier, son vassal, à qui il a donné les croix et les calices « d'or de l'église de Saint-Pierre, et le gouvernement de plusieurs villes. « Les églises tombent en ruines, il pleut sur les autels, et ceux qui viennent
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. y prier ne sont pas en sûreté de leur vie. Voilà pourquoi Adalhert c convient mieux à ce pape ([ue l'enipereur. »
Otton, recevant cette réponse, dit aux messagers : « Ce pape est un enfant; il pourra se corriger par les exemples et les avis de gens de hien ». Quelcpie temps après deux légats vinrent de la part du pape lui reprocher d^e manquer à sa promesse en se faisant prêter serment dans les lieux dont il se rendait maître au lieu de les rendre au domaine de Saint-Pierre et d'avoir accueilli deux prélats révoltés, le cardinal Jean et l'évoque Léon. Ces deux prélats étaient en effet dans le camp des Allemands. ^
L'empereur fit dire au pape : « J'ai promis de restituer à ELglise les terres de Saint-Pierre dont je me rendrai maître; c'est pour tenir ma promesse que je veux chasser Adalhert de cette forteresse. Quant à l'évêque Léon et au cardinal Jean, j'ai appris qu'on les a arrêtés à Capoue comme ils partaient pour Constantinople, où le pape les envoyait pour conspirer contre moi. Avec eux était un Bulgare nommé Salec qui allait, sur l'ordre du pape, soulever les Hongrois. Je ne l'aurais pas cru si je n'avais vu le sceau du pape sur les lettres tpi'on a confisquées. « En même temps il envoya deux chevaliers pour offrir au pape un comhat singulier et prouver qu'il n'avait pas manqué à sa parole.
Jean XII reçut très mal les envoyés de l'empereur et ouvrit à Adalhert les portes de Rome. Aussitôt Otton marcha sur Rome avec son armée. 11 y avait deux partis dans la ville : les impériaux étaient retranchés dans la cité de Saint-Jean; les partisans du pape occupaient la cité Léonine; ils étaient commandés par Adalhert et par le pape, qui se montrait en cascpie et en armure. Jean XII voulait défendre Rome; il marcha au-devant d'Otton jusqu'au Tihre; mais tout à coup sa confiance tomha, il ahandonna ses troupes, rentra dans Rome précipitamment, enleva les trésors des églises et s'enfuit dans les montagnes de Campanie, où il se cacha.
Après la fuite du pape, ses partisans mirent has les armes, demandèrent la paix et donnèrent des otages; les Impériaux ouvrirent les portes et Otton entra dans Rome pour la deuxième fois.
Il rassemhla le clergé, les nohles, les chefs du peuple, et exigea d'eux le serment de ne jamais nonuner un pape sans son assentiment. Il enlevait ainsi aux Romains un droit ([u'ils regardaient comme le dernier reste de leur liherté et que tous les empereurs avaient respecté.
Quelques cardinaux avaient accompagné le pape dans sa fuite; les
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autres énuméraient à Otton les crimes de Jean XII et le suppliaient de sauver l'Eglise en la délivrant de son chef. L'empereur convoqua une assemblée générale dans l'église Saint-Pierre. Là, devant les nobles romains assemblés, Otton exprima le regret que le pape fut absent et demanda pourquoi il n'était pas venu. Puis il donna la parole à ceux qui voudraient formuler des accusations contre le pape. Un cardinal déclara avoir vu Jean célébrer la messe sans communier, un autre l'accusa d'avoir donné les ordres à un diacre dans une écurie, d'autres d'avoir consacré évêque un enfant de dix ans. On l'accusa aussi d'avoir fait mutiler un cardinal, d'avoir ordonné des incendies; d'avoir porté la cuirasse, le casque et le glaive contrairement aux canons, d'avoir bu à la santé du diable, d'avoir invoqué en jouant aux dés Jupiter, Vénus et les autres démons. — L'empereur fit dire par son interprête qu'on ne devait alléguer que des faits prouvés. Les assistants s'écrièrent : « Que nous soyons excommuniés si Jean n'a pas commis tous les crimes qu'on vient de dire. Il n'y a pas plus de cinq jours qu'il portait encore le casque et la cuirasse, le Tibre seul l'a empêché de le prendre dans ce costume. » L'empereur répondit : « Il y a autant de mémoires de ce fait qu'il y a de guerriers dans notre armée » . Puis les prélats adressèrent au pape la lettre suivante pour l'inviter à venir se justifier.
« Au souverain pontife et pape universel, le seigneur Jean, Otton a par la clémence de Dieu, empereur Auguste, et les archevêques de la « Ligurie, de la Toscane, de la Saxe et de la Eranconie, au nom du SeiLmeur
ut.
« Arrivés à Rome pour le service de Dieu, quand nous avons inter- « rogé vos fils les Romains, les évêques, les cardinaux, les prêtres, les « diacres, et tout le peuple, sur la cause de votre absence, et sur le « motif qui vous empêchait de nous voir, nous, défenseurs de l'Église, et « votre défenseur, ils nous ont raconté de telles choses de vous, des choses a si honteuses que des histrions même en rougiraient s'ils les entendaient « dire d'eux. Pour que tout ne demeure pas caché à Votre Grandeur, nous « en rapporterons brièvement quelques-unes seulement; un jour ne sufTi- « rait pas pour les exprimer toutes en détail.
« Sachez donc que vous êtes accusé, non par quelques-uns, mais par « tous, par des gens de l'ordre ecclésiastique aussi bien que par des sécu- « fiers, de vous être rendu coupable d'homicide, de parjure et de sacrilège.
« Ils ajoutent, ce qui est horrible à entendre, qu'à table vous avez bu à la
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« santé du diable; qu'au jeu vous avez imploré l'assistance de Jupiter, de « Vénus, et des autres démons.
ce Nous supplions donc avec ferveur Votre Paternité de venir et de « ne pas tarder à se pur^^er de ces accusations. Et si vous craignez la « violence d'une multitude téméraire, nous nous engageons par serment « à empêcher que rien ne se fasse contre la règle des saints canons. « Du 8 des ides de novembre 963. »
Le pape ne vint pas et ne répondit pas à l'empereur; mais il écrivit aux évèques :
a Jean, évèque et pape universel, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les évêques.
« J'ai entendu dire que vous voulez élire un autre pape. Si vous le faites, je vous excommunierai par le Dieu Tout-Puissant et vous ne pourrez plus dire la messe, ni conférer les ordres. »
Le pape ne savait pas bien le latin; dans la dernière phrase, il avait mis une négation de trop, et la phrase voulait dire : « Vous ne pourrez plus ne pas dire la messe. »
Les évèques répondirent : « Nous vous avons éciit pour vous avertir que de graves accusations pèsent sur vous, et vous inviter à venir vous détendre; votre réponse prouve que vous ne comprenez rien à votre situation et ([u'il n'y a en vous que sottise et vanité. Pour vous dispenser d'assister au s\node, il vous aurait fallu une excuse valable, une maladie ou ([uelque emptVhement sérieux. Un passage de votre lettre montre bien que vous n'êtes qu'un enfant ignorant; vous nous excomnuiniez « pour nous obliger à dire la messe ». C'est bien le sens de votre dernière phrase, car nous avons toujours entendu dire que deux négations valent une affirmation; à moins pourtant que, de votre autorité, vous n'ayez changé les règles de la grammaire. Mais laissons cela, et répondons, non à vos paroles, mais à votre intention. Si vous comparaissez devant le synode et si vous prouvez votre innocence, nous reconnaîtrons votre autorité; mais si, ne venant pas, vous ne nous envoyez pas une bonne excuse, sachez ([ue nous nous moquons de votre excommunication et que nous vous la retournons. »
Les deux cardinaux chargés de porter cette lettre au pape ne le trouvèrent pas ; on leur dit qu'il était parti pour la chasse. L'Empereur réunit de nouveau les prélats.
Le concile déclara Jean XII traître, parjure et blasphémateur. L'empe-
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reur prononça sa déposition et invita les cardinaux à nommer un autre pape. Ils élurent un noble romain, protonotaire de l'Église. C'était un laïque, d'une vie très honorable; le cardinal d'Ostie lui conféra le même jour tous les ordres; il fut fait, coup sur coup, lecteur, acolyte, sous-diacre, diacre, prêtre, et enfin consacré pape sous le nom de Léon VIII, le 6 décembre 968.
Les Romains se lassèrent vite de la domination des Allemands; moins d'un mois après la déposition de Jean XII, le peuple de Rome se souleva. Les ennemis de Jean disaient, pour exciter les Romains, qu'il leur avait promis de leur distribuer l'argent des églises s'ils tuaient Otton et Léon. Les insurgés barricadèrent le pont du Tibre avec des charrettes et vinrent attaquer le Vatican.
Mais les cavaliers allemands fondirent sur les assaillants « comme des éperviers sur des colombes » et les rejetèrent sur le pont du Tibre. Le massacre dura tout le jour; sur le soir l'empereur l'arrêta. Il prit cent otages; les Romains jurèrent de lui être fidèles ainsi qu'au pape Léon.
Huit jours après il quitta Rome; avant de partir, il mit les otages en liberté, sur la demande de Léon. A peine était-il sorti de Rome que Jean XII y rentra avec une armée d'amis et de vassaux. Léon VIII, abandonné de tout le monde, s'enfuit auprès de l'empereur; Otton venait de congédier son armée et ne pouvait retourner à Rome avant d'en avoir formé une nouvelle.
Le 26 février, un concile se réunit dans l'église de Saint-Pierre. Jean XII annonça qu'il remontait sur le siège apostolique après deux mois d'exil. Il maudit le concile qui l'avait déposé, excommunia Léon VIII, suspendit plusieurs évêques, chassa du clergé le cardinal d'Ostie qui avait donné les ordres à Léon, et fit fouetter l'évêque de Spire.
Les légats qu'il avait envoyés en Allemagne pour appeler Otton furent punis eux aussi; le protonotaire Azzo eut la main coupée; le cardinal Jean eut le nez, la langue et deux doigts coupés.
Pendant ce temps Otton était à Camerino où il célébrait la Paque avec le pape Léon. Aussitôt qu'il eut une armée, il marcha sur Rome.
En chemin, il apprit la mort de Jean XII. Une nuit, hors de Rome, il avait reçu sur la tête un coup de bâton; huit jours après, le i4 mai gi'4, il était mort.
Sans consulter l'empereur, les Romains avaient nommé un nouveau
pape; c'était un moine qu'on appelait le Grammairien. 11 avait assisté au concile qui avait déposé Jean XII et à celui qui avait excommunié Léon. Malgré la défense d'Otton, il se fit sacrer sous le nom de Benoît V.
Otton, furieux, marcha sur Rome, dévastant tout sur son passage. La ville fut bloquée; toutes communications furent coupées avec le dehors. Arrivé sous les murs de Rome, Otton demanda qu'on lui livrât Benoît.
Les Romains refusèrent; le pape, en habits sacerdotaux, montait sur les murailles et les excitait à la résistance. Mais bientôt ils souffrirent de la famine; quelques assauts abattirent leur enthousiasme. Ils ouvrirent leurs portes le a'i juin, livrèrent Benoît V et jurèrent obéissance à l'empereur, sur la tombe de saint Pierre. Contre leur attente, Otton leur
pardonna.
Sur le conseil de l'empereur, Léon VIII convoqua aussitôt un concile à Saint-Jean de Latran. Benoît V fut amené devant le concile en habits pontificaux. Un archidiacre lui demanda pourquoi il avait pris les insignes de la papauté alors que Léon VIII, le pape pour lequel il avait voté lui-même, était encore vivant. Puis on lui reprocha d'avoir violé le serment des Romains de ne jamais élire un pape sans la permission
de l'empereur.
« Si j'ai péché, ayez pitié de moi », répondit Benoît : il étendit ses mains en pleurant, et s'agenouilla devant l'empereur pour lui demander pardon. Otton eut pitié de lui et pria les cardinaux de lui pardonner.
Quand Benoit se releva, Léon lui arracha la férule et la brisa; puis il le dépouilla de ses vêtements sacerdotaux et lui interdit toutes fonctions ecclésiastiques. Sur la demande de l'empereur, il lui laissa pourtant le titre de diacre, mais avec défense d'habiter Rome.
IÎVTUI.I.E K.NTRE LABMtE uOttos ET IF. PEi PI F. ROMwv stR LE P05T DU TiDRE. — Composition et desiin
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MORT DE SAINT ADALBERT
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Saint Adalbert naquit à Prague en 956. A sa naissance, on le nomma Voytoch. Son père, le prince Slavonik, possédait de vastes domaines en Bohême; sa mère était parente de l'empereur Otton. Voici comment sa vie a été racontée par un moine d'un couvent de Rome où il passa plusieurs années.
Dans son enfance, Voytoch était très beau; ses parents, fiers de sa beauté, ne voulaient pas qu'il se fît prêtre. Dieu les punit : l'enfant tomba gravement malade, son ventre enfla et devint plus gros que son corps. Sa mère le porta dans une église et fit vœu de le consacrer à Dieu s'il guérissait. Aussitôt Dieu s'apaisa et l'enfant guérit. On le mit dans une école chrétienne oii il apprit à chanter des psaumes. Plus tard, on le conduisit à l'école latine que l'évêque Adalbert avait fondée à Magdebourg. Dans cette école, les enfants ne devaient parler que latin, on les fouettait quand ils employaient un mot de la langue vulgaire. Il y resta neuf ans; la sévérité des maîtres brisa sa nature ; l'évêque le prit en amitié et lui donna son nom le jour où il le confirma. Dès lors, Voytoch s'appela Adalbert. A l'école, sa piété édifia tout le monde. Il dédaignait les jeux puérils; pendant ses congés il faisait des pèlerinages aux tombeaux des martyrs; la nuit, il visitait secrètement les malades; après l'étude, il se reposait dans la divine gaieté des psaumes. Sa pureté et sa naïveté étaient très grandes : « Heureux, disait-on, s'il tient tout ce qu'il promet ». Ceux qui connaissaient ses parents ajoutaient : c Ce n'est pas étonnant; il a la justice de son père et la vertu de sa mère ».
Quand l'évêque de Magdebourg mourut, Adalbert retourna dans son pays et servit l'Église sous les ordres de l'évêque de Prague. Cet évêque
MORT DE SAINT ADALBERT
était un allemand nommé Thietmar ; il vivait dans le luxe et les plaisirs, et négligeait son troupeau. Il eut une fin épouvantable : « Malheur à moi! s'écria-t-il en mourant, les chrétiens qui m'ont été confiés n'ont pour loi que leurs désirs et ne suivent que les conseils de Satan. Malheur à moi qui ne les ai pas enseignés ! » Adalbert fut effrayé de cette mort ; le soir, il se revêtit d'un cilice, couvrit sa tête de cendres et visita toutes les églises en distribuant ce qu'il avait aux pauvres. Beaucoup lui prédirent qu'il serait évêque.
Les princes et le peuple s'assemblèrent pour choisir un évêque; Adalbert fut élu. La veille de l'élection, un démon furieux avait fait un grand vacarme dans l'église épiscopale. Aux prêtres accourus pour le chasser, il avait répondu : « Je ne vous crains pas ; je ne crains que celui qui sera élu évêque demain ». On reconnut ensuite qu'il voulait parler d'Adalbert.
Le nouvel évêque reçut à Vérone l'investiture de l'empereur, fut sacré, par l'archevêque de Mayence, métropolitain de la Bohême, et revint à Prague. Il y entra humblement, pieds nus, monté sur un cheval bridé avec des cordes. Tout de suite il régla l'emploi des revenus du diocèse; il en fit quatre parts : la première pour les ornements de l'église, la deuxième pour les chanoines, la troisième pour les pauvres, la quatrième, très petite, pour lui-même. Son frère Gaudentius vivait avec lui et partageait sa chambre ; tous deux dormaient sur la terre nue avec une pierre pour oreiller. Jamais Adalbert ne se coucha rassasié de nourriture ou ne se leva rassasié de sommeil. Dans le jour, il visitait les malades et aidait les pauvres dans leur travail. Un homme vint, un soir, se plaindre que des voleurs lui avaient pris tout ce qu'il avait; Adalbert se demandait ce qu'il pouvait bien lui donner; il n'avait qu'un oreiller de soie; il le lui donna. Son serviteur voulait rechercher les voleurs; Adalbert s'y opposa. « Laissez-les, dit-il, ce sont sans doute des malheureux que la misère a poussés. »
Malgré son zèle et ses vertus, l'évêque ne put réussir à réformer les mœurs des Bohémiens. Presque tous les prêtres se mariaient et les laïques avaient plusieurs femmes. Des marchands juifs vendaient comme esclaves des chrétiens que l'évêque n'avait pas le moyen de délivrer. Une nuit, Jésus-Christ lui apparut et lui dit : « Voici que je suis encore vendu aux Juifs, et cependant, tu dors ». Adalbert ne comprit pas; mais un moine lui expliqua que, lorsqu'on vend des chrétiens, c'est Jésus-Christ qui est vendu, puisque les chrétiens sont ses membres et son corps.
Les Bohémiens, d'ailleurs, ne le respectaient pas, parce qu'il vivait comme un moine. Il résolut de les quitter et d'aller demander conseil au Pape. Pendant qu'il préparait son départ, le moine Straquaz vint à Rome. C'était un fils de Boleslas le Cruel et un frère de Boleslas le Pieux qui régnait alors en Bohême; son père, pour expier un assassinat, l'avait donné à saint Emmeran de Ratisbonne qui l'avait fait entrer dans son couvent. Après plusieurs années d'absence, il revenait à Prague pour voir son frère. Adalbert alla le voir et lui dit qu'il renonçait à gouverner les chrétiens de Prague. Il ajouta : « Puisque vous êtes le frère du duc, ils vous obéiront peut-être mieux qu'à moi; par votre science et votre sainteté, vous êtes digne d'être évêque; prenez ma place ». Et il lui mit dans les bras son bâton pastoral. Straquaz, irrité, jeta le bâton à terre, en disant : « Je ne veux pas être évêque, je suis moine et mort au monde. — Eh! bien, repartit Adalbert, ce que vous ne voulez pas faire en ce moment, vous le ferez plus tard et ce sera pour votre perte. »
Adalbert partit pour Rome et se jeta aux pieds du Pape : « Saint Père, lui dit-il, le troupeau que vous m'avez confié ne veut pas m'entendre; chez eux la force tient lieu de justice et le plaisir est la seule loi. — Puisqu'ils ne veulent pas t'entendre, dit le Pape, quitte-les; il ne faut pas que tu te perdes toi-même, retire-toi auprès de ceux qui vivent dans l'étude et la contemplation. » Mais Adalbert voulait aller à Jérusalem; l'impératrice Stéfanie, mère d'Otton, le fit venir et lui donna pour son voyage tant d'argent que Gaudentius pouvait à peine le porter. Adalbert distribua tout aux pauvres, changea d'habit, renvoya ses gens en Bohême et partit pour Jérusalem avec son frère et un âne. Arrivé au monastère du mont Cassin, il s'arrêta et, quoique inconnu, fut bien accueilli. Comme il allait partir, l'abbé le retint : « Tu as bien fait, lui dit-il, de te soustraire aux inquiétudes du siècle, mais il n'est pas bon de changer de place chaque jour; la vie vagabonde ne vaut rien, tu ferais mieux de te fixer. » Adalbert suivit ce conseil et pensa arrêter là sa vie errante.
Mais Dieu jugea que le temps de son repos n'était pas venu. Il ne put vivre longtemps au monastère. « Puisque tu es évêque, lui dirent un jour les moines, tu pourras consacrer nos églises. » Adalbert se fâcha : « J'ai cessé d'être évêque, leur dit-il, j'ai quitté mon troupeau, ce n'est pas pour venir consacrer vos églises. » Sur-le-champ il sortit du monastère. Deux jours après, il arrivait au couvent de Saint-Michel, dans la campagne de
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Capoue,oîi vivait alors saint Nil. Il se mit à genoux en pleurant et lui demanda de rester auprès de lui. Saint Nil vit tout de suite quel homme était Adalbert; jusqu'à sa mort il a déclaré n'avoir jamais vu un esprit aussi ardent pour le Christ. « Je t'accueillerais bien volontiers, mon cher enfant, lui dit-il, mais cela me nuirait et ne te servirait pas. Comme tu vois par mon costume et par ma barbe, je ne suis pas de ce pays, je suis Grec. Le champ que j'occupe avec mes frères, n'est pas à moi ; il est aux moines du mont Cassin avec qui tu es brouillé. Si tu restes avec moi, ils me reprendront tout; je serai sans abri et toi aussi. Retourne à Rome sous la protection de ton bon ange; va voir de ma part mon ami l'abbé Léon et remets-lui cette lettre, il te "fera entrer dans son couvent ou te recommandera à quelque autre abbé. » Arrivé à Rome, Adalbert alla trouver l'abbé Léon au couvent de Saint- Alexis et Saint-Boniface, sur le mont Aventin, et lui présenta la lettre de Nil. L'abbé, pour l'éprouver, feignit d'être de mauvaise humeur; il l'interrogea durement et fouilla tous les recoins de son cœur sans parvenir à l'impatienter ni à le rebuter; puis, admirant sa constance, il promit de l'admettre au couvent. Le vendredi saint, Adalbert prit la robe de moine. Gaudentius se fit moine en même temps : il était son frère par l'esprit aussi bien que
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Adalbert fut le plus humble et le plus soumis des moines. Toutes les tentations le trouvèrent invincible ; ses méditations étaient des examens de conscience dans lesquels il brisait son cœur pour en sonder tous les replis. Quand la lutte fut finie, quand toutes ses passions furent terrassées, il s'épanouit en vertus nouvelles; il fut au milieu de ses frères comme une lumière et une flamme. L'abbé lui avait donné les plus humbles fonctions; c'est lui qui allait chercher l'eau pour la cuisine et qui servait à table. Au début, le diable lui tendit des pièges. Quand il portait des pots d'eau ou de vin, le diable les faisait tomber ; les pots se cassaient, le saint rougissait et se mettait à genoux pour demander pardon. Cela arriva souvent. Enfin, Dieu abaissa un regard sur lui et le consola de sa confusion. Un jour qu'il apportait un po^t de vin sur la table des frères, il butta et tomba; le pot qu'il tenait lui échappa des mains et tomba bruyamment sur les dalles. Les moines accoururent et virent que, par la volonté de Dieu, le vase n'était pas cassé et que pas une goutte de vin n'était répandue. Quelque temps après, une femme noble vint au couvent; on l'invita à l'agape; elle refusa et dut avouer que, depuis sept ans, elle n'avait pas mangé. Adalbert l'examina et
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MORT DE SAINT ADALBERT
reconnut que cette abstinence était une maladie; il fit le signe de la croix sur un morceau de pain et dit : a Au nom de Jésus-Christ, mange ce pain ». La femme mangea et s'en retourna joyeuse. Depuîs ce jour elle mangea comme tout le monde et raconta le miracle que Dieu avait fait pour elle. Adalbert guérit beaucoup d'autres femmes qui souffraient de fièvres atroces, rien qu'en leur imposant les mains.
Mais l'archevêque de Mayence, voyant les chrétiens de Prague sans évêque, envoya à Rome pour inviter Adalbert à revenir; les moines s'y opposèrent. Le pape réunit un synode où les envoyés exposèrent leurs raisons. Le pape leur dit : « Je vous le rends, bien que vous soyez des enfants indignes d'un tel père. Mais j'y mets une condition : il restera avec vous, si vous vivez en bons chrétiens, sinon il reviendra au milieu de nous. » Adalbert retourna à Prague; son troupeau le reçut avec joie et promit de mieux vivre.
Bientôt il commença h travailler à la conversion des Hongrois; il leur envoya des missionnaires et alla lui-même chez eux. Leur duc était Geza, dont il baptisa le fils Etienne qui devint célèbre par sa sainteté. Les Bohémiens ne tinrent pas leurs promesses et le cœur de l'évêque s'attrista de nouveau. Une affaire tragique qui se passa sous ses yeux acheva de le désespérer. La femme d'un noble était accusée d'infidélité, et les parents de son mari, selon la coutume du pays, voulaient la décapiter. Elle s'enfuit dans une église; l'évêque la fit entrer au couvent de Saint-Georges et s'efforça de se faire tuer à sa place; il espérait ainsi la sauver et gagner par là la couronne du martyr. Dans la nuit, une bande de furieux envahit la maison de l'évêque, croyant que la femme y était cachée. L'évêque était en prières; en entendant le bruit, il dit adieu à son frère et lui demanda de prier pour lui; puis il vint aux forcenés et leur dit : « C'est moi que vous cherchez.^ Me voici ». Un homme lui répondit : « Tu cherches le martyre, mais ta Sainteté se trompe si elle espère nous faire commettre un crime. Allons, rends-nous cette femme, ou nous nous vengerons sur les femmes et les enfants de tes frères ». Adalbert fut inébranlable. Mais un traître révéla que la femme était au couvent de Saint-Georges et fit découvrir le gardien à qui l'évêque en avait confié la clef. En le menaçant de le tuer, les furieux l'obligèrent à leur donner cette clef; la malheureuse fut arrachée de l'autel qu'elle embrassait. Son mari refusa de la tuer de sa main et ce fut un esclave qui la décapita.
En voyant cette scène le bon pasteur se mit à pleurer parce que, dans son troupeau, il ne voyait aucun espoir de salut. Il retourna à Rome, auprès des moines, qui se réjouire'nt de le revoir. L'abbé lui donna la plus haute autorité après la sienne ; Adalbert resta pourtant humble et <loux. Les mornes disaient nu'il ne lui manquait que le martyre pour être un vrai samt.
Quelque temps après son retour à Rome, le roi Otton y vmt pour l'élection dun nouveau pape. Otton aimait beaucoup Adalbert et s entretenait souvent avec lui. Mais larchevêque de Maycnce, qui accompagnait le roi, recommença ses anciennes réclamations auprès <lu pape : 11 mvoqua.t les canons, montrait que toutes les églises doivent être mariées, que, seule celle de Prague était veuve et qu'il fallait lui rendre son époux (son evêque). Le pape promit, mais ne pressa pas Adalbert de partir. Rentré chez Un, l'arche 'è<,ue écrivit des lettres pressantes. A.lalbert se dec.da enfin a quitter le couvent; il partit avec une profonde affliction, sentant bien que personne ne pouvait détourner son troupeau de la mauvaise voie. Mais il se consolait en pensant qu'il pourrait faire des missions parmi les peuples voisins de son diocèse qui n'avaient pas encore reçu le baptême.
A Mayence, il retrouva le roi Otton qui y rési<lait depuis son retour d'Italie. 11 vécut plusieurs jours dans l'intimité «lu roi, couchant dans les mêmes chambres, lui enseignant l'amour de Dieu, le mépris des grandeurs terrestres, la charité et l'humilité. En même temps, il se faisait le serviteur de tous les domestiques d'Otton; toutes les nuits il se levait pour nettoyj toutes les chaussures, depuis celles du roi jusqu'à celles ,lu portier. On ignora cette sainte supercherie, jusqu'à ce qu'un domestique la révélât
Adalbert quitta quelque temps Otton et fit un voyage en France; il visita le tombeau de saint Denis à Paris, celui de saint Martin à Tours, et celui de
saint Benoît à Fleury. ■
Quan.l il revint à la cour, il confia ses projets au roi, lui demanda conseil et prit congé de lui en l'embrassant, puis il retourna à Prague.
Quelque temps auparavant, les habitants .le Prague avaient, en haine de son nom, massacré presque tous ses parents et incen.lié leurs maisons. A quelque distance de la ville, il s'arrêta et fit demander si on voulait le
recevoir
11 n'eut pour réponse que des paroles de haine : « Nous sommes des pécheurs, lui tirent dire les Bohémiens, des gens à tète dure ; lui, il est un saint un ami de Dieu, un vrai Juif. Des impies comme nous ne sont pas dignes
MORT DE S.\INT ADALBERT
d'avoir un tel évêque. Nous savons d'ailleurs quels mensonges il cache sous ses dehors de piété; ce n'est pas pour notre salut qu'il vient, mais pour se venger de ce que nous avons fait à ses parents. Nous ne le voulons pas au milieu de nous. »
En entendant ce message, l'évéque partit d'un tel éclat de rire qu'il oublia presque sa gravité habituelle : « C'est bien, dit-il, vous avez rompu mes liens, vous avez fait tomber de ma tête le joug et les courroies de mes devoirs d'évéque. A présent, Jésus, je suis tout à toi. » Il se détourna de Prague et se dirigea vers le pays des. Prussiens, encore idolâtres, pour les convertir.
11 s'embarqua dans un bateau que le duc lui donna avec trente soldats d'escorte et arriva à Dantzig. Là il baptisa un grand nombre de personnes, célébra la messe, donna la communion et garda ce qui restait de la sainte Eucharistie pour servir de viatique.
Le lendemain, il prit congé des nouveaux convertis et s'embarqua sur la mer ; après deux jours de navigation, il aborda, renvoya son escorte et demeura avec deux moines, dont l'un, nommé Benoît, était prêtre; l'autre était son jeune frère Gaudentius.
Ils entrèrent dans une petite île, à l'embouchure d'une rivière et commencèrent à prêcher. Les maîtres du lieu survinrent et les chassèrent à coups de poing. L'un d'eux s'approcha d'Adalbert qui chantait des psaumes, et lui donna entre les épaules un grand coup d'aviron. L'évéque laissa échapper son livre et tomba. « Je vous rends grâces. Seigneur, murmura-t-il ; j'aurai du moins reçu un coup pour Celui qui a été crucifié pour moi. »
Il passa de l'autre côté de la rivière et s'arrêta le samedi dans un village. Les habitants s'attroupèrent en criant. On l'interrogea : « Je suis Slave d'origine, dit-il, moine de profession, autrefois évêque, aujourd'hui votre apôtre. Je suis venu pour vous sauver, pour vous faire abandonner vos idoles et vous faire connaître le seul Dieu. » Les païens lui crièrent des injures; ils frappaient la terre avec des bâtons, puis les levaient sur sa tête. Enfin ils lui dirent : « Va-t'en de ce pays, si tu tiens à ta vie; si tu es encore ici demain, tu seras tué. » Le soir même, il monta dans une barque et partit.
Arrivés dans un autre village, il dit à ses compagnons : « Notre habit choque ces païens, habillons-nous comme eux, laissons croître nos cheveux et notre barbe. Travaillons de nos mains et vivons avec les gens du pays. » Le lendemain ils partirent en chantant des psaumes; après avoir traversé des
bois, ils arrivèrent à une plaine exposée au soleil. Ils dirent la messe, mani^èrent, puis se remirent en route. Enfin ils s'arrêtèrent pour dormir.
Des païens survinrent, se jetèrent sur eux et les lièrent. Pendant qu'Adalhert exhortait ses amis à souffrir couraj^eusement pour Jésus-Christ, un prêtre païen, nommé Sicco, lui lança de toute sa force un dard qui lui entra dans la poitrine; d'autres le frappèrent encore. Il tomba et se mit à prier à haute voix. Quand il fut mort, les païens lui coupèrent la tète et la plantèrent sur un pieu; ils jetèrent son corps dans un lac.
Le duc Roleslas racheta la tète et le corps d'Adalbert et les mit dans un tombeau à Gnesen. Ce tombeau fut bientôt célèbre. L'empereur Otton vint y prier et Gnesen, où reposaient les restes de Saint Adalbert devint le siège d'un archevêque dont le pouvoir s'étendait sur toute la Pologne.
HENRI IV A CANOSSA
Le moine Hildebrand, élu pape par le peuple de Rome, en 1079, s'était fait sacrer sous le nom de Grégoire VIL II voulait réformer l'Église, empêcher les prêtres de se marier, et les princes laïques de donner l'investiture des fonctions ecclésiastiques; la plus grande partie des chrétiens le soutenait, il avait contre lui le clergé de Lombardie, presque tous les évêques allemands et surtout Henri IV roi d'Allemagne. Le pape et le roi entrèrent bientôt en lutte et en moins de trois ans arrivèrent à une rupture ouverte. Ce fut Henri qui prit l'oflensive en essayant de faire déposer le pape.
Le 24 janvier 1076, un concile d'évêques allemands se réunit à Worms. Un cardinal italien, Hugues Le Blanc, y fut admis et lut un réquisitoire violent contre le pape. Ensuite le concile rendit la sentence suivante :
« Hildebrand, qui se donne le nom de Grégoire, est le premier qui sans a notre aveu, contre la volonté de l'empereur, contre la coutume des ancê- ({ très, contre les lois, par sa seule ambition, a envahi la papauté. Il veut « faire tout ce qui lui plaît, à tort ou à droit, bien ou mal. Moine apostat, il « dégrade la sainte théologie par de nouvelles doctrines, accommode les « hvres saints à ses intérêts personnels, divise le collège pontifical, mêle le (( sacré et le profane, ouvre les oreilles au démon et à la calomnie, étant luia même témoin, accusateur, juge et partie. Il sépare les maris des femmes, et a soulève le peuple contre les évêques. Il ne reconnaît comme légitimement a consacrés que ceux qui ont mendié près de lui la prêtrise ; il trompe le « vulgaire par une religion menteuse fabriquée dans un petit sénat de « femmes ; il ruine la papauté et attaque en même temps le Saint-Siège et tt l'Empire. Il est criminel de lèse-majesté divine et humaine, voulant ôter « la vie et la dignité à notre empereur sacré et très clément.
« A ces causes, l'empereur, les évêques, le sénat et le peuple chrétien le a déclarent déposé et ne veulent plus laisser les brebis du Christ à la garde c de ce loup dévorant. »
Henri envoya le comte Eberhard pour signifier au pape sa déposition. Eberhard traversa la Lombardie et publia la sentence du concile ; les évêques et les prêtres lombards, presque tous excommuniés, l'accueillirent avec joie. A Pavie, un concile, auquel il assista, jura sur les évangiles de ne plus reconnaître Grégoire pour pape. Eberhard n'osa pas entrer dans Rome; il chargea un clerc de l'église de Parme, nommé Roland, d'y aller à sa place.
A Rome, on connaissait déjà le résultat du concile de Worms. Un concile était assemblé; cent dix évêques y assistaient. Dès la première séance on leur avait apporté un œuf extraordinaire trouvé, disait-on, près de l'église de Saint-Pierre, sur lequel on voyait un bouclier, une épée et un serpent noir qui tortillait sa queue et ne pouvait lever la tête; les évêques se passaient de main en main ce signe miraculeux et cherchaient à l'interpréter.
Quand le clerc Roland fut introduit, il présenta ses lettres et dit au pape : « Le roi, mon seigneur, et tous les évêques allemands ordonnent que tu quittes à l'instant l'Église romaine et le siège du bienheureux Pierre ». Puis, s'adressant aux évêques romains : « Et vous, mes frères, vous êtes avertis de venir à la Pentecôte, en la présence du roi, pour recevoir un pape, puisqu'il est reconnu que celui-ci n'est pas un pape, mais un loup dévorant ».
Les évê([ues se lèvent en criant; l'évêque de Porto s'écrie: « Qu'on saisisse cet impie »; des soldats mettent la main sur Roland. Le pape ordonne qu'on respecte sa vie pour lui laisser le temps de faire pénitence ; puis il recommande le calme et explique les symboles représentés sur l'œuf miraculeux : « Frappons, dit-il, du glaive de la parole, ce serpent qui porte le bouclier et l'épée contre l'Église romaine. » Les évêques l'acclamèrent et lui demandèrent d'excommunier le roi d'Allemagne.
Dans la séance du lendemain, le pape fit lire les lettres apportées par Roland. Dans l'une, les évêques du concile de Worms disaient au pape : « Comme ton avènement a été consacré par tant de parjures, et que l'Église de Dieu est mise en péril par tes nouveautés, comme ta vie privée est déshonorée par tant d'infamies, nous abjurons l'obéissance que nous t'avions promise, et puisque, comme tu l'as dit, aucun de nous n'est évêque pour toi, de même tu n'es pape pour aucun de nous ».
La lettre du roi au pape était ainsi conçue : « Henri, roi, non par
HENRI IV A CANOSSA
usurpation, mais par l'ordre de Dieu, à Hildebrand, faux moine et non pape :
« Lorsque j'attendais de toi ce qu'on reçoit d'un père et que je t'obéissais en tout, tu as agi contre moi comme le plus grand ennemi de ma vie et de mon royaume. Tu m'as ravi la dignité héréditaire qui m'était due à Rome, et tu as essayé de m'enlever le royaume d'Italie. Tu as porté la main sur de vénérables évêques, à cause de leur attachement pour moi, et tu les as abreuvés d'injustices et d'affronts. Comme je me taisais, tu as pris ma patience pour de la lâcheté, tu as osé te révolter contre ton chef en écrivant (je répète tes paroles) que tu mourrais ou que tu m'arracherais le Voyaume et la vie.
« Pour punir ton insolence, j'ai tenu une assemblée des grands de mon royaume; devant eux ont été révélées des choses tenues cachées jusque-là par crainte et par respect, et ils ont déclaré que tu ne peux rester plus longtemps sur le siège apostolique. J'adhère à leur sentence ; je te dis, et les évêques te disent avec moi : Quitte le siège que tu as usurpé ; qu'un autre monte sur le trône de saint Pierre, non pour couvrir la violence du manteau de la religion, mais pour enseigner la doctrine du bienheureux Pierre. Moi, Henri, roi par la faveur de Dieu, et tous nos évêques, nous te disons : Descends, descends! »
La lecture de ces lettres indigna le concile; tous les prélats, debout, criaient qu'il fallait excommunier sur-le-champ le roi et les évêques allemands. Grégoire se leva, se recueillit un instant et prononça l'anathème qu'il fit précéder d'une prière. « Saint Pierre, prince des Apôtres, écoutez votre serviteur que vous avez jusqu'à ce jour défendu contre les coups des méchants qui le haïssent parce qu'il vous est fidèle. Vous m'êtes témoin que l'Eghse romaine m'a obligé, malgré moi, à la gouverner, et que j'aurais mieux aimer mourir en exil que d'usurper votre place par des moyens humains. Mais, m'y trouvant par votre grâce et sans l'avoir mérité, je crois que votre intention est que le peuple chrétien m'obéisse, suivant le pouvoir que Dieu m'a donné à votre place de lier et de délier sur la terre.
« C'est en cette confiance que, pour l'honneur et la défense de l'Éghse, au nom du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, je défends au roi Henri, fils de l'empereur Henri, qui par son orgueil inouï, s'est élevé contre votre Eglise, de gouverner le royaume teutonique et l'Italie. Je relève tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou lui feront, je défends que personne lui obéisse ; car celui cpii veut diminuer l'honneur de votre Église, doit perdre lui-même la dignité qu'il possède. Et, parce qu'il a désobéi
comme chrétien et n'est pas revenu au Seigneur qu'il avait quitté, en communiquant avec des excommuniés et en méprisant les avis que je lui donnais pour son salut, vous le savez, et se séparant de votre Église qu'il a voulu diviser, je le lie, en votre nom, et sur la foi de votre pouvoir, du lien de l'anathème, afm que les nations sachent et éprouvent la vérité de ces paroles : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, le fds du Dieu vivant a bâti son Eglise, et a les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre elle. »
La nouvelle de l'excomnmnication du roi impressionna vivement les Allemands; des légendes sorties des couvents se répandirent dans le peuple. On racontait qu'au moment où le pape avait prononcé l'anathème, la chaire dans laquelle il était, quoique neuve et faite d'un bois solide, avait éclaté en mille morceaux. Henri perdit ses amis les plus dévoués ; le duc Gottfried fut assassiné à Anvers; Tévèque d'Utrecht mourut subitement, et le diable,
disait-on, emporta son ame.
Les évèques et les abbés restés fidèles au pape excitèrent les seigneurs rebelles; les Saxons, ennemis de Henri, se soulevèrent. Pour les soumettre, le roi vit ([u'il ne pouvait plus compter sur personne; ceux mêmes qui lui devaient tout, se tournèrent contre lui. En Saxe, le peuple même, indifférent d'habitude aux querelles des seigneurs, se révolta contre l'autorité royale. Le roi, voyant qu'il ne pouvait combattre, essaya de négocier; les chefs saxons s'y refusèrent, l'appelèrent ex-roi et annoncèrent qu'ils allaient élire un nouveau souverain. Les ducs de Bavière, de Souabe et de Carinthie se joignirent à eux pour convocpier une assemblée des grands.
L'assemblée se tint à Tribur ; les légats du pape y assistaient. On reprocha au roi ses mauvaises mœurs, sa haine des nobles, son peu de zèle contre les païens, sa désobéissance à l'Église. La réunion dura sept jours. Le roi était au château d'Oppenheim en face de Tribur, sur l'autre rive du Rhin. Il lui était impossible de se rendre à l'assemblée, l'archevêque de Mayence avait fait enlever toutes les barc^ues. Mais il savait ([u'on projetait de le déposer : il envoyait des messages, suppliait qu'on lui laissât le titre et les insignes de roi et promettait de laisser aux princes le gouvernement du royaume. Les princes répondaient qu'ils ne croyaient plus à sa parole et que d'ailleurs il leur était impossible de négocier avec un excommunié. Pourtant la dithculté de lui choisir un successeur les empêcha de le déposer sur-lechamp. Ils lui accordèrent un délai aux conditions suivantes : « Le roi écrira au pape et aux princes allemands des lettres dans lesquelles il avouera ses
HENRI IV A CANOSSA
torts et promettra satisfaction ; de plus il invitera le pape à venir a Augsbourg le 2 février de l'année suivante pour le juger, et il se soumettra à son jugement; jusque-là, il devra se séparer de ses amis, disperser son armée et se retirer à Spire pour y vivre en simple particulier. Si un an après son excommunication, c'est-à-dire le 22 février 1077, il n'a pas obtenu l'absolution, il cessera d'être roi. »
Henri accepta ces conditions et se retira à Spire; seulement, au lieu de prier le pape de venir à Augsbourg il lui annonça qu'il irait le voir à Rome. En même temps il demanda à l'abbé Hugues de Cluny, son parrain, et à la comtesse Mathilde, sa cousine, d'intercéder pour lui auprès du pape. Mathilde, héritière du duché de Toscane, était passionnément dévouée aux intérêts du Saint-Siège; elle était brouillée avec son mari, Gottfried de Lorraine, partisan de Henri.
Le roi tenait beaucoup à ne pas être jugé par le pape en Allemagne, devant ses vassaux, car il courait grand risque d'être déposé ; il résolut de prendre les devants en allant à Rome pour obliger le pape à l'absoudre.
Il ne lui était pas facile d'arriver en Italie; en Tyrol, en Carniole, en Carinthie, ses ennemis faisaient garder tous les passages des Alpes ; mais le Valais, la plaine d'Aoste et le duché de Turin appartenaient à sa belle-mère, Adélaïde de Suze ; par là il pouvait essayer de traverser les Alpes.
Il partit secrètement de Spire avec quelques domestiques; un seul seigneur consentit à l'accompagner. D'autres excommuniés qui partaient pour se faire absoudre, ne voulant pas, en lui montrant quelque attachement, indisposer le pape contre eux, refusèrent de faire route avec lui.
Il entra d'abord en Bourgogne et s'arrêta quelques jours à Besançon auprès d'un oncle de sa femme, avec qui il célébra la fête de Noël; puis traversant le Jura il arriva à Vevey, où il rencontra la duchesse Adélaïde.
Adélaïde, sa belle-mère, était aussi belle-mère de Rodolphe, son rival; elle était, de plus, très pieuse et très dévouée au Saint-Siège; Grégoire VII l'appelait « la fille de Saint-Pierre » et Pierre Damien la comparait à la prophétesse Déborah. Aussi était-elle mal disposée pour son gendre excommunié; elle l'autorisa pourtant à traverser ses domaines, mais en exigeant qu'il lui cédât cinq évêchés en Italie. Henri refusa ; mais ses prières et les larmes de sa femme attendrirent Adélaïde qui finit par se contenter du Bugey, province de Bourgogne voisine de la Savoie. A ce prix elle lui donna le libre passage, des provisions et des guides et consentit même à l'accompagner.
6o SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.
Ils partirent de Vevey le i'^ janvier 1077 pour franchir le col du Saint- Bernard. L'hiver de cette année fut compté comme le plus long et le plus froid du siècle; le Rhin resta gelé pendant six mois, en Allemagne toutes les vignes gelèrent. Jusqu'au Rhône toutes les vallées des Alpes étaient encombrées de neige.
Pour ouvrir un chemin, les voyageurs durent se faire précéder par des gens du pays qui faisaient battre la neige par des bœufs. Avec beaucoup de peine ils atteignirent, au sommet du col, le couvent et l'hospice que saint Bernard de Menton avait fait construire un siècle auparavant. 11 n'y avait personne au couvent; les moines étaient partis, pensant que cet hiver-là aucun voyageur n'oserait tenter le passage. Le roi et sa suite y trouvèrent du moins un abri pour la nuit.
La descente fut encore plus difficile que n'avait été la montée; les chevaux ne pouvaient marcher sur la glace qui couvrait les pentes abruptes du revers italien; il fallut les lier sur des planches et les faire glisser. Les hommes rampaient sur leurs mains, tombaient et roulaient, souvent au péril de leur vie. Quand on arriva à des pentes moins rudes, les guides fabriquèrent en hâte des traîneaux avec des peaux de bœuf, y mirent la comtesse Adélaïde, l'impératrice et son fils, et les traînèrent en se retenant eux-mêmes avec des crampons de fer. On atteignit ainsi le val d'Aoste.
Dans les villes de Lombardie on apprit avec joie l'arrivée de l'empereur; le pape Grégoire y avait beaucoup moins de prestige qu'en Allemagne; beaucoup d'évèques et de prêtres, n'acceptant pas la discipline imposée au clergé par Grégoire, l'appelaient usurpateur et anti-pape; excommuniés, ils ne s'étaient pas soumis; ils comptaient sur l'empereur pour les déUvrer et les venger. En le voyant arriver, ils crurent qu'il venait pour déposer Grégoire. Henri ne voulant point leur avouer qu'il avait perdu son autorité en Allemagne, n'osa pas leur faire connaître son intention de se soumettre.
Grégoire savait, par des lettres qu'il avait reçues d'Allemagne, qu'on l'attendait à Augsbourg au mois de février. Autant Henri tenait à ce qu'il n'y allât pas, autant il tenait, lui, à y aller.
Dans les derniers jours de décembre 1076, il quitta Rome avec quelques cardinaux et un cortège de chevaliers conduits par la comtesse Mathildc. Il arriva à Mantoue, où il comptait trouver l'escorte promise par Rodolphe. Il n'y trouva personne. A la nouvelle du départ de Henri, les seigneurs allemands s'étaient imaginé qu'il allait revenir les attaquer à la
HENRI IV A CANOSSA
tête d'une armée d'Italiens et n'avaient plus pensé qu'à ce danger. Ils avaient redoublé de vigilance pour garder les passages et renforcé les garnisons de leurs forteresses, mais personne n'avait osé entrer en Italie. A Mantoue, Grégoire ne trouva pas d'escorte, et Mathilde ne pouvait l'accompagner, il dut renoncer à aller plus loin.
Mais il espérait encore l'arrivée des Allemands; pour les attendre, il se retira dans la forteresse de Canossa, propriété de Mathilde à quelque distance de Reggio, au centre des Apennins. Au bout de quelques jours, il reçut une lettre de Rodolphe lui annonçant qu'il était impossible d'aller audevant de lui. Il eût voulu rentrer à Rome, mais sachant que Henri était en Lombardie, et ne connaissant ni ses forces ni ses intentions, il ne voulut pas s'exposer à tomber entre ses mains et se résigna à demeurer à Canossa. C'était un asile sûr; le château bâti sur un rocher escarpé était entouré d'une triple enceinte et la garnison était d'une fidélité éprouvée.
Bientôt les excommuniés commencèrent à arriver. L'évêque de Verdun et celui de Bamberg avaient été arrêtés en route et jetés en prison; mais l'archevêque de Brème, les évêques de Zeitz, de Lausanne, de Strasbourg et d'Osnabruck et plusieurs laïques avaient pu atteindre Canossa. Pieds nus, vêtus d'une chemise de laine, ils s'agenouillaient à la porte et imploraient leur pardon.
Quand Grégoire les laissa entrer, il leur dit : « La miséricorde ne sera pas refusée à ceux qui pleurent leurs péchés; mais une longue désobéissance, comme une vieille rouille, ne peut être purifiée que par le feu d'un long repentir. Si vous vous repentez véritablement, supportez bien le fer chaud qui sera mis sur les plaies de vos âmes >. Puis il fit enfermer les évêques dans des cachots séparés oîi ils n'eurent à manger et à boire que du pain et de l'eau; il infligea aux laïques des punitions corporelles et un long jeûne. Enfin il les fit comparaître devant lui, leur fit promettre de n'accorder aucune obéissance à l'empereur jusqu'à ce qu'il fut réconcilié avec l'Église et les releva de l'excommunication.
Cependant Henri approchait de Canossa, toujours résolu à se soumettre, malgré les excitations du clergé et du peuple de Lombardie. A quelque distance du château, il s'arrêta et fit demander une entrevue à Mathilde. La comtesse vint le trouver avec Adélaïde, Hugues de Cluny et plusieurs ItaUens en qui le pape avait confiance. Henri les supplia de ne pas croire ses accusateurs et d'obtenir pour lui la levée de l'anathème qui allait lui
faire perdre le trône. « Plus tard, ajouta-t-il, je répondrai à toutes ces accusations et je garderai ou perdrai la couronne, d'après la sentence du pape. » Matliilde promit d'intercéder pour lui.
Quand la comtesse parla pour l'empereur, Grégoire lui répondit : « Eh bien, si son repentir est sincère, qu'il me remette la couronne et les autres insignes de la royauté, et qu'il se déclare indigne du trône ». Ceux (jui l'entouraient trouvèrent ces conditions trop dures et travaillèrent à le fléchir. Enfin il consentit à éprouver le repentir de l'empereur.
Henri, sans attendre la réponse, s'était avancé jusqu'à la porte du château, pieds nus et vêtu de deuil. On le laissa pénétrer dans la seconde enceinte; il y resta tout le jour, agenouillé dans la neige et jeûnant jusqu'au soir. Les deux jours suivants il revint à la même place, dans la même attitude. Le troisième jour, désespéré, il résolut de s'en retourner; mais auparavant, il supplia encore une fois l'abbé Hugues d'être son garant auprès du pape. I/abl)é refusa; alors Henri s'agenouilla devant Mathilde et lui dit : « Si tu ne viens à mon secours, je ne briserai jamais plus de boucliers, car le pape m'a frappé et mon bras est mort. Ma cousine, fais que le pape me pardonne. »
Mathilde retourna auprès du pape et le supplia de pardonner. Le pape refusa d'abord, puis voyant que les Italiens de son entourage, apitoyés eux-mêmes sur l'empereur, n'approuvaient pas « cette cruauté et cet orgueil tyrannique si éloignés de la vraie prudence de la sévérité apostolique », il céda et promit de lui donner l'absolution s'il s'engageait à se présenter devant l'assemblée des princes au jour fixé par le pape, pour y être déclaré innocent ou coupable; il devait, de plus, promettre de protéger le pape dans ses membres, dans son honneur, et faciliter son voyage en Allemagne, enfin s'engager à ne plus porter de marcjue de la dignité royale et à s'abstenir de tout acte de gouvernement juscju'à ce que l'assemblée eût prononcé son jugement. S'il manquait à une seule de ces conditions, il retomberait sous l'anathème.
Henri accepta ces conditions. Un traité de paix fut conclu et juré par six cardinaux représentant le pape, un archevêque, deux évêques, l'abbé de Cluny et un seigneur laïque représentant le roi.
Le lendemain 28 janvier, l'empereur fut admis en présence du pape; il entra, les pieds nus, et s'étendit la face contre terre, les bras en croix, en criant : u Pardonne-moi, bienheureux père ». Le pape ne put retenir ses larmes.
HENRI IV A CANOSSA
On accomplit ensuite le cérémonial de l'absolution; le pape, revêtu de ses ornements, et coiffé de la mitre, vint s'asseoir devant la porte de l'éghse de Ganossa. L'empereur, nu jusqu'à la ceinture, s'avança, suivi des autres excommuniés; devant le pape, il s'agenouilla en disant : « Très Saint Père, je supplie votre sainteté de me délier devant Dieu des liens de l'anathème et de me rendre la grâce de la communion chrétienne ». Puis il jura d'être dorénavant soumis à l'Eglise.
Le pape prit une baguette et se mit à réciter les psaumes de la pénitence; à chaque verset il s'arrêtait et frappait un coup de baguette sur les épaules de Henri. Quand il eut achevé les psaumes, il ôta sa mitre et dit : « Seigneur, ayez pitié de nous! Dieu de miséricorde et de pardon, écouteznous! Que votre pitié absolve ce malheureux chargé des chaînes de l'excommunication. » Puis il se leva, tendit les bras à l'empereur en lui disant : « Par l'autorité du Dieu tout-puissant et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, je te défie des liens de l'anathème. » Enfin il lui prit la main, le fit entrer dans l'église et lui dit : « Je te ramène dans le sein de la sainte Église et dans la communion de toute la chrétienté d'oii la sentence d'excommunication t'avait banni, et je te réintègre dans la participation des sacrements». Il lui donna alors le baiser de paix et monta à l'autel pour célébrer la messe.
Au moment de la communion, il appela l'empereur auprès de l'autel, lui présenta l'hostie et lui dit : « J'ai depuis longtemps reçu de toi et de tes partisans des lettres où tu m'accusais d'avoir usurpé par simonie la chaire apostolique, et d'avoir, avant et pendant mon épiscopat, commis des crimes qui m'auraient rendu indigne du sacerdoce. Je pourrais réfuter cette calomnie par les affirmations de ceux qui connaissent ma vie entière; mais je ne veux pas m'appuyer sur le témoignage des hommes plutôt que sur celui de Dieu. Pour ôter à tout le monde tout prétexte de scandale, voici le corps du Seigneur que je vais prendre; qu'il devienne pour moi l'épreuve de mon innocence ; que Dieu fasse éclater mon innocence, si je suis innocent, et me frappe de mort, si je suis coupable. »
Alors il rompit l'hostie, en consomma une moitié, puis, se tournant vers l'empereur :
« Fais à présent, dit-il, ce que tu m'as vu faire. Les grands de ton Cl royaume t'accusent de crimes horribles et demandent que tu sois chassé « du trône et exclu de la communion des chrétiens. Si tu es sûr de ton inno-
a cence, épargne-toi les lenteurs d'un procès douteux ; prends cette partie du « corps de Notre Seigneur Jésus-Christ, afin que ton innocence ayant Dieu « pour témoin, la bouche soit fermée désormais à tes ennemis, et que je « puisse moi-même devenir l'avocat de ta cause et le défenseur de ton
a innocence. »
En disant ces mots il présenta l'hostie à l'empereur. Henri hésita et demanda à délibérer en secret avec ses conseillers. Quand il revint auprès du pape, il refusa l'hostie parce que, dit-il, ses accusateurs étant absents, ne seraient pas convaincus par cette épreuve. Il demanda que le jugement de sa cause fut renvoyé à l'assemblée des grands. Le pape n'insista pas et acheva
la messe.
Après la messe, ils mangèrent ensemble et se firent leurs adieux, Henri reçut la bénédiction du pape et partit. Des envoyés saxons qui étaient auprès de Grégoire, se plaignirent de cette réconciliation qui rendait à l'empereur une puissance dont il se servirait sans doute contre la Saxe, a Soyez tranquilles, leur dit Grégoire, je vous le renvoie plus accusable qu'il n'était. » Il écrivit aux seigneurs allemands que l'empereur s'étant humilié devant lui, il avait consenti à lever l'anathème, mais que bientôt il irait en Allemagne pour le juger — la lutte semblait terminée. Mais elle recommença bientôt et dura jusqu'à la mort du pape.
Henri IV i Cvsossa. — Composilion cl dessin de Muclia.