‹ Scènes et épisodes de l'histoire d'Allemagne [microform]Chapitre 25 sur 56 · CHANTEURS A LA WARTBOURG · texte numérisé non relu

CHANTEURS A LA WARTBOURG

Au moyen âge, en Allemagne comme en France, la naissance de la chevalerie et le développement des cours féodales firent éclore une poésie nouvelle, celle des « chanteurs d'amour » ou Minnesaenger.

Chaque prince, en effet, mettait sa gloire à avoir autour de lui comme visiteurs, hôtes ou serviteurs, une foule de chevaliers qui l'accompagnaient à la guerre, lui servaient d'escorte dans les cérémonies et lui tenaient compagnie pendant la paix. Peu à peu, tous ces gens qui vivaient ensemble près des grands adoptèrent des mœurs et des usages nouveaux : ils prirent les « manières des cours » que l'on considéra comme seules convenables pour un chevalier. La vie des nobles fut dès lors réglée par de sévères préceptes de politesse et de courtoisie : la façon de se tenir à table, de saluer, de parler, de s'habiller fut définie et codifiée; la guerre et les exercices d'armes eurent aussi leur discipline, et c'était déchoir que de ne pas la suivre.

D'autre part les femmes des princes et des seigneurs vivaient aussi dans la compagnie des chevaliers, et chacun s'efforçait de gagner leurs bonnes grâces en trouvant des manières délicates, polies et brillantes, de leur témoigner du respect et une estime affectueuse, sans blesser ni leur modestie ni leur dignité. Ainsi naquit le « service d'amour » qui fut d'abord une forme raffinée des hommages dus par un noble à la femme de son seigneur, mais qui devint vite l'expression d'un sentiment nouveau, la galanterie. C'était une sorte d'amour sans passion réelle, fait de prévenances perpétuelles, de beaux discours et d'actes chevaleresques accomplis en l'honneur d'une femme

de haut rang. Le chevalier bien appris devait se choisir une dame, l'adorer sans le dire, la supplier de lui donner un ruban ou un anneau, et sur son ordre, aller courir les aventures et les tournois,

La mode était surtout de faire des vers en l'honneur de sa dame et de les chanter. Ces chanteurs d'amour ou Minnesaenger étaient donc des chevaliers, en général de petite noblesse, qui se délassaient du métier des armes en célébrant les mérites de leur dame, leurs joies, leurs peines, la douceur du printemps, ou les tristesses de l'automne. Leur poésie courtoise et fleurie dissertait à l'infini sur les moindres nuances du sentiment de l'amour. Ils étaient presque tous fort illettrés: un des plus célèbres, Wolfram d'Eschenbach, ne savait pas lire. Ils se formaient par un enseignement oral : auprès des poètes illustres accouraient les jeunes chevaliers qui s'exerçaient suivant les conseils du maître. Parfois, devant la cour d'un prince, dans sa salle d'honneur aux voûtes ogivales, la Burg-Halle, les chanteurs se livraient à des luttes ou tournois poétiques, où le public était juge, et à la suite desquels on distribuait des prix aux vainqueurs.

Ces poètes étaient des nobles guerriers pour qui l'amour jouait le rôle d'un divertissement pendant leur séjour dans les cours princières. Leurs sujets étant peu variés, ils se préoccupaient surtout de la forme des vers et de l'air sur lequel on les chantait. Ils écrivaient en vers rimes, groupés en couplets qu'interrompait parfois une ligne isolée et dissonante, 1' « orpheline » (die Waise). Chaque auteur voulait trouver une nouvelle combinaison de vers, une « strophe » et avoir son air à lui, son « ton » ; on regardait comme un vol de prendre la façon d'un autre poète.

Les Minnesaenger commencèrent à briller au xii* siècle à la cour des empereurs de la maison de Souabe, en particulier au temps de Frédéric Barberousse et de son fils, Henri VI, qui fit lui-même des poésies. La plupart imitèrent les troubadours provençaux et firent des aubades et des sérénades; quelques-uns traduisirent en allemand les chansons de geste des trouvères français, en particulier les romans de la Table Ronde.

Pendant la minorité de Frédéric II, lés poètes se transportèrent à la cour du duc d'Autriche Frédéric, et surtout à celle du landgrave Hermann de Thuringe. Hermann habitait la johe petite ville de Eisenach; bâti sur une montagne boisée au-dessus de Eisenach, son château s'appelait la Wartbourg : sainte Elisabeth était la dame du lieu.

C'est à la Wartbourg qu'eurent lieu les luttes des plus célèbres Minne-

Page 1