DÉCAPITE UNE DE SES FEMMES
Le royaume anabaptiste de Munster est l'épisode le plus dramatique de la Réforme allemande. Le Hollandais Jean Bochelson de Levde est le héros de cette histoire.
JMunster était une ville d'évêché, capitale d'un petit territoire qui avait pour prince l'évêque lui-même. Ce prince-évéque était un noble nommé par les chanoines de Munster et qui résidait presque toujours à la campagne dans un château. Il arrivait même qu'il possédât à la fois plusieurs évêchés.
Les habitants de la principauté formaient deux groupes distincts. La campagne était divisée en grands domaines féodaux cultivés par des paysans et qui appartenaient à des seigneurs laïques ou plus souvent encore à des couvents. Tous ces propriétaires étaient vassaux de l'évêque et, comme le suzerain était un ecclésiastique, les abbayes et bénéfices étaient nombreux et riches. Le prince maintenait la paix dans sa principauté au moyen d'un certain nombre d'officiers justiciers.
Au contraire, il laissait la ville s'administrer elle-même. Il se bornait h lui demander un impôt et à y faire rendre la justice ecclésiastique par un officiai. Le corps de ville comprenait un sénat et deux consuls ou bourgmestres, recrutés dans l'aristocratie de la ville et toujours en défiance contre les chanoines et contre l'évêque.
i88 SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.
Dans la ville même, le peuple, groupé en corporations d'ouvriers, formait une classe hostile à la fois à l'évèque et au sénat. Cette classe, exclue du corps de ville, avait à sa tête deux tribuns chargés de faire valoir ses doléances.
Ainsi la principauté était divisée en classes rivales, mais toujours prêtes à s'unir contre le prince pour défendre les libertés municipales. Seuls les chanoines, le clergé et les bourgeois très aisés pouvaient songer à s'allier à l'évèque afin de maintenir leurs privilèges.
La Réforme de Luther avait une première fois causé des troubles dans Munster. Kn mai IJ25, le peuple soulevé par trois prédicateurs présenta au sénat une pétition en trente-quatre articles. On demandait moins une réforme religieuse (jue la vente ou la sécularisation des monastères de la ville au profit des habitants. Une bande d'émeutiers se porta sur un riclie couvent de femmes, le monastère de Wizing, pour le piller. Les religieuses de cet abbaye fabriquaient de la toile qui faisait concurrence aux tissages de la ville. On comptait se rendre ensuite chez, les moines de Fontaine-Saillante qui passaient, malgré leurs vœux de pauvreté, pour les plus gros propriétaires de Munster. Le coup de main échoua : l'abbesse de Wi/jng put résister derrière les murs du couvent, les magistrats arrêtèrent les chefs du complot. Mais le peuple soulevé les délivra. I^es chanoines menacés de mort s'enfuirent vers l'évèque qui revint avec une armée rétablir l'ancien état de choses, on lit la paix et une amnistie générale fut accordée.
Jusqu'en 1 53o, on réussit à maintenir par la force le peuple en repos. Cependant un bourgeois de la ville, Knipperdolling, tenta une émeute populaire. En iSaj, il arracha de la prison ecclésiastique un hérétique luthérien condamné par l'official. Mais il fut battu et obtint difficilement sa grâce. D'abord exilé, puis rappelé, il fut pris par les troupes du prince et aurait été pendu sans les instances du sénat. « C'est une grâce dont nous nous repentirons tous », s'écria l'évèque. De même en i j3o, le peuple, irrité contre les religieuses d'une abbaye qui, malgré les édits, engraissaient leurs bœufs dans des prés fertilisés par les fumiers de la ville, se serait révolté si Charles-Quint n'avait écrit une lettre menaçante aux magistrats.
En i53i, un jeune prêtre, Bernard Rothman, prêcha la Réforme dans Munster. C'était le fils d'un maréchal ferrant d'une petite ville du diocèse. Élevé par un parent chapelain d'une église de Munster, il avait été chantre à l'église Saint-Maurice, puis maitre d'école à Warendorp, puis étudiant
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à Mayence, enfin prêtre à Munster. C'était un élève aimé des chanoines, qui avaient payé ses études.
En i525 ses sermons contre les vices du clergé avaient paru dangereux. On l'avait envoyé avec une pension s'instruire à Cologne, oii l'université était restée parfaitement orthodoxe. Rothman avait profité de cet exil pour parcourir toutes les villes d'Allemagne et pour se lier d'amitié avec les principaux réformateurs. Il était éloquent, un peu vulgaire dans son langage, mais très entraînant et maniant avec habileté les moindres inflexions de sa voix forte et sonore.
Revenu à Munster, il se remit à prêcher la Réforme et en particulier la nécessité de ramener l'Église à la pauvreté évangélique et d'établir l'égalité sociale entre tous les fidèles. On l'interdit, mais sa prédication avait ranimé les désirs populaires et excité un grand enthousiasme. Knipperdolling lui construisit dans le cimetière de Saint-Lambert une tribune de bois, et, après un nouveau sermon, courut avec les auditeurs détruire les ornements réputés profanes de toutes les églises de la ville. A cette nouvelle l'évèque, Frédéric de Wied, abdiqua (24 mars i532) : c'était un homme sage et pieux, qui n'osa pas charger sa conscience d'une répression qu'il sentait nécessaire, mais qu'il trouvait cruefle. Désormais la guerre civile régna dans Munster.
Le nouvel évêque, comte de Waldeck, essaya en vain de la calmer par la force. Il était déjà administrateur du diocèse de Minden et les chanoines l'avaient choisi à cause de son tempérament énergique. « Il faut que tout reprenne son cours ordinaire, écrivit-il aux magistrats, ou je saurai vous y contraindre. » Son attitude impérieuse fit craindre aux bourgeois que son triomphe n'aboutît à la destruction de leurs libertés communales. D'autre part, Knipperdolling et les tribuns, sans l'autorisation du sénat, convoquèrent le peuple, qui se déclara « prêt à donner son sang pour la doctrine de l'mcomparable Rothman ». Un citoyen qui tenta de protester contre cette décision fut roué de coups. Les vingt-six corps de métier nommèrent chacun un représentant chargé de s'unir avec les tribuns pour défendre la vraie foi. Le sénat de Munster était pris entre la crainte d'un soulèvement populaire et le désir de résister à l'absolutisme du prince évêque : les troubles n'allaient plus cesser.
Le sénat proposa au prince d'accorder la libre prédication de l'Evangile et de pardonner aux auteurs des troubles; l'évèque répondit en venant, par une entrée solennelle, prendre possession de sa capitale.
Alors, tous les habitants de Munster, réunis par le danger commun, surprirent à trois heures du matin dans une petite ville, Telgt, à trois lieues de Munster, l'évéque et son cortège. On était au lendemain de Noël, le coup de main était imprévu, une patrouille épiscopale envoyée vers Munster n'avait rien vu qu'un grand nombre de feux follets; ces feux étaient les mèches allumées pour les arquebuses. Les Munstériens, arrivés à l'improviste, brisèrent les portes, pillèrent les maisons. L'évéque se sauva à moitié nu, mais la plupart des gens de sa suite furent pris.
C'était la rupture définitive : l'évéque demanda secours aux princes du corps germanique qui, tous, catholiques comme protestants, condamnèrent cette insurrection des sujets contre leur souverain et invitèrent le sénat à céder. Luther lui-même n'avait-il pas refusé aux sujets le droit de se révolter contre leurs princes?
Alors, grâce à Rothman, grandit brusquement dans Munster un parti religieux nouveau et extrême, qui conquit rapidement U ville. Ce parti était celui des anabaptistes.
Les anal)aptistes étaient des chrétiens pour qui la Réforme religieuse devait amener d'abord une révolution sociale. Enthousiasmés par la lecture (le l'Evangile, ils voulaient abolir la propriété et mettre en commun tous les biens, afm d'établir sur la terre l'égalité durable qui doit exister entre tous les frères en Dieu. D'autre part, ils croyaient que Dieu manifestait ses volontés à qui il voulait, même à une femme ou à un enfant, et que le seul gouvernement consistait à laisser chacun libre de faire connaître à tous les inspirations qu'il recevait du ciel. Pratiquement, ils espéraient que Dieu enverrait un prophète établir son royaume sur cette terre ; ils croyaient aussi que les enfants ne devaient être baptisés qu'après avoir atteint l'âge où ils pouvaient comprendre les inspirations de Dieu. « Croyez et rebaptisezvous », tel était le résumé de leur doctrine.
Écrasés dans l'Allemagne du sud à la suite de la guerre des paysans, les anabaptistes avaient subsisté, mais dispersés, dans toutes les villes du nord, en particulier en Hollande et en Frise. Ils formaient une sorte d'association générale qui groupait dans les différentes villes les gens les plus entreprenants et les plus fougueux. Tous attendaient le moment où serait fondée une Jérusalem nouvelle destinée à régénérer le monde et à devenir la capitale inexpugnable de leur religion.
Rothman avait commencé par montrer la plus grande hostilité à l'ana-
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baptisme, mais peu h peu la lutte qu'il soutint contre tout le clergé de Munster l'amena à nier toute autre autorité que celle de l'Evangile et à se croire inspiré par Dieu même. D'autre part, parmi ses partisans se ghssèrent quelques anabaptistes, entre autres un Hollandais nommé Roll. Aussi, avant même l'affaire de Telgt, établit-il la communion sous forme de repas du soir et prêcha-t-il la nécessité d'un second baptême, malgré les remontrances de Mélanchton et de Luther lui-même.
Le résultat fut d'attirer à Munster une foule d'immigrants anabaptistes décidés à tenter une révolution. L'aflluence fut d'autant plus grande que le prince-évêque se hâta de persécuter tous les anabaptistes de son diocèse. Une première émeute donna aux anabaptistes le droit d'exercer leur culte. L'affluence des étrangers avait inquiété les bourgeois de Munster, une partie émigra, le reste finit par s'accorder avec l'évéque, en expulsant les anabaptistes et Rothman. Mais le jour du départ, au moment où les exilés passaient la porte de ville, Knipperdolling, d'accord avec l'un des consuls, assaillit le .sénat, rassemblé sur le passage des bannis : Le sénat effrayé accorda la paix aux révoltés, à condition que Rothman ne prêcherait plus. Dès lors les émeutes se multiplièrent. Sans le secours du clergé catholique, Munster appartenait aux anabaptistes.
Parmi les prophètes les plus célèbres de cette secte, on comptait deux Hollandais, Jean Matthis, boulanger de Harlem et Jean Rochelson. Ce dernier, né en irjio, était fds d'un magistrat municipal de La Haye. Il avait appris le métier de tailleur et, après avoir fait son tour comme compagnon, s'était établi à Leyde : il avait épousé la veuve d'un matelot et avait tenu un cabaret avec elle. C'était un beau garçon de vingt-trois ans, bien découplé, d'une très grande sensibilité nerveuse. Il avait fait partie d'une association poétique, où il avait été à la fois auteur et acteur. Il aimait la table et les plaisirs matériels. Sa nature impressionnable le jetait parfois dans de véritables crises d'extase et son imagination toujours en éveil donnait à sa parole une éloquence entraînante.
Jean Rochelson avait fini par devenir prophète anabaptiste ambulant. Il était déjà venu une fois à Munster, il avait failli être exécuté à Osnabruck. Cependant sa grande jeunesse l'empêchait d'avoir une autorité égale à celle de prophètes plus âgés, tels que Matthis.
Le 29 janvier i534 arrivèrent dans Munster deux hommes vêtus à la manière de l'Ancien Testament avec une longue robe, les pieds nus, la barbe
épaisse et en désordre. Tout le monde s'écria : « Voilà Enoch et Élie ». C'étaient Bochelson et Mattliis qui faisaient leur entrée triomphale. Ils se mirent à prêcher et à prophétiser et ils eurent bientôt des imitateurs. Les scènes d'extase, les inspirations du ciel se multipliaient. Des bandes d'anabaptistes couraient les rues la nuit en criant alternativement. « Repentez-vous, impies! » et : a Croyez, et rebaptisez- vous ». Des femmes, les cheveux épars, les vêtements en désordre, prophétisaient et tombaient parfois en proie à des crises nerveuses. L'une d'elles avait une sonnette attachée à sa jupe et prétendait voir et entendre dans le ciel les trompettes du Jugement dernier. L'anarchie était à son comble. Le 9 février les anabaptistes tentèrent un coup de main. Ils occupèrent la grande place et s'y fortifièrent derrière des barricades de meubles, de pavés, de voitures. Catholiques et luthériens appelèrent l'évéque, mais on eut encore peur de lui livrer la ville et on la laissa prendre aux anabaptistes, en les autorisant à y rester pourvu qu'ils se tinssent tranquilles.
Après un mois de désordres journaliers et de prophéties dans les rues, ils chassèrent tous ceux qui n'étaient pas de leur religion. Le luthérien Fabricius dut se déguiser pour éviter la mort. Le chanoine Dungell fut complètement dépouillé, malgré un sauf-conduit donné par les consuls. Une dame Werneken, trop grosse pour faire route à pied, n'avait pu partir faute de voiture : elle dut choisir entre l'anabaptisme ou la mort. Munster était aux révoltés, maîtres désormais d'une Jérusalem nouvelle et de toutes les richesses qu'elle contenait.
Ils adressèrent un appel à tous les anabaptistes d'Allemagne et préparèrent tout pour résister à l'armée du prince-évcque comte de Waldeck, subventionnée et grossie par les secours de tous les princes voisins.
On mit tout en commun, c'est-à-dire qu'on réunit provisions, argent, armes en des magasins administrés par le sénat de la ville. Les repas se firent sur la place et d'après les indications des magistrats. On établit par quartiers les immigrants des différents pays. On démolit les églises et les cloches pour faire des fortifications, des canons ou des boulets. Enfin les anabaptistes furent embrigadés, exercés régulièrement et astreints à une discipline nouvelle. La nouvelle Sion était fondée.
L'exaltation était telle, que jusqu'à la fin du siège il y eut presque chaque jour des sorties, qui firent le plus grand mal à l'armée de l'évéque.
Les anabaptistes avaient gardé le sénat et le corps de ville, se bornant à
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placer à côté d'eux le prophète Matthis dont les révélations étaient presque des ordres. Un Munstérien, Huber Buscher, essaya de protester contre la dictature de cet étranger. Matthis le fit saisir par deux de ses gardes; Bochelson tomba en extase et déclara que le Père voulait la mort du coupable. Alors Matthis l'abattit d'un coup de hache et l'acheva d'un coup d'arquebuse. Matthis fut tué en faisant avec quinze hommes une sortie contre toute l'armée de l'évéque. Il croyait que Dieu lui donnerait la victoire et disperserait les ennemis en l'honneur de la fête de Pâques.
Dès lors toute l'autorité passa rapidement à Jean Bochelson. Après une révélation divine, il divisa le peuple en douze tribus dirigées chacune par un juge ou ancien ; les anciens formaient le gouvernement de la cité sous le contrôle du prophète. Puis le aj juin i ")34, un prophète secondaire fit nommer Bochelson roi de Sion; les fanati([ues qui l'accompagnaient toujours comme une garde avaient fait taire les protestations. Dès lors il fut le maître absolu dans Munster. Il se fit faire un costume royal, un sceptre d'or, deux couronnes d'or. Il fit porter devant lui le glaive de justice. 11 s'entoura de gardes à l'uniforme rouge et bleu, d'officiers et de dignitaires dont les vêtements de cérémonie provenaient de la dépouille des églises. Le roi Jean, trois fois par semaine, se rendait sur la grande place, où son trône était toujours dressé. Le grand maître de sa maison, un bâton blanc à la main, conduisait le cortège. Les sergents royaux précédaient la Cour; Jean, monté sur un beau cheval, la couronne en tête, environné de ses dignitaires et de ses gardes, marchait entre deux enfants dont l'un portait l'épée et l'autre la Bible. Derrière lui Knipperdolling et Rothmann; derrière eux les cinq bourreaux. Le roi s'arrêtait près du trône, mettait pied à terre, s'asseyait. Ses officiers se rangeaient autour de lui. Alors, prenant son sceptre, il ordonnait d'appeler les causes. Ces causes étaient le plus souvent des querelles de ménage que Jean tranchait parfois cruellement : une femme, accusée de désobéissance aux ordres de son mari, fut décapitée. Jean punit de mort les oppositions à ses actes même les plus extravagants et s'occupa exclusivement d'organiser la nouvelle Sion et de la défendre contre les ennemis du dehors.
L'histoire du siège abonde en épisodes héroïques inspiréîkpar la lecture de la Bible et par un fanatisme que surexcitaient les souffrances du siège et les prédications des prophètes. Ainsi un anabaptiste alla mettre le feu au magasin à poudre des assiégeants. Un autre, comme Goliath, sortait des lignes pour provoquer les soldats de l'évéque et les tuait toujours. Une jeune
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femme très belle voulut, comme Judith, aller tuer l'évêque; elle échoua et on lui coupa la tète. La ville avait été du reste admirablement fortifiée et les anabaptistes, hommes et femmes, étaient devenus si bons soldats (pi'après un assaut terrible les assiégants durent se résigner à faire le blocus de la ville.
On avait construit, avant l'assaut final, une sorte de digue de terre de la hauteur des murailles, on la poussa peu à peu vers la ville. Quand on arriva aux remparts, les anabaptistes démas(juèrent une formidable artillerie qui ruina l'ouvrage. Le sol resta bouleversé, les limites des propriétés furent confondues par cet immense travail. Les paysans de la principauté étaient ruinés. Les soldats désertaient et maraudaient. Le découragement des assiégeants devint assez grand pour causer parmi eux une révolte, \'itQ réprimée du reste. On cantonna les soldats dans sept redoutes qui entourèrent la ville et on attendit que la faim livrât Munster.
Jean, depuis la mort de Matthis, organisait Munster selon la pure parole de Dieu. Il avait mis dans les magasins toutes les ressources de toutes natures. Il les distribuait avec intelligence, mais sans oublier de fêter tous les succès des anabaptistes par des festins et des réjouissances. 11 comptait pouvoir tenir assez longtemps pour lasser ses adversaires. Il régla lui-même le menu des repas communs. Il établit même l'union libre et la polvgamie à l'exemple de Salomon, de David et d'Abraham : lui-même eut jusqu'à seize femmes. Il réprima les révoltes causées par les adversaires de cette mesure qui le tinrent un instant prisonnier. Ce jour-là soixante-six tètes tombèrent. Deux fois il anéantit les menées and)itieuses de Kniperdolling qui fut réduit à exercer quehjues mois les fonctions de bourreau pour prouver son humilité. Enfin, il envoya de la nouvelle Sion des groupes d'apotres vers les quatre points cardinaux. Ces missionnaires devaient convertir le monde et réunir des troupes d'anabaptistes assez nombreuses pour forcer le blocus. Sans Charles-Quint cpii fit détruire aux Pays-Bas une bande de dix mille anabaptistes. Munster était en effet délivrée. LIne autre bande analogue fut détruite en PVise.
Les apôtres furent tous tués, sauf un (jui trahit l'anabaptisme. Les secours ne vinrent point et le blocus se rétrécit tous les jours. La famine se fit sentir de plus en plus dans Munster, les souffrances furent telles que des mécontentements se produisirent malgré le despotisme du prophète et le fanatisme religieux. Jean de Leyde les étouffa dans le sang. Il alla jusqu'à faire pendre une enfant de dix ans pour avoir, poussée par la faim, dérobé
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quelques légumes. Il publiait en même temps un édit en vingt-sept articles qui devait servir de code à la nouvelle Sion. La misère devint telle que, après un an et demi de siège, le 3o mai i535 on fut obligé de faire sortir de la ville beaucoup de femmes et d'enfants. Les assiégeants les repoussèrent vers la ville; beaucoup moururent de faim. A Munster on fit du pain avec des excréments desséchés; une mère tua et sala ses trois enfants.
Cependant le roi et sa cour ne manquaient de rien et Jean promettait que la ville serait délivrée par un secours venu du dehors. Les plaintes redoublèrent néanmoins. Alors une des femmes du roi, Elisabeth Wandscheeres, pleura publiquement sur la misère du peuple et demanda la permission de quitter la ville. C'était une femme de mœurs légères que le roi avait épousée par caprice. Quand il sut sa demande, il l'accabla de reproches; puis comme elle s'entêtait, il la traîna lui-même sur la place, ordonna à ses autres femmes de le suivre et, devant le peuple assemblé, il jugea son épouse, la condamna et lui coupa la tête de sa main en entonnant le Gloria in Excclsis^ repris en chœur par toute l'assistance. « Cette femme penchait vers l'impiété, s'écria-t-il, le Père m'a commandé de lui ôter la vie, j'ai obéi. » La légende ajoute qu'il dansa avec ses autres femmes autour du cadavre.
Quelques jours après, le 25 juin i535, un transfuge, profitant d'un orage, introduisit dans la ville quatre cents aventuriers ennemis qui prirent une porte. J^'armée du prince-évêque entra et les anabaptistes, malgré une résistance héroïque sur la grande place, furent écrasés. On en massacra un très grand nombre, sans épargner les femmes, « aussi ferventes et courageuses que les hommes ». Jean fut découvert par un enfant; il s'était caché dans une des portes de la ville. Rothman fut tué. Knipperdolling fut livré par une femme chez qui il s'était réfugié. Le 28 juin l'évêque rentrait dans Munster.
Jean de Leyde fait prisonnier fut enfermé dans un château proche de Munster avec Knipperdolling et un autre de ses conseillers, Krechting. Leur procès fut instruit, et, le 22 janvier loSG, tous trois furent ramenés sur la place de Munster pour être exécutés. Jean de Leyde, troublé par les apprêts du supplice, se jeta d'abord à genoux en invoquant le Père, mais il reprit vite sa fermeté. Pendant une heure, on leur grilla la chair avec des tenailles ardentes, puis on les acheva en leur ouvrant le ventre d'un coup d'épée. Le spectacle avait été horrible et les cris des patients déchirants.
Chacun des corps fut placé dans une cage de fer, et on les suspendit au clocher de Saint-Lambert, oii leurs ossements hlaneliis restèrent jusqu'au xviii* siècle.
La principauté de Munster était complètement ruinée; les excès des anabaptistes avaient causé une telle horreur ([ue la secte changea complètement de doctrine et ne songea plus à réaliser le royaume de Dieu que par la bonté, la charité et la paix universelle.
Jeaîc de Leyue DICCAPITE i îtE DE SES FEMMES. — Composition fl dessin de Mutin