FUITE DE CHARLES-QUINT A INNSBRUCK
États par la ligue protestante, revint avec une armée d'aventuriers ; le Landgrave de Hesse et l'Électeur de Saxe le battirent, le prirent et gardèrent ses États : la guerre civile éclatait dans l'Empire. Enfin le comte Palatin adopta la Réforme luthérienne : toute l'Allemagne centrale était protestante.
Charles-Quint se décida alors à imposer la paix religieuse par la force; mais il fut obligé de négocier longtemps avec les protestants, pour dissimuler ses desseins, préparer ses forces et diviser ses ennemis.
En effet les protestants d'Allemagne étaient puissants, surtout trois d'entre eux : le Landgrave de Hesse, l'Électeur de Saxe et le comte Palatin; les soldats Allemands, licenciés par le roi de France depuis la paix, pouvaient leur recruter promptement une armée.
L'Empereur, au contraire, n'avait pas encore fini de conclure la paix avec les Turcs; ses sujets de Bohême, en partie hérétiques, étaient peu disposés à combattre leurs coreligionnaires; la noblesse autrichienne avait demandé le libre exercice du culte protestant : on pouvait craindre une révolte. Enfin, les vieilles troupes espagnoles et flamandes étaient dispersées loin d'Allemagne, et l'Empereur n'avait pas d'argent.
Charles-Quint, néanmoins, résolut d'agir; mais il passa un an à chercher des alliés.
11 eut d'abord l'appui du Pape qui fournit une grosse somme d'argent, abandonna, pour un an, à Charles-Quint, la moitié des revenus ecclésiastiques d'Espagne et s'engagea à entretenir pour six mois une armée de douze mille cinq cents hommes. Cet allié était du reste embarrassant. Le pontife en effet, malgré les instances de l'Empereur, avait fait commencer, dès janvier i546, les travaux du concile dont les premières décisions furent la condamnation des doctrines luthériennes et l'ajournement des réformes ecclésiastiques. Bientôt après il publia son traité avec l'Empereur en accordant des indulgences à ceux qui le soutiendraient : il prêchait la croisade contre l'hérésie, au risque de réunir tous les réformateurs religieux d'Allemagne contre son allié isolé.
La grosse difficulté fut de diviser les protestants d'Allemagne : Charles- Quint voulait accabler isolément les deux plus puissants d'entre eux, le Landgrave et l'Électeur. Il écrivit à la plupart des princes et des villes libres des circulaires qui déclaraient que la guerre préparée n'était pas une querelle de religion, mais une expédition contre des princes factieux : il prétendait en effet que le Landgrave et l'Électeur avaient usurpé les droits de l'Empereur en
aoo
FUITE DE CIIARLES-OUINT A INNSBRUCK.
aoi
dépouillant et en emprisonnant eux-mêmes Henri de Brunswick. Cette dissimulation décida le comte Palatin et plusieurs princes à rester neutres et même elle procura à l' Empereur quelques alliances, entre autres, celle de Jean et Albert de Brandebourg, amis personnels du duc de Brunswick.
Ces habiletés diplomatiques furent couronnées par la conclusion de l'alliance avec le cousin de l'Electeur, Maurice de Saxe.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, chef de la branche cadette ou Albertine de la maison de Saxe : il possédait la Misnie et la Saxe Orientale avec Leipzig et Dresde. La dignité électorale et la Saxe ducale étaient restées à la branche aînée ou Ernestine représentée par l'adversaire de (Charles-Quint. Maurice était un prince d'un physique agréable; il avait été élevé, comme les nobles d'alors, en soldat : il était très adroit dans tous les exercices militaires, insouciant du danger et brave juscpi'à la témérité : en l553, dans une bataille contre le marquis de Brandebourg, il chargea l'ennemi avant même d'avoir rangé ses troupes et reçut au flanc droit un coup d'arquebuse dont il mourut. Il était protestant convaincu : nul n'a jamais douté de la sincérité de sa religion. Il avait épousé lafdle du Laiulgrave de Hesse, un des deux chefs du parti réformé. Lorsqu'en ij")o, on réunit pour la seconde fois le concile à Trente, Maurice exigea que les théologiens protestants eussent pleine liberté de parler et de voter et que rien ne fût décidé sans eux. Mais il préférait les réformateurs éclairés, modérés, comme Mélanchton, aux agitateurs violents et intransigeants tels que Luther. Lorsqu'en i548 il ^oulut établir l'intérim religieux dans .ses Etats, il assembla tout le clergé, exposa lui-même les mérites de ce règlement provisoire et obtint ainsi, sans violence, une adhésion complète.
Maurice, comme Charles-Quint lui-même, penchait vers un compromis religieux obtenu au moyen d'une réforme modérée de l'Eglise. Il estimait aussi que les princes Allemands devaient toujours, sans marchander, servir l'Empereur contre les envahisseurs de l'Empire : seul des princes protestants il marcha contre les Turcs avec Charles-Quint en i54i. Ce modérantisme religieux et ce loyalisme germanique suffisent à expliquer l'estime et la confiance ([ue Charles-Quint témoigna au jeune prince saxon.
Maurice était (railleurs doué d'une intelligence vive, fine et très souple. Il devint très vite un homme d'Etat habile, ingénieux et même retors : il réussit à tromper (Charles-Quint et son ministre Cranvelle pendant plus de deux ans sur ses intentions vraies. La pratique du gouvernement l'amena à
Ai
rechercher le triomphe de ses intérêts même aux dépens de l'estime de ses coreligionnaires; mais, dans l'exécution des plans les plus compliqués, il garda toujours une rapidité de décision et une hardiesse aventureuse qui lui assurèrent souvent le succès. Sa politique tortueusement cynique rappelle la diplomatie de César Borgia.
Ce prince avait une ambition à laquelle il subordonna tout : il voulait devenir maître dé toute la Saxe et électeur. Déjà en i543 il avait attaqué son cousin, mais le Landgrave, son beau-père, s'était interposé. — En i546, il s'engagea secrètement à conquérir la Saxe pendant que l'Electeur marcherait contre l'Empereur; en récompense il devait avoir la dépouille de son parent.
Charles-Quint réussit donc à concentrer ses forces contre des ennemis divisés : les protestants n'eurent pas d'alliés hors de l'Empire; François I" et Henri Mil se disputaient la prépondérance en Ecosse; les Vénitiens et les Suisses restèrent neutres. Ainsi s'engagea cette première guerre de religion allemande, si féconde en surprises.
Malgré ses précautions Charles-Quint eut en face de lui une armée de près de cent mille hommes, avant même que ses troupes de Flandre, de Hongrie et d'Italie fussent réunies. Il dut s'enfermer dans un camp retranché près d'Ingolstadt et demeurer sur la défensive jusqu'au moment où Maurice de Saxe leva le masque : son camp fut même attaqué, la solidité de ses vieilles bandes espagnoles le sauva.
C'est à la fin de l'année 154^) qu'eut lieu la trahison. L'Electeur de Saxe avait en la personne de Maurice une confiance telle qu'il avait placé ses États sous la protection de son cousin. Charles-Quint mit l'Electeur au ban de l'Empire et fit sommer Maurice d'exécuter la sentence. Aussitôt Maurice assemble douze mille hommes et conquiert en une semaine de novembre i546 tout l'Electorat moins trois villes; il déclarait qu'il ne lui était pas permis de désobéir à l'Empereur, sans devenir complice de l'Electeur et sans manquer à ses devoirs envers l'Empire.
Cette déloyauté souleva contre Maurice de Saxe le mépris de tous les réformés, mais elle eut pour résultat de rappeler de l'armée confédérée un des deux princes les plus puissants du parti protestant. L'union se dispersa peu à peu et Charles-Quint se trouva assez fort pour soumettre une à une toutes les principautés du Midi de l'Allemagne. Il les traita fort durement, leur imposant d'énormes amendes, plaçant des garnisons dans leurs forteresses, leur enlevant leur artillerie et leurs munitions; il eut d'ailleurs
FUITE DE CHARLES-Ql TNT A INNSBRLCK.
l'adresse de ne pas parler du tout de religion : il semblait tenir sa parole et ne poursuivre que les fauteurs de guerre civile.
Il ne restait plus qu'à abattre le Landgrave et l'Électeur. Alors, nouveau coup de théâtre. Le Pape rappela ses troupes et négocia avec le roi de France : il trouvait que la victoire de l'Empereur rendait ce prince trop puissant et il craignait pour ses domaines d'Italie. D'autre paît, il était irrité que l'Empereur n'eût pas tout de suite commencé à rétablir par la force la
religion orthodoxe.
Pendant ce temps l'Électeur de Saxe avait reconquis ses provinces et assiégeait Maurice dans Dresde; les Bohémiens protestants soulevés se préparaient à le rejoindre : tout était remis en question.
Heureusement pour Charles-Quint, François I" mourut. Alors, sans hésiter, malgré l'avis de ses généraux, en fin d'hiver, l'Empereur entra en Saxe. L'Électeur l'attendait au passage de l'Elbe; il comptait, après un combat d'arrière-garde près de la rivière, se retirer dans la ville de Wittenberg, où il attendrait les révoltés tchèques, pour prendre son ennemi entre deux feux. Charles agit avec une audace désespérée. Guidé par un paysan à qui les soldats de l'Électeur avaient volé deux chevaux, il passa l'Elbe à gué, pendant un épais brouillard et força le prince de Saxe à livrer bataille. Les Impériaux étaient rangés sur un front très étendu ; mais les ailes étaient minces et le centre était fort. Pendant (pie les cavaliers des deux armées se chargeaient réciproquement, Charles porta toutes ses troupes sur un petit bois que traversait la route de Wittenberg. Les Saxons culbutés perdn-ent leur ligne de retraite et l'Électeur, trop gros pour fuir, fut pris. Désormais Charles-Quint tenait la victoire et il en usa jusqu'à en abuser.
L'Électeur fut traîné captif avec l'armée espagnole au siège de la place de Wittenberg : la ville, défendue par l'Électrice, refusant de se rendre, l'Empereur fit condamner à mort le vaincu par un conseil de guerre; on l'aurait exécuté si la garnison ne s'était pas rendue. Après la prise de la ville, Maurice obtint l'Électorat et la Saxe ducale.
Le Landgrave de Hesse, effrayé, se soumit aux conditions les plus dures sur les instances de son gendre Maurice et de l'Électeur de Brandebourg. Il livrait sa personne et ses États à la clémence de l'Empereur, payait une indemnité de guerre, démolissait toutes ses fortifications sans obtenir en échange aucune autre promesse que celle de n'être pas mis en prison.
Charles-Quint reçut l'Électeur en son camp de Halle : il était assis sur un
trône magnifitpie, revêtu des insignes impériaux et entouré d'un nombreux cortège de princes. Le Landgrave de Hesse fut solennellement introduit. Il s'avança vers le trône et se mit à genoux. Son chancelier, qui marchait derrière lui, lut alors un écrit qui confessait humblement le crime de rébellion et déclarait que le prince se remettait, lui et ses Etats, à l'entière disposition de son souverain. Charles-Quint ne répondit rien. Il fit lire par un secrétaire ses conditions : il promettait de s'en tenir aux articles du traité convenu. Après quoi il se leva, laissant le Landgrave à genoux, sans même permettre qu'il lui baisât la main.
Pendant que le Landgrave jouait après souper dans l'appartement du duc d'Albe, on lui annonça qu'il resterait en prison. Rien ne put fiiire revenir l'Empereur sur sa décision déloyale. Cependant Maurice de Saxe et l'Electeur de Brandebourg s'étaient portés garants de la liberté du prisonnier, et s'étaient même engagés à se livrer à la vengeance de ses fils, s'il lui arrivait malheur. Cette dureté fut particulièrement sensible à Maurice, gendre du Landgrave.
Le Landgrave fut tellement troublé de son malheur qu'il supposa que l'Empereur allait l'empoisonner. Sa détention fut d'autant plus pénible que Charles-Quint l'emmena avec lui de ville en ville comme exemple de sa sévérité. On alla jusqu'à lui retirer ses livres de piété, sous prétexte qu'ils étaient hérétiques.
A la fin de l'année 1 54; il n'y avait plus de ligue protestante en Allemagne. Le frère de l'Empereur, Ferdinand, avait détruit les libertés des Bohémiens; Grâce à Maurice de Saxe, il ne restait plus rien qui pût s'opposer aux décrets du concile de Trente. L'Empereur vint donc à Augsbourg avec ses troupes espagnoles, y réunit une diète à laquelle nul n'osa manquer et invita tout le monde à reconnaître l'autorité du concile : l'Empereur triomphait.
Il dut alors soutenir contre le Pape lui-même une lutte moins sanglante mais non moins vive. Paul III savait que l'Empereur désirait que l'on fît des réformes dans l'Église sans cependant toucher au dogme. D'autie part le pontife, très faible pour sa famille, voulait, malgré l'Empereur, obtenir le duché de Parme pour son fils : il résolut donc de s'opposer à la puissance de Charles- Quint . Il rappela le concile de Trente à Bologne, sous prétexte d'une maladie contagieuse et pestilentielle. Les prélats se trouvaient ainsi hôtes d'une ville papale. Une partie néanmoins resta à Trente. L'Empereur protesta en des termes violents et par ambassade à Rome. Le Pape persista.
2o4 SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.
Charles-Quint n'avait plus qu'à imposer de force la paix religieuse à l'Église comme il l'avait imposée aux princes allemands. Il fit donc rédiger par un protestant et deux catholiques un intérim contenant tout un système de théologie presque complètement orthodoxe, mais q\i\ tolérait pour le présent l'existence des prêtres mariés et la connnunion sous les deux
espèces.
Le Pape s'irrita, les protestants murmurèrent, surtout ceux qui s'étaient alliés à l'Empereur sur la promesse qu'il respecterait leur religion; mais la force était aux mains de Charles-Quint et tout le monde dut céder. Le concile de Bologne se vida et le Pape finit par le dissoudre; son fils traita avec l'Empereur. L'armée de Charles-Quint soumit une à une les villes et les principautés qui avaient rejeté l'intérim.
A la fin de l'année 1 54() Charles-Quint avait imposé au Pape et aux protestants une paix provisoire. Lorsque le pape Paul III mourut. l'Empereur tenta de la rendre définitive en obtenant du nouveau pontife un second concile de Trente destiné à codifier le dogme et la discipline catholiques. Le nouveau Pape lança bientôt la bulle de convocation.
Ce triomphe qui semblait si complet fut, tout d'un coup, par une nouvelle duplicité de Maurice de Saxe, transformé en un désastre.
Depuis la victoire impitoyable de l'Empereur, Maurice s'était aperçu des dangers que courait la liberté des princes allemands : il était résolu à tout tenter pour empêcher son alUé de devenir maitre absolu de l'Allemagne. De plus le traitement infligé, contre tout droit, à son beau-père, l'avait irrité vivement. Devenu désormais le premier prince protestant de l'Empire, il était disposé à entrer dans une ligue dont il ne pouvait plus être que le chef. Enfin l'intolérance des membres du concile nouveau, convoqué à Trente par Jules m, acheva de le décider à la révolte en lui montrant la ruine (jui menaçait la réforme luthérienne, à laquelle il était très sincèrement attaché.
Maurice se résolut donc à trahir l'Empereur. Il fut pourtant contraint d'agir avec une extrême prudence et sa conduite pendant un an fut un chefd'œuvre de dissimulation et d'adresse.
Le Pape dirigeait le nouveau concile de telle sorte que les envoyés protestants, notamment ceux de Saxe, ne purent obtenir ni voix délibérative, ni même un sauf-conduit analogue à celui donné jadis aux Bohémiens pour le concile de Bàle. Charles-Quint était fort mécontent d'une telle opiniâtreté; aussi ne vit-il pas d'un mauvais oeil que Maurice insistât sur les droits de ses