‹ Scènes et épisodes de l'histoire d'Allemagne [microform]Chapitre 48 sur 56 · IO · texte numérisé non relu

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I/enfant né de cette union eut à la fois les qualités et les défauts de ses parents, mais notablement augmentés. On ne sait rien de son enfance. Il semble avoir vécu d'abord près de sa mère.

Kn i")()3, «ij(é de onze ans, il fut envoyé en Kspagne faire son éducation. Philippe II venait de |>erdre son HIs. Rodolphe pouvait devenir héritier de l'Espagne : on voulut donc lui assurer une instruction parfaitement cath()li([ue et l'habituer aux usages de la cour de iMadrid. Il resta huit ans près de son oncle, le roi d'Espagne, sous la direction d'un gouverneur, Adam de Dietrichstein, et d'un précepteur, le docteur Johann Tonner. On n'a aucun détail sur sa vie à Madrid; mais il est visible que le séjour dans cette cour réglée par une étiquette monotone, près d'un roi triste, renfermé et craint, n'était pas fait pour corriger les défauts de caractère du jeune archiduc. Il fut élevé à la manière jésuite : il apprit les belles-lettres latines, un peu d'histoire, des notions de sciences physiques et naturelles et devint bon catholique. Mais il s'intéressa plus à la partie intellectuelle (|u'à la partie dogmatique de cet enseignement. Il eut un goût marqué pour la poésie et l'histoire, pour les recherches astronomiques et physiques, pour les collections. Il ne fut jamais théologien ni catholique militant. Il se plut toujours dans la société des savants et des artistes. Son éducation fut du reste très soignée et ses connaissances furent assez étendues pour (ju'il pût s'intéresser aux sujets les plus divers.

A son départ, en 1571, Rodolphe était le prince le plus instruit de son temps : il parlait déjà l'allemand, le français, l'espagnol, l'italien et le latin; il apprit plus tard à s'exprimer correctement, quoique difficilement, en tchèqu^. Il aimait la chasse, les tournois, les carrousels, les fêtes, et montait fort bien à cheval : c'était un prince accompli suivant l'idéal de ce temps. Il était vigoureux de corps et paraissait parfaitement sain d'esprit, son intelligence avait même une réelle finesse.

Rodolphe retourna chez son père et fut désormais destiné à gouverner les domaines directs de la maison d'Autriche ainsi que l'empire d'Allemagne. I^s Hongrois le reconnurent comme roi, les Tchèques lui donnèrent la couronne de Bohème. Il de\int, après la mort de son père, archiduc d'Autriche

et empereur d'Allemagne. Sa mère était morte.

1^1 Miiuttioii ilr rEiikp4>r<rur était fort délicAtc : efltholiques et protestants Millvcîlaietit Noii appui !«*% un» ocmlre lr>i «utrci; m restant ncutr<^ c^trc Ica deux partis-, Roilolplie ^'expoMiit à nWcimlnitor («kaI le luoiule. Déjii swn p^rc

RODOLPHE II ET SON ASTROLOGUE

Maximilien avait eu beaucoup de peine à rester en dehors des querelles religieuses.

Ce grave problème ne le préoccupa pas longtemps. Rodolphe, élevé loin de l'Allemagne, s'intéressait peu à l'Empire. Il se mit à vivre pour luimême, ne chercha qu'à satisfaire ses goûts d'érudition et de retraite, n'intervint qu'à regret et rarement dans les affaires de l'Empire et même dans le gouvernement de ses propres territoires. II vécut non en souverain, mais en rentier maniaque et désœuvré.

Dès la première année de son règne il mécontenta les princes par sa dignité hautaine et triste et par sa raideur dans les moindres discussions. En 1578 il devint malade et, pendant iroinann, «Mil des crises fri'M]urntet. H sci\\n alors à Pniguc dans son chAtcau et n'en sortit plun. ,Ium|u'cu i Hy< il ne \iut qu'une foi» à la diète de Bohême, une fois aux État» de Ibiri^iic <*l ikfixfoi» nu Reichstag {\o rKMq)irc. Il laissa son frère Mnthias, p«U «« cousins, Terdinand et Léopold de Slyric, agir pour lui, et même pitewlre »«ii *«>n nom couir<* Irs protestants des pays aulrirhlcus «Ich mesures qui amcnèn?nt ik* troubh's. A deux reprises les Turcs nuMiaçèrcnt l'Empire. RfKlol|ilt< tt'A\n même pa» » la diète demander aux princes ullemandH <lc< tfou|)C5. et dc^ subsides; il s'y fil reprénonter par un de ses parents.

Il ne quitta Prague (pie deux fois, en 1^97 et en i(>o(i, à cauM? do li pcilc qui ravagea la \ille et <l<)nt il eut peur; mais il y re>iut dès qwc le djtni^rr fut

pusse.

Il iiu fut omporeiir que de nom.

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14.'% niifiiMre» ne pouvaient plii< ubétno obtenir qu'il signât les <l6erct* qu'on l«i jirr*<yiitArt : on mi a \h jusqu'à Iroi* itttts entaiaéê <!•«» i*>n

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SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEiMAGNE.

cabinet pendant plusieurs semaines sans qu'il daignât les regarder. Il ne nommait même plus de fonctionnaires dans ses divers royaumes. Les troupes, laissées sans solde, maltraitaient et pillaient les liahitants. Ses Etats se dissolvaient rapidement, sans qu'il fit rien pour arrêter la ruine de son autorité. Il ne venait même plus au conseil auliciue, obligeant amsi ses ministres à agir à leur guise sans pouvoir prendre ses ordres. Gouvernement, malheurs, maladie ou mort des siens, rien ne l'émouvait plus, sauf lors(iu'il était dans un de ses accès furieux.

A force d'indifférence llodolplie avait fini par n'être plus respecté, même de ses sujets. Un jour dans une procession solennelle à Prague, deux seigneurs se prirent de querelle et se battirent sous ses yeux. Son orthodoxie religieuse ne fut jamais suspectée, mais il laissait par indolence le peuple bohémien, en partie hérétique, insulter impunément et parfois maltraiter publiquement

les prêtres catholi(jues.

Cependant Rodolphe était très jaloux de ce pouvoir qu'il n'exerçait pas et très désireux de ce respect qu'il ne savait pas imposer. Sa famille ayant songé, pour remédier à sa faiblesse, à lui faire désigner son frère comme héritier et suppléant, il refusa net et parla de se marier. Une courte guerre le réduisit à la royauté de Bohême et au titre d'empereur; s<^s autres domaines et les fonctions impériales passèrent àMathias. Alors il s'allia aux protestants contre ses parents à qui il reprochait de méconnaître la dignité impériale. Puis il poussa son cousin Léopold contre son frère. Mais, après la défaite de Léopold, il eut peur d'être assassiné et abdiqua toutes ses dignités, à regret et en stipulant (pi'on lui laisserait son palais, sa cour et des revenus

suffisants.

Il ne se résignait pas du tout à cette déchéance. On raconte qu'il se mit à une fenêtre de son château et lança des imprécations sur la ville de Prague entassée au-dessous du palais et contre laquelle il appelait dans une confusion d'esprit bizarre et touchante à la fois, la justice de Dieu, les artifices du diable et les incantations magiques. 11 mourut peu après son abdication, le ^o janvier 1612, à l'âge de cinquante-neuf ans et demi.

Rodolphe II a donc vécu dans son palais de Prague, uniciuement occupé à distraire son esprit inquiet, soupçonneux et malade.

Sa folie ne consistait pas dans un afiaiblissement de l'intelligence : ce prince resta éclairé, instruit, passionné pour les belles choses et pour la science ; il était, même dans ses moments lucides, capable de percevoir sa

RODOLPHE II ET SON ASTROLOGUE

dégradation morale et de s'en affliger. Mais sa volonté disparut peu à peu; il finit par n'avoir plus que des intentions passagères qui n'aboutissaient jamais à des actes, mais qui déterminaient de plus en plus fréquemment des

crises. ,

Sa vie morale se réduisit à quelques manies peu nombreuses, monotones

et irrésistibles.

D'abord il s'isola complètement. H évita avec soin toutes les occasions d'agir, tous les contacts avec le monde, les affaires ou les hommes. Son âme n'était calme et heureuse que lorsqu'il était seul ou en compagnie d'un personnage dont la conversation ou la présence lui plaisait : encore ses préférences changeaient-elles souvent.

Les fenêtres extérieures du château royal de Prague furent murées sur son ordre et réduites à d'étroites meurtrières. H refusa de voir même ses frères. Quand il pensa au mariage, sur le tard, il envoya bien un peintre dans toutes les cours d'Allemagne pour faire le portrait des princesses qu'il pourrait épouser; mais il ne voulut jamais se décider à vivre en compagnie d'une femme. Pour fuir les visites, le malheureux Empereur allait jusqu'à se cacher dans son parc ou dans une chambre lorsqu'on insistait pour lui parler. Plusieurs fois, il se réfugia dans ses écuries. Ses ministres n'osaient même plus l'aller voir, craignant d'exciter une colère dont ils auraient été les premières victimes.

Sa vie était réglée minutieusement. Il mangeait tous les jours exactement à la même heure, dans la même chambre, un repas de même nature, en buvant la même quantité. 11 avait un chambellan pour les mets, un second pour les vins, pas d'autre domestique de table. Il s'enfermait pour dormir, et, afin de tromper les assassins imaginaires ([u'il redoutait, changeait souvent de chambre à coucher : la plus grande marque de faveur qu'il put donner a un serviteur était de l'appeler la nuit.

.Jamais il n'a passé une journée entière avec la même personne. 11 allait de l'un à l'autre de ses favoris, domestiques, savants ou artistes. La mélancolie constante de son caractère lui faisait détester la gaîté, les bouffons, les spectacles, les cérémonies. On ne l'a point vu sourire; peu de gens ont aussi rarement parlé. Ses yeux fixes regardaient sans voir.

De plus Rodolphe II avait la manie de la persécution. 11 était persuadé qu'on voulait le tuer par le fer ou le poison et prenait d'infinies précautions même contre ses favoris. Dès que le soupçon l'envahissait il disgraciait.

i il

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ruinait ou maltraitait même celui qui en était victime. En rj()t son valet, Hans Lopp, lui était cher « comme la prunelle de ses yeux » ; les plus grands personnages sollicitaient de lui des audiences. Il a été renvoyé. Môme aventure est arrivée à la plupart des membres de sa camarilla : Dietriclistein son maître, Jérôme Machowsky, Philippe Lang, Jean Ericius, Gaspard Rutsky. Le secrétaire secret Jean Barontius, qui avait droit de voir l'Empereur à toute heure, a été lui aussi frappé de disgrâce.

Les peurs de Rodolphe étaient d'autant plus fortes qu'il lui restait assez de raison pour se sentir poussé par une force involontaire et irrésistible à des actes qu'il savait mauvais. Ce prince de mœurs très pures devenait par instants la proie de passions extravagantes et sans frein. Son caractère était bon par nature : en yySij il exemptait de son propre mouvement la Misnie de tout impôt à cause d'une mauvaise récolte. Dans ses premières années il accueillait fort aimablement les savants et artistes. Mais il était pris parfois de colères d'enfant et de fureurs involontaires dont le nond)re et l'intensité croissaient avec les années; alors il s'ingéniait à faire du mal. Aussi se crut-il possédé du diable et destiné à l'enfer. Il voyait le démon jour et nuit l'exciter à la méchanceté et au suicide. On racontait même à Prague que dans son palais se trouvait un siège où Satan aimait à s'asseoir pour lui parler. Sous rinflucnce de ses hallucinations, il crut à la réalité de ses conversations avec le démon.

Vers la fin de sa vie, Rodolphe, pour oublier cette obsession, se mit à boire et s'enivra régulièrement.

Les médecins lui conseillèrent de changer de vie, de sortir, d'agir, de se fatiguer le corps. Il n'eut pas la force de s'imposer ce régime. Il s'occupa pourtant pendant plusieurs années à des travaux manuels. Il apprit à modeler, à sculpter sur terre et sur bois; il fila et tissa lui-même des étoffes, en particulier du brocart; il fabriqua du verre et des cristaux et s'entoura pour cela d'ouvriers dont les œuvres et l'exemple furent utiles à la Bohême; il devint orfèvre, construisit des montres, cisela des objets d'or.

(Cependant ces occupations manuelles parurent encore trop absorbantes à l'Empereur et il y renonça peu à peu pour se livrer uniquement aux sciences occultes, magie, alchimie, astrologie et à la ct)ntcmplation de ses collections : désormais il vécut dans son laboratoire, dans son observatoire et dans ses musées.

A cette épocjue, les sciences n'étaient pas encore séparées des mystères

RODOLPHE II ET SON ASTROLOGUE

et des sorcelleries qui se mêlaient au moyen âge à la vérité positive. On croyait obtenir par les expériences et les observations exactes des révélations sur l'autre monde, sur l'avenir des États et des individus; on espérait arriver à créer de l'or avec des métaux vulgaires, à empêcher les hommes de mourir : tout savant était en même temps un peu sorcier, et c'est justement ce côté d'étrangeté et de magie qui passionnait les princes et les nobles et les décidait à prendre à leur service comme astrologues, nécromanciens et alchimistes ceux (jui se livraient à l'étude de la nature. En France par exemple, le fameux Nostradamus avait été attaché à la personne de Catherine de Médicis et de Charles IX; Larivière fut chargé de tirer l'horoscope de Louis XIIÏ au moment de sa naissance; Moran fut appelé à remplir le même office pour

Louis XIV.

Comme ses contemporains, l'empereur Rodolphe crut à la magie et à l'occultisme et plus il avança en âge, plus il eut recours à ses astrologues. Il les consultait dans les circonstances graves sur la politique à suivre; il leur demandait des remèdes pour ses tristesses, des préservatifs contre le malheur. Il observait lui-même le ciel, et s'imaginait pouvoir trouver, d'après les mouvements de l'astre sous l'influence duquel la date de sa naissance l'avait placé, des indications précises sur les dangers qui pouvaient le menacer dans le présent et pour l'avenir.

Michel Sendivog, le faiseur d'or, travailla avec lui et pour lui. On montra à Vienne du plomb à demi changé en or dans une de leurs expériences. John Occ, le spiritiste célèbre par son habileté à lire la pensée d'autrui, vint lui apprendre, sur son désir, à « démêler les mystères de l'être et du devenir. » Jérôme Scoto, le magicien, lui montra comment évoquer le diable, converser avec les puissances des ténèbres, jeter des charmes à ses ennemis.

Les astrologues de la cour de Prague furent deux grands savants qui méritent une mention spéciale.

Vers 1598 Tycho-Hrahé, astronome danois, chassé de son pays parce qu'on le croyait sorcier, fut recueilli par Rodolphe IL L'Empereur tenait tant à se l'attacher qu'il lui donna le choix entre cinq de ses châteaux. Tycho-Brahé en prit un situé non loin de Prague et s'y installa. Mais bientôt il fut appelé à la ville près de son protecteur qui souvent l'entretenait dans son cabinet pendant des heures entières. Rodolphe avait en cet homme une confiance particulière. Tjcho-Brahé était obligé de porter un nez en

2i€ SCÈNES ET ÉPISODES DE L'IUSTOIKE D'AI.LEMAGNE.

or, par suite d'un coup de sabre reçu dans un duel avec un mathématicien jaloux de ses découvertes et de sa renommée. L'Kmpereur voyait dans l'air étrange que cette difformité donnait à son astrologue l'indice d'une aptitude particulière aux sciences occultes. Tycho-Hralié à son tour prit à son service un second astronome, professeur de matbématicpies en Styrie et chassé par la réaction catholique, Kepler. En 1601 Tycho-lhahé mourut et Kepler lui succéda; mais il n'eut pas un crédit égal à celui de son prédécesseur. Il n'obtint qu'une pension de quinze cents florins, fort irrégulièrement payée; il demeura à Linz, loin de la cour. Cependant en Hu i Rodolphe, très effrayé par le triomphe de ses adversaires, le Ht venir près de lui pour l'éclairer sur

sa destinée.

En recueillant Tycho-Brahé et Kepler, l'empereur Rodolphe a sans le

vouloir, rendu un grand service à la science. Malgré leurs erreurs astrologiques, ces deux observateurs ont continué l'œuvre de Copernic et établi la connaissance positive du monde céleste.

Toutes ces recherches décevantes aggravaient la folie du malheureux souverain, favorisaient ses hallucinations et augmentaient ses in(|uiétudes.

La manie des grandeurs l'avait aussi envahi mais sous une forme particulière : il voulait avoir autour de lui tous les hommes remarquables dans le monde intellectuel. « Je serai, disait-il, le roi de l'esprit. » Une de ses joies consistait à contempler certaine gravure de son imagier en murmurant : c C'est pour moi (|u'elle a été faite ».

Aussi vit-on affluer à Pjague les poètes, érudits, artistes en quête d'un protecteur. Beaucoup furent pensionnés ou hébergés à la cour. « Ils sont tous à moi )> , répétait avec orgueil l'Empereur. Ce cortège lui coûtait fort cher, néanmoins il considérait comme une oflense (pi'un saNant ou un artiste

refusât ses offres.

Les poètes furent surtout des humanistes allemands qui, selon l'usage du temps, latinisaient leurs noms germaniques. Thonuis Mitis, Nicolas Pelargus, Hector Pontanus, Jean Chorinus, célèbres alors, sont des inconnus pour la

postérité.

L'historien Jean Pistorius devint confesseur impérial et eut des historiographes sous ses ordres. Jean Codicillus, professeur au collège Charles, à Prague, fut le mathématicien et le philologue othciel.

La plupart de ces écrivains étaient gens d'église.

Les naturalistes ou médecins se recrutèrent surtout en Pologne, en Italie,

RODOLPHE II ET SON ASTROLOGUE

en Flandre. Le botaniste Zaluzansky, Jean Jessenius de Breslau, les Guarinoni de Trente, Anselme Boetius, de Boodt de Bruges sont les personnages les plus notables de ce groupe.

L'Allemagne occidentale a fourni un grand nombre d'artistes : Georges Hufnagel d'Anvers, Jean Breughel de Bruxelles, Hans de Cologne, Jean Heinz de Baie, Jean Hofman de Nuremberg, peintres tiès estimés alors et en général oubliés aujourd'hui ; Adrien de Frise, architecte, Egidius Gadeler d'Anvers, graveur.

Rodolphe entretenait des médaillistes, des ciseleurs de camées, et jusqu'à un imagier, Giovanni, de Bologne.

La musique de chapelle a été particulièrement soignée à la cour de Rodolphe. L'Empereur aimait beaucoup cet art, et de plus il y trouvait des émotions calmantes : souvent la musique a adouci ses crises ou distrait sa mélancolie. Les musiciens qu'il a attirés près de lui étaient des Belges comme Jacob Regnard ou des Italiens comme Pinelli de Gènes, Morsellini de Crémone.

La mégalomanie de Rodolphe se manifestait encore par sa fureur de collectionner. Il voulait posséder les choses les plus belles et les plus rares comme il aimait à avoir dans son entourage les hommes les plus illustres.

Ce souverain, négligent quand il s'agissait des affaires de ses Etats, s'enthousiasmait pour les antiquités, les bibelots, moins sans doute par sentiment artistique que par plaisir de collectionneur. Il transforma son palais en musée. Quatre salles étaient occupées par ses médailles seules. Aucun ordre ne présidait du reste à cette accumulation de tableaux originaux, de copies, de camées et de pures curiosités. Près d'un Raphaël on trouvait un dessus de table en mosaïque sorti des ateliers de l'Empereur. Un trône en fer forgé supportait la bible du diable éditée à Breslau; des fruits exotiques, surtout américains, des manuscrits, des globes, des porcelaines grotesques se touchaient.

Rodolphe avait à Prague un véritable arsenal d'armes diverses. Dans les jardins de sa chapelle, il acclimatait des arbres et des fleurs d'Amérique ou d'Orient.

Dans ses faisanderies il élevait un monde d'oiseaux; ses viviers contenaient des poissons rares; ses écuries, objet de soins particuliers, renfermaient des chevaux admirables, que l'Empereur contemplait sans les

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utiliser. Aussi Rodolphe II était-il la proie des brocanteurs et des marchands, qui le trompaient d'ailleurs le plus possible.

Ses collections furent, après sa mort, pillées et dispersées. Une partie resta à Vienne dans les musées. Une autre partie fut vendue. Ma.s ce goût, même inconsidéré, pour les belles choses a sauvé du mépris la personne lugubre de l'Empereur fou et a donné à ses manies un air de grandeur et de touchante poésie.

L'empereur Rodolphe et sox astbologie. — Composition et dessin Je ilucha.

LA DÉFENESTRATION DE PRAGUE

En ifu'A les États de Bohême, depuis longtemps en querelle avec l'empereur-roi Rodolphe l'assiégèrent dans son château royal de Prague : Rodolphe dut abdiquer; son frère Mathias arrivait alors avec une armée; les États l'élurent roi.

Les États voulaient accroître leur indépendance; ils posèrent des conditions à leur nouveau roi. Dès le couronnement ils réclamaient la liberté de tenir des diètes sans l'autorisation du roi; de mettre l'armée sur pied à leur gré, et quand ils le jugeraient convenable. Ils demandaient aussi l'autorisation de former des alliances avec les États protestants voisins. Mathias leur permit seulement de maintenir l'union qu'ils avaient conclue douze ans auparavant avec la Silésie pour la défense de leur foi. Aux chefs de l'opposition il accorda honneurs et faveurs et remit à plus tard la discussion des autres propositions de la diète.

Les Bohémiens, mécontents, cherchèrent alors des alliés à l'étranger. En vain Mathias essaya-t-il de les entraîner à une guerre contre les Turcs, les États autrichiens refusèrent la levée des hommes et n'accordèrent point d'argent. Et pour montrer leurs dispositions pour la politique et les hommes de la Cour de Vienne, ils interdirent le séjour du territoire à toiit étranger qui ne parleiait pas la langue nationale, le tchèque.

Le seul succès obtenu par Mathias, ce fut la désignation de son successeur. L'Empereur n'avait point d'enfant. 11 demanda aux États d'accepter son cousin Ferdinand de* Styrie pour lui succéder. Les États résistèrent longtemps, car ils savaient que Ferdinand était le champion du catholicisme et l'élève dévoué des Jésuites; néanmoins, ils accordèrent le couronnement du prince autrichien.

2ao SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

Bientôt les protestants de Bohème eurent des {griefs contre leur souverain l'empereur Mathias. Ils avaient élevé des églises sur les terres de l'abbaye de Brevnov et de l'archevêché. En iGiH l'abbé et l'archevêque firent fermer les églises de Prague, d'accord avec Mathias, puis l'archevêque fit démolir le sanctuaire construit dans Klostergrab. Les protestants regardèrent ces actes comme des violations de la Lettre de Majesté^ c'était la charte donnée par l'Empereur aux États de Bohème. Cette réclamation était discutable, car la Lettre de Majesté ne promettait de tolérer l'exercice du culte réformé que dans les villes royales.

Depuis 1609 les protestants de Bohême avaient le droit de nommer des défenseurs de la foi^ pour le maintien de leurs privilèges. C'étaient des chevaliers, des seigneurs et des bourgeois. Quand les églises furent fermées les défenseurs réunirent les États protestants qui envoyèrent une députation vers Mathias, à Vienne. Leurs réclamations en faveur de la restitution des deux églises ne furent pas écoutées, et même les États reçurent l'ordre de se dissoudre et l'Empereur leur adressa une lettre menaçante.

Les seigneurs protestants furent irrités au plus haut point et ils décidèrent de rompre d'une manière éclatante avec leur souverain. Mais leur colère se déchaîna tout d'abord contre les dix lieutenants que Mathias avait laissés à Prague pour gouverner à sa place; les protestants les accusaient de violer leurs privilèges et la liberté de leur culte.

Le 23 mai 1618, vers neuf heures du matin, les membres des Etats se rendaient auprès des lieutenants réunis au château : ils arrivaient armés et escortés presque tous d'un ou plusieurs serviteurs en armes. Le gouverneur de la place les laissa passer. Ils se réunirent dans les salles réservées aux délibérations des Etats. Là, on fit lecture d'un manifeste rédigé par les Défenseurs, manifeste qui contenait cette question finale à l'adresse des lieutenants, a Ont-ils pris part et dans quelle mesure à la rédaction de la lettre pleine de menaces écrite par rEnq)ereurle 21 mars? » La lecture terminée les membres des États allèrent trouver les lieutenants dans leur salle.

Dès le matin les lieutenants s'étaient réunis; ils se trouvaient dans leur salle de travail, une pièce bien disposée, éclairée par trois fenêtres percées au levant, au couchant et au midi. Les lieutenants (jui se trouvaient alors présent, étaient le grand burgrave Adam de Sternberg, et son beau-fils le burgrave de Karlstein, Jaroslao de Martinitz, le juge suprême (iuillaume de Slaxata et le grand prieur de l'ordre de Malte, Diepold de LobkoNit/. : auprès

LA DEFENESTRATION DE PRAGUE

d'eux se trouvait un personnage obscur, Philippe Eabricius. Adam de Walstein, malade de la goutte, était au lit; les cinq autres lieutenants impériaux avaient ([uitté Prague deux jours auparavant et n'étaient pas encore revenus.

Les membres des Etats firent irruption dans la salle; la pièce trop petite ne pouvait les contenir tous, ils durent en grand nombre demeurer sur l'escalier. Thurn, Schlick, Ruppa, Guillaume de Lobkowitz, Kaptier, Llrich Kinsky, Paul de llican entrèrent entourés de quelques paitisans. Il y eut un échange de vifs propos, puisRican montra le manifeste rédigé par les Défenseurs et approuvé par les Etats. Il en donna lecture aux lieutenants.

La lecture fut écoutée en silence, puis les lieutenants s'entretinrent à voix basse. Adam de Sternberg, le grand burgrave, demanda qu'il lui fût permis de se réunir à part avec ses collègues pour délibérer. On refusa; Thurn déclara que les lieutenants devaient répondre sur-le-champ, par oui ou par non, s'ils avaient collaboré à la lettre impériale. Le grand burgrave réitéra sa demande : les protestants se décidèrent à lui donner satisfaction, Rican lui remit alors les déclarations des États.

Les lieutenants se réunirent près d'une fenêtre, ils s'entretinrent quelques instants à voix basse. Puis le grand burgrave s'avança vers les rebelles et dit qu'il ne pouvait répondre à la question posée par les États, car les lieutenants avaient prêté serment à l'Empereur de tenir secrètes les affaires de leur maître. « Demandez, ajouta-t-il, à l'Empereur quels ont été ses conseillers, cela vaudra mieux et ce sera plus simple. » Mais Thurn répondit : « Nous déclarons que nous ne quitterons pas la place sans avoir obtenu une réponse : un oui ou un non «. Ses partisans approuvèrent, ils étendirent le bras comme pour un serment.

Les lieutenants voulaient gagner du temps. Adam de Sternberg demanda qu'on leur permît de s'assembler avec leurs collègues absents pour délibérer sur la question; cinq d'entre eux manquaient, Waldstein n'était pas là. Mais les rebelles tenaient leurs adversaires; ils ne pouvaient se résoudre à les laisser échapper. Schlick d'une voix effrayante désigna Martinitz et Sla\ata comme les auteurs de tous les malheurs publics, il les accusa d'être à la dévotion des jésuites et leurs dociles instruments. Il accusa Martinitz d'avoir dépouillé Thurn de son emploi de burgrave de Karlstein, d'axoir violé les lois du pays. « Vous pouviez tout oser, clamait-il, gens sans aveu, jésuites de malheur, avec vos tristes auxiliaires. Sachez cependant que nous ne sommes pas de vieilles femmes. » Puis le bras tendu, le poing fermé et menaçant : a Vous

avez aflaire à des gens de même rang que vous. Aussi longtemps que Tancienue noblesse régnait dans le pays, tout allait bien; depuis que vous êtes là, élèves des jésuites, tout marche de travers et tous vos efforts tendent à nous dépouiller de nos privilèges ».

Wenzel de lluppa dit à son tour (pie la liberté religieuse de la Hobême était menacée. « Tout le monde sait les molestations qu'ont à subir les habitants des terres ecclésiastiques; si les Défenseurs ne venaient à leur secours on les ferait taire par des menaces ou par des promesses. Alors il faut von- au grand jour ([ui a raison dans ce débat. » Au dire d'Albert de Smiricky, un jeune homme, les nobles étaient traités comme des serfs; Martinit/ et Slavata étaient les coupables, il mettait hors de cause le grand prieur et le grand burgrave; ceux là, «disait-il, ne se sont jamais montrés ennemis de notre

religion. »

Slavata essaya de se défendre; il espérait fléchir des adversaires parmi lesquels il voyait des parents. « Si j'ai violé les lois du pays, dit-il, qu'on me mette en accusation; comme juge suprême je n'ai jamais obligé les protestants des terres de l'Kmpire à passer à l'église catholicpie. J'ai obligé des protestants à quitter Krummau. Mais cette expulsion était la conséquence de leur rébellion; d'ailleurs ils ont été jugés par une conmiission où les protestants dominaient. »

Rican accusa Martinitz d'avoir forcé un protestant à partir de Neuhaus. Martinitz répondit : « Le bourgeois est parti après avoir vendu son héritage looooo gulden. Il voulait acheter un autre bien, et Slavata l'a ai<lé dans

cette acquisition. »

On éleva d'autres récriminations encore. Fels se touriui vers l'assistance : il demanda si ce n'était pas l'avis général que les deux incriminés fussent déclarés ennemis publics et Niolateurs de la Lettre de Majesté. Mais subitement on hésitait, on axait peur : personne n'osait dire oui. Cependant les chefs voulaient aller jusqu'au bout ; Thurn, Fels, Lobkowitz renouvelèrent leur question : « Les lieutenants ont-ils conseillé la lettre de l'Empereur, quelle part ont-ils prise à la rédaction?» 11 y eut alors une rumeur, l'irritation se lisait dans tous les yeux, sur toutes les lèvres des menaces, les lames claires brillaient hors du fourreau. Les lieutenants délibéraient encore. Enfin le haut burgrave déclara : « Puisque les seigneurs ici présents ne veulent pas laisser tomber leur tpiestion, nous déclarons ([ue, contraints par la violence, nous rompons le serment que nous avions prêté comme conseillers de l'Em-

LA DÉFENESTRATION DE PRAGUE

pereur. Les mots de la lettre impériale incriminés comme des menaces, par les Défenseurs et par les États, n'ont point été dictés par nous. Nous n'avons inspiré ni le sens ni la forme de cette lettre. Et même les seigneurs peuvent se tromper sur le sens de ces mots; seul l'Empereur peut dire leur véritable signification; mais l'interprétation défavorable des États ne peut se soutenir pour qui veut bien lire cet écrit. »

Thurn était bien décidé à procéder à l'exécution, il avait en réserve un second grief contre Martinitz et Slavata. En 1609 les Etats de Bohême avaient arraché, à Rodolphe II, la Lettre de Majesté les armes à la main : c'était une insurrection : cependant l'Empereur avait amnistié les 1 ebelles et seuls deux fonctionnaires catholiques, Martinitz et Slavata, avaient refusé de signer la patente impériale accordant cette grâce. Les Etats avaient pris acte de cette marque de mauvais vouloir; ils déclarèrent alors. « Si jamais dans l'avenir, la Lettre de Alajesté est violée, les États attribueront cette violation à ces deux seigneurs et rien ne nous empêchera de venger notre droit par la mort. » Paul de Rican donna lecture de cette protestation, puis il ajouta. « Attendu que les États sont convaincus que les deux seigneurs ont amené la violation de la Lettre de Majesté, ils les déclarent ennemis publics. » C'était la sentence de mort. Rican demanda à ses amis s'ils approuvaient sa déclaration. « Oui, oui », criait-on de toute part. Ruppa dit alors : « Il est temps d'en finir, nous justifierons plus tard nos actes par écrit. » On fit sortir le grand burgrave et le grand prieur malgré les supplications de Martinitz. Les deux lieutenants incriminés restaient seuls vis-à-vis de leurs adversaires.

Les seigneurs protestants voulaient se venger. Les uns demandaient que Martinitz et Slavata fussent jetés dans les cachots de la Tour Noire. Mais un cri dominant les autres, s'élevait : « Par la fenêtre, par la fenêtre! » Alors on entraîna chacun des deux lieutenants vers une fenêtre, ils s'efforçaient de ne pas perdre pied, ils criaient : « Grâce! » et ils pleuraient. Martinitz demandait un confesseur. « Que nous importent tes singeries de jésuites. Confie ton âme à Dieu, lui dit-on. « En même temps Ulrich Kinsky, Smirocky, Rican et Kaptier l'enlevaient; tout en se débattant Martinitz priait le Seigneur et la Vierge, il invoquait leur secours. On le roula dans son manteau ; puis il fut précipité la tête en bas par la fenêtre. On l'entendit crier : « Jésus, Maria». Kinsky railleur, disait : a Nous allons voir si elle vat'aider, ta Vierge Marie». Puis se penchant hors de la fenêtre et voyant le condamné indemne après sa

chute, il s'écria frappé d'étonnement. « Par Dieu, mais elle lui est venue

en aide! »

Thurn avait acculé Slavata contre une autre fenêtre, il appela ses amis qui venaient de défenestrer Martinitz. « Ici, criait-il en allemand, voici l'autre. » Slavata demanda aussi un confesseur. Sur le bord de la fenêtre il fit le signe de la croix et il cria : « Mon Dieu, prenez en j^nace un misérable pécheur. » Il résistait, tentait un dernier elTort, se cramponnait au cadre de la fenêtre; en se débattant il rompit son collier en or. D'un coup de pommeau de sabre asséné sur la main on lui fit lâcher prise : il fut jeté en bas dans le fossé. Duiant sa chute il heurta le fronton en saillie de l'étap^e inférieur et se fit une large blessure à la tète.

Le secrétaire Fabricius était resté dans la salle, après le départ de Sternberg et de Lobkowitz, nul ne le remarquait et cependant il redoutait d'être exécuté lui-même et demanda la protection du comte de Schlick. Mais ses prières enflammèrent la colère des assistants, ils reportèrent sur lui la haine que tous éprouvaient pour le secrétaire Mirlina; Fabricius paya pour son collègue absent. Le poignard à la main, quelques-uns se piéparaient déjà à le tuer, d'autres firent obserxer qu'il ne fallait pas souiller ce lieu avec le sang versé. En conséquence Fabricius, troisième, fut précipité dans le fossé. A dix heures du matin la tiiple exécution avait pris fin. Cependant les défenestrés n'étaient pas morts, bien ([ue tombés d'une hauteur de quarante mètres. Les balayures qui renq:)lissaient les fossés du château avaient amorti leur chute. Slavata a\ait la tête meurtrie. Martinitz et Fabricius étaient sains et saufs. Martinitz accourut auprès de son ami; avec un mouchoir il épongea le sang (jui maculait son visage, puis il lui mit sous le nez un flacon de baume qu'il portait sur lui, et il le rappela à la vie. Le danger n'était pas encore passé; les deux lieutenants se mirent en prières. Le secrétaire les rejoignit ; il était tout étonné de l'accident, il ne pouvait comprendre que dans leur colère les seigneurs protestants l'eussent associé au sort de ses maîtres. « Que leur ai-je fait.^» demandait-il à Martinitz. Le lieutenant lui répliqua : « Maître Philippe, ce n'est pas le moment défaire de telles ([uestions; aidez-moi plutôt à porter le seigneur Sla\ata dans la maison de madame la Chancelière. » Mais du haut des remparts, les gens et la suite des seigneurs protestants les avaient aperçus et faisaient feu pour les achever. Martinitz fut atteint, une balle déchira sa cravate, une autre traversa ses vêtements, une troisième lui érafla le bras

LA DEFENESTRATION DE PRAGUE

légèrement. Martinitz, étonné de n'être pas tué, disait avec des élans de reconnaissance : « Seigneur, tu as donc décidé de me préserver des blessures de la mort! >

Alors les domestiques des lieutenants descendus dans les fossés arrivèrent pour secourir leurs maîtres, au mépris du danger. Il était temps. Fabricius, drapé dans son manteau, s'enfuit par un chemin qui menait hors de l'enceinte du château et courut se mettre en lieu sur. Martinitz se retira aussi, après avoir confié son compagnon aux domestiques. Il se rendit dans la maison du chancelier; il y trouva le jésuite Santinius et se confessa à lui; puis il se mit au lit; il voulait laisser croire à sa mort imminente. On amena bientôt Slavata dans la même maison, il fut couché sur un matelas; en hâte un médecin lui fit une saignée, puis il pansa ses blessures : le lieutenant se confessa à son tour.

Quelques instants après, un bruit se fit entendre devant la porte de la Chancellerie; au piétinement des chevaux, aux cliciuetis des armes on reconnut une troupe de cavaliers. Thurn et ses compagnons arrivaient; ils voulaient mettre la main sur les lieutenants qui leur avaient échappé comme par miracle. Mais la femme du chancelier, Poliséna de Lobkowitz sut les écarter, Thurn quitta la place avec ses gens. Slavata et Martinitz étaient enfin sauvés.

Fabricius était en sûreté. Au sortir du château un ami lui avait prêté un chapeau et un manteau, il avait traversé la Moldau en barque et gagné sa maison située dans la ville haute, puis il avait passé les portes de la ville. Il s'était reposé dans un jardin où il avait été retrouvé par Losticky, conseiller de la ville haute, qui fuyait lui aussi devant les menaces du bas peuple. Losticky entraîna Fabricius avec lui; durant plusieurs jours il lui donna l'hospitalité dans sa métairie de Wolschau. Puis Fabricius, remis de ses terreurs, partit pour Vienne; il y arriva le 16 juin. L'Empereur le récompensa, le fit entrer dans la noblesse, lui accorda le nom de vom Hohen Fall (de la Haute Chute).

De son côté, Martinitz quitta Prague la nuit venue; il avait fait couper ses cheveux, son visage était noirci à la poudre : il courut d'abord rassurer sa femme sur son sort, puis se dirigea vers la montagne Blanche qui domine Prague. Une calèche l'y attendait; elle l'emmena dans une de ses terres; de là, il fit route sur la Bavière. Aussi longtemps qu'il fut en territoire bohémien il ne faisait d'arrêt que dans les couvents, ne dévoilant son

226 SCÈNES ET ÉPISODES DE l/JIISTOIRE D'ALLEMAGNE.

nom et ses aventures (iii'aux abbés. A Munieb, chez les catholiques élèves des Jésuites, il reçut un accueil cordial : il y fit venir ses enfants et sa femme et s'y établit ; l'Knipereur Mathias le chargea de ses négociations avec

le Duc de Bavière.

Slavata était retenu à Prague par ses blessures; mais il n'était plus en danger; la comtesse de Thurn, touchée de son infortune, avait promis a sa femme d'intervenir en sa faveur. En effet les États de lîohcme ne le poursuivirent pas : « On ne reprend pas un voleur pendu, disaient-ils, quand la corde casse ». Slavata, guéri de ses maux, put s'enfuir à son tour. Il se réfugia en Saxe.

DÉfesesth VTIOS DE PraGI E. — Composition it dessin Je Miulia.

SIÈGE DE MAGDEBOURG

Le 6 mai iG3o, l'armée de Gustave-Adolplie qui marchait au secours de Magdebourg, arriva à Potsdam. Le roi de Suède écrivit alors à l'Électeur de Saxe; il lui demandait le passage du pont de Wittenberg pour aller au plus vite vers la ville menacée. L'Electeur Jean-Georges refusa. Il répondit qu'il se souciait peu d'attirer la guerre dans ses États, et que d'ailleurs il ne voulait pas se soustraire à ses devoirs envers l'Empereur.

Durant ces retards et ces négociations, un général impérial, le comte de Pappenheim, passait l'Elbe et marchait sur Magdebourg. A son approche, les troupes du prince administrateur de la ville, abandonnèrent le plat pays pour se réfugier dans la place. Dans la campagne, un seul poste occupé par les Magdebourgeois, resta nmni de troupes. C'était le poste de Neu-Ahlensleben, mais il ne put, sans canons, résister à l'attaque des Impériaux. Après une brève mousquetade, la garnison capitula; elle livra munitions et bagages et prêta serment 'de ne plus porter les armes contre l'Empereur.

Désormais la ville était isolée, enfermée, bloquée. Le comte de Tilly parut devant ses murs à la fin de Tannée i63o. Il écrivit aussitôt à l'administrateur une lettre qu'il lui fit porter par un trompette : « jSous vous avisons, lui disait-il, que nous sommes chargés de l'exécution des ordres de Sa Majesté bnpériale, qui nous a remis le suprême commandement de ses armées, qu'outre cela nous avons été aussi élevé à la dignité de lieutenant général de toutes les forces de la Ligue catholicpic, et nous \ous exhortons amiablement à vous désister de votre entreprise, à obéir aux décrets du chef de l'Empire, et à me remettre au plus tôt la ville et tout le duché de "Magdebourg; faute de ([uoi nous nous verrons forcé d'enq)loyer les moyens que nous avons en main, pour vous faire entrer vous et la ville dans le devoir dont vous vous êtes écartés et de vous traiter comme réfractaires aux lois et aux constitutions germaniques, et comme rebelles à l'Empire et à son auguste chef. »

SIÈGE DE MAGDEBOURG

Le 6 mai iG3o, l'armée de Gustave-Adolplie qui marchait au secours de Magdebourg, arriva à Potsdam. Le roi de Suède écrivit alors à l'Electeur de Saxe; il lui demandait le passag^e du pont de Wittenberj^ pour aller au plus vite vers la ville menacée. L'Electeur Jean-Georges refusa. Il répondit qu'il se souciait peu d'attirer la guerre dans ses États, et que d'ailleurs il ne voulait pas se soustraire à ses devoirs envers l'Empereur.

Durant ces retards et ces négociations, un général impérial, le comte de Pappenheim, passait l'P^lbe et marchait sur Magdebourg. A son approche, les troupes du prince administrateur de la ville, abandonnèrent le plat pays pour se réfugier dans la place. Dans la campagne, un seul poste occupé par les Magdel)ourgeois, resta nmni de troupes. C'était le poste de Neu-Ahlensleben, mais il ne put, sans canons, résister à l'attaque des Impériaux. Après une brève mousquetade, la garnison capitula; elle livra munitions et bagages et prêta serment *de ne plus porter les armes contre l'Empereur.

Désormais la ville était isolée, enfermée, bloquée. Le comte de Tilly parut devant ses murs à la fin de l'année i63o. Il écrivit aussitôt à l'administrateur une lettre cjuil lui fit porter par un trompette : « Nous vous avisons, lui disait-il, que nous sommes chargés de l'exécution des ordres de Sa Majesté Impériale, qui nous a remis le suprême commandement de ses armées, qu'outre cela nous avons été aussi élevé à la dignité de lieutenant général de toutes les forces de la Ligue catholique, et nous aous exhortons amiablcment à vous désister de votre entreprise, à obéir aux décrets du chef de l'Empire, et à me remettre au plus tôt la ville et tout le duché de Magdebourg; faute de quoi nous nous verrons forcé d'employer les moyens que nous avons en main, pour vous faire entrer vous et la ville dans le devoir dont vous vous êtes écartés et de vous traiter comme réfractaires aux lois et aux constitutions germaniques, et comme rebelles à l'Empire et à son auguste chef. »

A cette lettre impérieuse, Tadministrateur fit une réponse longue et fière : « Nous vous félicitons, écrivait-il à TiUy, de votre élévation au suprême commandement, et nous vous en souhaitons encore un plus brillant, s'il est possible d'en trouver, que celui des armées de Sa Majesté Impériale et de la Ligue catholique. Nous voulons bien, en considération de l'Empereur avoir pour vous les égards dus à votre charge, mais nous nous permettons de vous dire, en qualité de membre du corps germanique et de prince de l'Kmpire, que nous n'avons rien fait et ne faisons rien actuellement qui ne soit conforme aux lois et constitutions impériales dont vous nous parle/; au heu que votre expédition, exécution et procédé militaire dans les cercles de Saxe, est directement opposée aux lois fondamentales del'Empircet en particulier à la capitulation si solennellement jurée.... Ce n'est pas nous qui contre tous les traités, contre la foi publique, avons rempli l'Allemagne d'armes et de soldats, qui avons ravagé les États Protestants, violé les résidences des princes, mis toute la Poméranie et les autres provinces de l'Empire à feu et à sang et commis tant de cruautés et de barbaries qui « crient vengeance au ciel.... Nous craignons Dieu et nous honorons l'Empereur, mais nous sommes inviolablement attachés aux lois et constitutions de l'Empire, aux capitulations, aux recès de la paix profane et de la paix religieuse, aux ordonnances des cercles, au bien et au salut du corps germanique, et nous les défendrons à la garde de Dieu, jusqu'à la dernière goutte de notre sang avec le secours du roi de Suède, notre allié, et de ses confédérés, contre les perturbateurs du repos public, les tyrans des consciences, nous les poursuivrons de nos forces, comme meurtriers, brigands, incendiaires, destructeurs de villes et ravageurs de provinces. »

Le comte Pappenheim fut chargé par Tilly du siège de Magdebourg; on était au mois de novembre; le comte commença les opérations avec un petit corps de troupes de deux mille hommes; le généralissime reprit la campagne, surveillant Gustave-Adolphe. D'ailleurs, le début du siège alla mal pour les Impériaux. Les troupes étaient insuffisantes, les généraux Pappenheim et

Mansfeld se jalousaient.

Dans les premiers jours de mars, les Magdebourgeois firent une grande sortie; ils allèrent prendre poste à Schœbeck, ii deux milles de la ville, sur les bords de l'Elbe. Ils élevèrent en hâte un fortin de terre et de fascines, oii ils laissèrent une garnison, puis on ravitailla la ville en f\iisant entrer des convois de blés et de bois. Lorsque les Impériaux voulurent prendre Schœn-

SIEGE DE MAGDEBOURG

beck, ils essuyèrent le feu de quatre canons; un secours vint de la ville et, menacés sur leurs derrières, les assiégeants prirent la fuite. Pendant un mois les gens de Magdebourg gardèrent le poste.

Mais la ville était médiocrement prête pour un siège; l'administrateur n'avait qu'une poignée de soldats ; le renfort amené par le comte de Thierry de Falkenberg dépêché dans la ville par Gustave-x^dolphe formait une garnison de trois mille hommes environ. Depuis l'airivée des Suédois, on avait mis en état de défense les fortifications de la place. Pappenheim tenta de gagner Falkenberg; mais le lieutenant de Gustave-Adolphe refusa de se laisser corrompre.

A la fin de mars, Tilly cessa de courir les champs; il désespérait de décider le roi de Suède à livrer bataille; il n'avait pu tirer Gustave du solide point d'appui de ses places fortes; il vint donc établir son quaitier général dans l'est de Magdebourg, à Môckern, pour diriger lui-même le siège. Il avait environ trente mille hommes et du canon.

Dans .Magdebourg, le comte Falkenberg réunit en un conseil de guerre, les principaux officiers, l'administrateur, le conseil de ville. On décida de retirer les troupes des faubourgs, car le nombre des soldats était bien diminué, et il fallait les ménager. Falkenberg rassembla donc les garnisons des postes avancés à l'intérieur des remparts, il fit au dehors la place nette, incendiant systématiquement les faubourgs au sud et au nord de la ville, sacrifiant deux mille maisons sans hésiter.

Le i" avril, les faubourgs évacués par les Magdebourgeois furent occupés par les Impériaux; les troupes de la ville firent une sortie, enlevèrent et firent prisonniers des officiers de l'armée ennemie et tuèrent une centaine de soldats. Le i4 avril, le comte de Pappenheim avait pris ses dispositions pour ouvrir l'attaque contre la place aux quatre coins ; on mit les canons en batterie et toute l'artillerie ennemie fut braquée contre les remparts. Dans la ville la poudre manquait, les troupes étaient fort diminuées, après tant de postes pris, dont les garnisons avaient été massacrées. On ne pouvait plus opposer à Tilly que deux mille hommes de pied et deux cent cinquante chevaux.

Le généralissime impérial envoya alors vers la place un trompette porteur de trois lettres; l'une pour l'administrateur, l'autre pour le conseil de guerre, la troisième pour le conseil de ville. Il les sommait de rendre la ville avant l'assaut : on répondit qu'on aimait mieux mourir que de se rendre : Tilly refusa d'attendre !e retour des ambassades que les Magdebourgeois voulaient

23o SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

envoyer aux Électeurs de Saxe et de Magdebourg pour leur demander conseil. . La situation des assiégés était grave; les Magdebourgeois étaient désormais bloqués dans le corps de place. La ville était divisée par les partis dans cet instant suprême; des bourgeois, en grand nombre, souhaitaient la paix, désiraient faire leur soumission à l'Empereur; ils échangeaient des messages avec TiUy lui-même, l'informaient de l'état de la ville; d'un autre côté le Conseil de la ville rencontrait une vive résistance dans un comité révolutionnaire; Falkenberg lui-même trouvait des jaloux et des ennemis dans la cité qu'il venait défendre. La population ne voulait pas se plier •. sa rude discipline. Sur ses ordres, toute la l)ourgeoisie devait se rendre sur les remparts tout le temps de la nuit, de peur de surprise; le jour, la moitié seulement des habitants était sur pied. Mais les riches bourgeois parvinrent rapidement à se soustraire à ce pénible service. Ils envoyèrent à leur place leurs domestiques veiller sur les remparts; les petits bourgeois alors se plaignirent : ils refusaient de frayer avec des valets et de prendre la garde à leurs côtés; ils se retirèrent à leur tour, payant quelques mercenaires pour accomplir leurs devoirs de citoyens. La ville se trouva mal gardée. Qu'avaient à perdre les malheureux que l'unlipie misère traînait la nuit sur les murs de Magdebourg? Les riches d'ailleuis ne faisaient aucun sacrifice; dans leur égoïsme, provisions et logements pour les soldats, ils refusèrent tout; ils cherchaient même à faire des bénélices aux dépens de la soldatesciue, vendant sans scrupule, avec un gain considérable, des vixres malsains, de la bière ayant croupi; plus d'un qui s'en abreuva mourut.

De jour en jour, l'idée de la capitulation faisait des progrès dans la ville, parmi les bourgeois, dans le conseil de ville; un dernier trompette envoyé par TiUy fut retenu, car on devait délibérer le i() mai, au sujet de la reddition

de Magdebourg.

Titly poussait les opérations activement; trois jours durant le canon des Impériaux gronda, les boulets rouges pleuvaient sur les murs, mais sans rien brûler, sans rien détruire. Le K), on annonça tout à coup ipie (iustave- Adoiphe était à Potsdani; le généralissime des Impériaux alors prit peur; craignant d'être surpris entre deux feux, subitement, il lit retirer les gros canons des tranchées, et prit ses mesures pour lever le canq). Le jour même, il réunit un conseil de guerre; il exposa aux généraux et colonels de son armée l'impossibililé de continuer le siège; il n'y avait pas la moindre brèche aux remparts de la ville, et Gustave-Adolphe approchait; avant son arrivée

SIÈGE DE MAGDEBOURG

on ne pouvait enlever la place. Néanmoins, il voulait savoir l'avis de ses officiers. Fallait-il lever le siège pour aller au-devant du roi de Suède, ou bien devait-on tenter d'emporter la place d'assaut?

Les généraux étaient hésitants, mais un des colonels présents insista sur la nécessité de donner l'assaut; le succès de l'entreprise était possible; et d cita l'exemple de Maestricht pris à la faveur d'une attaque matinale pendant que la plupart des soldats et bourgeois s'étaient allés reposer. L'assaut fut donc résolu; le comte de Pappenheim devait escalader les nouveaux bastions du côté de la ville neuve avec les régiments de Gransfeed, Wrangler et Sauli; le duc de Holstein devait attaquer les ouviages qui défendaient la porte de Krœk; le comte de Mansfeld devait assaillir le bastion Heydeck : trois régiments impériaux simuleraient une attaque entre le pont et la rivière dans la partie basse de la ville : une salve d'artillerie donnerait le signal de l'attaque.

Dans la nuit du y au lo, on lit les préparatifs de l'assaut; on appliqua des échelles contre les remparts; on arracha les palissades, tout cela avec le moins de bruit possible. Le comte de Pappenheim avait la tâche la plus fiicile; en face de son campement le fossé peu profond était à sec et le rempart, s'élevant doucement en talus, offrait un médiocre escarpement.

A cinq heures du matin, les préparatifs étaient terminés; on attendait le signal de l'assaut; mais TiUy diflérait l'instant. Une fois encore il réunit le conseil de guerre. A sept heures enfin, on tira le canon; de toutes parts commença l'attaque; imlle résistance, officiers, soldats, bourgeois rentrés che/ eux, dormaient : les gardiens du rempart, peu nombreux, harassés de fatigue, firent feu, puis lâchèrent pied devant les assaillants.

A sept heures du matin, Falkenberg, (jui ne se doutait pas de ces événements, se préparait à aller à rilôtel de \ ille, quand tout à coup il entend le canon de l'ennemi; il courut à cheval vers la ville neuve et, là, il arriva à temps pour rallier la garde du rempart qui abandonnait son poste. A la tête d'une petite troupe il charge les ennemis, les rejette au pied du rempart au milieu d'une sanglante mêlée, mais lui-même succombe dans cette lutte. Les vigies postées dans le befiroi de l'Hôtel de Ville virent alors les Impériaux escalader l'ouvrage qui défendait la porte haute; elles donnèrent l'alarme; toutes les cloches de Magdebourg se mirent en branle.

Les tambours, les cloches et les mousquetades réveillent les bourgeois et les soldats, ils courent en armes vers le rempart; mais déjà les ennemis l'occupent. La ville est en désarroi, les bourgeois sont afïblés, un capitaine

de la garnison, SclimicU, aidé de (luelques citoyens intrépides et d'une petite troupe de soldats, tente de repousser les assaillants; mais la petite bande est taillée en pièces, totalement exterminée.

L'infanterie de Tilly pénètre alors dans la ^\\\o^, les principales rues sont occupées; il est onze heures. A midi les Impériaux tiennent tous les quartiers; les bourgeois effrayés s'étaient barricadés dans leurs demeures. La ville prise fut livrée aux soldats, sans réserve : en tête des Impériaux, les Wallons de Pappenheim, les plus acharnés de tous, forcent les maisons, pillent, massacrent les hommes, les femmes, les jeunes filles, les enfants, les vieillards et toujours criant : Jésus, Maria! L'horreur du sac fut bien plus grande encore lorsque les cavaliers et les Croates entrèrent dans la ville, ""les portes toutes ouvertes, pour avoir leur part. Ce furent d'indescriptibles scènes de cruauté et de violence; puis on mit le feu aux maisons, les Croates jetaient des enfants au milieu des flammes, des Wallons s'amusaient à les transpercer de leurs piques dont ils usaient comme d'une broche.

Un Magdebourgeois qui, tout enfant, avait été témoin du sac de la ville, racontait ainsi ce qu'il avait vu :«.... Dans la grande rue je trouvai une troupe de soldats, l'épée nue à la main; assez près d'eux, je vis un assez grand nombre d'autres soldats étendus morts par terre. Cet aspect me glaça de crainte. Je m'enfuis de toutes mes forces..., espérant gagner la maison de mon père. Mais, à peine avais-je fait quekiues pas dans cette intention que je me trouvai au milieu d'une autre troupe de soldats qui venait de tuer un homn^e (jue je Nis tomber dans son sang. Ce spectacle me saisit au point que je n'eus pas la force d'aller plus loin. Je me jetai cependant dans une maison vis-à-vis l'auberge du Pélican : là je rencontrai un vieillard qui me dit : < Mon enfant, que viens-tu chercher ici? Sauve-toi plutôt, « avant que tu tombes entre les mains des soldats. » J'avais grande envie de suivre son conseil, mais je n'en eus pas le temps; une troupe de Croates entra dans la maison au moment où j'en voulais sortir, et, levant leurs sabres sur la tête du vieillard, ils lui demandèrent tout ce qu'il avait. Celui-ci leur ouvrit sans balancer un coff're rempli d'or, d'argent et de pierreries où ils puisèrent à plaisir, mettant dans une corbeille ce qu'ils ne pouN aient fourrer dans leurs poches; après quoi ils firent feu sur le vieillard et le tuèrent. Je me dérobai à ces bourreaux, espérant pouvoir me cacher derrière cpielques vieilles caisses. En fouillant d'un côté et d'autre, j'aperçus une jeune personne, parfaitement belle, qui me conjura de m'en

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aller et <le ne pas la décelei-. Je me retirai donc, ne sachant que faire ni où aller, lorsque les Croates m'arrêtèrent et l'un d'eux me dit : « Chien « de poltron, tiens, prends cette corbeille et la porte devant moi. » Je pris la corbeille sans balancer et les suivis partout où ils allèrent. Ils entrèrent dans plusieurs caves, dépouillant honmies et femmes, et sans miséricorde. Kn sortant d'une de ces caves, nous aperçûmes avec étonnement que le feu gagnait déjà le devant de la maison. Nous passâmes au travers des flammes et nous nous retirâmes bien vite. Probablement tous ceux qui étaient dans la maison y périrent par le feu. Depuis ce temps-là je n'ai jamais pu savoir ce qu'étaient devenus mon père et ma mère. »

Un pasteur protestant raconte ainsi comment il fut pillé : « Nous nous cachâmes derrière une porte cochère qui était fermée. Dans le moment elle fut ouverte par les ennemis avec une violence et une ardeur difïiciles a exprimer. La première question qu'ils me firent fut : Prêtre, donne ton argent! Je leur donnai à peu près six écus dans une petite boîte qu'ils prirent d'un air très satisfait ; mais, l'ayant ouverte et n'y trouvant que des pièces d'argent, ils commencèrent à changer de ton et à me demander brusquement si je n'avais point d'or. Je leur représentai (jue nous étions fort éloignés de notre maison et qu'il ne m'était pas possible pour le moment de leur donner davantage.... Ceux-là nous ayant quittés, il en vint une autre troupe qui demanda aussi de l'argent. Nous les satisfîmes en leur donnant quelques florins et deux cuillers d'argent, que la servante avait par bonheur mis dans sa poche. A peine nous nous étions défaits de ces importuns qu'il arriva un soldat qui avait l'air le plus aff'reux que j'ai vu de ma vie. Il portait un mousquet sur chaque épaule et tenait dans sa bouche une balle de chaque côté qui lui enflait la joue. Dès qu'il m'eut aperçu il cria d'une voix de tonnerre : « Prêtre, donne-moi ton argent ou tu es « mort. » Je n'avais plus rien et je m'excusai de la manière la plus humble et la plus touchante. Alors il posa un de ses mousquets à terre et, m'appuyant l'autre sur la poitrine, il m'allait tuer, si ma femme n'eut heureusement détourné le coup en poussant le mousquet en haut, de sorte que la balle me passa par-dessus la tête. Enfin, voyant que nous n'avions point d'argent, il se retira. Un moment après il en vint quatre ou cinq autres qui, en nous voyant, ne nous dirent que ces mots : Méchant prêtre, que fais-tu là? et passèrent outre. Un autre qui vint après entrant l'épée nue à la main et en furieux, m'en déchargea un si grand coup sur la tète en disant :

« Chien, donne de l'argent», que j'en fus tout étourdi, et le sang, sortant à gros bouillon de ma plaie, ma femme et ma servante s'évanouirent d'épouvante. »

Bientôt la ville entière brûlait, on ne pouvait sortir de Magdebourg :

le feu était aux portes. Les deux côtés des rues brûlaient avec violence : la chaleur devint horrible, les pillards durent se retirer sur les remparts; les vents déchaînés attisaient la flamme et ramenaient l'incendie sur toute

la cité.

Magdebourg fut complètement ruiné; il ne restait plus que cendres et décombres à la place de six belles paroisses, fières de leurs clochers couverts d'ardoise, de plomb ou de cuivre. I.à où s'élevaient jadis quatre mille maisons, plusieurs d'une richesse princière, il ne restait plus sur la rive de l'Elbe que quelques misérables cabanes de pêcheurs. La cathédrale, un moment menacée des flammes, était la seule église sauvée. Elle servait de refuge à un millier de personnes qui, trois jours durant, y restèrent emprisonnées, sans boire et sans manger.

Le 1 1 , les soldats pénétrèrent une seconde fois dans la ville ; la flamme, dans sa marche dévorante, avait tout abattu : des soldats trouvèrent encore à piller dans les caves où, durant le siège, les bourgeois avaient caché les objets les plus précieux. Le 12, le comte Tilly offrit la vie sauve aux malheureux enfermés dans la cathédrale et il leur envoya des vivres. Puis il se fit amener les soldats de la garnison de Magdebourg, leur reprocha la molle défense de la place et promit la vie sauve à ceux qui passeraient dans ses régiments. Dans cette même journée on entreprit de déblayer les rues pour l'entrée solennelle du généralissime, fixée au lendemain. On enleva les cadavres amoncelés et l'on en jeta plus de six mille dans l'Elbe, en une

semaine.

Le i3 mai, Tilly fit son entrée : il se rendit à la cathédrale. Un officier, à la porte de l'Église, lui présenta les drapeaux de Magdebourg. Le canon fit une triple salve, la mousquetade retentit ^t, dans l'Église, les vainqueurs entonnèrent le Te Deum. L'office divin fini, Tilly ordonna de cesser le pillage; puis il parcourut la ville à cheval; tant de malheurs paraissaient le toucher, néanmoins il écrivait simplement, sans remords à l'Empereur « que, depuis le sac de Troie et celui de Jérusalem, il n'y avait pas eu de semblable "victoire! »

Sac de MvGnEDOURC. — Composition et dessin de Muclia.

MORT DE GUSTAVE-ADOLPHE

En iG32, vers la fin de l'automne, Gustave- Adolphe (juitta la Bavière pour marcher au secours de son allié le duc de Saxe, menacé par les armées du généralissime des Impériaux, Wallenstein. Le -i novembre il rallia son lieutenant Bernard de Saxe-Weimar à Arnstadt, puis il passa par Erfurth où la reine de Suède Éléonore, sa femme, avait établi sa résidence. Le 1 1 novembre, Gustave-Adolphe retranchait ses troupes à Naumbourg, le froid était devenu très vif et Wallenstein put croire que son adversaire prenait ses quartiers d'hiver.

Le roi de Suède ne croyait pas prudent de pousser plus avant la campagne avec une armée très éprouvée; plusieurs de ses régiments étaient rompus, les autres étaient décimés. Il n'avait plus que 6 5oo chevaux, et douze mille hommes seulement marchaient sous ses diapeaux. Pour attaquer des ennemis plus nombreux (iustave-AdoIphe attendait l'arrivée des troupes de l'Électeur de Saxe Jean-Georges, et le duc de Brunswick, ses alUés.

Brusquement Gustave changea son plan; une lettre interceptée venait de lui apprendre que Pappenheim avait quitté le camp des Impériaux avec dix mille soldats pour joindre lélectorat de Cologne, et que Gallas avait emmené avec lui vers la frontière de Bohème cinq ou six mille hommes encore. Les deux armées, l'impériale et la Suédoise, étaient désormais à peu près égales. Le roi décida de risquer l'attaque. Les Impériaux étaient dispersés dans plusieurs cantonnements autour de Lûtzen, dans des villages mal gardés : c Je crois vraiment, dit alors le roi, (pie Dieu m'a livré l'ennemi. » Il se mit en marche.

Sur sa route se trouvait le colonel Colloredo, de l'armée de Wallenstein;

il occupait le château de Weissenfels; il découvrit le mouvement des troupes

de Gustave et Ht tirer trois fois le canon ; c'était un sij^nal convenu.

Wallenstein apprit ainsi que l'ennemi approchait; aussitôt .1 prend ses dispositions en hâte pour résister au choc des Suédois. Il lance des estafettes pour rappeler Pappenheim et les régiments qu'il venait d'emmener. Colloredo aussi arrive, avant plié bagage, évacué Weissenfels, sachant qu'on allait au (luartier général. 11 trouve en arrivant le camp des Impériaux tout en emoi; le canon tonne sans arrêt pour rappeler les troupes dispersées dans les environs. C'est un continuel va-et-vient de courriers et de cavaliers.

Gustave-Adolphe allait droit son chemin; dans Weissenfels, il met en passant une garnison; sur les bords du Rippach, il trouve le colonel impérial Isolani que Wallenstein avait envoyé pour garder les gués. Les Suédois dispersèrent sa cavalerie croate. La nuit tombée ils bivouaquèrent dans la

plaine de Lutzen.

Les deux armées ennemies se trouvaient face à face, dans une des plaines les plus unies du Nord de la Saxe; là nul accident de terrain, si ce n'est un tertre au nord de la ville, où se dressait, un gibet. Seuls quelques fossés creusés pour Técoulement des eaux, cpielques murs de terre clôturant des jardins et des champs, coupaient de leur zébrure cet admirable champ de bataille. Un canal ([ui unissait l'Elstcr et la Saale, le Flossgraben, passait au travers, recueillant les eaux des ruisseaux et des forêts. Sur les bords du canal s'étendaient des prairies humides et marécageuses dans la saison d'automne, partant impraticables.

Au centre de la plaine, à deux milles environ de Leipzig, à un peu plus d'un mille de Weissenfels se trouvait la petite ville de Lutzen, dominée au midi par un château c^ue llanquait une tour, et qu'encerclaient un rempart et un double fossé. On ne parvenait au château (jue par un pont-levis. Hors des murs de la Nille, construits à l'ancienne manière, s'étendaient jadis d'assez vastes faubourgs; mais Lutzen avait été cruellement éprouvée durant de nombreuses guerres; sept fois, de 1596 à 1629, elle avait été détruite par le feu, et se trouvait pour lors fort amoindrie.

Arrivé dans la plaine de Lutzen, Gustave-Adolphe rangea son armée la nuit même, pour l'attaque qu'il espérait faire le lendemain. Il disposa ses troupes au sud de la ville, face aux Impériaux et un peu au nord-ouest d'un bois humide et marécageux, le Skolsig, (pii protégeait sa droite. Ses régiments étaient rangés sur deux lignes, les fantassins au centre, les caNalicrs sur les

MORT DE GUSTAVE- ADOLPHE

ailes. Les gens de pied présentaient un front de six rangs de profondeur, les cavaliers étaient sur tiois rangs, et dans les intervalles compris entre les escadrons, s'intercalaient des pelotons de cinquante ou de cent mousquetaires.

Gustave-Adolphe et Bernard de Saxe-Weimar devaient mener au combat

l'avant-garde, le roi, à la tête des gros escadrons de cavalerie suédoise placés à l'aile droite, Bernard à la tête des cavaliers allemands, livoniens et courlandais. Cette cavalerie était composée de cuirassiers aguerris, bien montés, armés de pistolets et de larges sabres recourbés. Le colonel comte Brahé devait conduire au feu les quatre brigades d'infanterie ; les brigades que d'après l'uniforme des hommes on appelait brigade noire, brigade jaune, brigade bleue et brigade verte. Cette infanterie en marche suivait à quatre pas son colonel allant la pique en main, groupée sous vingt-six enseignes de différentes couleurs et chargées de devises singuhères.

La seconde ligne de l'armée comprenait des troupes allemandes, dans le même ordre que sur le front de bataille, infanterie au centre, cavaliers sur les flancs. Les gros canons couvraient l'infanterie et l'artillerie légère, protégeait les pelotons de mousquetaires encadrés parmi les cavaliers.

La nuit du 5 au 0 novembre fut froide, néanmoins Gustave-Adolphe ne voulut pas quitter le bivouac; il voulait partager les souffrances du soldat et refusa de prendre du repos déclarant qu'il dédaignait d'avoir ses aises quand il en voyait tant d'autres souffrir. On alluma un petit feu, Gustave fit appeler ses principaux officiers et tint un conseil de guerre nocturne, en plein air. On discuta : plusieurs officiers redoutaient un brusque retour de Pappenheim, conseillaient d'attendre l'arrivée des troupes auxiUaires; mais Gustave avait pleine confiance, croyait Pappenheim très éloigné et les meilleures troupes de Wallenstein dispersées. D'ailleurs on percevait dans le lointain le tumulte du camp adverse. L'attaque fut définitivement décidée pour le lendemain matin; les officiers généraux se séparèrent, chacun d'eux rejoignit ses enseignes pour ranger ses bataillons et inspirer aux soldats la

confiance qui animait le roi.

Au camp de Wallenstein, malgré l'imprévu de l'attaque et le désordre qui provenaient de ces mouvements multiples de troupes, départs et retours hâtifs, l'armée se mettait en ordre de bataille; au milieu de l'obscurité, cha(iue régiment allait prendre son poste. Le généralissime étendit le front de son armée au nord de la route qui de Leipzig conduit jus(|u'à Lutzen. 11 pla^a au

centre, où il devait commander, son infanterie, sur trois lignes, en écliiquier. C'étaient des carrés massifs de piquiers et de mousquetaires, gros de près de cinq mille hommes, sur soixante dix hommes environ de from. Au quatre coins de ces carrés des paquets de mousquetaires défendaient les angles de cette lourde machine de guerre mal agencée; serrés et gênés dans leurs mouvements, à peine les piquiers pouvaient-ils user de leurs piques et les mousquetaires de leurs mousquets. A la gauche étaient les gros escadrons de cuirassiers de Schaumbourg et la cavalerie croate d'Isolani; a la droite, dragons, croates, cuirassiers et mousquetaires alternaient; Wallenstem, dans l'espoir que Pappenheim arriverait à temps, lui avait destiné cette place pour renforcer en ce point la ligne de combat.

Durant la nuit le généralissime fit creuser les fossés qui bordaient la route, il y looea des mousquetaires chargés de défendre la première ligne ; de l'artillerie était massée au-devant de l'infanterie et sur la droite des batteries étaient dressées auprès d'un groupe de mortiers.

Le lendemain matin, lorsque le jour parut, un épais brouillard enveloppait la plaine de Lut/.en. Les deux armées, bien que campées à une faible distance Tune de l'autre, ne pouvaient se voir. Le roi de Suède et Wallenstem prenaient leurs dernières dispositions.

Gustave- Adolphe fit appeler ses principaux officiers; il leur donna encore

quelques ordres. Puis toute l'armée chanta en chœur un cantique, que le

roi avait composé lui-même, et qui commençait par ces mots : « Chère petite

« troupe, ne crains poim, quoique les ennemis aient juré ta ruine. « Pms le roi

monta sur son cheval blanc, qu'il se fit amener et deux fois il parcourut les

rangs de ses soldats, pour se faire voir aux hommes : son regard était plein

de bonté; de la voix et du geste il animait ses troupes. « Encore une victoire,

disait-il, et tout est gagné. >> L'armée applaudissait. Des soldats lui criaient :

« Sire, ne songez (pi'à vous conserver et laissez-nous faire, n Le roi était

plein de confiance et de gaîté, il répondit familièrement à ses hommes. « Mes

amis, nous avons déjà eu quelques bons plats, voici le meilleur, tombez

dessus. »

On allait attaquer; Gustave-Adolphe fit mettre le bagage en surete. Sur son ordre les femmes et les enfants qui étaient sur les rangs se retirent; le roi échange son cheval blanc de parade contre un rhcval noir de combat, puis il rejoint son poste, entouré seulement de quelcpies domestiques ei portant pour toute armure une simple cuirasse de buflle. Une musique guer-

MORT DE GUSTAVE-ADOLPHE

rière retentit, les troupes se mettent en marche, les soldats poussant des cris de joie et de confiance.

Durant ces préparatifs Wallenstein appelait de son côté autour de son carrosse où il était couché, souffrant de la goutte, la plupart de ses colonels. Puis il fit dire la messe avant d'attaquer, il se fit enfin mener le long des lignes pariant aux troupes avec dignité, leur inspirant le mépris de la mort, leur faisant espérer aussi des récompenses, des honneurs, des emplois. Quand les ennemis parurent, il monta fièrement à cheval et il dit à son entourage : « Je vais attendre l'ennemi de pied ferme, et si je puis l'arrêter deux heures, Pappenheim arrivera. »

La journée commença par quelques engagements de cavalerie; mais bientôt, de part et d'autre, le canon foudroyait les avant-gardes et l'action devint plus chaude. Déjà les Suédois étaient parvenus sur les bords du fossé, c'est là qu'ils éprouvèrent la première résistance; leurs canons, poussés au premier rang, crachent leurs boulets sur l'ennemi, les fantassins veulent suivre la trouée, passer le fossé; mais les bataillons opposés de Wallenstein s'acharnent à les repousser.

Les Suédois avaient contre eux la grosse artillerie qui les coupait en deux, les mousquetaires qui les tuaient à bout portant, les picjuiers qui les culbutaient sur le rebord du fossé; ils commençaient à désespérer, à lâcher pied. Mais alors Gustave-Adolphe apparaît, il descend de che\al, la pique à la main, il rallie ses fantassins : « Soldats, leur dit-il, qu'avez-vous fait de votre valeur.^ Quoi, vous qui avez passé des rivières, escaladé tant de murailles, triomphé de tant d'obstacles, un malheureux fossé vous arrête? ». A ces mots les soldats s'élancent, passent le fossé, les piques des adversaires se croisent et se brisent, on met l'épée à la main et le carnage commence : enfin le retranchement est aux mains des Suédois.

Cependant la cavalerie de Gustave n'avait pas franchi le fossé et son infanterie, isolée, était rompue, décimée par le canon, chargée et foulée par les cuirassiers. Quand le roi put enfin amener au secours ses cavaliers, il fallut faire passer le retranchement à d'autres fantassins, les premiers avaient succombé en subissant les plus lourdes charges, en essuyant une meurtrière canonnade.

L'infanterie suédoise avançait vers l'ennemi; aux ailes, Gustave et Bernard étaient eux aussi aux prises avec l'adversaire; les cavaliers du roi luttaient contre les cuirassiers de Piccolomini et les croates d'Isolani.

,4o SCÈNES ET ÉPISODES DE L'IUSTOIRE D'ALLEMAGNE.

Bernard fonçait sur les mousquetaires embusqués dans les janlins de Lu.zen "tentait de s'emparer de la batterie établie V^r V^^en^^r^J^ ^^ moulins. En somme la cavalerie suédoise l'emportait lorsque Ion Mnt d.re Tu t que ses troupes de pied faiblissaient. Elles avaient d'al^rd enfone aëux arrés d'impériaux et tourné contre l'ennemi sa propre artdler.e, quan. t troupes fraîches de la réserve de Wallenstein les accablèrent et les f.rent

'""Gustave-Adolphe rallie alors le régiment de cavalerie de Smaland dont le colonel Stenbok, tailladé de blessures, était hors .le combat; d vole « lecours de ses fantassins, mais son cheval ardent l'emporte trop avant ; seuls oueUmes-uns des siens peuvent le suivre. , , j„

' De nouveau le broJillar.l couvre toute la plaine e, le ro,, ne sachant de uuel^ té se diriger, se trouve tout .l'un coup presque isolé au md.eu .les Sar, s ennemis. Son cheval reçoit un coup .le pistolet dans le cou; un ofl" le l'armée impériale lui fracasse le bras gauche .l'un coup .le p.s.ole . (ù a Adolphe demande alors à ses con.pagnons de l'emn^ener hors d batalle A cet instant, un .leuxiime coup de feu, tiré par le colonel SalS -, lattcint .lans le dos. Le roi perd l'équilibre; il vac.lle sur sa Ïe tl:; désarçonné, et son cheval qui s'emp.,rte l'entraîne quelques

'-'t: tint ZZ:t: . page ..«guste de Kcubelfing. un jeune Lie Mlemtn.l â-é de dix-huit ans, était resté auprès de son maître; d a: ni eT • '^ '"' ome sa monture, le prie de se dérober aux attaques Îrimpériaux. «iis Gusta^e-A.lolpbe gisait à terre, sans forces; d tend s^s 7 Tins au Da»e pour qu'il lai.le ;. se relever. U jeune page ne fut pas ::: rueu^potTe relt.re en selle; déj. les cuirassiers impériaux ,es aren "rejoints. Us deman.lent qui est le blessé. Le roi se nomma Aussitôt un eralriui .léchargea son pistolet à la tète; les autres lu- percèrent le corps

'' ' Gustr-Adtlphe mort fut ..épouillé .ie ses vêtements, et son cadavre nu abandonné sur le champ .le bataille tandis que son cheval ensanglan e pLultau galop et portait l'alarme au milieu des soldats suédois qu. le

^^"rrialellan Truchsess accourut auprès de Bernard <'« Saxe-Weimar pour lui annoncer la mort du roi de Stiè.le. Bernar.l xenait de balayer Mousquetaires impériaux établis dans les jar.lins .le Lut.en, d avait fait taire

MORT DE GLSTAVE--4D0LPHE.

et il avait pris la batterie meurtrière dressée près des moulins à vent et avait mis en fuite les cavaliers croates qu'Isolani conduisait au pillaj»e du bajj^age.

En apprenant que le roi est mort, Bernard abandonne l'aile jçaucbe dont il confie le commandement au comte Nils Brahé, il informe en passant Knyphausen qui commandait au centre, il passe à l'aile gaucbe où d sabre le lieutenant-colonel du réjçiment de Smaland qu'il fait responsable de la mort du roi; puis il rassemble le régiment.

L'armée suédoise entière savait la mort du roi, elle ne songeait plus <ju'à le venger. Cavaliers et fantassins se jettent en avant, les deux lignes de l'infanterie suédoise aussitôt, se joignent et s'encbâssent l'une dans l'autre par les intervalles des différents corps; à cet instant les fantassins suédois ne forment plus qu'une ligne serrée et compacte. Alors comme un seul homme cette phalange se jette tête baissée sur l'ennemi dans un ordre admirable et avec d'autant plus de force et de violence.

Les Impériaux déjà très fatigués ne purent résister au poids de ces huit colonnes. Ils furent enfoncés de toutes parts; à droite leur caNalerie était en débandade, les carrés «l'infanterie du centre étaient émiettés, les chariots chargés de poudre brûlaient, les cavaliers en fuite se pressaient sur la route de Leipzig.

A ce moment Pappenheim amène sur le champ de bataille sa cavalerie; il charge à la droite des Suédois, mais il tombe bientôt frappé de deux balles. Ce ne fut que tard dans la soirée que parut son infanterie; à ce moment les Impériaux, refoulés dans une troisième attaque, fuyaient les uns vers Leipzig et les autres vers Magdebourg. Les troupes de Pappenheim suivirent les fuyards.

Les Suédois couchèrent sur le champ de bataille, comme il convenait à des vainqueurs. Le lendemain ils se replièrent sur Weissenfels.

Avant la fin de la nuit le baron d'Hoflkirch fut détaché avec une partie de la cavalerie pour rechercher le corps du roi. A la pointe du jour on découvrit le cadavre de Gustave-Adolphe et l'on avait eu beaucoup de peine à le reconnaître dans la foule des morts. Il était nu, meurtri par les pieds des chevaux et couvert de sang.

On le transporta dans un carrosse fermé k travers le camp jusqu'au village de Meuchen et, sur son passage, cène fut que cris et gémissements. On déposa le corps dans l'église, près de l'autel, un magister du village et un soldat

dirent les prières des morts.

'xki SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

Le leiulemaiii on ensevelit le cadavre et on le coucha flans un mauvais cercueil, puis on le conduisit à Weissenfels ; un pharmacien de l'endroit. Gasparus, opéra l'embaumement. De Weissenfels le corps fut rapporté ii la chapelle du château de Wittenher-. puis à Wolj^art.

■ Le 21 juin 1 634 il fut solennellement déposé à Stockholm, dans l'éjçhsc des chevaUers, dès longtemps désignée par Gustave conmie le lieu de sa

sépulture.

Le jeune page mourut quelques jours après son maître des suites de ses

blessures.

La cuirasse que Gustave-Adolphe avait pendant la bataille fut apportée sanglante à Vienne, et l'on dit que l'empereur Ferdinand, en la voyant, manifesta une vive émotion.

Mort de Gustave-Adolphe. — Composition et dessin de G. Rochegrosse.

MEURTRE DE WALLENSTEIN

Wallensteiii portait le titre de général en chef des armées de l'Empereur, mais jamais peut-être en Europe un général ne s'était trouvé dans des rapports aussi étranges avec son souverain.

VVallenstein encore simple gentilhomme de Bohème, s'était fait connaître dans la guerre contre les protestants bohémiens où il fut un des plus !)rillants ofiiciers du parti de l'empereur Ferdinand; il avait reçu en récompense le titre de duc de Friedland et de prince d'Empire et avait profité de la confiscation des terres des seigneurs bohémiens pour acheter à vil prix une soixantaine de grands domaines.

Il était donc déjà un des personnages les plus riches et les plus titrés de l'Empire lorsqu'il vint offrir à l'Empereur d'enrôler une armée pour fiùre la guerre au roi de Danemark, allié des princes protestants d'Allemagne. L'opération paraissait difficile, car l'Empereur n'avait pas d'argent pour payer la solde des troupes à son service. Mais Wallenstein comptait faire vivre sou armée aux dépens des pays où elle opérerait ; i! demandait seulement à l'Empereur de lui reconnaître à lui seul le droit de commander les soldats qu'il aurait levés. L'Empereur avait accepté en lOa") et l'avait nommé « chef fie toutes les troupes qui se trouvaient pour le moment dans le Saint-Empire romain et les Pays-Bas ou qui pourraient être détachées ou envoyées au

dehors. »

Wallenstein ne s'était engagé qu'à lever p.oooo hommes. Mais l'attrait de ombattre sous un pareil chef était si grand, il y avait alors tant d'aventuriers prêts à mener la vie de pillage et de débauche des soldats de ce temps que l'armée impériale s'éleva bientôt jusqu'à Goooo combattants, sans compter les femmes et les valets qui la suivaient. Wallenstein acceptait tous ceux qui

se présentaient, sans .lilTérenoe <le nation ni «le religion, et n.ème pour ealmer les craintes .les princes protestants et montrer qu'il ne voulait pas faire une „uerre .le religion, il prenait une grande partie de ses officiers parmi es protestants. Il enten.lait que son armée fût au service de l'Empereur seulement et ne fût pas employée à détruire la religion protestante.

Cette politi.,ue le mit assez vite en contlit avec les princes catholiques Hiliés .le l'Empereur, surtout le .lue .le Bavière, chef de la Ligue catholique, ,,ui en faisant la guerre aux princes protestants travaillaient a rétablir le catholicisme dans toute l'Allemagne. Wallenstein chargé d'opérer .le concert ■ivec le général en chef de l'armée de la Ligue, le baron de T.lly, s en- U.n.lit assez, mal avec lui ; il s'agissait .le chasser l'armée .lanoise venue au secours .les princes protestants de l'Allemagne .lu Nord. Tilly, catholique fervent, bon capitaine étranger à la politique, ne pensait qu'à combattre l'ennemi. Pour Wallenstein la guerre n'était .[u'un moyen .le faire vivre son armée. Aussi mena-t-il assez, mollement la campagne contre le roi de Danemark. Iles lors il eut pour adversaire le parti de la restauration ratholi.ine ..ni travailla à exciter l'Empereur contre lui.

Ferdinand. .,u.,iquc très zélé p.>ur l'extermination .les hérétiques, resta longtemps attaché i. son général. Wallenstein lui avait fait comprendre que l'intérêt .le l'Empereur était avant tout .le maintenir sur pied une puissante armée qui forçât par la .raiiite tous les princes allemands, protestants ou cntl.or,.,ues, à re.onnailrc l'autorité impériale. Et en fait, grâce à l'armée de W allenstein, l'Empereur fut quelques années le véritable maître dans tout l'Empire, plus puissant .,uc Charles-Quint lui-même ne l'avait jamais etc. Il put de sa seule autorité .lépouillcr de son titre l'Electeur Palatin .[ui avait ...md-attu, conf.s.iucr les territoires .les .lues .le Mecklembourg et les .lonner â Wallenstein, .léclarer enlin par un simple .'.dit .[ue les princes protestants .levaient restituer t.>us les domaines d'Église sécularisés .lepuis trois .(uarts

de siècle. . ,

Mais les princes alleman.ls .<ath..li<|ues effrayés de cet accroissement du

pouv.,ir impérial, mécontents .le voir Wallenstein, .levenu .lue .le Mecklembourg, se con.luire comme leur égal, travaillèrent à se .lébarrasscr .1 un homme â la fois si .langereux pour leur in.lépendance, et si odieux par son insolence de parvenu. Ils .léclarèrent à lEmpereur .[u'ils n'éliraient pas son (ils roi .les K.m.ainstant .pi'il n'aurait pas renvoyé son général ; l'erdman.l hésita longtemps, et linit par cé.ler il son confesseur, le Pape avait pris part.

MEURTRE DE WALLENSTEIN

contre Wallenstein. Deux amis de Wallenstein furent chargés de lui porter la décision de l'Empereur avec tous les ménagements possibles; on craignait (lue le général ne refusât de déposer son commandement et n'avait aucun moyen de le contraindre. Ils furent reçus très cordialement; Wallenstein, leur montrant ses instruments d'astrologie, leur dit que la décision impériale ne le surprenait pas, car il avait vu dans les étoiles que l'esprit de l'Empereur obéissait à celui du duc de Bavière. (Comme beaucoup d'Iiommes instruits de son temps, il croyait à l'astrologie.) En quittant son armée, Wallenstein se retira dans ses domaines de Bohème. Il vivait surtout à Prague ou à Gitchin, en grand seigneur entouré d'une sorte de cour.

L'Empereur avait réuni son armée à celle de la Ligue catholique, sous le commandement de Tilly. A ce moment le roi de Suède, (iustave-Adolphe, avait déjà débarqué en Allemagne et commencé la guerre dans le Nord.

L'Empereur ne tarda pas à se repentir de sa décision. Son armée, mécontente de son nouveau chef, ne put pas résister à l'armée suédoise. (iustave-Adolphe traversa en vainqueur toute l'Allemagne, détruisit l'armée de la Ligue et menaça d'envahir les États de l'Empereur en Autriche. Sachant combien Wallenstein était irrité, il chercha à s'entendre avec lui contre rp'mpereur, leur ennemi commun. Un seigneur bohémien proscrit, l'ancien chef des révoltés de 1G18, le comte de Thurn, avait en\o\é un émissaire au beau-frère de Wallenstein le comte de Terzka. Ot émissaire se rendit au cliàteau de Terzka et eut avec lui des conférences qui furent tenues très secrètes. Puis il alla trouver (iustave-xAdolphe, fut reçu en audience et retourna chez Terzka. Cette fois il vit Wallenstein en personne (jui se déclara prêt à s'entendre avec le roi de Suède quand l'occasion s'en présenterait. Il y eut encore d'autres négociations secrètes. Gustave-Adolphe devait envover dix mille hommes à Wallenstein pour envahir les Etats de l'Empereur et marcher sur Vienne. En négociant avec le roi de Suède, Wallenstein ne commettait pas une trahison, il n'était plus au service de l'Empereur, et en sa qualité de duc de Mecklend)ourg, il avait le droit, comme tous les autres princes d'Empire, d'entrer en relation avec un souverain étranger. Mais il aurait pu difficilement avouer les offres qu'il s'était laissé faire; aussi eut-il soin de garder le secret le plus complet sur ses négociations.

De son côté l'Empereur, convaincu que Wallenstein seul pouvait le tirer de danger, se décida à le rappeler à tout prix et lui envoya son ami le baron de Questenberg pour lui offrir de reprendre son commandement. Wallens-

tein commença par refuser, il déclara (ju'il était malade, ([u'il souHrait de la goutte; il accepta seulement de négocier avec l'Électeur de Saxe, allié des Suédois, pour obtenir (pi'il retirât l'armée saxonne. Mais il avait désormais renoncé à s'entendre avec Gustave-Adolphe. L'Kmpereur lui écrisit de sa main, que le danger était pressant et le conjura de ne pas l'abandonner. Knfîn Wallenstein accepta de lever une armée de \o ooo hommes pour le compte i\c rEmperenr dans un délai de trois mois. Les soldats accoururent s'enrôler, en moins de trois mois l'armée était rassemblée en Moravie. Une fois l'armée réunie, Wallenstein se fit de nouveau prier; il consentit enfin, comme par grâce, à en prendre le commandement; mais, pour éviter qu'on pût le lui enlever de nouveau, il lit ses conditions. L'Empereur s'engagea à le laisser diriger son armée comme il l'entendrait, lui promettant qu'en aucun cas il ne serait gêné dans ses opérations ni par le confesseur ni par personne autre. Wallenstein avait le droit de nommer les officiers et les colonels, et de proposer les généraux à la nomination de l'Empereur; d ne devait \ avoir dans l'Empire aucun autre général en chef (pie lui.

T/attente de lEmpereur ne fut pas trompée. Wallenstein arrêta l'armée suédoise et lorsque (nistave-Adolphe eut péri sur le champ de bataille de Lut/en. l'armée impériale établie en Bohème i)our y passer l'hiver fut assez forte pour garantir l'Autriche contre toute attacpie. Mais aussi l'Empereur sentit plus vivement dans quelle étroite dépendance il s'était mis envers son général victorieux et fut de plus en plus disposé à écouter ceux qui lui conseillaient de s'affranchir. W^iUenstein, établi à Prague, y tenait sa cour à la façon des princes, entouré d'un cortège pompeux, recevant les envoyés des souverains étrangers dans son palais splendidement décoré. Il savait que ses ennemis excitaient contre lui rEnq)ereur et n'était pas homme à se laisser de nouveau dépouiller de son pouvoir sans résister.

La situation se trouvait alors très compliquée. L'Electeur de Saxe, devenu malgré lui l'allié du roi de Suède, désirait faire la paix avec l'Empereur; mais il s'était engagé à ne rien conclure sans l'assentiment des Suédois. 11 entra en négociations à la fois avec Wallenstein agissant au nom de l'Empereur et avec des envoyés directs de l'Empereur. Les conditions qu'on lui proposa <les deux côtés furent différentes : Wallenstein. qui n'avait jamais fait de la guerre une affaire de religion, proposait de s'entendre entre princes allemands, protestants et catholiques, pour régler les affaires de l'Allemagne et expulser les étrangers, Suédois et Français. La cour impériale, dominée

MEURTRE DE WALLENSTEIN

par le parti catholique, offrait seulement la paix à l'Électeur de Saxe à condition d'abandonner ses alliés protestants. •

Les négociations furent interrompues, puis renouées à plusieurs reprises. On était en hiver, et suivant l'usage en ce temps, les armées se reposaient. Le a() avril i()34, au moment où l'armée impériale allait se remettre en campagne, arriva à Prague l'émissaire du comte de Thurn qui, quatre ans auparavant, avait essayé de négocier avec Wallenstein pour le décider à s'allier avec (iustave-Adolphe. Il trouva le général très irrité contre l'Empereur, qui se préparait à faire entrer en Allemagne une armée espagnole. Dans la conversation, Wallenstein rappela leurs relations antérieures, et fit l'éloge de (justave-Adolphe; il ajouta que sa mort avait pourtant été un bonheur, car, disait-il, deux coqs ne peuvent s'accorder sur un même tas de fumier; il exprima le désir d'avoir une entrevue avec le général de l'armée suédoise.

Le 3 mai, Wallenstein quitta Prague pour aller rejoindre son armée. 11 sortit en grand appareil, avec quatorze carrosses à six chevaux, entouré de quarante cavaliers et des officiers de sa cour, douze laquais et dix trompettes avec des instruments d'argent. Tous ses gens portaient des livrées neuves bleu et rouge. Ses voitures de bagages étaient couvertes de cuir rouge, lui-même portait un manteau rouge. Il emmenait quatre-vingt-dix compagnies de cavaliers et soixante-dix de fantassins.

En passant dans son domaine il eut une entrevue avec le généial suédois et lui dit : « i\e sommes-nous pas des sots de nous casser les têtes les uns aux autres quand nous pourrions nous procurer la paix que nous désirons? » 11 ajouta qu'il faudrait forcer l'Empereur à accepter la paix, car il se laissait mener et duper par des brutes et de la prêtraille. Il proposait d'établir la liberté <le religion. Le général repartit pour aller trouver le chancelier Oxenstierna ([ui, depuis la mort de (iustave-Adolphe, dirigeait les affaires de Suède. Wallenstein rejoignit son armée et entra de nouveau en négociations avec l'Electeur de Saxe.

L'envoyé suédois revint le 19 juin au camp de Wallenstein, il apportait la réponse écrite d'Oxenstierna. On demandait à Wallenstein s'il voulait traiter comme représentant de l'Empereur ou pour son compte particulier, en s'appuyant sur l'armée; dans le second cas on lui offrait de lui donner le royaume de lîohême. Cette fois Wallenstein avait à se décider nettement pour ou contre l'Empereui'. II hésita, puis refusa de traiter, disant que le

moment favorable ne lui semblait pas arrivé. Puis il rompit les négociations avec les Saxons et se mit en marelie.

Mais .léià il était <leve.m suspect à l'Empereur. Une lettre .n.p.u<lente .lu comte <le Thurn, interceptée par «les officiers impériaux, avait été communiquée à la cour de Vienne. Depuis longtemps le ,luc de Bavière et le confesseur de lEmpereur travaillaient contre Wallenstein; ils obtinrent qu'on envoyât au camp un haut fonctionnaire pour faire une enquête sur l'état de I armée et on cnvova un ennemi personnel de Wallenstein.

Le général menacé rouvrit les négociations secrètement avec 1 Electeur <le Saxe et avec les Suédois. Mais Oxenstierna, ren.lu défiant par la rupture antérieure, voulait avant de s'allier i Wallenstein attendre qu'il eut prouvé sa sincérité en ron.pant ouvertement avec l'Empereur ; il se borna donc à répon.lre d'une façon vague. Wallenstein essaya encore de s'entendre avec l'Electeur de Saxe pour réunir les princes allemands contre les Sué.lois. Il entra en campagne, attaqua un corps d'armée sué.lois de six mille l.ommes et le l,t prisonnier Mais l'impression pro.luite par ce succès fut détruite par la prise inattendue .le Ratisbonne .[ui capitula et se rendit aux Sué.lois le iK novembre; les ennemis .le Wallenstein lui reprochèrent de n'avoir rien fait pour empêcher la perte d'une ville si imporlanle. 1,'hiver arrivait, Wallenstein ne voulut pas exposer son armée et la mit en quartiers .l'hiver en Bohème; l'Empereur lui ordonna .le se remettre en campagne, il refusa soutenu pail'avis .le tous ses officiers et répon.lit <p.'il serait impru.lcnt .le faire une campagne .l'hiver. La rupture était imminente.

Wallenstein, résolu à ne pas se laisser .lestituer, commença a pren.lre ses précautions contre l'Empereur. 11 réunit les colonels de son armée a Pilsen oi, était son quartier général et leur .léclara qu'il allait déposer son comman- .lement car il en avait assez, .les ennemis <iue lui faisait la Cour de Vienne et il était malade; les colonels le prièrent de rester. Il refusa .l'abor.l, puis Im.t par consentir, mais à la condition qu'ils lui promettraient de le secourucontre les affronts ,,u'on lui préparait à Vienne. X la fin d'un banquet les colonels signèrent une promesse . .le le soutenir li.lèlement, et .le ne se séparer ou laisser séparer de lui en aucune façon .. Le texte présenté par les clnels portait la restriction : sauf le service .lu à l'Empereur. Wallenstein effaça cette clause, les officiers consentirent néanmoins à signer. Wallenstein les rassura en .lisant qu'il ne projetait rien contre le service .le l'Empereur OU la religion catliolitjue.

MEURTRE DE WALLENSTEIN

A la cour de Vienne, le confesseur, l'ambassadeur d'Espagne, le duc de Bavière avaient enfin décidé Ferdinand à destituer Wallenstein devenu trop puissant pour un général. Mais comment l'obliger à obéir? Son armée lui appartenait et lui était dévouée. On opéra donc secrètement. L'Empereur s'entendit en cachette avec quelques-uns des généraux sur lesquels Wallenstein croyait pouvoir compter, surtout Gallas et Piccolomini. Puis il signa un ordre secret qui destituait le général en chef, donnait le commandement au fils de l'Empereur et déclarait les généraux déliés de toute obéissance ù Wallenstein. Mais il n'osa pas signifier cet ordre à Wallenstein et, même après l'avoir destitué secrètement, il continua à lui écrire en l'appelant son général en chef et son cher cousin.

Wallenstein, à demi informé des mesures prises contre lui, réunit de nouveau ses généraux, le lo février i635; il n'en vint que trente; ils signèrent une déclaration pour protester que leur promesse du 1 2 janvier n'était pas dirigée contre l'Empereur ou la religion et que si Sa Majesté ou la religion étaient menacées, chacun serait dégagé de son obligation. Au même moment, à Vienne, l'Empereur signait un second ordre qui déclarait Wallenstein coupable de trahison et de conspiration, disant qu'il avait reçu la nouvelle certaine que le duc se préparait à s'emparer des Etats impériaux ; un commissaire était nommé pour confisquer ses biens et ceux de Terzka. Cet ordre fut envoyé à un grand nombre de généraux, mais Wallenstein ne fut cité à comparaître devant aucun tribunal, on l'avait condamné sans oser l'entendre.

Alors seulement, l'Empereur s'étant déclaré son ennemi, Wallenstein se décida à s'allier aux ennemis de l'Empereur. Il envoya demander au général en chef de l'armée suédoise, Bernard de Saxe-Weimar, de marcher avec un corps de cavalerie sur Eger, à la frontière de Bohème, pour venir s'unir à lui. Aussitôt il se mit en marche et ordonna aux colonels de se rendre à Eger. « Puisque l'Empereur, dit-il, ne me reconnaît plus pour son général, je ne veux plus le reconnaître pour mon souverain. » Il disait aussi qu'il ne voulait plus de maître, qu'il voulait être son propre maître et avait les moyens de se maintenir.

Ferdinand se sentit très menacé : il décida de se rendre à Budweiss pour assurer, par sa présence, la fidélité du pays à la dynastie de Habsbourg. L'Empereur pouvait compter sur plusieurs officiers dévoués. Le général Gallas devait rester auprès de lui pour diriger les opérations militaires» et concentrer dans Budvveiss les troupes qui arrivaient de différents côtés.

.5o SCÈNES ET ÉPISODES DE LHISTOIRE D'ALLEMAGNE. Piocolomiui avait, «race à ,on activité, assuré à l'Empereur la possession de Pilsen, après quelques esoarn.ouol.es avec les régi.nents res.es fi.le es a VVallenstein. Collore.lo accourait .le Silésie, plein de zèle : « Qu. n est pas avec nous, écrivait-il dans une lettre, est contre no.is. » Ma.s les colonels étaient divisés entre les deux partis; .lans les .leux can.ps on ne par a.t que de la oonliscation des biens de l'adversaire. 1 /Empereur déhancha, es officiers de son ancien général, il avait fait colonel un lieuteuan,-<.olonel des régin>c„ts de lerzka qni avait passé dans son camp. Il faisait des promesses, voulait gagner les officiers des troupes de Ter,,ka. Ce colonel ava,t levé cmq régimentsde cuirassiers, un régiment d'infanterie, .lenx régiments de dragons C'est à la fidélité de ces troupes que Wallenstein se confiait en se reu.lant à Éger. Car leur colonel, Terzka, avait été élevé par sa n.ère dans la haine ,1e l'Empercnr. Un de ses régin>en.s occupait Eger. Les deux ofl.c.ers qu. commandaient la garnison, Gor.lon, le lieutenant-colonel, et esley eta.en écossais, tous deux étaient protestants. La sécurité de \\allcnste.n état complète. 11 espérait gagner le cœur .les deux étrangers en leur prop<«ant de tirer l'épée contre l'Espagne et contre les plus zélés des cathoh.,ues. (.ordon et Leslcv, sans doute par .lévouen.ent i la cause protestante, ouvrnent les portes de la ville à Wallenstein. Le général fit son entrée le .', février, dans l'après-midi, en un appareil très simple. Rien ne rappelait plus 1 apparat princier qu'il affectait jadis. Il était dans une mo.leste litière portée par deux chevaux; autour de lui, quel,,nes amis dévoués. Le colonel liutler I escortait aveedeux cents dragons; la nuit. -luandon séjournait dans une ville, les cavaliers campaient hors des murs, le colonel et les enseignes seuls suivaient le général. A Éger comme ailleurs, l'escorte abandonna Wallenstein a I entrée

de la ville. - ' r • «

Le colonel Butler était hostile en secret aux projets du general.ss.me. C'était un Irlandais catlioliciuc, soldat de fortune, qui avait été pr.sonn.er < es Suédois et qui, libéré après avoir payé rançon, avait repris du service dans les armées impériales. Wallenstem l'avait distinj^a.é un jour que l'Irlan<la.s conduisait avec bravoure une charge de cavalerie; mais il n'as ait jama.s gagne son cœur. Butler avait de la vénération pour le nom et l'autorité de 1 empereur ; la concentration des régiments, ordonnée par Wallenstein, lui depla.sa.t ; .1 le suivait à regret, l'avant rencontré sur la route de Pilsen, et moins encore pour l'aider que pour l'épier. Aux généraux fidèles à l'Kmpereur, d annonçait que Dieu l'avait placé sur cette route pour accomplir ciueUiue action d éclat.

MEURTRE DE WALLENSTEIN

Il assurait Gallas qu'il était décidé à enchaîner ou à tuer Wallenstein, si un danger était imminent.

Depuis que Wallenstein n'était plus sur aux yeux de l'Empereur, on tramait à la cour des complots contre sa liberté et contre sa vie même. On entretenait même le souverain espagnol de ces projets. Son envoyé, Onate, écrivait que l'on destituerait Wallenstein ou qu'on le tuerait : « 11 faut, ajoutait-il, par un moyen ou par un autre, empêcher cet homme de nuire. » Le vicechancelier de Bavière, informé qu'on voulait faire prisonnier Wallenstein, déclarait qu'il valait mieux le tuer, que c'était plus facile et plus sûr. Ferdinand céda aux conseils des courtisans les plus déterminés.

Gordon et Lesley, gouverneurs d'Éger, ignoraient les projets de la cour; ils n'avaient pas encore reçu les lettres patentes de l'Empereur. Quand ces lettres arrivèrent, Wallenstein fit appeler Lesley. Au cours de la conférence il crut comprendre que l'Écossais était un homme dévoué. Il lui fit part de ses projets, lui dévoila ses négociations avec Bernard, avec l'Électeur de Saxe, lui annonça sa décision de recevoir dans Ellenbogen et Éger les troupes weymariennes. Lesley sortit très troublé de cette conférence ; les choses étaient poussées plus loin qu'il ne l'avait pensé, le danger était imminent. Il se rendit en hâte au château, près de Gordon.

L'embarras des deux officiers était grand. Leurs chefs, Kinsky, Uow, Terzka, leur donnaient l'ordre de ne point obéir à l'Empereur, de ne tenir nul compte de ses lettres patentes, et ils devaient obéissance à ces chefs qui les avaient placés dans les postes qu'ils occupaient. Mais ils avaient prêté serment de fidélité à l'empereur Ferdinand. Il fallait prendre parti. Fuir à Ellenbogen, c'était perdre Eger.

Le lendemain, 23 février, au matin, llow fit appeler Gordon, Lesley et Butler. Terzka était auprès d'Ilow. On réitéra aux Écossais et à l'Irlandais l'ordre de ne recevoir d'instructions que de Wallenstein, de n'obéir que pour son service. Mais (iordon objecta : « J'ai prêté serment à l'Empereur. Qui donc me déliera de mon serment? » Alors Terzka répondit : « Mes seigneurs, vous êtes des étrangers dans l'Empire, que vous importe l'Empereur? Le duc de Friedland peut vous récompenser richement, il le fera. » llow rappela l'ingratitude de la maison d'Autriche, Wallenstein en était un exemple vivant. L'Empereur, qui lui devait ses victoires, ne s'était pas fait scrupule de lui enlever son armée, quelques années auparavant. Puis la conversation prit un autre cours. On était au jour du Mardi gras.

Ilow et Terzka s'invitèrent à dîner chez Gordon pour ce soir-là : d fut convenu qu'ils se rendraient chez lui au château. Les deux colonels espéraient gagner les Écossais à leur cause.

Gordon et Lesley étaient des hommes de devoir, peu accessibles aux tentations. On faisait miroiter des récompenses à leurs yeux. C'était en vain II fallait cependant prendre une décision. Lesley avait reçu l'ordre de convoquer les bourgeois d'Éger, de leur faire prêter serment de fidélité a Wallenstein et de leur faire consentir une imposition pécuniaire très forte.

Les deux Écossais protestants et l'Irlandais catholique se rapprochèrent. A tous les trois on demandait de trahir leur serment prêté à l'Empereur, de manquer à leur honneur d'officiers. S'ils refusaient, ils risquaient leur vie On délibéra. Lesley et Gordon voulaient fuir. Butler refusa; c'était perdre la ville, mal servir l'Empereur. On parla d'arrêter Wallenstein, de l'emprisonner. C'était courir un gros risque. Les compagnies des colonels pouvaient n'être pas unanimes dans leur dévouement, il y aurait peut-être des résistances à l'Empereur; à la faveur du désordre la ville serait ouverte

à l'ennemi.

Lesley gardait le silence, avec une figure anxieuse; il semblait en proie à de sombres réflexions. Au bout d'un moment il s'écria : « Tuons les traîtres, r, C'était la pensée intime de Butler, mais il avait évité jusque-la de s'exprimer. 11 restait encore à décider Gordon, Gordon se débattit quelques instants, puis il céda. Tous trois avaient peur de Wallenstein; pour quil ne fût plus à craindre, il fallait qu'il fut mort. Si on le tuait, il fallait aussi se débarrasser des officiers qui l'avaient accompagné.

Le meurtre du généralissime et de ses amis une fois décidé, les trois officiers préparèrent le coup. Ilow, Terzka et Kinsky devaient venir le soir dinei- à la table de Gordon. Il fut décidé de les massacrer après le repas. Butler fit appeler ses dragons irlandais et leur donna ses instructions. Sur la place du marché, dans le château, c'étaient des capitaines irlandais qui montaient la garde, Butler était sûr de leur dévouement. Lesley se chargea d assurer l'ordre au dehors. .

Le soir, les invités se rendirent au château; Ilow et Terzka avaient amené avec eux Kinsky et Neumann. On s'assit à la table du banquet. Les invités burent à leur général, à ses projets, à son indépendance. Au dessert les domestiques se retirèrent. On les fit entrer dans une salle pour leur donner à manger et on les y enferma. Les invités continuèrent de boire. Le moment

MEURTRE DE WALLENSTEIN

était venu. Lesley fit lever le pont-levis du château de façon que les victimes ne pussent échapper, puis il fit avertir Butler.

Tout d'un coup, six dragons irlandais, cachés dans un appartement voisin, entrèrent par l'autre porte dans la salle en criant : « Vive l'empereur Ferdinand! » Au même moment, d'autres Irlandais entraient et occupaient toutes les issues. Lesley, Butler et Gordon crièrent à leur tour : « Vive l'empereur Ferdinand ! » et prenant chacun une lumière, ils s'écartèrent pour faire place aux dragons. Ilow, Terzka, Kinsky et Neumann mettent la main à leur épée, mais ils n'ont pas le temps de se défendre, les Irlandais les massacrent à coups de dagues et de poignards. Deux minutes avaient suffi pour accomplir le crime. Les victimes gisaient à terre dans des flaques de sang, au milieu des

tables renversées.

Au château tout était calme. On faisait même si bonne garde, que Butler ayant voulut sortir fut pris pour un fuyard, et essuya le feu de ses propres soldats. A ce bruit, la garde prit l'alarme sur la place du marché. Lesley raconta alors ce qui venait d'être fait pour le service de l'Empereur, les soldats jurèrent d'être fidèles à l'Empereur. Les dragons de Butler, en patrouilles, parcouraient les rues de la ville.

De nouveau Butler, Gordon, Lesley délibérèrent. Devait-on se borner à faire prisonnier Wallenstein et respecter sa vie? L'ennemi était dans les environs, on redoutait un retour de fortune, le second meurtre fut

décidé.

Le capitaine irlandais Devereux et quelques soldats se rendirent à la maison ou demeurait Wallenstein. C'était la plus belle de la ville. Un escalier extérieur tournant conduisait à la chambre du général. Ce soir-là, Wallenstein avait pris un bain, puis il s'était couché, et comme il avait peine à s'endormir, son échanson lui apportait un narcotique. Ace moment, les Irlandais parurent. L'échanson les supplie de ne pas troubler le repos de son maître. Mais il tombe aussitôt frappé et les meurtriers poussent le cri de « Rebelles! » Wallenstein, entendant ce tumulte, saute à bas de son ht; en chemise, il court à la fenêtre pour appeler la garde, mais la porte de sa chambre cède sous les coups des Irlandais; ils entrent, criant : ce Au traître! » Wallenstein se tenait adossé à une table, il remuait les lèvres, sans pouvoir articuler un son, le bras étendu il découvrit sa poitrine. Devereux le frappa d'un coup de hallebarde, ce fut un coup mortel, Wallenstein tomba. Un des dragons saisit le corps et voulut le jeter par la fenêtre; Devereux l'en

empêcha. Le corps fut roulé dans un drap rouge, on le porta au château, à

côté des autres cadavres.

Les bourgeois de la ville ne se doutaient de rien. Les dragons de Butler gardaient les portes et parcouraient les rues. Au matin, les officiers de la garnison furent appelés au château. Un cavalier allemand raconta les faits, puis leur demanda s'ils voulaient rester fidèles à l'Empereur. Ils furent unanimes. Un peu plus tard, le conseil de ville et les bourgeois convoqués furent informés à leur tour; ils prêtèrent serment de fidélité à l'Empereur. La veuve de Wallenstein supplia l'Empereur. de lui remettre le cadavre de son mari. Elle ne l'obtint qu'au bout de deux ans, et le fit enterrer dans la chartreuse qu'il avait fondée sur son domaine de Gitchin.

Ferdinand fit dire trois mille messes pour le repos de l'âme de Wallenstein. Mais il ne laissa à sa veuve qu'un seul de ses domaines, il confisqua les autres et en distribua une partie aux otïiciers qui lui étaient restés fidèles, à Lesley, à Gordon, Butler, Gallas, Colleredo, Piccolomini. Il accorda le titre de comte à Butler et à Lesley et il fit donner vingt mille florins à chacun des dragons qui avaient aidé au meurtre.

Meirtrf. de Wallexsteis. — Composition et Jessin de Muclia.

L'ARMÉE TURQUE DEVANT VIENNE

La Hongrie forme une vaste plaine à peu près circulaire entourée de montagnes. Un gros fleuve, le Danube, la traverse en diagonale du nord-ouest au sud-est; l'entrée et la sortie du pays sont commandées par deux grandes villes situées sur le fleuve : Belgrade, d'où l'on marche sur Constantinople, et Vienne, qui est placée en amont de la Hongrie, entre les Alpes et la Bohème, gardant les routes d'Allemagne et de Pologne. On n'est sûr de posséder solidement toute la plaine que lorscpi'on occupe ces deux forteresses.

Les Turcs Osmanlis, depuis leur établissement à Belgrade, ont, par suile, songé à con(iuérir Vienne. Ils ont toujours échoué et la Hongrie est restée divitée entre eux et les Autrichiens, suivant les hasards de guerres incessantes. Pendant deux siècles, cette plaine a été un champ de bataifle perpétuel ; la vie militaire et féodale y a rendu impossible les progrès intellectuels et moraux qui ont transformé l'Occident. « Le monstrueux bonnet à poil, l'absurde et joli costume du hussard, toutes les comédies furent imaginées contre la terreur turque.... Là, point de solde, point de vivres, une guerre très cruelle, nulle loi, l'infini du pillage, la bonne aventure. « La dernière marche turcjue sur Vienne a amené, en iG8 5, un siège mémorable. Elle a en Orient une importance analogue à celle de l'invasion, presque contemporaine, des Français en Hollande. Si ces deux tentatives avaient réussi, la monarchie de Louis XIV et l'autocratie du sultan restaient les seules puissances de premier ordre en Europe, la face du monde était changée.

La cause première du siège de \ ienne est la réorganisation de la Turquie commencée en i6(ii par le grand vizir Keuprulu.

Le sultan n'était que !e chef suprême d'une armée de musulmans campés

a56 SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

au milieu de chrétiens vaincus et entretenue par eux. Ces chrétiens ou raïas pavaient l'impùt en argent, en corvées et même en hommes : en vertu de la loi\le dcvchimuc ou de cueillette, deux officiers supérieurs, le grand tauconnier et le porte-étenclard des janissaires, allaient tous les ans prendre aux chrétiens autant de jeunes gens qu'en demandaient les besoins du sultan. Ces recrues étaient, d'après leur valeur et leurs protections, réparties en trois groupes • les uns allaient combler les vides de la chiourme qui rama.t sur les galères- les autres devenaient bostandjis, c'est-à-dire domestiques ou gardiens des palais et des jardins du sultan; les meilleurs conscrits et les prisonniers de «mené qui acceptaient l'islam étaient versés dans l'infanterie des garçonsétrangers ou aspirants janissaires. Ils recevaient dans leurs casernes de Gallipoli et de Constantinople l'instruction militaire en même temps que les enseignements religieux des moines de Saint-Begtach, aumôniers des janissaires Les aspirants formaient l'armée de ligne. Plus tard, ils pouvaient devenir janissaires, c'est-à-dire entrer dans la garde. Alors ils n'étaient plus justiciables que de leurs chefs et de leurs camarades; ils portaient le haut bonnet de feutre blanc et pouvaient obtenir une pension de retraite. Le sultan vivait ainsi au milieu et à la merci des janissaires. Lorsque ceux-ci se révoltaient et renversaient la marmite de leur compagnie en refusant le riz du gouvernement, le prince n'avait qu'à céder ou même à abdiquer.

Le service féminin de la maison privée, « l'odalik du harem », était aussi en partie recruté par la cueillette des liUes chrétiennes. Les plus belles étaient domestiques des sultanes, les autres étaient domestiques des femmes de gouverneurs et ofliciers turcs.

Ainsi, grâce à l'exploitation des paysans chrétiens, le prince osmanli entretenait une' cour extrêmement luxueuse et une forte armée de fantassins et

d'artilleurs.

Ces nobles turcs ou chrétiens convertis à l'islam vivaient aussi aux dépens des raïas. Le sultan leur distribuait les domaines féodaux vacants de son empire et choisissait parmi eux ses hauts fonctionnaires. On appelait ces nobles des spahis et ils formaient la grosse cavalerie, convoquée par le prince en temps de guerre. Les plus riches, beys ou pachas, avaient le gouvernement des provinces et les hauts grades de la cour, ils entretenaient à leur service une nombreuse maison civile et militaire dirigée par un intendant, le kiaya. Les cadets et les pauvres formaient la cavalerie légère des akindjis, à la solde du sultan ou des grands.

L'ARMÉE TURQUE DEVANT VIENNE

L'armée turque, le gouvernement turc et la société turque se confondaient. Les généraux étaient gouverneurs. Les serviteurs mêmes du prince étaient soldats; tout comme nos sections d'administration piilitaire, les bostandjis ou domestiques, les tschaouchs ou employés fournissaient en temps de guerre des corps de combattants ; les gens d'un pacha étaient à la fois sa suite et sa troupe.

Le Sultan, qui avait à sa disposition les janissaires et les produits des impôts, avait maintenu son autorité absolue sur les nobles : il les mettait à mort sans jugement, confisquait leurs biens, les chargeait de fonctions à sa guise. Ses ministres ou vizirs agissaient de même; le grand vizir gouvernait en son nom jusqu'à ce qu'il plut au maître de le disgracier. Mais le souverain ne pouvait résister à une mutinerie de ses troupes.

D'autre part, il était khalife sunnite ou pope orthodoxe des musulmans. A ce titre il présidait à la vie religieuse des croyants; mais il ne la dirigeait pas : il avait à compter avec le patriarche ou mufti, avec les dignitaires et docteurs de l'Église, les ulémas, et avec les chefs des ordres religieux. Quand le mufti rendait une fetma ou consultation condamnant la conduite et la personne du sultan, la révolte éclatait.

Telle était cette formidable machine de guerre, faite pour soumettre les infidèles et qui ne demeurait intacte qu'à condition d'agir sans cesse et d'être victorieuse sans cesse. Comme l'armée, elle servait de noyau, même sur le champ de bataille, aux troupes alliées et auxiliaires : les Égyptiens organisés à son image, avec lesMameloucks pour spahis et les Moulazims pour janissaires; les Tartares, conduits par un khan ou prince nommé par le sultan et groupés par tribus, cavaliers admirables mais uniquement occupés de gagner du butin à la pointe du sabre ; les volontaires pour la guerre sainte, réunis en corps libres analogues à nos francs-tireurs; enfin les chrétiens qui imploraient le secours des Osmanlis et se déclaraient leurs vassaux, Transylviens, Hongrois révoltés contre l'Autriche, Polonais inquiets des progrès des tsars, clientèle peu sûre et très remuante, toujours prêts à recevoir, jamais prêts à donner. Pendant la première moitié du dix-septième siècle, la puissance turque était devenue beaucoup moins redoutable que jadis. Les sultans avaient cessé de conduire eux-mêmes les armées. Ils avaient vécu dans les plaisirs de la cour, dépensant sans compter pour leurs chasses, leurs fêtes, leur luxe et leurs favorites. Les intrigues de domestiques et de femmes avaient décidé du choix des ministres : la mère du prince régnant, la sultane validé, sa femme légitime, la

sultane kbasseki, avaient souvent joué le premier rôle dans l'État. Certain Sultan était mort d'alcoolisme, un autre des suites de ses débauches.

Aussi toute l'organisation s'était relâchée : les vizirs et pachas volaient le Trésor, les spahis cessaient de venir à l'armée ou payaient pour n'être plus convoqués. La cueillette avait été remplacée par un impôt en argent; l'odjak des janissaires était devenu un corps recruté par engagements volontaires et sans ferveur religieuse ni patriotisme.

A partir de 1661, trois vizirs, les deux Keupruhi, puis Kara Moustafa, rétablirent l'ancien régime à force d'exécutions et de destitutions, et recommencèrent la guerre sainte. Dès lors les expéditions reprirent sur toutes les frontières. Une première attaque sur Vienne, en 1664, échoua : au passage de la Raab, l'armée turque fut surprise, battue et dispersée; une partie de la Hongrie devint autrichienne, et la maison de Habsbourg y établit par la force son pouvoir absolu et héréditaire, ainsi (lue le catholicisme romain : nombre de magnats protestants se sauvèrent dans l'empire turc : ils s'appelèrent les c Croisés «, formèrent une armée et choisirent pour chef un grand seigneur, le comte Tékéli, qui demanda au sultan de l'aider à conquérir la couronne

de Hongrie.

Au moment où cette re(iuète arriva à la Porte, la guerre était près de finir sur les frontières orientales de l'empire turc. Les princes Sofis de Perse étaient en paix avec le Sultan; les Vénitiens, renonvant à reprendre file de Candie, avaient payé tribut; les Polonais, malgré une victoire de Choczmi, les Russes, après une grosse défaite, demandaient à traiter; leurs ambassadeurs étaient à Constantinople. L'armée était victorieuse, les cadres étaient renouvelés; le trésor du Sultan était rempli par les dépoudles des chrétiens. Le khan des Tartares venait d'être remplacé par un bon serviteur de la Porte. Au contraire, à l'occident, deux séries de difficultés avaient surgi. Les corsaires barbaresques, qui formaient l'escadre de l'ouest de l'armée navale turque, avaient été battus par les Français. Louis XIV avait fait bombarber Tunis et Alger, le duc de Beaufort avait contribué à défendre Candie; les chevaHers de Malte n'avaient pas désarmé.

En Hongrie, le danger était plus immédiat. La trêve de vingt ans conclue avec l'Autriche en i66i allait bientôt expirer. Le prince de Transylvanie, vassal des Turcs, Michel Apafy, se rapprochait de l'Autriche : un parti de ses sujets venait de massacrer vingt-cinq Turcs; sa fidélité était douteuse. Les croisés hongrois formaient sur les limites turques et autrichiennes une troupe

L'ARMÉE TURQUE DEVANT VIENNE

toujours en mouvement que favorisaient, en secret, les pachas et dont les invasions constituaient une perpétuelle violation de frontières. Le roi de France négociait avec eux pour éviter que l'Autriche n'empêchât les conquêtes en pleine paix des chambres de réunion. L'Autriche sommait le Sultan de désarmer les rebelles réfugiés sur son territoire, une intervention militaire s'imposait.

Elle prit une importance capitale à cause des vues personnelles du grand vizir, Moustafa le Noir. C'était un spahi de Mersifoun, resté orphelin dès l'adolescence et qui avait été élevé par le premier des Keuprulu, dont il épousa une fille. 11 avait la faveur du Sultan, dont il était devenu gendre. Ses richesses et son luxe étaient immenses. 11 avait une intelligence vive et prompte, une volonté énergique, et une réelle habileté d'organisation. Mais son orgueil le rendait peu capable d'apprécier à leur valeur les dangers de ses entreprises, et sa rapacité l'exposait à compromettre le succès de ses tentatives parle désir de s'en réserver à lui seul les avantages.

Le vizir tenait des Keuprulu l'intention de reprendre la guerre vers l'Occident, sans même attendre la fin de la trêve. Il avait, dès son arrivée au pouvoir, fait occuper progressivement les bordures de la plaine hongroise, l'isolant de l'Italie par la possession des pays illyriens jusqu'aux Alpes, et de la Pologne par la conquête de la Hongrie orientale jusqu'à la Moravie. Les deux cornes de ce croissant tendaient à converger sur Vienne. Déjà les Osmanlis avaient pris une des deux villes fortes autrichiennes situées entre les pointes du croissant, Neuhaeusel, sur la Neutra, qui était destinée à barrer le passage de la rive gauche du Danube. S'ils occupaient Raab sur la rive droite, ils étaient à deux jours de marche de Vienne et sans obstacles intermédiaires.

Kara Moustafa donna à la campagne une ampleur toute particulière. Pendant trois années il la prépara par la diplomatie, il fit la paix avec les Russes, négocia avec Sobicski, roi de Pologne, et avec les ambassadeurs d'Autriche sans laisser voir nettement ses intentions. Jusqu'au dernier moment ses adversaires crurent qu'il n'était pas prêt et ignorèrent l'importance de ses préparatifs.

La cour de Vienne resta isolée : les princes allemands, inquiets des menées de Louis XIV, hésitaient ; l'Espagne était ruinée et en guerre avec la France. Le pape et le roi de Pologne furent les seuls alliés des Habsbourg. L'intervention pontificale décida quelques nobles italiens et espagnols à partir

î6o SCÈNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

contre les Turcs; surtout elle fournit au roi de Pologne, Jean Sobieski, une forte somme d'argent, grâce à laquelle il noua des intelligences avec les allies de la Porte, Apafy Tékéli et le khan des Tartares, et décida les nobles polonais

à refuser la paix à la Porte.

Ces préparatifs de défense étaient à peine entamés que Kara Moustata entrait en campai^me. Éméni Tékéli fut proclamé roi tributaire de Hongrie et trois pachas vinrent avec une armée rejoindre ses troupes sur la rive gauche du Danube. La trêve fut dénoncée avant son expiration et l'ambassadeur autrichien resta prisonnier près du vizir. Enfin l'armée turque, réunie à Andrinople, se dirigea sur Belgrade pour rejoindre les pachas de Hongrie et les Tartares. Le total était de 162000 combattants et ouvriers militaires, parmi lesquels on comptait environ 25 000 janissaires et moulaz.ms, ,2000 spahis, 5 000 artilleurs; la maison militaire du grand vizir montait a Gogo hommes, celle du pacha de Brousse à3oo. Les mineurs étaient 2^000, les irréguUers, 10 000. Les armées des Tartares, de Tékéli et d' Apafy s'élevaient à 45000 hommes, un tiers des combattants réels.

Cette expédition n'était pas seulement destinée à faire la guerre. Le vizir qui comptait prendre Vienne, emportait tout ce qui était nécessaire pour installer dans cette ville un gouvernement turc ; des draperies, des étendards et des croissants pour transformer les églises en mosquées; tout un arsenal pour mettre la place en état de défense, un mobilier luxueux pour le nouveau gouverneur. Il voulait s'installer solidement à % ienne pour marcher l'année suivante sur Prague et plus tard sur Rome et sur la France. Le Sultan l'aurait nommé vice-roi de la nouvelle conquête.

Aussi les convois et le luxe de cette expédition furent inouïs. Les domestiques et les valets furent presque deux fois plus nombreux que l'armée ellemême; le bagage était énorme. On aNait réquisitionné des délégations de toutes les corporations ouvrières de Constantinople pour suivre l'armée, ahn qu'on n'y manquât de rien; les boulions et l)aladins les accompagnaient. C'était tout un monde en marche, une véritable et dernière invasion barbare : le Sultan la passa en revue â Andrinople et l'accompagna jusqu'à Belgrade. 11 est remarquable ciue malgré la cohue on ne puisse signaler aucun dérangement dans la marche de l'armée.

Les chariots du vizir étaient peints et dorés; l'un d'eux avait les roues garnies d'argent et les harnais des chevaux ciui le traînaient étaient doubles de velours. Les meubles précieux, les tapis, les vêtements couverts de pier-

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reries les armures et selles plaquées de métal précieux étaient confiés au soin de cent cinquante valets de chambre dont chacun n'avait soin que d'une seule espèce de ces objets. On emmenait jusqu'à des animaux rares et des oiseaux de volière pour les futurs jardins du conquérant de Vienne.

Les tentes des pachas étaient montées avec le même luxe. Ces tentes formaient de grands pavillons de coutil gris, peint en dehors et doublé en dedans d'une étoffe de coton ornée de figures et de dessins; ce tissu extérieur couvrait un véritable appartement ambulant où la chambre à coucher, appelée cotar, avait des parois de gros drap, un plancher de bois rapporté et des fenêtres vitrées. Les logements des domestiques, les écuries occupaient les annexes ou le pourtour. La variété des couleurs, la dorure des pommes qui surmontaient les toits, l'éparpillement des banderoles et des pavillons donnaient au camp l'aspect d'une grande ville.

La tente du général était divisée en quatre appartements distincts : le premier, appelé salle de justice, était soutenu par des colonnes à chapiteaux dorés et ornées de peintures; elle était tendue de satin broché à fleurs. Cette chambre, à laquelle ou arrivait par douze marches, était entièrement séparée des trois autres compartiments de la tente qui dépendaient les uns des autres. C'était d'abord la salle du divan, soutenue par huit colonnes disposées en forme de baldaquin; les murs étaient couverts de velours et ornés de vases d'où retombaient des franges d'or et d'argent ; partout brillaient en lettres d'or des inscriptions arabes, persanes et turques. La salle d'audience reposait sur trois piliers; dans le milieu on voyait une estrade couverte de riches tapis de Perse où s'élevait le siège du vizir avec ses coussins de soie.

Enfin, la chambre à coucher, qui avait la forme d'une bombe, était tendue à l'intérieur de damas écarlate et extérieurement de drap rouge; le lit, fait avec des fourrures de zibeline, était surmonté d'une coupole en damassé d'or ; la couverture et les matelats étaient de velours bleu enrichi de broderies somptueuses; le sol était garni de tapis en poils de chameau. Ces trois appartements et la salle de justice étaient fermés par une cloison de forte toile assez semblable à un vieux mur de forteresse et dont les échancrures imitaient des créneaux. Dans un rayon d'un quart de mille s'élevaient les tentes destinées aux pages ainsi qu'au personnel des cuisines et des écuries.

Le 2 janvier i683, le sultan fit, suivant l'usage, planter à Andrinople, devant la porte du palais, un mât portant une pomme d'or d'où pendaient sept queues de cheval peintes en rouge : c'était le signe de la déclaration de

guerre contre rOccideiit. Mais il fallut trois mois pour rassembler toute l'expédition, préparer les routes et le ravitaillement. On ne partit que le 3i mars, le jour même où était signée clélinitivement ralliance de l'empereur et du roi de Pologne.

Peu avant, l'armée régulière, en grande tenue, avait défdé devant le Sultan. En tète marchaient les janissaires, le sabre au coté et le fusil sur l'épaule. Derrière clia(|ue compagnie venait le capitaine à la soupe ou cantinier, suivi d'un cheval de main dont les harnais étaient plaqués de cuillers d'argent. Les officiers à cheval portaient sur leur turban un panache de plumes de héron en forme de croissant. L'aga des janissaires venait le dernier. On portait devant lui quatre drapeaux, un vert, un rouge, un jaune, un blanc, et un bâton surmonté d'une pomme d'or à deux queues de cheval. Il avait près de lui cinquante hommes dont les épaules étaient garnies de peaux de léopards et soixante-dix pages, armés de cottes de mailles et de casques avec des manteaux de soie rouge; les uns avaient des fusils, les autres des carquois décorés de broderies. Trente musiciens à cheval fermaient le

cortège.

L'artillerie \enait ensuite, non moins richement équipée; puis les principaux fonctionnaires avec leurs maisons, puis des délégations des corps des volontaires. Knfm la cour du grand vizir apparaissait. Elle se composait de deux cents arciucbusiers à cheval, précédant (juarantc agas ou vassaux préférés, vêtus de vestes de soie ornées de fourrures de zibeline et montés sur des chevaux splendidcs aux brides et aux étricrs d'argent. Chacun était escorté de trente écuycrs. Les pages du vizir formaient sept compagnies de cavaliers, a\ant des uniformes diflërents : la prcnuère portait des habits jaunes, des carciuois dorés, des rênes et des étricrs argentés. Derrière eux venait la foule des vassaux et enfin le vizir : il avait une armure, des rênes et des éperons de vermeil et sur ses épaules était jetée une fourrure écarlate doublée d'hermine. Aux cotés du vi/jr marchaient les généraux des janissaires, grand fauconnier et grand veneur, l'un suivi de serviteurs qui portaient les faucons chaperonnés, l'autre accompagné de trente pages, tenant les couvertures en damas hrodé d'or des dogues du Sultan, et de ([uatre cavaliers qui axaient en croupe les onces ou petits léopards dressés pour la chasse.

Les spahis, armés de toutes pièces, avec de grandes lances en bambou, des sabres aux côtés, passèrent derrière le vizir et sa suite.

Tel était le corps principal qui devait, au delà de Belgrade, rejoindre les

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contingents alliés et lespaclias de Hongrie. Les Égyptiens n'étaient pas encore arrivés. Les irréguliers venaient derrière les troupes du Sultan.

Le i" avril i683 on partit. L'avant-garde était sous les ordres d'un pacha à deux queues. Les villages traversés étaient tenus de fournir du foin, de la paille, de l'orge et des pieux pour les tentes. Des gardes empêchaient les habitants de fuir avant le passage du Sultan. Après, on les laissait libres de se sauver pour échapper aux irréguliers. En avant de l'armée marchait un troupeau de moutons dont on abattait chaque soir une partie. I/itinéraire était indiqué par de petites buttes de terre élevées de place en place. La musique et les chanteurs de chaque troupe se faisaient entendre dans la traversée du village. Le soir, les muezzins annonçaient la prière avant la retraite.

A Belgrade, le Sultan remit au grand vizir un sabre, un cheval, une fourrure et un panache de héron, insignes du pouvoir absolu qu'il lui déléguait. Kara Moustafa devenait séraskerou vice-roi. La campagne allait commencer.

A Essek, on s'arrêta douze jours pour payer les troupes et pour installer Tékéli sur le trône de Hongrie. Tékéli jouait double jeu. 11 négociait en ce moment même, avec les commissaires impériaux, l'indépendance de la Hongrie. Il venait de s'engager avec Sobieski à ne point attaquer la Pologne que le départ du roi allait dégarnir de troupes ; en échange, les Polonais n'attaqueraient pas la Hongrie supérieure où se tenait le roi des Croisés. Il avait à demeure près de lui un ministre secret de Sobieski.

Le grand vizir, qui ignorait ces trahisons, le reçut avec les honneurs royaux. Lo cortège de Tékéli commençait par cent cinquante hussards dont l'étendard bleu portait un bras armé d'une épée d'or ; la foule des magnats précédait le nouveau roi. Il portait un manteau de fourrures de lynx fleur de pêcher entouré d'une dentelle d'argent ; sa coiffure était ornée d'un panache de héron. Six valets de chambre à pied couverts de peaux de tigres et six heiduques ou gardes-nobles à cheval en habit de soie rouge doublé d'orange l'accompagnaient. Ensuite venait une compagnie de heiduques bleus à gros boutons d'argent, armés de sabres et de lances. On était à la mi-juin.

Le grand vizir envoya par la rive gauche du Danube Tékéli et l'armée des trois pachas. Ils devaient dégager Neuhaeusel que les Autrichiens cherchaient à reprendre et passer ensuite la Morava pour venir en face de Vienne et barrer la route au roi de Pologne. Moustafa, avec toute l'armée, traversa le fleuve et rejoignit près de la Raab les Tartares et le prince de Transylvanie,

Apafy. Il ne se doutait pas que ce dernier, jour par jour, écrivait au roi de Poloiçne le détail des opérations turques, en des lettres d'un latin fort élégant. Très habilement le vizir résolut de marcher droit sur Vienne, afin de surprendre la ville avant ([ue l'armée autrichienne du duc de Lorraine, occupée à Neuhaeusel, eut le temps d'y revenir. Les Tartares devaient courir rapidement sur Vienne. L'armée devait couper et arrêter les troupes du duc dans

leur retraite.

Ce plan, très hardi, mais fort bien conçu, faillit réussir. Pendant sept jours, les Turcs feignirent d'assiéger Raab, au secours de laquelle accourut le duc. Pendant ce temps, on jetait derrière l'armée turque trois ponts sur la Raab. Les Tartares passèrent d'abord, le reste des troupes après eux; les uns couraient sur Vienne, les autres marchaient vers le Danube pour empêcher les Autrichiens de revenir en arrière.

Vingt mille cavaliers sauvages se lancèrent contre les campagnes riches et sans défense de la Basse Autriche. Ils heurtèrent l'arrière-garde du duc de Lorraine, qui se replia sur le Danube ; et rien ne les arrêtait. Ce fut une vraie course de fourrageurs. Les Tartares trouvaient dans les champs, à trois lieues de Vienne, les moissonneurs tranquilles, les gentilshommes, les femmes allant par pays, comme si les Turcs étaient à Belgrade. Ce fut une razzia de femmes et d'enfants, une réjouissance d'incendies et de massacres, un festin de pilleries. En trois jours, les Tartares parurent devant Vienne. Ils se lancèrent aussitôt en amont sur les contreforts des Alpes, à la poursuite de la cour d'Autriche. L'Empereur, sa famille et ses courtisans sortaient de Vienne au moment même où les Tartares paraissaient devant la ville. Ils n'avaient pu emporter ni argent, ni pierreries, ni linge. Tous couchèrent la première nuit dans un bois, où l'impératrice, enceinte de six mois, eut à grand'peine un peu de paille pour se reposer. C'est miracle que l'ennemi n'ait pas surpris les fuyards. Le lendemain, ils entraient à Linz juste à temps pour n'être pas

sabrés.

Cette course rapide valut 4oooo esclaves aux Turcs. Une ville, Perchtoldsdorf, capitula. Mais les habitants furent tués malgré le traité. Trois abbayes de montagnes d'Autriche résistèrent au coup de main.

La seconde partie du plan réussit beaucoup moins bien. Le vizir marcha très vite : en cinq jours, il arriva devant Vienne. Mais il trouva la ville pourvue d'une garnison par l'armée du duc de Lorraine.

Le général, prévenu des desseins du vizir, ou les ayant pénétrés, avait

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fort adroitement échappé au danger. Le Danube, entre la Raab et les environs de Vienne, se divise en deux bras principaux (jui encadrent la grande île de Schutt : les Autrichiens se jetèrent dans l'île, coupèrent les ponts, et glissant entre les deux corps ennemis des deux rives, gagnèrent de vitesse le vizir. Le duc de Lorraine jeta pai- la rive gauche dans la ville une quinzaine de mille hommes, commandés par un bon officier, le comte Stahremberg. Puis il se retira dans l'île de Leopoldstadt, séparée de la ville pai- un petit bras guéable, repassa de cette île sur la rive gauche par le pont du gros bras auquel il mit le feu. Il était temps : les Tartares venaient de passer le petit bras. Ils essayèrent d'éteindre l'incendie du pont, mais en vain. C'est à ce combat, le second depuis l'arrivée du vizir à Vienne, que fut employée la journée du i() juillet. Néanmoins, Vienne devait se défendre contre une armée de 1 40000 hommes : y.o 000 en effet étaient restés en arrière ou à la garde des ponts de la Raab. Tékéli pouvait compléter le blocus et battre le duc de Lorraine. Le roi de Pologne commençait à peine ses préparatifs. La victoire semblait assurée.

Le siège même comprend deux séries de faits : les opérations du duc de Lorraine et les travaux d'approche de la ville. Le duc, opérant sur la rive gauche, réussit à ravitailler les places fortes du Danube, en particulier Presbourg, malgré Tékéli, dont la conduite fut du reste assez louche. Les Turcs restèrent derrière la Morava. Les Autrichiens purent recevoir des princes allemands quelques renforts et rendre impossible, grâce à leur artillerie, la construction d'un pont par les Osmanlis en face de Vienne. La crue du fleuve rendait d'ailleurs ce travail assez difficile. Le vizir tenta alors un dernier effort sur la rive gauche. Un corps de Tartares passa en barques ou à la nage et vint renforcer Tékéli. Le duc de Lorraine livra bataille. Les Turcs enfoncèrent les Autrichiens, mais Tékéli ne les soutint pas et recula : les Tartares furent jetés dans le fleuve. Grâce à cette victoire, la route resta libre pour le roi de Pologne, et le duc de Lorraine put préparer en amont les matériaux d'un pont. Son inaction apparente, l'isolement où il laissa les assiégés firent croire au vizir qu'il était impuissant à entraver le blocus. Aussi Kara Moustafa ne prit-il aucune précaution contre cet ennemi qu'il jugeait négligeable : il ne fut persuadé de l'existence de l'armée de secours que lorsqu'il la vit devant lui.

Cependant le siège avait commencé dès le i4 juillet.

Vienne est située dans un pays d'ondulations, coupées de rideaux, de

chemins creux, de petites buttes, et au milieu (lesquelles coule un ruisseau, la Vienne, à sec en été. La ville est à jjjauclie de la rivière, à son confluent avec le Danube. Ce fleuve rase la ville, devant laquelle il l'orme plusieurs îles plates et basses, isolées par des canaux. La plus grande de ces terres, séparée de la ville par le petit bras, était remplie de maisons de campagne et de jardins entourés d'une simple [)alissa(le : on appelait ce faubourg Leopoldstadt. Au delà, vers la rive gauche, est une petite île broussailleuse, l'île Tabor, entourée de deux bras plus gros : le grand pont est sur le dernier. Ces îles n'ont plus le même aspect aujourd'hui. Enfin, à l'ouest de la plaine de la Vienne, une chaîne de montagnes, dernier prolongement des Alpes, vient buter au nord contre le Daimbe et encadrer les ondulations qui avoisinent la ville d'une ligne de coteaux pierreux en partie plantés de vignes, aux ravines profondes et difficiles, semés de villages et de maisons. Ces hauteurs fuient vers le sudouest. Quelques mauvaises routes les traversaient; la principale longeait le Danube, passant au pied d'un château ruiné, le Kalhenberg, qui dominait le fleuve.

Dès le début, le vizir occupa la Leopoldstadt, la ravagea et y établit des batteries contre la ville. Le blocus fut si étroit de ce côté que le duc de Lorraine ne put même pas informer la garnison de l'arrivée des secours qu'on lui préparait. A peine ciiui personnes purent-elles franchir les lignes des Osmanlis pendant le siège.

Le grand \i/.ir plaça son camp en demi-cercle au pied des hauteurs de l'ouest, depuis \ussdorf, en bas du Kalhenberg, jusqu'au sud du Wieneberg, sur une longueur de sept lieues. In corps placé dans l'île dirigeait une fausse attacpie du côté du petit bras. L'attaque principale formait deux approches poussées contre le fiont qui touche à la Vienne. Les bagages, le quartier général et la grosse niasse des troupes étaient sur la rive droite de la \ ienne. he grand vi/ir occupait à lui seul un espace grand connue une ville. 11 s'était fait tracer un parc contenant des jardins, des canaux, une volière : on y trouva après le siège des lapins, des pigeons et même une autruche que les Turcs avaient tuée avant de se retirer. Il s'y liviait au plaisir tout comme dans un palais.

Les travaux d'approche ne furent pas activement poussés; ceux de défense non plus. Vienne était entourée de faubourgs (|ue les assiégés n'avaient pas eu le temps de raser. Elle possédait une enceinte bastionnée régulière, revêtue de briques et ornée de cordons de pierre de taille. Il y avait

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douze bastions, avec des ravelins et des demi-lunes pour défendre les courtines. Mais la contrescarpe était mauvaise et l'enceinte offrait, à l'endroit oîi elle fut attaquée, un point fiiible. Le château et un couvent bordaient immédiatement l'enceinte, ce (jui rendait impossible toute résistance après la prise du bastion. L'état moral de la population était bon : les étudiants, les négociants, les employés, les officiers de cour formèrent cinq corps convoqués au son de la cloche de l'église Saint-Etienne. Mais on manquait de bras pour les travaux de fortification : l'on se réduisit à faire, derrière l'enceinte, des barricades crénelées à hauteur des maisons. Les contre-mines fuient très rares pendant le siège. L'artiUerie était médiocre, quoicjue bien commandée par un Mecklembourgeois, Christophe de Boerner. Mais dès le 1 5 juillet une poudrière dut être inondée pour éviter une explosion. Les assiégés usèrent plus de la fusillade et du corps à corps que du canon.

On ne s'expliquerait pas comment \ ienne échappa aux Turcs, si l'on ne pénétrait les intentions du grand vizir.

Dans la première nuit les Turcs, grâce aux maisons des faubourgs, s'établii'cnt à soixante pas du fossé. Les mineurs creusèrent alors deux séries de parallèles et de tranchées très fortes contre la place. Elles étaient profondes, avec des parapets très hauts; de larges places d'armes y rendaient facile la circulation des troupes. Le travail était si solide que ni les pierres, ni les grenades, ni les pots à feu, ni même en général les bombes ne traversaient les couvertures. Dix batteries furent installées dans ces ouvrages. Des chambres souterraines, pavées de briques, et munies de tapis et de sofas, y furent ménagées pour les pachas.

Mais Kara Moustafa ne voulait pas abîmer sa future capitale; il ne tenait pas non j)lus à ce que ses soldats y entrassent d'assaut et missent au pillage toutes les richesses qui y restaient accunmlées. Il employa donc ses soixante pièces de canon uniquement contre les remparts et ne bond)ar(la pas la ville. 11 ne fit jouer dans tout le siège que ([uarante mines. Il lança continuellement ses .soldats à l'assaut des remparts plutôt que d'en ruiner les escarpes à fond par son artillerie; aussi les travaux avancèrent-ils lentement. On mit dix-huit jours pour atteindre la contiescarpe et un mois pour parvenir au rebord du bastion du Lion; on poussa le j septend)re seulement jusqu'au bastion du (Château. Le (i septembre on allait donner un assaut général, quand il fallut songer à condjattre l'armée de secours, qui avait passé le Danube et s'appiochait.

Le grand vizir touchait alors à son but. Stahremberg comptait rendre

la place sous trois jours.

Cette tactique eut pour résultat d'irriter les janissaires, de mécontenter les Tartares et de permettre au roi de Pologne de tirer profit de ces divisions. Le khan des Tartares, s'il faut en croire les Turcs et un gentilhomme français au service de Sobieski, Daleyrac, n'inquiéta pas la marche de l'armée polonaise et abandonna la bataille au premier coup de lance. La Porte le destitua du reste Le pacha d'Ofen fut exécuté comme traître. D'autre part l énorme matériel accumulé devant Vienne obligeait le vizir à mettre ses bagages en sûreté avant de livrer bataille, et il dut employer à ce convoi la majeure partie de ses janissaires, qu'on ne vit presque point paraître dans le combat. Cette armée de secours s'était formée lentement de trois corps. L armée polonaise comprenait comme d'habitude des troupes mercenaires, dites étrangères, formées de fantassins et de dragons mal payés ma.s excellents, et des troupes nationales. Ces dernières constituaient deux divisions distinctes : celle de Pologne et celle de Lithuanie, ayant chacune deux génciaux indépendants du roi, mais toutes deux composées en entier de cavaliers féodaux. L'armée de Lithuanie n'entra en campagne que plus tard et contre lekeh. Parmi les Polonais, les houssars avaient l'armure plate complète, sauf les jambières, avec une fourruie sur les épaules et parfois une aile d'a.gle dans le dos ; ils chargaient en masse a^ ec de grandes lances : c'étaient des nobles accompagnés de leurs écuyers ou pacolets. Les pancernes avaient l'armure de mailles, le sabre et le mouscpicton : ils escadronnaient en tlanc les houssars. Cette ..endarmerie féodale b.iHante mais peu maniable se démoralisait vite après le premier choc. Elle enfonçait Tennemi mais ne pouvait se retourner m s'arrêter dans son élan. L'armée autrichienne <lu duc de Lorraine éta.t beaucoup plus moderne et résistante. Les contingents des princes allemands, médiocies, ne jouèrent pas grand rôle.

Les chrétiens avaient en tout quatre-vingt-dix mille hommes, a peu près sans cohésion ni unité dans l'action. Sobieski, extrêmement vaniteux, très ardent, quoique trop gros et trop lounl pour pouvoir tenir longtemps a cheval, voulait diriger la croisade. Le vizir, mal renseigné sur l importance du secours, laissa Sobieski traverser lentement la Moravie, puis remonter le Danube vers Linz. Les Tartares, ayant tout ravagé, ne couraient plus au loin en fourrageurs et ne le prévinrent pas assez tôt.

Les alliés purent tranquillement faire un pont, passer le Danube, puis

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traverser les rochers de Kalhenberg. Les Allemands étaient si démoialisés que deux fois, dans la nuit qui suivit le passage du Danube, tout le camp prit peur, ci'oyant à l'anivée des ennemis. Dans les montagnes, les trois corps d'armée se perdirent et restèrent isolés pendant un jour dans des chemins impossibles. Sobieski n'eut que du pain à manger : on ne trouva pas à boire. En vue de l'ennemi, sur le Kalhenberg, on passa la nuit dans le plus grand désordi'e.

Le vizir, pendant ce temps, évacuait la piesque totalité de ses bagages.

Le lendemain, 12 septembre, la bataille s'engagea entre les janissaires et les assiégés, qui lepoussèrent ce jour-là plusieurs assauts, et en même temps entre le reste de l'armée turque et les libérateuis.

Les Autrichiens attaquèrent la série des ravins qui du Kalhenberg descendent sur le nord de Vienne. La lutte fut chaude, mais peu à peu les Osmanlis perdiient du terrain. A deux heures du soir ni les Allemands, placés à droite du duc de Lorraine, ni les Polonais, placés à droite des Allemands, n'avaient donné. Le vizir, avec une trentaine de mille de cavaliers et une ligne d'infanterie, les contenait.

A ce moment une panique se produisit dans la cavalerie turque. Les troupes étiangèies polonaises ayant forcé l'infanterie à reculer, les houssars chargèrent. Le khan des Tartares lâcha pied sans attendre le choc et découvrit le grand vizii-; les spahis résistèrent mais furent entraînés par l'élan de cette masse de lances. Tout se sauva. Il n'y eut presque pas de massacre. On a parlé de 4 000 tués. D'après les témoins oculaiies il n'y eut pas par teire plus d'un millier de morts; les Turcs en accusent seulement le double. On ne fit presque pas de prisonniers, sauf quelques valets. Restaient les janissaires dans leurs tianchées. Ils retournèrent leurs pièces contre les Polonais et les arrêtèrent. Jusqu'au soir ils combattiient ; dans la nuit ils partirent sans laisser un seul traînard. Seuls \ingt-troisjanissaiies restèrent dans une maison en pieri-e de la campagne oii ils se défendiient si bien qu'on les laissa aller avec les honneurs de la guerre.

Le butin fut relativement médiocre. On trouva des tentes, des ceintures enrichies de diamants, quehjues cassettes. Le trésor de l'armée était parti ; l'armée turque à douze lieues de Vienne se letiiait en bon ordie avec 81 000 prisonniers de tout âge. Elle laissait devant Vienne ses canons et a5 000 nioits, dont plus de moitié étaient des mineuis.

Mais l'entreprise était manquée; les Osmanlis, abandonnés par leurs

alliés, se trouvaient obligés de revenir vers Bel-rade par une route ruinée pendant leur précédent passage. Là leur armée fondit peu à peu. Kara >ioustal"a punit les lâches, mais le sultan le disgracia bientôt.

Le lendemain de la victoire, Sobieski parcourut la xilleà cheval, précédé d'un grand étendard et des (pieues de cheval abandonnées par le vi/ir. Puis il alla entendre un « Te Deuni » à l'église des Augustins.

La sanctification du libérateur de Vienne conunençait ; les légendes ([ui grossirent sa renommée lui donnèrent bien Nite la réputation du « dernier chevalier de la chrétienté » et de massacreur de toute l'armée turque.

VIE5ÎIE ASSIÉGÉE PAR LES TfKCS. — Composition et dessin Je Muclia.

LES ÉMIGRÉS PROTESTANTS

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