DANS SON COLLÈGE DE TABAC
Le deuxième roi de Prusse, rrédéric-Guillaume T"", rompit avec les lia!)itudes de luxe établies par son père, qui avait voulu tenir une cour hrillante pour donner du lustre à sa très fraîche royauté. Frédéiic-Guillaume était un roi dévot, ami de l'épargne, désireux de faire une belle armée, et comme il était aussi vertueux, il ne voyait pas ii quoi pourrait lui servir une cour qui coûte cher à entretenii-, (|ui cause des scandales et détouine le souverain de ses devoirs de chrétien et de chef d'Etat.
lia vie (jue menait IVédéric-Guillaume fut une vie simple et modeste, mais ce ne fut pas la vie de famille; il restait raiement en tcte-à-tètc avec la reine, sa femme, ou avec ses enfants. Les affaires de l'Etat l'absorbaient; chaque jour il s'enfermait quatre ou cinq heures dans son cabinet et on lui lisait les questions des ministres, les rapports; il écrivait les réponses luimême ou les dessinait : s'il voulait faire pendre ([uelqu'un, en marge du rapport il dessinait une potence. Il voyageait souvent en sinq)le équipage, avec quelques chaises de poste rapides et bien attelées; il descendait à l'auberge et réglait sur place les affaires de ses sujets.
Frédéric-Guillaume n'a cependant pas connu uni([uement le labeur épuisant du pouvoir; il a eu dans sa vie des moments de plaisir; il s'est amusé suivant sa nature grossière, grossièrement. 11 a demandé à la table, à la boisson, au tabac la récompense de son travail. 11 a fait toute sa \ie des excès de nourriture, d'alcool et de tabac qui ont luiné sa santé, causé ses colères, exaspéré ses douleurs; il a souvent commis des actes de démence, plus sou- Ncnt* encore des actes de violence.
Le roi mangeait beaucoup, mais sa nourriture était simple; en voyage, le
28o SCtNliS ET ÉPISODES DE LHISTOIHE D'ALLEMAGNE.
plus soin eut, ce (lu'il demande à l'auberge, c'est une poule qui a cuit dans la soupe, de la viande salée, des choux, du veau rôti, du beurre et du fromage. Même à Berlin, ehe/. lui, il ne tenait pas à la cuisine savante : on lui servait de l'oie et du porc, cpi'il aimait, sous toutes les formes. Par écononue il néHiireait de faire lii^urer sur sa table les denrées de luxe, les friandises et les primeurs, mais il était gourmand, et il aimait bien à faire un bon dmcr. Les ambassadeurs étrangers accrédités à sa cour ont trouvé dans la gourmandise du roi un auxiliaire pour leur diplomatie. Si Frédéric-Gudlaume aimait le ministre autrichien Scckendorf, son fidèle com|)agnon de tabagie, d se laissait influencer aussi par les truffes à l'huile du Français La Chétardie. Le roi aimait les huîtres, il les aimait nombreuses et en mangeait beaucoup, cpiand il dînait en xille, juscpi'à l'indigestion. De temps en temps il allait dîner à l'auberge fameuse t Au roi de Portugal ». A force de faire de larges repas copieux, il était devenu très gros.
Le roi Frédéric-(iuillaume a, très souvent bien dim\ en visites; il a toujours soigné sa cave, car il buvait beaucoup, il était fin connaisseur, savait les crus et les années; d'ailleurs peu éclectique; il lui fallait des vins pleins de feu, le vin des raisins qui mûrissent en Hongrie et sur les bords du Rhin. Quand le roi faisait verser à boire, ses convives (piittaient la table étourdis. Frédéric-Guillaume aimait \oir alors (pi'on fût très gai.
Kn temps ordinaire quand il n'y avait ni fêtes, ni festins, ni voyages, le roi restait deux heures à table, au repas principal, puis le soir à la nuit le roi tenait le coiiègc de Tabac. C'est là (|ue cpiotidiennement le roi s'amusait au milieu de ses généraux et de ses conseillers, de ses bouffons, de ses invités, des familiers et des ambassadeurs étrangers. C'est là (jue le roi fumait, buvait, raillait et j)laisantait; c'est là qu'il jouissait de faire fumer, boire et rire son entourage, c'est là (pi'a eu lieu le martyre de ([uelques souflVe-douleurs victimes de farces grossières et de plaisanteries de corps de garde.
La salle des séances était dépourvue de luxe et de confort. C'était une grande pièce, aux murailles nues, éclairée par (pielques lampes, chauflée par un feu de tourbe (jui brûlait dans des vases de cuivre. On s'asseyait sur des chaises en bois, autour d'une table de bois; chaque habitué avait sa place, le roi aimait l'ordre; à la place de chacun se trouvait un broc de bière et une pipe en terre dans un étui en bois. On puisait un tabac grossier, sans parfum, ni grand goût, dans des corbeilles placées sur la table. Le roi fumait sans relâche; on le vit une fois fumer trente pipes à la suite, et l'on buvait alors