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LE COLLEGE DE TABAC

la bière sans discontinuer. Les courtisans fumaient aussi; faire sa cour c'était bien boire et brûler beaucoup de tabac; ceux que le tabac incommodait faisaient semblant et tenaient aux dents une pipe vide.

On mangeait aussi au collège de Tabac. Le roi faisait servir des viandes froides, du veau et du jambon, avec du pain, du fromage et du beurre. Dans les grandes circonstances le roi faisait monter de sa cave quelques vieilles bouteilles de vin de Hongrie, il faisait servir un plat de luxe, salade et poisson; il préparait l'une, découpait l'autre.

Les distractions n'étaient pas d'un genre très relevé. I^e roi, ([ui possédait des oursons et des singes, les exhibait à ses hôtes qu'ils amusaient ou persécutaient, suivant l'humeur du roi. Une fois, le maître de chapelle inventa d'amener devant Frédéric-Guillaume un .sextuor de cochons musiciens ; le roi faillit mourir de rire, tant il trouvait drôle cette exhibition.

Le roi, qui n'aimait pas la science, a fait du collège de Tabac le calvaire de plusieurs savants. Frédéric-Guillaume utilisait pour ses affaires les connaissances très étendues d'un certain Gundbling. 11 avait manifesté au savant sa bienveillance en lui ouvrant sa cave; il jouissait de voir l'homme de science pris de vin, car Gundbling usait de la permission (jui lui était donnée. Le roi le traînait alors à la tabagie, il en faisait la victime des plus sales plaisanteries; pour plaire au roi on bafouait le savant ivre. Le roi le fit fou de cour, il le créa baron, composa son écusson et lui donna des armoiries ridicules; puis, l'ayant déshonoré et avili dans les longues séances du collège, il le fit successeur de Leibniz, comme président de la Société des sciences. D'autres après Gundbling ont subi pareils traitements, ont été bafoués, raillés : le docteur Bartholdi, que F'rédéric-Guillaume se plaisait à appeler Monsieur des Pandectes, parce cpi'il était juriste, et l'astronome Graben Zum Stein, décoré du surnom de monsieur Astralicus. A d'autres, le roi a montré sa bienveillance en les appelant au Collège et en les honorant de son intimité; c'est ainsi que le maître d'école de Wùsterhausen était convié à venir fumer sa pipe auprès du roi quand la cour tenait là sa résidence, parce que Frédéric-Guillaume n'avait jamais pu faire crier aux élèves du magister : « Notre maître est un âne! » et que le respect de ces enfants l'avait beaucoup impressionné.

C'est ainsi que Frédéric-Guillaume passait ses loisirs, riant, raillant,

s'amusant à des bouffonneries, ou bien, quand des préoccupations politiques

l'obsédaient, racontant ses projets et ses plans, remuant toujours les mêmes

idées peu nombreuses qui réapparaissaient implacablement, en une litanie.

Ses -én^raux lui parlaient soldats, guerre, tactique et stratégie; Fré(léri<-- Guillauine racontait ses campagnes.

Cette existence était peu faite pour élever l'esprit. Mais chez le roi de Prusse, elle ruinait la santé. Il dexint si gros que sa taille atteignit quatre aunes, il but et fuma tant, (|ue son esprit en était parfois troublé. Alors, il commettait des actes de folie; ce roi vertueux et chrétien courait de nuit les rues, criait, faisait crier sa suite et réveillait la xille. Il dcNint siolent plus encore qu'il ne l'était; il distribuait les coups à ses sujets avec libéralité, il menaçait même de battre ses ministres, il faisait des scènes terribles ii sa femme, puis pleurait et lui demandait pardon; il battait ses enfants, frappait son (ils Frédéric, le prince royal. Il menaçait les médecins de la prison, s'ils ne le débarrassaient pas de ses boutons, et donnait des coups à celui qui ne guérissait pas suftisamment >ite une de ses filles. Une fois il a obligé ses convives à manger cru un poisson qu'on venait «l'écailler tout n if sous leurs

yeux !

Les étrangers n'étaient pas à l'abri de ses coups de tète; un jour cju'il recevait l'envoyé de Hollande, il feignit, au milieu de l'audience, un besoin urgent et sortit; l'envoyé attendit longtemps le retour du roi (jui était parti pour Spandau, à cheval. Seckendorf, le conq^agnon assidu du collège de Tabac, trouve la vie insupportable à Berlin : cette cour est priNée de distraction, et les caprices du roi sont dangereux. Seckendorf demande à partii-. La Chétardie déclare (jue s'il devait rester à Berlin, il aimerait mieux se faire « chartreux >>. Tout le monde voulait fuir, rien n'attirait ; les querelles dans la iamille royale et les excentricités du roi n'étaient point des agiéments suffisants. Et l'on ne soupçonnait pas que le maniaque du collège de Tabac, avec son économie, ses idées médiocres, mais nettes, et desquelles il ne démordait pas, créait une grande force, en constituant un trésor et une armée.

FBÉDÉRlc-GuiLLifME I" l)\xs SOS COLLÈGE DE TABAC. — Composition et dessin de Miiclia.

EXECUTION DE KATÏE

TiC roi (le Prusse Frédéric-Guillaume ï" et son fils, le prince royal Frédéric, vivaient en mauvaise intellij^ence. Dès Tage de douze ans les <;oùts et la façon de vivre du prince étaient si opposés à ceux du roi que le père et le Hls se haïssaient. Frédéric-Guillaume imposait à son fils de terribles exercices plivsi(jues, et l'enfant brisé par les fatigues allait le dos vonté déjà, comme un vieillard. Frédéric aimait l'opulence, la « magnificence », et un jour (jue son père l'avait surpris mangeant avec une fourchette d'argent à trois dents, il lui avait donné des coups. J^a brouille était publique. Les instants de réconciliation étaient courts. Frédéric, pour s'attirer la bienveillance paternelle, avait feint un soir l'ivresse; il voulait laisser croire au roi (ju'il prenait goût à sa vie grossière de tabagie et de buveric.

Frédéric-Guillaume n'était pas dupe de ces feintes. Il écrivait de son fils : « H a une tète volontaire et méchante; il n'aime pas son père : un fils « qui aime son pèi'e fait la volonté de ce père, non seulement en sa pré- « sence, mais même quand il n'est pas là pour tout voir. Il sait bien (jne « je ne puis souffrir un gars efféminé, qui n'a pas une seule inclination virile, a ([ui ne sait pas monter à cheval, ni tirer, (jui par-dessus le marché est « malpi'opre sur son corps, ne se fait pas couper les cheveux et se fait friser « connne un fou. Avec cela, grand seigneur, liérot, ne parlant à personne « qu'à tel ou à tel, point affable, ni populaire. »

Frédéric, le prince royal, n'aimait pas les officiers; il leur jouait les mau- \ais tours ([ue son père jouait aux hommes de science. Il recherchait la compagnie des hommes instruits; il n'était pas dévot, il se mocjuait d'un pasteur qui croyait aux revenants. Le roi jetait au feu les habits somptueux

284 SCtNES ET ÉPISODES DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE.

(le son tils, il chassait ses amis; il apprit (lue le prince royal avait fait des dettes pour s'acheter des livres, de la musique, pour s'anuiser. Il continuait à le battre, bien (fue l'enfant fût devenu un jeune homme. Sa violence passait toutes les bornes : « Un jour, comme le prince entrait dans sa chambre, « il le battit à coups de canne, le prit à la jiforge et aux cheveux, le jeta « par terre et l'obligea à lui baiser les pieds et à lui demander pardon. »

Le prince royal avait cru un instant échapper à la tyrannie paternelle par le mariage, mais son père avait fjiit échouer le mariage. Alors, vers l'année 17.^8, le prince royal lit le projet de fuir et de se réfugier en France ou en

Angleterre.

La fuite était d'ailleurs malaisée, il était épié; ses ressources étaient médiocres; un jour cependant il confia son projet au lieutenant von Spaen, (pi'il chargea de commander une voiture à Leip/ig. Mais il ne partit pas. A ([uebiue temps de là il reprit espoir, car il avait trouvé un compagnon et un confident suivant son cœur, le lieutenant Katte.

Le lieutenant Katte était le fds d'un général et le petit-fils d'un feldniaréchal de l'armée prussienne. Le prince royal retrouvait en lui ses propres goûts et kii accorda son affection, car Katte était irréligieux, ami des idées nouvelles, élégant et instruit, il savait dessiner et peindre, jouer de la flûte; il consacrait à la lecture de longues heures; il avait une certaine culture scientifique, connaissant les mathémati(iues et la mécanique. Katte lui aussi aimait le prince roval dont l'amitié fa\orisait son ambition.

Un jour Frédéric annonça à Katte ([u'il ne pouvait plus supporter les mauvais traitements du roi et qu'il voulait s'enfuir; Katte, malgré son désir de complaire au prince, s'opposa à ce projet, il en voyait les dangers, les si-nalait à son ami ; mais Frédéric insistait. On était alors au camp de Muhlberg; Katte trouva une carte de la route entre Leipzig et Francfort-sur-le-Main; il préparait l'évasion, proposant au prince de lui trouver des chevaux, un habit de postillon. A son tour Frédéric était hésitant, anxieux; son gouverneur, le colonel Rochow, qui le sur\eillait, avait surpris ses desseins; il fallait ajourner le départ. La Cour rentra à licilin et le prince ne parlait plus de

partir.

Frédéric était en effet en négociations avec Guy Dickens, l'envoyé d'Angleterre, (|ui lui offrait de payer ses dettes, s'il promettait de ne pas s'évader. Frédéric fit appeler Dickens par le fidèle Katte, demanda durant une entrcMie nocturne quinze mille thalers, alors ([u'il ne devait que sept

EXECUTION DE KATTE.

mille, promit de rester tranquille, et s'assura ainsi quelques ressources pour l'avenir.

Quelques semaines plus tard le roi alla à Potsdam, il y amena Frédéric. Le père et le fils entrèrent en conflit, le prince royal fut de nouveau malmené, battu; il fit appeler Katte : il lui donna rendez-vous de nuit dans le parc du château. Katte, sans permission, quitta son régiment, courut à Potsdam. Là Frédéric lui confia sa fortune, trois mille thalers, ses bijoux, les insignes de l'ordre de l'Aigle blanc de Pologne, dont on devait vendre les diamants. La fuite fut décidée.

Une fois encore Frédéric ne put partir, ses menées étaient flécouvertes, on ne le laissait jamais seul. De plus le prince fit une imprudence; il annonça ses projets à un jeune page, le page eut peur, avoua tout au roi. Le prince royal fut contrarié par son père dans ses tournées dans les provinces.

Quand on arriva à Darmstadt le roi dit à son fils : « Cela m'étonne de vous voir ici, je vous croyais à Paris déjà. » Frédéric répliqua avec sangfroid : « Si j'avais voulu je serais certainement en France ». Une lettre de Katte tomba en ce moment entre les mains du roi. Frédéric-Guillaume fit arrêter son fils, il le livra à la justice; des sentinelles le gardaient baïoimettes au canon.

Le 16 août au matin, le lieutenant Katte, seul complice connu de la tentative d'évasion, fut arrêté à Berlin sur l'ordre du roi. Interrogé par Frédéric-Guillaume lui-même, il avoua à son tour, insinuant pour sa défense qu'il avait l'argent et (|ue sans l'argent le prince royal n'aurait pu partir. Cependant il ajoutait : « Si le prince était parti je l'aurais suivi; mais j'ai toujours cru qu'il ne partirait pas. » Katte accordait qu'il aurait déserté; déserteur aussi était, aux yeux du roi, le prince F'rédéric, colonel d'un régiment prussien, qui avait voulu fuir en France. L'un et l'autre furent livrés au Conseil de guerre (jui se réunit à Leipzig en décembre iJ'M).

Le Conseil de guerre ne crut pas devoir condamner à mort le lieutenant Katte : il le condamna à la prison perpétuelle dans une forteresse; le prince royal était remis à la très haute grâce de Sa Majesté.

Le roi de Prusse n'était pas satisfait; cet arrêt du Conseil de guérie lui paraissait trop modéré; il ordonna au Conseil de se réunir une deuxième fois, puis, la première sentence étant confirmée, le roi jugea à son tour et déclara : « En ce qui concerne le lieutenant Katte et son crime..., Sa Majesté « veut donc, de par le droit, que Katte, ([uoi([u'il ait mérité, coiiformément

a8(5 SCKNES LT ÉPISODES DE I/HISTOIKE D'ALLEMAGNE.

« aux lois, à cause du crime coiniiiis de lèse-majesté, d'être tenaillé avec des « pinces ardentes et pendu, soit porté de Nie à trépas, en considération de « sa famille, par l'épée. Kn annonçant la sentence à Katte, le Conseil lui « dira (pie cela fait de la peine à Sa Majesté, mais qu'il vaut mieux qu'il « meure et (^ue la justice ne s'en aille pas du monde. « Quand le Conseil lui lut cette sentence, Katte déclara : « Je me rési-ne à la volonté de la Provi- « dence et du roi. Je n'ai commis aucune mauvaise action, et, si je meurs, c'est pour une bonne cause ». Il désespérait de sauver sa vie; à son père, (pii intercédait auprès du roi, Frédéric-Ciuillaume répondait : « Ton fds est une canaille; le mien aussi, nous n'y pouvons rien, ni Tun ni l'autre ». Katte cependant écrivit une supplique touchante, cpiil priait son jrrand-père, le feld-maréchal, vieux serviteur de la monarchie, de faire parvenu- à Frédéric-Guillaume : « L'erreur de ma jeunesse, ma faiblesse, nmn étour- « derie, mon esprit cpii ne songeait pas à mal, mon cœur rempli d'amour et « de pitié, la vaine illusion de ma jeunesse <pii ne cachait pas de mauvais « desseins, demandent, en toute humilité, grâce, miséricorde, compassion, « pitié, clémence.... SaiU n'a pas tant désobéi, David n'a pas eu tant soif de « mal, qu'ils ont eu ensuite de sincérité dans leur confession.... On épargne « nuMue un arbre desséché, (luand il reste l'espoir de le voir reprendre. <c Pourcpioi mon arbre, ([ui montre déjà de nouNcaux bourgeons de nouvelle « soumission et de fidélité, ne trouverait-il pas grâce devant Votre Majesté? « Pour(pioi doit-il tond)er encore dans sa fleur.^ » Le roi, inflexible, répondit au vieux grand-père suppliant : « Cet honune aurait bien mérité d'être « déchiré par les tenailles rougies. Cependant, en considération de M. le léld- « maréchal et de M. le lieutenant général Katte, j'ai adouci la peine, en « ordonnant (pie, pour l'exemple et raverlissement des autres, il ait la tète « coupée. Je suis votre bien affectionné roi. »

Il ne restait plus (pi'à exécuter la sentence : le roi préparait l'exécution; il voulait à la fois frapper le coupable, et, du spectacle du supplice, faire le châtiment de son fils. Il ordonna de transférer le lieutenant Katte à Kiistrin pour être exécuté sous les fenêtres du prince royal prisonnier : « S'il ne se trouve pas là une place suffisante nous en chercherez une autre, de fiuon, (pie le prince puisse bien voir. »

Le î novembre le condamné fut dirigé sur Kiistrin; le voyage fut long, on allait par petites étapes, comme pour rendre plus douloureuse cette marche vers le sui)pli(c. Tout le long du trajet Katte eut pour compagnon de route

EXECUTION DE KATTE

raumônier Mùller, du régiment des gendarmes, le commandant Schack et un sous-ofïîcier. Le pasteur chantait de pieux canti([iies. Katte s'exaltait; sa piété tout à coup devenait ardente; fasciné par la mort, il ne craignait plus de mourir, il se disait prêt et sa foi le soutenait. Quand on fit halte pour coucher, il écrivit à son père, but et mangea, s'entretint pieusement avec l'aunu^nier, puis s'endormit profondément.

On arriva à Kiistrin le surlendemain seulement, après-midi; Katte était toujours fort calme; comme le soleil se mit à luire après de longues pluies continues, il s'écria : « \ oilà un bon signe, ici conunence à luire pom* moi le soleil de la grâce. » Une fois arrivé, Katte fut interné dans la forteiesse. tout près du prince royal ([ui ignorait la sentence royale, le transfert du condannié, sa fin prochaine.

L'exécution était fixée au lendemain matin, pnur sept heures. En arrivant le commandant Schack apprit la nouvelle : le malheureux officier, qui par deux fois avait tenté de se soustraire au triste devoir d'assister à l'exécution, fut vivement frappé : il courut au lieutenant : « Votre fin, lui dit-il, est plus proche peut-être que vous ne le croyez. » « Quand.'' » demanda simplement Katte. Schack dit l'heure : « Tant mieux, plus vite ce sera, plus je serai content », reprit le condamné.

La nuit se passa en chants et en prières; l'aumtjnier Millier avait fait appeler l'aununiier de la garnison de Kiistrin ; (juel([ues officiers, Sckack luimême s'étaient joints à eux. Sur les instances du pasteur Millier à une heure le lieutenant se coucha, il dormit jusqu'à trois heures. Il reçut la communion, dit ses volontés dernières et attendit l'heure de l'exécution.

Ainsi se préparait la vengeance du roi Frédéric-Guillaume; dans la même nuit sur ses ordres commençait pour son fils le prince royal la torture qu'il avait imaginée. Vers trois heures un colonel et un capitaine entrèrent dans la chambre du jeune prince, ils l'éveillèrent et lui dirent la condamnation de Katte, son arrivée à Kiistrin, sa prochaine exécution. Frédéric ignorait tout; le coup brutal le blessa à vif; durant deux heures il pleura et se tordit les mains. Il fit demander pardon à Katte, il voulait renoncer à la couronne, rester perpétuellement en prison, pour sauver son ami ; négocier avec son père, obtenir un sursis à l'exécution. C'était un rêve d'enfant. T^a ferme volonté du roi était inébranlable, ses officiers le savaient, on le fit dire au prince royal.

A l'heure de l'exécution, deux officiers, par ordre du roi, entraînèrent

Frédéric à la fenêtre de sa chambre : le prince royal vit arriver Katte placé

entre deux prêtres en prières, escorté de ^^endarnies. H a\ait une allure ^n-ave

et calme, il portait son chapeau sous le bras. Le lieutenant leva les yeux et

aperçut le prince qui lui envoyait un baiser et qui lui criait : « Mon cher Katte,

je vous demande mille pardons! » Katte s'inclina, puis il dit que le prince

n'avait pas sujet de demander pardon. Il continua son chemin : les hommes de

la '"arnison étaient rangés autour du lieu du supplice, on lut la sentence

d'exécution qu'il écouta avec un ferme couraj^e. Alors il lit ses adieux et le

prêtre le bénit. Puis, calme toujours, il lit sa dernière toilette; il se débarrassa

de sa perruque, il coifla un bonnet, enleva son habit et ouvrit largement

le col de sa chemise. A genoux sur le tas de sable on voulait lui bander

les veux, il refusa, clama les premiers mots d'une prière « Seigneur Jésus! »

L'épée du bourreau s'abattit.

Frédéric avait vu la scène : il ne put supporter l'émotion et s'évanouit. Le corps du supplicié était resté sur la place : on l'avait couvert d'un drap funèbre. Quand Frédéric revint à lui, il retourna à la fenêtre, fasciné par ce lugubre spectacle. A deux heures, il vit venir des bourgeois de la ville, qui ensevelirent le cadavre dans un cercueil et qui l'emportèrent au cimetière, et son œil ne put se détacher de ce triste convoi.

F.XKCt'TKis DE Katte. — Composilion vl dessin de Mtic/ia.

MARIE-THERESE A PRESBOURG

Marie-Thérèse avait promis aux Hongrois de se rendre à Presbourg, oii la Diète avait ouvert ses séances le i8 mai 1741- Presbourg était alors la capitale politique de la Hongrie, la ville où s'assemblait la Diète du royaume et où se célébrait la cérémonie du couronnement. La reine de lîolième et île Hongrie était menacée dans la possession de ses domaines héréditaires d'Autriche par la coalition de l'Electeur de Bavière, des rois de Prusse, de France, d'Kspagne, qui prétendaient partager ses dépouilles. Elle désirait obtenir le concours des Hongrois dans sa lutte contre tant d'ennemis.

VA\e voulait aussi faire associer son époux, François de Lorraine, à la couronne de saint Etienne en le faisant reconnaître roi de Hongrie; mais la majorité de la Diète était hostile à cette prétention.

Le 19 juin 174* la reine partit de Vienne, avec l'intention de faire son entrée solennelle à Presbourg le lendemain. Une flottille de barcjues devait la transporter sur le Danube en territoire hongrois, avec son mari T'rançois de Lorraine, leur fille l'archiduchesse Marianne et les gens de sa cour. Marie-Thérèse, pour flatter l'amour-propre national des Hongrois, avait fait orner ses bateaux de drapeaux aux couleurs de la Hongrie, et d'écussons aux armes du royaume de saint Etienne. Les matelots de l'équipage portaient des uniformes aux couleurs nationales de Hongrie : rouge, vert et blanc.

La cour coucha le soir au château du comte d'Apensberg, à Pétroncll. Le lendemain la reine déjeuna au château de Wolfsthal, proche de la frontière hongroise; elle y reçut une délégation de la Diète, (jui, rarchevè(|ue de Kalocsa en tête, vint lui souhaiter la bienvenue.

A quatre heures de l'après-midi, des salves d'artillerie annoncèrent le

départ pour Presbourg. A la frontière de la Hongrie on a>ait dressé une tente mLitique pour recevoir la reine. Les évèques .lans des carrosses de cérémonie les magnats et leur suite à cheval, s'étaient rendus au-devant de Mar.e- TUérèse. A cinq heures du soir elle arriva. I.e primat lui adressa un discours, elle lui répondit en latm, puis ce fut le tour de larchi.luc-époux : le pnmat

lui souhaita aussi la bienvenue.

|,a reine lit enfin son entrée solennelle à Presbourg dans une voiture découverte, dont la forme était celle .l'un ,har triomphal; François <le Lorraine était à ses c6tés. Mario-Thérèse était vêtue, suivant la mode hongroise d'une robe .létode blanche, tissu précieux hro.lé d'ornements dores et , de fleurs bleues. Quand la reine traversa le pont sur le Danube, les cris d'allégresse éclatèrent, puis le cortège se .lirigea vers le château ro>al .,u, dominait la ville, et que depuis un incendie a dévoré.

Marie-Thérèse était .lécidée à se concilier le dévouement et I anection des Hongrois par de sages concessions. Le .. , une .léléga.ion ,1e la Oiete se rendit au château. La reine prononça une harangue en latm le latin etai, alors et est resté jusqu'en .843 la langue politique oflicielle ,1e la Hongrie; elle promit .le maintenir tous les droits et les privilèges des Hongrois, de ne iamais faire sortir .lu rovaume la couronne <le saint Etienne a laquelle les Hongrois tenaient comme ausvmbole.lelemin.lépen.lanee, et .le se conformer aux déclarations ,1e la Pragmati.pie Sanction. .

La Diète cependant .leman.lai. .le nouveaux priMl.-ges et les séances étaient très agitées. Mais les plus farouches iléfenseurs des privilèges hongrois ! troinaieut comme ,.harmés par la jeune souveraine. « C'était une ,les plus belles femmes ,,u'il y eût en Europe, ,lit nn Anglais contemporain .les événements. Sa taille était élégante et sou maintien majestueux. Ses veux étaient expressifs et pleins .le douceur. Elle relevait .le couches, e, I air de langueur qu'elle conservait encore prêtait un nouveau charme a ses attiaits. Tout était enchanteur en elle. Ce portrait, qui n'est poin. fia.te, ,loit toujours être présent J, la pensée lorsqu'on se rappelle l'enthousiasme <iue cette reine a SU inspirer aux Hoiij,nois. »

La Diète avait .hoisi pour Palatin, Palllv gran,l seigneur tout dévoue a la souveraine. Il lit iléci.ler .le célébrer la cérémonie .lu ...uronnement . e Marie--n.érèse avant .le .liscuter .les questions irritantes qui ris.juaient ,1e ..ompre l'accord entre la reine et la Diète. Il sut gagner les opposants les plus i..rédu.tibles et la cérémonie ,lu couronnement fut décidée pour le 2. juin.

MARIE-THERESE A PRESBOURG

Ce jour-là la \illc de Preshourg, dès les premières heures du matin, était en fôte; les habitants s'étaient groupés en niasses compactes sur les places et dans les rues que devait traverser le cortège. On avait (juitté les \étements de deuil; tous les Hongrois avaient revêtu le costume national aux couleurs éclatantes. L'église Saint-Martin devait être le théatie de la cérémonie. (]'est là que s'étaient réunis les hauts dignitaires de l'Eglise de Hongrie, rarchevéque de Vienne, le cardinal Kollonitz, le nonce du Pape Paollucci et l'ambassadeur vénitien Pierre Andréa Capello. Le Palatin Pallly était avec eux. Son grand Age et ses infirmités l'empêchaient de sui\re à cheval le <ortège de la reine. Mais les membres de la Diète et les nobles du Royaume s'étaient rendus au château pour escorter leur souveraine jusqu'à l'église. Désireux de rivaliser avec les gentilshommes autrichiens, venus en grand nombre, surtout avec les brillants chevaliers de la Toison d'Or, ils avaient déployé un luxe incroyal)le, ils montaient des chevaux richement harnachés.

La reine était seule dans un carrosse. Son maii n'avait pas été associé à la fête ofïicielle, malgré le désir de son épouse, et il suivait de loin, en curieux, le cortège royal et la cérémonie. La reine était parée d'un costume à la hongroise, resplendissant par le scintillement de pierres précieuses. Elle était pale, émue, son visage trahissait une douce tristesse. Mais le peuple délirait d'enthousiasme, l'acclamait avec ferveur. Peu à peu, se \oyant accueillie d'une telle façon, la reine prit plus d'assurance, ses joues se colorèrent et ses yeux brillèrent de cette douce flannne qui rendait son regard irrésistible.

A l'église, le Primat, un \icillard courbé par l'Age et les douleurs corporelles, eut à cœur, cependant, d'accomplir les fonctions de son office. Deux prêtres l'assistaient. Il exhorta la reine à bien gouverner le pays, puis il lui tendit la croix à baiser. Marie-Thérèse à genoux, la main sur l'Evangile, jura de respecter les lois du pays et de gouverner le Royaume suivant la justice. Puis le primat la sacra reine; elle fut revêtue du manteau de saint Etienne et elle ceignit l'épée du saint roi, puis la tira du fourreau et faisant le signe de la croix avec cette lame nue, elle bénit le peuple au milieu des acclamations. La couronne fut alors posée sur sa tête, et le sceptre fut mis entre ses mains. Alors elle s'assit sur le trône et reçut le serment de fidélité du Primat et des grands dignitaires. Sur un signe du Palatin Palfï'y le peuple s'écria : « Vive notre souveraine, notre Roi! »

La cérémonie du sacre était finie. La reine, la couronne .sur la tête, suivie

par tous les assistants, se rendit à l'église des Franciscains. Là elle sacra chevaliers un grand nombre de nobles, avec Tëpée de saint Etienne. Puis le cortège solennel se dirigea vers l'église des Frères de la Miséricorde. On avait dressé au-devant de l'église un échafaudage couvert de draperies rouges, vertes et blanches. Là sous le libre ciel, devant le peuple assemblé, la reine leiiouvela le serment qu'elle avait prêté au Primat de maintenir le pays dans ses droits, libertés et privilèges. Le serment prêté, la foule se rendit au pied de la montagne Rovale; arrivée en cet endroit, Marie-Thérèse descendit de son carrosse; suivant la coutume hongroise, elle monta sur un cheval richement caparaçonné que le grand écuyer, le comte François Esterhazy, tenait en main. La reine gravit la montagne au galop de son cheval, puis de son épée nue elle fendit l'air aux quatre coins de l'hori/on, symbole (^ui voulait non seulement dire qu'elle défendrait le pays des ennemis d'où cpiils pussent venir, mais qui disait encore qu'elle était prête à étendre le royaume dans

toutes les directions.

La cérémonie était désormais accomplie. Le peuple éprouvait une joie délirante, il était séduit par la beauté de sa souveraine, par la majesté et l'aisance avec lesciuelles elle venait de jouer son rôle royal. Marie-Thérèse rentra au château accompagnée de la foule ([ui l'acclamait encore.

Au lendemain de ce triomphe la reine éprouva de subites désillusions. Rentrés dans la salle des délibérations, les membres de la Diète laissèrent refroidir leur enthousiasme d'une heure pour discuter aprement les questions demeurées en suspens. On refusait à présent les cent mille florins offerts à la reine en don de joyeux avènement. Les séances se succédaient tumultueuses; la moitié des membres de la Diète quitta Presbourg, lasse de ces longues discussions. Mais les pins obstinés restaient et luttaient pied à pied. Marie- Thérèse traversa de douloureux moments. Ses États héréditaires d'Autriche, après avoir été menacés, étaient envahis par les armées bavaroise et française qui marchaient sur sa capitale. Elle était revenue à Vienne, auprès de son nouveau-né, le petit prince royal; mais il lui fallait par moment retourner à Presbourg, auprès de la Diète oii elle se heurtait au mauvais vouloir des

seigneurs hongrois.

Le II septembre ijii, après plusieurs semaines d'angoisses, Marie- Thérèse revenue à Presbourg fit appeler au château les membres de la Diète. Ils s'y rendirent à neuf heures du matin, intrigués, anxieux à leur tour. Quand ils furent assemblés la reine entra dans la salle d'audience. Elle alla jusqu'au

MARIE-THERESE A PRESBOURG

trône à travers les rangs des Hongrois, d'un pas lent, en sombres vêtements, la couronne de saint Etienne sur la tête; son visage était grave et triste. Elle s'assit. Le chancelier de la Cour de Hongrie prit d'abord la parole. Il dit les attaques iniques des princes étrangers, l'invasion des domaines héréditaires de la reine, la capitale menacée, la Hongrie même en danger. Il annonça le dessein de la Souveraine qui voulait se confier, elle, ses enfants, sa couronne, à la garde des Hongrois. Il exprima l'espérance (|ue l'assemblée voudrait dresser d'insurmontables obstacles aux entreprises d'ennemis déloyaux. La reine pensait que c'était pour la nation hongroise l'heure de consacrer l'antique réputation de bravoure du peuple hongrois.

Quand le chancelier eut fini, la reine prit la parole du haut de son trône. « Le triste état de nos affaires, dit-elle d'une voix émue, nous oblige à faire appel aux fidèles États de notre aimé Royaume de Hongrie. Voici que les ennemis envahissent notre héritage d'Autriche et menacent à son tour la Hongrie. Il faut aviser des moyens à employer dans cette triste situation. Il s'agit de notre Royaume de Hongrie, de notre personne, de nos enfants, de notre couronne. Chassés de nos autres domaines, nous cherchons un refuge dans la fidélité des Hongrois, nous avons confiance dans leur antique bravoure. Nous supplions les États, dans ce danger extraordinaire qui nous menace, de prendre un souci efficace de notre personne, de nos enfants, de la couronne et du Royaume, sans ajournements ni délais. Ces événements malheureux seront à l'avenir un bonheur pour la Hongrie et pour son*peuple et les fidèles États éprouveront les effets de notre bienveillance. » ^

En prononçant ce discours Marie-Thérèse avait été gagnée par une émotion profonde, en parlant de ses enfants, elle éclata en larmes; son mouchoir sur les yeux, elle pleurait. Rientôt, elle se ressaisit et avec un visage mélancolique elle écoute le discours que fait le Primat au nom de l'Assemblée. Il assure la reine que la nation hongroise lui accorde avec enthousiasme le secours demandé, que chacun jure de sacrifier pour elle ses biens et sa vie. Les Hongrois cèdent à un entraînement indescriptible; leur orgueil s'exalte à la pensée que leur pays a semblé à la reine le plus sûr asile, et des centaines de voix clament dans la salle « Fitam et Sanguinem consecramus! » (Nous ferons le sacrifice de notre vie, de notre sang!)

Marie-Thérèse était pleine de joie. Mais de vifs incidents troublèrent aussitôt sa sérénité. L'attitude des conseillers autrichiens durant cette scène

émouvante avait excité la fureur des Hongrois. I/un des étrangers avait semblé refuser sa confiance au peuple de Hongrie, quand la reine lui accordait la sienne tout entière. Aussi la présence de la souveraine dans la salle ne put-elle empêcher les paroles et les gestes lourds de menaces. H fallut l'intervention des membres les plus calmes de l'assemblée pour éviter un fâcheux tumulte. Mais au sortir de la salle, dans l'escalier du château Royal, l'expression de la haine éclate plus passionnée. On imputait à un conseiller autrichien des propos outrageants; on l'accusait d'avoir dit: « La reine ferait mieux de se confier au diable qu'aux Hongrois. » Les Hongrois criaient que le misérable méritait le gibet ; ils disaient que ses conseils avaient empêché la reine, dès la première heure, d'appeler les Hongrois à son secours, en armes, contre l'électeur Bavarois, alors que la victoire était facile, presque

assurée.

Malgré leur colère, les États accordèrent l'aide qu'ils promettaient. Le 13 septembre la levée de 3oooo hommes d'infanterie à répartir en treize régiments fut décidée. Les nobles devaient servir à cheval, ou fournir pour remplaçant un cavalier équipé. La reine pourrait mettre en campagne i5ooo cavaliers hongrois, i4ooo croates et slavons, Gooo transylvains, en tout, avec la levée faite dans le Banat de Temeswar, le district des Jagyzes et lesCoumans, i oo ooo défenseurs fournis parla couronne de Saint-Étienne.

Le '20 septembre l'assemblée accepta le prince-époux pour corégent du royaume. C'était le plus ardent désir de Marie-Thérèse; le 21, l'archiduc de Lorraine prêta serment et jura de consacrer sa vie et son sang à la reine et à la Hongrie. La reine montra alors aux États son jeune fds qui venait d'arriver à Presbourg la veille seulement, fuyant de Vienne devant l'ennemi. Les acclamations furent enthousiastes à ce moment. La légende veut même que les Hongrois aient alors crié d'une voix unanime « Moriamur pro regc nostro Maria-Tkercsa / » (Mourons pour notre roi, Marie-Thérèse !) Mais c'est là une simple légende; jamais les acclamations n'ont été plus vives cpie le jour oi! la reine avait gravi la montagne Royale au rapide galop de son cheval.

^^\B^E-TH^:R^:sF. \ Presbol'RG. — Composition et di.ssin </,■ Muclia.

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