IM LOUIS \IS
consentement du Roi, dans le secret; que le Roi en fit les vœux entre les mains du P. Tellier ; que dans les df-rniers jours de sa vie on les entendit tous deux l'un fortifier, l'autre s'appuyer sur ces promesses; qu'enfin le Roi reçut de lui la dernière bénédiction de la dompao^nie comme un des religieux; qu'il lui fit prononcer d s formules de prières qui n'en laissoienl point douier, et qu'on entendit en partie, et qu'il lui en avoit donné l'habit ou le sitrne presque imperceptible, comme une autre sorte de scapulaire, qui fut trouvé sur lui. Enfin la plupart de ce qui approcha de plus près demeurèrent persnadés que cette pénitence faite aux dépens d'autrui, des luiguenols, des jansénites. des ennemis des jésuites, ou de ceux qui ne leur furent pas abandonnés, des défenseurs des droits des rois et des nations, des canons et de la hiérarchie contre la tyrannie et les prétentions ultriimontaines, cet attachement pharisaïque à l'extérieur de la loi et à l'écorce de la religion, ont formé cette sécurité si sur()renante dans ces terribles moments où disparoît siordinaiiement celle qui, fondée sur rinnmence et la pénitence fidèle, semMe le plus bolidemenl devoir rassurer: droits terribles de l'art de tromper qui remplissent toutes les conditions de jésuites inconnus, dont l'ignorance les sert à tous les usages importants qu'ils en savent tirer dans la per>uasion d'un salut certain sans repentir, sans réparation, sans pénitence de quelque vie qu'on ail menée, et d'une abominable doctrine, qui pour des intérêts temporels abuse les pécheurs jusqu'au tombeau, et les y conduit dans une paix profonde par un chemin semé de fieurs.
Ainsi mourut un des plus grands rois de la terre, entre les bias d'une indigne et ténébreuse épouse, et de ses doubles bâtards, maîtres de lui jusqu'à ta consommation pour eux, nmni des sacrements de l'Eglise de la main du îils de son autre bien-aimée p^us que con blé des faveurs que celles de sa mèie avoit nt vdbies à sa famille, et assisté uniquement par un confesseur tel qu'on a vu
qu'étoit le P. Tellier. Si telle peut être la mort des saints, ce n'est pas là au moins leur assistance.
Al ssi cette assivtance ne fut-elle pas poussée jusqu'au bout. Maitres du Uoi et de sa chambre et n'y adinotlaut qu'eux et ce peu de dévoués qui leur étoient né('-es>aires, leiH assiduité ne se démentit point tant qu'ils en turent besoin. Mais, le codicille fait et remis à Voysin, ils n'eurent plus rien à faire, et tout aussitôt n'eurent pas boute de se retirer. Les devoirs, désormais infructueux auprès d'un mourant dont ilsavoientairaché jusqu'à l'irapossible, leur devinrent en un moment trop à charge et trop fatigants pour continuer à voir un spectacle si trista et si peu utile.
On a vu combien le tendre compliment du Roi à Mme de Maintenon, sur l'espérance d'en être bientôt rejoint, déplut à celte vieille fée, qui, non contente d'être reine, vouloit apparemment être encore iinmortelle. On a vu que, dès le mercredi, c'est-à dire quatre jours avant la mort du Roi, elle l'abandonna pour toujours, que le Roi s'en afierçut avec tant de peine qu'il la redemanda sans cesse, ce qui la força de revenir de Saint-Cyr, et quelle n't u [las la patience d'attendre sa fin pour y retourner, et n on plus revenir.
I5i.->sy et Huhan, contents d'avoir paré ce grand coup du retour du cardinal de Noailles, ne s'incommodèrent plus d'aucune assiduité, jusi|ue-là que Rohan laissa le Hoi sans messe, et que sans Cliarost, comme on l'a vu, il n'en eût plus été question, quoique le Roi fût en pleine connoissance, qu'il dit qu'il désiroit l'entendre quand on le lui proposa, et «|u'à l'égard de la tête et de la parole il lût comme en f)leine santé.
Le duc du Maine manpia aussi toute la bonté de son coeur, et toutp sa reconnoissance pour un père qui lui avnit tout sacrifié. Il se trouva à la consultation de cet liiimme arrivant de Provence, dont on a parlé, qui donna de sou élixirau lioi. F;igon, accoutumé à régner sur la médecine avec despoli&me, trouva une manière de paysan
très-grossier, qui le malmena fort brutaL^ment. M. du M;iiiie, qui n'avoit plus lieu de rien arracher, et qui se coriipttiil déjà le maître du royaume, raconta le soircliez lui, parmi ses confidents, avec ce facéiieux et cet art de fine plaisant'rie qu'il possédoit si bieu, l'empire que ce malotru avoit pris sur la médecine, l'étonnement , le scandale, l'humiliation de Fagon pour la première fois de sa vie, qui, à bout de son art et de ses espérances, s'étoit limaçonné en grommelant sur son bâton, sans oser répliquer, de peur d'essuyer pis. Ce bon et tendre fils leur fit de cette aventure le conte si plaisamment , que les voilà tous aux grands éclats de rire, et lui aussi, qui durèrent fort longtemps. L'excès de la joie de toucher à la toutepuissance, à la délivrance, au comble presque de ses vœux, lui avoit fait oublier une indécen(;e que les antichambres surent bien remarquer, et la galerie encore sur laquelle cet appartement domioit, proche et de plein pied de la chapelle, où des passants de distniction entendirent ces éclats.
Le duc du Maine retrancha des assiduités inutiles. C'éloitpour lui un spectacle trop attendrissant ; il aima mieux n'y plus paroltre que de rares instants, et renfermer sa douleur dans son cabinet, aux pieds de son crucifix, ou s'y appliquer à tous les ordres futurs pour l'exécution de ce qu'il s'étoit lait attribuer.
Le P. Tellier se lassoit depuis longtemps d'assister un mourant. 11 n'avoit pu venir à bout de la nomination de ce grand nombre de bénéfices vacants ; il ne craignoit plus rien sur le cardinal de Noailles depuis que Bissy et lui, avec Mme de Maintenon, avoient paré son retour. Ainsi, n'ayant plus rien à craindre ni à espérer du Roi, il se donna à d'autres soins, tellement que tout cet intérieur de chambre du Roi, et les cabinets même, étoient scandalisés de ses abbcnces, et qu'il y en avoit qui ne s'en contraignoient pas, comme Bloin et Maréchal, qui quelquefois l'envoyoient chercher d'eux-mêmes. Le Roi le demandoit souvent sans qu'il fût là k portée , et quel-
quefois sans qu'il vînt du tout, parce qu'on ne le trouvait ni chez lui ni où [on] le cherclioit. Quand il s'a[)pr(" lioil du Roi, c'étoit toujours de lui-même qu'il s'en retiroit, • t presque toujours en tort pi^u de momenis. Le> derniei^ jours, et dans cet état extrême, il parut encore bin moins, quoique un confesseur, et qui n'éloit doublé He [lersonue, ne dût point alors quitter les environs du lit. Mais il ne pnrut pas que la charité, la sollicitude, non plus que l'affection ni la reconnoissance, fussent les vertus distinctives de ce maître imposteur, à qui ses profondeurs et ses artifices n'avoient pas donné le ^oût, l'onction, ni le talent d'assister les mourants. 11 falloil l'envoyer cheicher >ans cesse, il s'écliappoit sans cesse aussi, et par une au>>i indigne conduite, il scandalisa tout ce qui y éloit, et tout ce qui y pouvoit être y ètoil, depuis que, par la retraite de Mme lie Mainteuon et M. du Maine , l'accès de la chambre fui rendu et devenu libre.
Mais, à propos du P. Tellier, la vérité veut que j'ajoute que je me suis depuis informé cuiieusenient à Maréchal de l'opinion que le Roi avoit fait le vœu de jésuite, et de ce que j'ai raconté là-dessus. Maréchal, <|ui étoil tort vrai, et qui n'estimoit pas le P. Tellier, m'a assuré qu'il ne s'étoit jamais aperçu de rien qui eût trait à cela, m de formules de prières ou de béuédicti m particulière, ui que le Roi ait eu aucune marque ni manière de scapnlaire sur lui, et qu'il étoit très-persuadé qu'il n'y avoit pas la moindre vérité dans tout ce qui s'étoit dit là-dessus Maréchal, quoique très-assidu, n'étoit pas toujours ni dans la chambre, ni près du lit. Le P. Tellier pouvoit aussi s'en défier et se cacher de lui ; mais je ne puis croire, mal;:ré tout cela, que s'il y avoit qu'lque chose de vrai là dessus. Maréchal n'en eût pas eu la moindre connoissance, et que jusqu'aux soupçons lui eussent échappé.
La mort du Roi surprit la paresse de M. le duc d'Orléans, comme si elle n'avoit pu être prévue ; il en étoit demeuré où on a vu que je l'avois laissé. Il n'avoit tait
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aucun progrès dans aucun!^* des résolutions qu'il falloit avoir pri-es, tant sur les affaires que sur les divers choix ; -'t il fut noyé d'ordres à donner, et de choses à régler, loiitt's I lus peiiies et plus médiocres les unes que les autres, mais toutes si provisoires et si instantes qu'il I i ai riva ce que je lui avois prédit pour ces premiers jduis, qu'il n'auroit pas le temps de penser à rien d'impoitant.
Deux jours auparavant Mme Sforze m'avoit envoyé prier de passer chez elle un matin. Elle éloil inquiète, et Mme la duchesse d'Orléans encore plus, des résolutions de M. le duc d'Orléans et de ses choix. Ni l'une ni l'autre ne pou voient croire qu'il fût demeuré dans l'inaction intérirure. J'assurai Mme Sforze qu'e'le n'en seioit que trop tôt convaincue, et elle et Mme la duchesse d'Orléans le furent en effet pleinement quatre jours après.
J'appris la mort du Roi à mou réveil. J'allai aussitôt faire ma révéren ;e au nouveau monarque. Le premier Ilot y ^v((ii déjà passé; je m'y trouvai presque seul. Je fus e I i\ chez M. 1 ■ duc d'" 'rléaiis, que je trouvai enfermé, et tout sou appirtemcnt plein à n'y pas pouvoir faite lornltei une é,>ingle par teire. Je le pris à part dans son cabmtM pour aire un dernier effort sur la convocation dt-s éta > généraux, qui fut entièiemenl inutile, et pour le fairi souvenir de la parole qi'il m'avoit donnée, et à dix ou douze pairs avec moi , de trouver bon que nous demeurassions couverts lorsque nos voix seroieiit demandées, et pour les autres indécences des séances du Parlement, dont il convint avec moi. Je le fis souvenir aussi de ce que je lui avois proposé sur ce qui regardoit la totalité de la pompe funèbre, et qu'il avoit agréé: c'étoit d'éfiargner la dépense, la longueur et les disputes que feroit naitre une si longue cérémonie, et d'en user, quoique le Roi n'eût rien ordoimé là-dessus, comme il avoit éié pratiqué pour Loms XIII, qui avoit tout défendu et rédui' au l'iiis simple. M. le duc d'Orléans s'y conforma en effet, et il ne se trouva personne qui se souciât assez du
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feu Pioi pour relever un retranchement si entier, et qu'il iiavoit point ordonné. '
Je» mon! ai de là chez le duc de la Trémoille , où nous devions nous assembler aussitôt après la moil du Roi, et où presque tous les ducs qui éloient à Versailles étoient déjà en irès-grand numbie. M. de la Trémoille étoit l'ancien de tous ceux qui avoient un ,'ip parlement au château. Monsieur de Reims, le premier des dix ou douze ensi mb'e qui avoient vu M. le duc d'Orléans sur le bonnet, rendit compte de la liberté qu'il nous avoit accordée, et moi après, du renouvellement que j'en venois de prendre tout à l'instant. L'union et les résolutions furent bien confirmées, et la totale séparation du premier président sur le pied sans mesure où nous étions avec lui ; après quoi on se sépara.
Je revis bientôt après M. le duc d'Orléans, qui se trouva un peu moins accablé, pendant l'heure du dîner, de tout le monde, qui m'avoua qu'il n'avoit fait aucune liste, ni aucun choix par delà ceux dont j'ai parlé, ni pris son parîi sur rien. Ce n étoit pas le temps de gronder ni de reproches. Je me contentai de hausser les épaules, et de I exhorter d'être au moins en garde conire les sollicitatiO'iS et les minstres. Je m'assurai encore de la totale expulsion de l*ontchHrlrain et de Desmarets, sitôt que les Conseils eroient formés et déclarés, et que le nouveau gouv. rnement conmienceroit. Puis je le mis sur le testament et sur li codicille, et je lui demandai comment il prétendoit se conduire là-dessus au Parlement, où nous allions le lendemain, et où la lecture de ces deux pièces seroit faite.
Cétoit l'homme du monde le plus ferme dans son cabinet tète à tête, et qui l'étoit le moins ailleurs. Il me promu merveilles ; je lui en remontrai l'importance et tout ce dont il y alloit pour lui. Je fus près de deux heures avec lui. Je passai un moment chez Mme la duchesse d'Orléans, (|ui étoit entre ses rideauv avec force femmes en silence, et je m'en vins dîner avec jçens qui m'attendoient
Saint-Sîimon. — Scènes et Portraits. H. — 9
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chez moi, pour m'en aller après à Paris. 11 étoit fort tard, nous eûmes à raisonner après le dîner, et j'allois partir, lorsque M. le duc d'Orléans m'envoya chercher, et «quelques ducs qui se trouvèrent chez moi, qu'on n'eut pas la peine d'aller trouver ailleurs. Nous fûmes donc chez lui. 11 étoit dans son entre-sol avec le duc de Sully, Monsi- ur de Metz, et quelques autre^i ducs qu'il avoit mandés, car il avoit envoyé chercher tous ceux qu'on ne trouveroit pas partis. Il étoit huit heures du soir.
Là M le duc d'Orléans nous fit un discours bien doré pour nous persuader de n'innover rien le lendemain comme il nous avoit permis de le faire, en représentant le tr ouble que cela pounoii apporter dans les plus grandes aflaires de l'État qui dévoient y être réglées, telles que la régence et l'administration du royaume, et l'indécence qui retomberoitsur nous de les arrêter, et au moins les retaider, pour nos intérêts particuliers.
Plusieurs de ceux qui étoient là se trouvèrent bien étonnés d'un changement si subit depuis la fin de la matinée. D'Antin, Monsieur de Metz, et quelques autres insistèrent sur la situation où nous jeloil l'étrange tour qu'on avoit su donner à une ai faire qu'on nous avoit fait entreprendre railgrè nous; tout cela fut rappelé en peu de mots. M. de Sully, Charost, moi et quelques autres. Monsieur de Reims sur tous, à qui la permission avoit été donnée, et qui l'avions porté à tous de sa part, moi tout récemment, et en la réitérant le matin de ce même jour à la nombreuse assemblée chez le duc de la Trénioille, demandâmes quel effet il pouvoit attendre d'une telle variation, et de la considération que la première dignité du royaume si blessée, et les personnes qui en étoient revêtues croyoient au moins, pour la plupart, mériter de lui. Son embarras fut extrême, mais sans s'ébranler. Nous nous regardâmes tous , et nous nous dîmes les uns aux autres que ce qui nous étoit demandé étoit impossible après ce qui s'èloit passé.
M. le duc d'Orléans parut fort peiné , avoua plusieurs
fois que ce bonnet étoit une usurpation insoutenable, que les autres dont nous nous plai^'niôns ne l'étoient pas moins ; mais qu'il fuUoit y pourvoir en temps et lieu, et ne pas troubler une séance si importante par une querelle particulière; que plus elle étoit juste, plus il nous seroit obligé de la suspendre, plus nous mériterions de l'Éiat, plus nous serions approuvés du public de préférer les affaires générales aux nôtres, a Mais, lui dis-je, Monsieur, quand les publiques seront réglées, vous vous moquerez de nous et des nôtres ; et si nous ne prenons une conjoncture telle que celle-ci, vous nous remettrez sans fin, et nous vous aurons sacrifié nos intérêts en vain. » M. le duc d'Orléans nous protesta merveilles, et nous engagea sa parole positive, lormelle, solennelle, déjuger en notre faveur toutes nos disputes sur les usuipalions du Parlement : bonnet, <;onseiller sur le banc, etc., aussitôt que les affaires publiques seroient débouchées. Je le suppliai de prendre garde à l'engagement, de ne promettre que ce qu'il voudrait tenir, et de ne se pas mettre à portée des plaintes et des sommations qu'il pouvoit s'assurer que nous ne lui épargnerions pas, si nous nous apercevions qu'il cherchât à éluder sa parole. Il nous la donna bien authetitiquenient de nouveau, et nous demanda la nôtre de rien innover de nouveau le lendemain au Parlement.
Tout réglé et convenu de la sorte, à notre grand regret à tous, il fallut voir comment avertir les absents dans un terme aussi court d'un changement si considérnble, et dont il falloit qu'ils fussent instruits avant d'entrer le lendemain matin au Parlement. Nous convînmes que chacun de nous enverroil chez les plus à portée de chez soi, les [)rier le soir même de se rendre chez l'arclievêque de Reims, le lendemain à cinq heures du malin, en habit de Parlement, pour chose trés-importanie et trèspressée Il étoit dix heures du soir lorsque nous arrivâmes à Paris, et ;ms>ilôt chacun de nous fit, à l'égard des autres, ce qui étoit convenu.
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Presque tous se trouvèrent entre cinq et six heures du matin chn l'archevêque de 1. 'iras, au bout du ppnt Royal, derrière l'hôtel de Mailly. 11 rt dit compte de ce qui s'étoit passé la veille au soir chez M. le duc d'Orléans. Le murmure fui grand, mais il n'y eut pas de remide, il fallut bien s'y conlbrraer.
J'essayai encore de me décharger de la protestation sur 'quelque autre. Ce fut très-inutilement; racolamalion fut unanune. Ou m'opposa ce qui étoit convenu la veille, qu'il ne s'y pouvoit rien changer sans l'aveu de M. le duc d'Orléans, qui avoil voulu le premier, et toujours persisté depuis à m'en charger; qu'il n'y avoit ni temps de l'aller trouver ni raison pour le faire changer là-dessus; et on finit par ra'exhorter à m'en a( quitter avec courage, et à ne pas ménager dans l'interpellation M. le duc d'Oiléans, qui nous ménageoit lui-même si peu, et si tôt par une si subite variation, qui se pouvoit nommer un manquement de parole.
Ces derniers propos me firent sentir la nécessité de tâcher de ramener les esprits. Je représentai la situation embarrassante de M. le duc dUrléans entre le Parlement dépositaire du testaïuenl el du codicille du Roi, et les bâtards pour la grandeur et l'autorité desquels il n'y avoit personne qui doutât qu'ils ne fussent faits; qu'il y alloit du tout pour lui, pour l'État, pour nous-mêmes que les bâtards ne remportassent pas ce que le Roi leur avoit très-vraisemblablement attribué; que la permission que M. le duc d'Orléans nous avoit donnée et réitérée étoit un effet de son équité, de sa bonne volonté pour nous, de sa peisuasion de nos raisons; que ce qui s'étoit passé le soir étoit un effet de ses réflexions; que nous ne pouvions le blâmer de ne Nouloir pas hasarder pour nous de réunir contre lui le Parlement avec les bâtards, dan> le moment critique de décider du pouvoir du Hégent, ou d'hasarder un éclat et une suspenson d'affaires si majeures et si instantes, où il n'auroil qu'à perdre el nous encore plus, à qui le public, disposé comme il étoit à notre égard, se
prendroit de tout pour avoir voulu mêler nos querelles particulières avec le règlement du gouvernement; qu'il ètoit des temps et des conjonctures où il étoit force de se prêter; et que rien ne pouvoit nous être plus dommageable (|ue de soulfrir la moindre autorité dans l'État à des bâtards que nous ne pouvions ignorer être les plus intéressés ennemis de notre dignité, et les plus grands de la plupart de nos personnes; qu'enfin M. le duc d Orléans, établi une fois dans toute l'autorité qui appartenoit à sa naissance et à sa régence, ne pourroit ne nous pas savoir j,'ré d'une déférence qui lui devenoit si nécessaire pour y parvenir, ni cesser de penser comme il avoit toujours fait sur les usurpations du Parlement à notre égard, ni nous manquer de parole si solennellement donnée, comme il alloit faire en plein Parlement, de nous juger et de nous rendre justice, dès qu'il auroit donné ordre aux affaires publiques.
Ce petit discours me parut avoir ramené les esprits. Il étoit plus de sept heures du matin, et nous nous en allâmes tous ensem))le tout droit au Parlement, avec tous nos carrosses el notre cortège à notre suite.
Moins de demi-quart d'heure après que nous fumes en séance, arrivèrent les bâtards. M, du Maine crevoit de joie. Le terme est étrange, mais on ne peut rendre autre ment son maintien. L'air riant et satisfait surnageoit à celui d'audace, de confiance, qui perçoient néanmoins, el à la politesse qui sembloit les combattre. Il saluoit à droite et à gauche, et perçoit chacun de ses regards. Entré «ians le parquet quelques pas, son salut aux présidents eut un air de jubilation, que celui du premier président rélléchissoit d'une manière sensible. Aux pairs le sérieux, ce
n'est point trop dire le respectueux, la lenteur, la profondeur de son inclination vers eux de tous les trois côtés fut parlante. Sa tête demeura abaissée même en se relevant, tant est forte la peî>anteur des forfaits aux jours même qu'on ne doute plus du triomphe. Je le suivis exactement partout de mes regards, et je remarquai sur les trois côtés également que l'inclination du salut qui lui fut rendu fut roide et courte. Pour son frère, il n'y parut que son froid ordinaire.
A peine étions-nous rassis que Monsieur le Duc arriva, et l'instant d'après M. le duc d'Orléans. Je laissai rasseoir le bruit qui accompagna son arrivée, et comme je vis que le premier prési lent se mettoit en devoir de vouloir parler en se découvrant, je fis signe de la main, nie découvris et me couvris tout de suite, et je dis que j'étois diargé par Messieurs les pairs de déclarer à la Compagnie assemblée que ce n'étoit qu'en considération des importantes et pressantes affaires publiques qu'il s'agissoit maintenant de régler, que les pairs vouloient bien encore souffrir l'usurpai ion plus qu'indécente du bonnet, et les autres dont ils avoient à se plaindre, et montrer par ce témoignage public la juste préférence qu'ils donnoient aux afiaires de l'État sur les leurs les plus particulières, les plus chères et les plus justes, qu'ils ne vouloient pas retarder d'un instant; mais qu'en même temps je protestois au nom des oairs contre ces usurpations, et contre leur durée, de la manière la plus expresse, la plus formelle, la plus authentique, au milieu et en face de la plus auguste assemblée, et autorisé de l'aveu et de la présence de tous les pairs; et que je protestois encore que ce n'étoit qu'en considération de la parole positive et authentique que M. le duc d'Orléans ci-ptéseni nous donna hier au soir dans son appartement, à Versailles, de déciiler et juger nettement ces usurpations aussitôt que les affaires publiques du gouvernement seront réglées; et qu'il a trouvé bon que je l'énonçasse clairement ici comme je fais, et (me découvrant et me recouvrant aussitôt) que j'eusse l'honneur de
l'interpeller ici lui-même d'y déclarer que telle est la parole qu'il nous a donnée, et sur laquelle uniquenient nous comptons, et en conséquence nous bornons présenlement à ce qui vient d'être dit et dé(;laré par moi, de son aveu et permission expresse et lorraelle, en présence de quinze ou seize pairs ci-présents qu'il manda hier au soir chez lui.
Le silence profond avec lequel je fus écouté témoigna la suiprise de toute l'assistance. M. le duc d'Orléans se découvrit, en affiimant ce que je venois de dire, assez bas et l'air embarrassé, et se recouvrit.
Aussitôt après je regardai M. du Maine, qui me parut avec un air content d'en être quitte à si bon marché, et que mes voisins me dirent avoir eu l'air fort en peine à mon début.
Un silence fort court suivit ma protestation, après quoi je vis le premier président dire quelques mots assez bas à M. le duc d'Orléans, puis faire lout haut la députation du Parlement pour aller chercher le testament du Roi et son codicille, qui avoil été mis au même lieu. Le silence continua pendant cette grande et courte attente; charun se regardoit sans se remuer. N^us étions tous aux siéyes bas, les portes étoient censées fermées, mais la grand'chambre étoit pleine de curieux de qualité et de tous états, et de la suite nombreuse de ce qui étoit en séance. M. le duc d'Orléans avoit eu la facilité de se laisser leurrer, en cas de besoin, du secours d'Angleterre, et pour cela de faire placer Milord Stairs dans une des lanternes. Ce fut l'ouvrage du duc de Noailles, de Ganillac, de labbé du Bois.
Il y en avoit un autre plus présent. Le régimint des gardes occupoit sourdement toutes les avenues, et tous les officiers, avec des soldats d'élite dispersés, l'intérieur du Palais Le duc de Guiche, démis à son fils, étoit dans la lanterne basse de la cheminée. Il avoit capitulé avec M. le duc d'Orléans, et en avoit tiré six cent mille livres pour ce service, qu'il avoit eu le talent de lui faire valoir. Il s'étoit donné pendant la vie du Roi pour un homme at-
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taché aux bâtards. Ils y avoieiit compté, et comme on le voit, ne tardèrent pas à se mé^'.'impt^•r. l.a pnMîauiion ne lut utile qu'au duc de Guiclie; tout sp passa, il est vrai, peu dou(temen!, mais sans la plus légère apparence de donner la moindre atteinte .. la iran(|uillilé l'arfaite
La dépntation no fut pas lonf,'tt'm()s à reve'iir. Elle remit le testament et le codii i le entre les main> du premier piésident qui les présenta, sans s'en <!• ss;iisir, à M. le duc d'Orléans, puis les (il passer d»^ main en m an par les présidents à mortier à Dreux, ccmseiller au Parlement, père du grand maître des cérémonies, disant qu'il lisoit bien, et d'une voix forte qui seroit bien entendue de tons, de la place où il éluit sur les sièges hauts derrière les pré^iili'uts près de la lanterne de la buvette. On peu! juger avec quel silence il fut éioutè, et combien les yeux et les orcdles se dre-sèrenl vers ce lecteur. A travers toute sa joie, le duc du Maine moitra une âme en ptMne ; \\ se trouvoit an moment d'une tort'- opération qu'il falloit soutenir. M. le duc d'Oiièans ne marqua qu'une a|n»licalion tranquille.
Je ne m'arrêterai point à ces deux pièces, où il n'est question que de la grandeur et de la puissance des bâtard-^, de Mme de Maintenon et de Saint-Cyr, du choix de l'éducation du Roi, <'t du conseil de régence au pis pour M. le duc d'Orléans, et de le livrer entièrement dépouillé de tout pouvoir au pouvoir sans bornes du duc du Maine.
Je I emarquai un morne et une sorte d'indignation qui se peignit sur tous les visages, à mesure que la lecture avatiçoit, et qui se tourna en une sorte de fermentation rouelle à la lecture du codicille que fit l'abbé Men<rny, antre conseilbr de la grand'cliamlire. mais clerc, et en la même pia<e de Dreux pour être mieux entendu. Le duc du Maine la sentit, et en pâ!il, car il n'étoit appliqué qu'à jeter les \eu\ sur tous les visages, et lesmiens le smvoient de pr"s tout en écoutant, et regardant de fois à autre la contenance de M, le duc d'Orléans.
La lecture achevée, ce prince prit la parole, et passant les yeux sur toute la séance , se découvrit , se recnuviit et (lit un nio de louange et de regret du feu Roi. Élevant après la voix, davanta^^e, il déclara qu'il n'avoit (|u'à approuver tout ce qui regardoit l'éducation du Roi, quant aux personnes, et ce qui se trouvoit sur un élablis-ernenl aussi beau et aussi utile que l'étoit celui de Saint-Cyr, dans les dispositions qu'on venoit d'entendre ; qu'à l'égard de ceil s qui regardoient le gouvernement de l'Élat, il par'eroit séparément de ce qui en étoil contenu dans le testament et dans le codicille; qu'il avoit peine à les concilier avec ce que le Roi lui avoit dit dans les derniers jours de sa vie, et avec les assurances qu'il lui avoit données publiquement qu'il ne trouveroit rien dans ses dispositions dont il pût n'être pas content, eu conséquence de quoi il avoit lui-même toujours depuis renvoyé à lui pour tous les ordres à donner, et ses uiinistres pour lesr-'cevoir sur les af aires; qu il falloit qu'il n'eût pas compris la torce de ce qu'on lui avoit fait faire, regardant du cô:é du duc du Maiui', puisque le conseil de régence se trouvoit choisi, et son autorité tellement établie par le testament qu'il ne lui en demeuroit plus aucune à lui ; que ce préju lice fait au droit de sa naissance , à son attachement pour la personne du Roi, à son amour et à [sa] fidélité pour 1 État, étoit de nature à ne pouvoir le soulfi ir avec la conservation de son honneur ; et qu'il espéroit assez de l'esliuie de tout ce qui étoit là présent pour se persuader que sa régence seroit déclarée telle qu'elle devoit être, c'est-à-dire entière, indépendante, et le choix du conseil de régence, à qui il ne disputoil pas la voix délibérative [lonr les affaires, à sa di position, parc-' qu'il ne les pouvoit discuter qu'avec des perstumes qui, étant approuvées du public, pussent aussi avoir sa coniiance. Ce court discours parut faire une grande impression.
Le 'lue du Maine voulut parler. Comme il sedé<ouvroit, M. le duc d'Orléans avança la tête par-devant Monsieur
le Duc, et dit au duc du Maine d'un ton sec: « Monsieur, vous [larlerez à votre tour ». En un moment l'affaire tourna selon les désirs de M. le duc d'Orléans. Le pouvoir du conseil de régence et sa composition tombèrent. Le choix du conseil de régence fut attribué à M. le duc d'Orléans , régent du royaume , avec toute l'autorité de la régence, et à la pluralité des voix du conseil de régence la décision des affaires seulement, avec la voix du Régent comptée pour deux en cas de partage. Ainsi toutes les grâces et les punitions demeurèrent en la main seule de M. le duc d'Orléans. L'acclamation fut telle que le duc du Maine n'osa dire une parole. Il se réserva pour soutenir le codicille, dont la conservation, en effet, eût annulé par soi-même tout ce que M. le duc d'Orléans venoit d'obtenir.
Après quelques moments de silence, M. le duc d'Orléans reprit la parole. Il témoigna une nouvelle surprise que les dispositions du testament n'eussent pas suffi à qui les avoit suggérées, et que, non content- de s'y êire établis les maîtres de l'État, ils en eussent eux-mêmes trouvé les clauses si étranges qu'il avoit fallu, pour se rassurer, devenir encore les maîtres de la personne du l'ioi, de la sienne à lui, de la cour et de Paris. Il ajouta que si son honneur se trouvoit blessé au point où il lui paroissoit que la Compagnie l'avoit senii elle-même par les disposi tions du testament, ainsi que toutes les lois et les régies les mêmes étoient encore plus violées par celles du codicille, qui ne laissoit ni sa liberlé ni sa vie même eu sûreté et mettoit la personne du Roi dans l'absolue dépendance de qui avoit osé profiter de l'état de foiblesse d'un roi mourant pour lui arracher ce qu'il n'avoit pu entendre Il conclut par déclarer que la régence étoit impossible à exercer avec de telles conditions , et qu'il ne doutoit pas que la sagesse de la Compagnie n'annulât un codicille qui ne se pouvoit soutenir, et dont les règlements jetteroient la France dans les malheurs les plus grands et les plus indispensables. Tandis que ce prince parloit,
un profond et morne silence lui applaudissoit , sans s'expliquer.
Le duc du Maine, devenu de toutes les couleurs, prit la parole, qui pour cette l'ois lui fut laissée. II dit que l'éducation du Roi, et par conséquent sa personne, lui étant confiée, c'étoit une suite toute naturelle qu'il eût, privativement à tout autre, l'entière autorité sur sa maison civile et militaire, sans quoi il ne pouvoit se charger de le faire servir, ni répondre de sa personne; et de là à vanter son attachement, si connu du feu Roi qu'il y avoit mis toute sa confiance.
M. le duc d'Orléans l'interrompit à ce mot, qu'il releva. M. du Maine voulut le tempérer par les louanges du maréchal de Villeroy adjoint à lui, mais sous lui dans la même charge et la même confiance. M. le duc d'Orléans reprit qu'il seroit étrange que la première et plus entière confiance ne fût pas en lui, et plus encore qu'il ne pût vivre auprès du Roi que sous l'autorité et la proteciion de ceux qui se seroient rendus les maîtres absolus du dedans et du dehors, et de Paris même par les régiments des gardes.
La dispute s'échauffoit, se morceloit par phrases coupées de l'un à l'autre, lorsque en peine de la fin d'une altercation qui devenoit ind'^-cente, et cédant à l'ouverture que le duc de la Force venoit de me faire par-devant le duc de la Rochefoucauld, qui siégeoit entre nous deux, je fis signe de la main à M. le duc d'Orléans de sortir et d'aller achever cette discussion dans la quatrième des enquêtes, qui a une porte de communication dans la grand'chambre , et où il n'y avoit personne. Ce qui me détermina à celte action fut que je m'aperçus que M. du Maine s'affermissoit , qu'il se murmuroit confusément départage, et que M. le duc d'Orléans ne faisoil pas le meilleur per-onnage, puisque [il] descendoit à plaider poui' ainsi dire sa cause contre le duc du Maine. 11 avoit la vue basse. Il étoit tout entier à attaquer et à répondre , en sorte qu'il ne vit point le signe que je lui
faisois. Quelques moments après je redoublai, et n'en ayant pas plus de succès , je nie levai et m'avançai quelques pas, et lui dis, quoique d'assez loin : « Monsieur, si NOUS passiez dans la quatrième des enquêtes, avec M. du Maine, vous y parleriez plus comiiiodément, » et m'avançant au même instant davantage, je l'en pressai par un signe de la main et des yeux qu'il put distinguer. Il m'en rendit un de la tête , et à peine fus-je rassis que je le vis s'avancer par-devant Monsieur le Duc à M. du Maine, et aussitôt après tous deux se lever, et s'en aller dans la quatrième des enquêtes. Je ne pus voir qui, de ce qui étoit épars hors de séance, les y suivit, car toute la séance se leva à leur sortie , et se rassit en même temps sans bouger, et tout en grand silence. Quelque temps après M. le comte de Toulouse sortit de place, e' alla dans cette chambre. Monsieur le Duc l'y suivit un peu après. Au bout de quelque temps le duc de la Force en Ht auLmt.
il y fut assez peu. Revenant en séance , il dépassa le duc de la Roi hefoucauld et moi , mit sa tête entre celle du duc de Sully et la mienne, parce qu'il ne voulut pas être entendu par la Rochefoucauld, et me dit: «Au nom de Dieu, ail z-vous en là dedans, cela va fort mal; M. le duc d'Orléans mollit; rompez la dispute, faites rentrer M. le duc d'Orléans; et dès qu'il sera en place, qu'il dise qu'il est trop tard pour achever, qu'il faut laisser la Compagnie aller diner, et revenir achever au sortir de table ; et pendant cet intervalle, ajouta )a Force, mander les gens du Roi au Palais-Royal, et faire parler aux pairs dont onpourroit douter, etaux chefs de meule parmi les magistrats. »
L'avis me parut bon et important. Je sortis de séance et allai à la quatrième des enquêtes. Je trouvai un grand cercle assez fourni de spectateurs, M le comte de Toulouse vers l'entrée en avant, mais collé à ce cercle. Monsieur le Duc vers le milieu en même situation , tous assez éloignés de la cheminée, devant laquelle M. le duc d'Or-
léans el le duc du Maine éloient seuls, disputant d'action à voix basse, avec l'air l'ort allumé tous deux. Je considéi'iii quelques raoraents ce spectacle, puis je m'approchai de la cheminée , en homme qui vonloit parler, « Qu'y a-t-il, MoPMeur? me dit M. le duc d'Orléans d'nn air vif d'impatience. — Un mot pressé, Monsieur, lui dis-je, qui; j"ai à vous dire. » il continuoit à parler an duc du Maine, moi presque en tiers ; je redoublai, il me temiit l'oreille « Non pas cela, lui dis-je, et lui prenant la main : vene^-vous-en ici. » Je le tirai au coin de la cheminée. Le comte de Toulouse qui éloit là auprès se recula beaucouf), et tout le cercle de ce côté-là. Le duc du Maine se recula aussi d'où il éloit en aniére.
Je dis à l'oreille à M. le duc d'Orléans qu'il ne devoit pas espérer de rien gagner sur M. du Maine, qui ne sacrifieroitpas le codicille à ses raisons, que la longueur de cette conférence devenoit indécente, inutile, dangereuse; qu'il étoit là en spectacle à tout ce qui y éloit entré comme en séance , et encore mieux vu et examiné ; qu'il n'avoit de parti que de rentrer en séance, et dès qu'il y seroit, le rompre, etc. « Vous avez raison, me ditil, je vais le faire. — Mais, repris-je, faites-le donc surle-champ, et ne vous laissez point amuser. C'est M. de la Force à qui vous devez cet avis, et qui m'envoie vous le donner. » Il me quiitasans plus rien dire, alla à M. du Maine, lui dit en deux mots qu'il étoit trop tard, et qu'on finiroit l'après-dinée.
J'élois demeuré où il m'avoit laissé. Je vis aussitôt le duc du Maine lui faire la révérence, comme se séparant tous deux, et se retirer, et dans le même moment Monsieur le duc venir joindre M. le duc d'Orléans, et se parler, tandis que M. du Maine joignit le cercle, et s'arrêta le dos dedans, pour voir apparemment ce colloque. Il dura assez peu. et fut fort en douceur, quoique Monsieur le Duc en air d'empressement. Comme il falloit passer à peu pi es nù j'élois pour rentrer dans la grand'chambre , tous deux vinrent vers moi.
En ce moment je sus que Monsieur le Duc venoit de demander à M le duc d'Orléans d'entrer au conseil de régence, puisqu'on n'avoit point égard au testament , et d'en être déclaré chef, et qu'il l'avoit obtenu. La haine des bâtar.is, et par le rang de prince du sang, etc., et par le procès de la succession de Monsieur le Prmce, avoit engagé Madame la Duchesse à faire des pas auprès de M. le duc d'Orléans dans les dernières semaines de la vie du Pioi , et M. le duc d'Orléans à les bien recevoir, pour se fortifier contre M. du Maine. Il n'avoit, je pense, osé me dire qu'il s'étoit engagé à cette place de chef du conseil de régence, mais je crois que l'engagement en étoit pris, et que Monsieur le Duc l'en somma plutôt qu'il ne lui demanda. Bref, M. le duc d'Oiléans me dit (ju'il en alloit parler au Pailement avant de lever la séance ; j'en fis un air de félicitation et d'approbation à Monsieur le Duc, et nous rentrâmes aussitôt en séance.
Le bruit qui accompagne toujours ces rentrées étant apaisé, M. le duc d'Orléans dit qu'il étoit trof) tard pour abuser pins longtemps de la Compagnie, qu'il falloit aller dîn.T, et rentrer au sortir de table pour a(;hever. Tout de suite il ajouta qu'il croyoit convenable que Monsieur le Duc entrai dès lors au conseil de régence et que ce fût avec la qualité de chef de ce conseil ; et i|ne, puisque la Compagnie avoit rendu à cet égard la justice qui étoit due à sa naissance et à la qualité de régent, il lui expliqueroit ce (|u'il pensoit sur la forme à donner au gouvernement, et qu'en attendant il profiloit du pouvoir de sa régence pour profiter des lumières et de la sagesse de la Compagnie, et lui rendoil dès maintenant l'ancienne liberté des remontrances Ces paroles furent suivies d'un applaudissement éclatant et général, et la séance fut aussitôt levée.
J'étois prié à dîner ce jour-là chez le cardinal de Noailles, mais je sentis l'importance d'employer le temps si court et si précieux de l'intervalle jusqu'à la rentrée de
l'après-dîner, et de ne pas quitter M. le duc d'Orléans, dont le duc de la Force me pressa dès que je fus rentré en séance. Je m'approchai de M. le duc d'Orléans dans la fin du parquet, «^t lui dis à l'oreille : « Les moments sont chers, je vous suis au Palais-Royal; » et me remis après oùje devois être pour sortir avec les pairs. Montant en carrosse, j'envoyai un ^gentilhomme m'excuser au cardinal de Noailles, et lui dire que je lui en dirois la raison. Je m'en allai au Palais-Royal où la curiosité avoit rassemblé tout ce qui n'éloit pas au Palais, et où vint encore une partie de ce qui y avoit été spectateurs. Tout ce Mue j'y trouvai de ma connoissance me demanda des nouvelles avec empressement. Je me contentai de répondre que tout alloit bien, et dans la règle , mais que tout n'étoit pas encore fini.
M. le duc d'Orléans étoit passé dans un cabinet où je le trouvai seul avec Ganillac qui l'avoit attendu. Nous prîmes là nos mesures, et M. le duc d'Orléans envoya chercher le procureur général Dnguesseau , depuis chancelier, et le premier avocat général Joly de Fleury, depuis procureur général. Il éloit prés de deux heures. On servit une petite table de quatre couverts, où Ganillac, Conflans, premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans, et moi nous mîmes avec ce prince, et pour le dire en passant, je n'ai jamais mangé avec lui depuis qu'une fois, chez Mme la duchesse d'Orléans à Bagnolet.
Le maréchal de Villeroy étoit demeuré à Versailles. Il avoit chargé Goesbriant, gendre de Desmarets , de venir au Palais, et de lui mander souvent des nouvelles. Il en reçut trois courriers fort prés après, qui le remplirent tellement de joie et d't spérance, lui et la duchesse de Ventadoiir, son ancienne boime amie, qu'ils ne doutèrent pas que ce qui se passoit sur le codicille ne le soutînt, et ne rétablît le testament, de sorte qu'ils ne purent se contenir, et répandirent la victoire complète du duc du Maine sur M. le duc d'Orléans dans Versailles. Paris fut aussi dans
la même erreur, répondue par les émissaires du duc du Maine de tous côtés ; mais le triomphe ne fut pas de longue durée.
Nous retournâmes au Parlement un peu avant quatre heures. J'\ a lai seul dans mon carrosse un moment avant M. le ducd'Urléans, et j'y Irouvai tout en séance. J'y fus regarde avec grande curio>ité, à ce qu'il me parut; je ne saiï5 si on étoil instruit d'où ji^ venois. J'eus soin que mon maintien ne montrât rien. Je dis seulement en pjissant au duc de la Force que son conseil avoit été salutaire, que j'avois lieu d'en espérer tout succès, et que j'avois dit à M. le duc d'Orléans que (^'étoit lui qui l'avoit pensé et me l'avoit dit. M. le duc d'Orléans arrivé, et le bruit inséparable d'une nombreuse suite apaisé, il dit qu'il falloit reprendre les choses où elles en éloient demeurées le matin; qu'il devoit dire à la cour qu'il n'étoit demeuré d'accord de rien avec M. du Maine, en même temps lui remettre devant les yeux les clauses monstrueuses d'un codicille airaché à un prince mourant, clauses bien plus étr inges encore que les dispositions <lu testament que la cour n'avoit [)as jugé devoir être exécutées, et que la cour ne pouvoit passer à M. du Marne d'être maître de la per>nnne du Roi, de la cour, de Paris, par con^^équ.nt de I État, de la personne, de la liberté, de la vie du Ré^^ent. t|u'il seroit en état de faire arrêter à toute heure, déb qu'il seroit le maitre absolu et indépendant de la maison du Roi civile et militaire; que la cour voyoit ce qui devoit nécessairement résulter d'une nouveauté inouïe qui metloit tout entre les mains de M. du Maine, et qu'il laissoit aux lumières, à la prudence de la Compagnie, à sa sagesse, à son équité, à son amour pour l'État, à déclarer ce qu'elle en pensoit.
M. du Maine parut alors aussi méprisable sur le pré, qu'il étoit redoutable dans l'obscurité des cabinets. Il avoit l'air d'un condamné, et lui toujours si vermeil, avec la pâleur de la mort sur le visage. 11 répondit à voix fort basse et peu intelligible, et avec un air aussi respec-
tueux et aussi humble qu'il l'avoit eu audacieux le malin.
On opinoit cependant sans l'écouler, et il passa tout (l'une voix comme en tumulte à l'eniière abrogation «lu codicille. Cela fut prém turé comme l'abrogalinn du testament l'a^oii été le malin, l'un et l'autre par une indignation soudaine. Les gens du Roi dévoient parler et ils éloient là, avant que personne opinât; aussi le premier président n'avoit point demandé les voix : elles avoitnl prévenu l'ordre. Daguesseau, quoique procureur général, et Fleury, premier avocat général, parlèrent donc : le premier en peu de mots; l'autre avec plus d'étendue, et fit un fort beau discours. Comme il existe dans les bibliothèques, je ne parlerai que des conclusions conlormes de tous deux, en tout et partout favorables à M. le duc d'Orléans.
Après qu'ils eurent parlé, le duc du Maine, se voyant totaknient tondu , essaya une dernière lessource. Il représenta avec plus de force qu'on n'en n'atlendoil de ce qu'il avoit montré en cette seconde séanee, mais pourtant avec mi sure, que s'il étoit dépouillé de 1 autorité (|ui lui étoil donnée par le codicille, il deinandoit à être déchargé de la garde du Roi, de répondre de sa personne, et de conserver seulement la surintendance de son éducation. M. le duc d'Orléans répondit: « Trés-volontiers, Monsieur, il n'en faut pas aussi davantage. » Là-dessns le premier président, aussi abattu que le duc du Maine, prit les voix.
Chacun répondit de l'avis des conclusions, et l'arrêt fut prononcé, en sorte qu'il ne resta nulle sorte de pouvoir an duc du Maine, qui fut totalement remis entre les Il ains du Régent, avec le droit de mettre dans la régence qui il vQudroit, d'en <5ter qui bon lui semhleroit, et de f'die t"Ut Ce (|u'il jiigeroit à propos sur la forme à donner au ^iouveinemenl, I autorité toutefois des affaires demeurant ai onseil de régence, à la pluralité des voix, celle du liégent comptée pour deux en cas seulement de partage, et Monsieur le Duc déclaré chef sous lui du conseil
Saint-Simon. — Scènes et PortraitSi II. — 10
de régence, avec, dès à présent, la faculté d'y entrer et d'y opiner.
Pendant les opinions, le prononcé et le reste de la séance, le duc du Maine eut toujours les yeux baissés, l'air plus mort que vit, et parut immobile. Son fils el son frère ne donnèrent aucun signe de prendre part à rien.
L'arrêt fut suivi de fortes acclamations de la foule qui étoit éparse hors de la séance ; et celle qui reraplissoit le reste du Palais y répondit à mesure qu elle fut instruite de ce qui avoit été décidé.
Ce bruit un peu long apaisé, le Régent fit un remerciement court, poli, majestueux à la Compagnie, protesta du soin qu'il auroit d'employer au bien de l'État l'autorité de laquelle il étoit revêtu, puis dit à la Compagnie qu'il étoit teirps de l'informer de ce qu'il jugeoit nécessaire d'établir pour lui aider dans l'administration de l'Éiat. Il ajouta qu'il le laisoit avec d'autant plus de confiance, (jue ce qu'il se proposoitn'étoit que l'exécution de ce que M. le duc de Bourgogne, car il le nomma ainsi, avoit résolu, et qu'on avoit trouvé parmi les papiers de sa cassette. 11 fît un court el bel éloge des lumières et des intentions de ce prince, puis déclara qu'outre le conseil de régence, qui seroit le suprême où toutes les affaires du gouvernement ressortiroient, il se proposoit d'en établir un pour les affaires étrangères, un pour les affaires de la guerre, un pour celles de la marine, un pour celles des finances, un pour les alfaires ecclésiastiques, et un pour celles du dedans du royaume, et de choisir quelques-uns des magistrats de la Compagnie pour entrer dans ces deux derniers conseils, et les aider de leurs lumières sur la police du royaume, la jurisprudence, et ce qui regardoit les libertés de l'Église gallicane.
L'applaudissement des magistrats éclata, et toute la foule y répondit. Le premier président conclut la séance par un compliment fort court au Régent, qui se leva, et en même temps toute la séance, et on s'en alla.
11 faut ici se souvenir de la très-singulière rencontre
SÉANCE UU PAt^LEMENT. 143
en même pensée sur ces conseils entre le duc de Chevreiise et moi, constnls destinés et adoptés par iM. le dnc de Bourgogne, et donnés vn cette seconde :-éance par le Régent pour avoir été trouvés dans ses papiers. On ne peut exprimer l'impression que fit ce nom auj^uste, ni à quel point la mémoire de ce prince parut chère, et sa personne regrettée et respectée avec la plus sincère vénération.
11 alla droit du Pahiis à Versailles, parce qu'il étoit fort fard, et qu'il voulut voir le Roi avant qu'il se touchât, comme pour lui rendre compte de ce qui s'étoit passé. 11 y reçut les compliments forcés des deux vjpux amants, et de là s'en alla chez Madame. Elle fut au-devant de lui l'embrasser, ravie de joie, el après les premières questions et eonjouissances, elle lui dit qu'elle ne désiroit rien autre chose que le bonheur de l'État par un Ijon et sage gouvernement, et sa gloire à lui ; qu'elle ne lui demanderoit jamais rien qu'une seule chose, qui n'étoit que pour son bien et son honneur, mais qu'elle lui en demandoit sa parole précise : c'éloit de n'employer jamais en rien du tout, pour peu que ce fût, l'abbé u Bois, qui étoit le plus grand, coquin et le plus in.signe fripon qu'il y eût au monde, et dont elle avoit mille et mille preuves, qui, pour peu qu il pût se fourrer, voudroit aller à touî, et le vendioit lui et l'Etat pour son plus léger intérêt. Elle en dit bien d'autres sur son compte, et pressa tant Monsieur son fils qu'elle en tira parole positive de ne l'employer jamais.
J'arrivai une heure après à Versailles. J'allai chez Mme la duchesse de Berry, qui étoit ravie. M. le duc d'Orléans en sortoit. Je vis après Mme la duchesse d Orléans, qui me parut tâcher d'être bien aise. J'évitai les détails avec elle sous prétexte de m'aller reposer. Ce n'étoit pas sans besoin. J'appris le lendemain la parole exigée el donnée de l'exclusion totale de l'abbé du Bois. On ne verra que trop tôt que les paroles de M. le duc d'Orléans ne furent jamais que des paroles, c'est-à-dire des sons qui frappent l'air.
ÎIII
Daguesseau, conseiller d'État et du conseil royal des finances du feu Hoi, et de celui des finances d'alors, moiiiul en même temps, à (|uatre-viiigt-deiix ans; père du procureur général, qui tôt après lut fait chancelier. C'éloit un petit homme de baisse mine, qui, avec beaucoup d'e.^piit et de lumières, avoit toute sa vie été un modèle, mais aiinalile , de vertu , de piété, d'inté^'rité, d exactitude dans tnutes les grandes commissions de son état par où il avoii passé, de douceur et de modestie, qui alloit jusqu'à l'humilité, et représentant au naturel ces vénérables et savants magistrats de l'ancienne roche qui sont disparus avec lui, soit dans ses meubles et son petit équipage, soit dans sa table et son maintien. Sa femme ètoit de la même trempe, avec beaucoup d'esprit. Il navoit aucune pédanterie; la bonté et la justice sembloient sortir de son front. Il avoit laissé en Languedoc, où il avoil été intendant, les regrets publics et la vénération de tout le monde. Son esprit éloit si juste et si précis que les lettres qu'il écrivoit des lieux de ses différents emplois disnient tnut sans qu'[on] ait jamais pu faire d'extridt de p.«s une. Je fis tout ce que je pus pour obtenir sa place de conseiller d'État pour le Guerchois, son gendre, ntendant de Franche-Comté, mon ami particulier
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dopuis bien Hes aimées que lui et sa famille m'avoient si bien servi à Rouen dans le procès qu'on a vu en son lieu que j'y gagnai contre le duc de Brissac et la duchesse d'Aumont.
DAGUËSSEAU, CHANCELIER
La veille de la Chandeleur, nous soupions plusieurs en Hherté chez Louville. Un moment après qu'on eut servi le fruit, on vint parler à l'oreille à Saint-Gontest, conseiller d'État , qui sortit de table aussitôt. Son absence fut courte ; mais il revint si occupé , en nous promettant de nous apprendre de quoi, que nous ne songeâmes plus qu'à sortir de table. Quand nous fûmes rentrés autour du feu , il nous dit la nouvelle. C'est que le chancelier Voysin, sonpant chez lui avec sa famille, se portant bien, avoit été tout d'un coup frappé d'une apo|)lexie, et ét-àt tombé à l'instant comme mort sur Mme d^- Lamoignon, Voysin comme lui, et qu'en un mot il n'en avoit pas pour deux heures. En effet, il ne vécut guère au delà, et la connoissance ne lui revint plus. J'ai assez fait connoître ce personnage pour n'avoir rien à y ajoutei La femme de Saint-Contest étoit le Maistre, de cette ancienne et illustre magistrature de Paris, et sœur de la mère d'Ormesson et de la femme du procureur général sur lequel Saint-Contest porta aussitôt ses désirs. Après ce récit, il nous quitta pour aller l'avenir. Il trouva toute la maison couchée et endormie; en sorte qu'il y retourna le lendemain de bonne heure, tt tira le procureur général de son lit. Celui-ci compta si peu que cette grande place pût le reg.irder, qu'il ne s'en donna pas le moindre mouvement, il s'habilla tranquillement, et s'en alla avec sa femme à sa gi and'me>se de paroisse à Saint-André des Arcs.
Le duc de Noailles , averti le soir ou dans la nuit, ne
négligea pas une si grande occasion de s'avancer vers la place de premier ministre, qui ne cessa jamais de faire l'objet le plus cher de tous ses vœux. De tout temps il étoit ami du procureur général. Le mérite solide du père, la réputation brillante du fils, n'avoient pu échapper aux Noailles, qui les avoient tous fort cultivés. Le duc de Noailles ne pouvoit avoir un chancelier plus à son point. Il se persuada de plus qu'il gouverneroit cet esprit doux, incertain, qui se trouveroit couime un aveugle au milieu du bruit et des cabales, et qui se sentiroit heureux qu'un guide tel que le duc de Noailles voulût le conduire. Plein de cette idée, qui ne le trompa point, il alla trouver M. le duc d'Orléans comme il sortoit de son lit, et venoit se mettre sur sa chaise percée, l'estomac fort indigeste, et sa tête fort étourdie du sommeil et du souper de la veille, comme il étoit tous les matins en se levant, et du temps encore après. Le duc de Noailles fil sortir le peu de valets qui se trouvènnt là, apprit à M. le duc d'Orléans la mort du chancelier, et dans l'instant bombarda la charge pour Daguesseau. Tout de suite il le manda au Palais-Koyal , où il se tint jusqu'à son arrivée pour plus graille précaution. Dans cet intervalle, la Rochepot, Vaubourg et Trudaine , conseillers d'État, le premier gendre , tes deux autres bt aux-fréres de Voysin, vinrent rapporter les sceaux au Régent, (jui mit la cassette sur sa table et les congédia avec un compliment. Le messager qui avoit été dépêché à Dague.^seau, ne le trouvant point chez lui , le fut chercher à sa paroisse. Il vint sur-lechamp au Palais-Royal comme M. le duc d'Orléans venoit d'achever de s'habiller, qui avoit demandé son carrosse. Daguesseau trouva le duc de Noailles avec M. le duc d'Orléans dans son cabinet, qui , avec les compliments flatteurs dont on accompagne toujours de pareilles grâces, lui déclara celle qu'il lui faisoit. Fort peu après il sortit de son cabinet, et prenant Daguesseau par le bras, il dit à la compagnie qu'ils voyoient en lui un nouveau et très-digne chancelier, et tout de suite, faisant
porter la cassette des sceaux devant lui, il alla monter en carrosse avec la cassette et le chan{;elier. Il le mena aux Tuileries, en fit léltige au Roi, puis lui présenla la cassette des sceaux, sur laquelle le Ri i mil la main pour la remettre à Daguesseau, tandis que M. le duc d'Orléans la tenoit.
Daguesseau l'ayant reçue de la sorte fut modeste à l'affliience des compliments ; il s'y déroba le plus tôt qu'il put, et s'en alla chez lui avec la précieuse cassette, où tout étoit plein de parents et d'amis en émoi du message de M. le duc d'Orléans, qui, dans l'occurrence de la vacance, avoit fait grand bruit à Samt-André des Arcs et dans tous les quartiers voisins. D iguesseau, dans sa surprise, ne vit qu'un étang, et ne se remit que dans son carrosse en allant chez lui seul avec les sceaux. Après les premières bordées qu'il fallut essuyer en y arrivant, il monta chez son trère, espèce de philosophe voluptueux, de beaucoup d'esprit et de savoir, mais tout des plus singuliers. Il le trouva fumant devant son feu en robe de chambre. « Mon frère, lui dit il en entrant, je viens vous dire que je suis chancelier. » L'autre se tournant : « Chancelier, dit-il ; qu'avez-vous fait de l'antre? — 11 est mort subitetnent celte nuit. — Oh bien! mon frère, j'en suis bien aise ; j'aime mieux que vous le soyez que moi. » C'est tout le compli nient qu'il en eut. Le duc de Noailles en reçut de beaucoup de gens. Il étoit visible (ju'il avoit fait le chancelier, et il étoit bien aise que personne n'en doutât. J'appris cette nouvelle de bonne heure dans la matinée.
J'allai l'après-dînée au Palais-Royal; M. le duc d'Orléans nétoil pas remonté de chez Mme la duchesse d'Orléans; j'y de-cendis par les < abinets. Je le trouvai au chevet de son lit où elle étoit pour quelque migraine. II me parla toulau'^sitût de la nouvelle du jour. Comme la chose étoit faite, jn suivis ma maxime de n'y rien opposer, le lui dis qu'il ne pouvoit choisir pour celle grande place de magistrat plus savant, plus lumineux, plus in-
m DAGUESSEAU, CHANCELIER.
tègre, ni dont l'élévation dût être plus approuvée. J'ajoutai seulement que son âge fâcheroii beaucoup de gens qui par le leur ii'auroient plus d'espérance , et que je souhaitois que Daguesseau oubliât qu'il avoit passé sa vie jusqu'nlors dans le Parlement, et tout ce dont il s'y étojt irnhu, pour ne se souvenir que des devoirs lie son olfice et de sa reconnoissance. L'engouement où la (laiterie des applaudissements à ce choix l'avoit mis l'enipêciia de sentir le poids de cette parole dont il eut lieu de se souvenir defMiis. Dan- cet enthousiasme il me demanda avec une sorte d'inquiétude comment j'étois avec lui. J'avois dès le matin pris mon parti dans la seule vue du bien des affaires. Je répondis qu'il pouvoit se souvenir qu'avant la mort du Roi, je lui avois pro|)Osé, et souvent pressé de chasser Vo\sin quand il seroit le maître, et de donner les sceaux au bonhomme Daguesseau ; que le plaidoyer de son fils dans notre procès de préséance contre M. de Luxirnhonrg lui avoit acquis mon cœur et mon estime; que siins commerce par la dillerence de notre genre de vie, »t cell ' de notre demeure, ces mêmes sentiments étoient demeurés en nini ; qu'il éloil vrai qu'ils s'éloient changés en froideur très-marquée depuis l'affaire du boMUil, et ce qui s'étoit passé à l'égard du Parlement; mais que dans l'espérance que Daguesseau deviendroit en tout chancelier de France, et qu'il se dépouilleroit de ses premiers préjugés, je vivrois avec lui sur ce pied-là pour le bien des affaires, et que, dés ce mêmejour, j'irois lui faire mes compliments. Je l'exécutai en effet ; dont M. le duc d'Orléans me parut fort soulagé et fort aise, et Je nouveau chancelier uifiniment touché. Sa charge de procureur général fut en même temps donnée à Joly de Fleury, premier avocat général, et le duc de Noailles, qui ne négligeoil pas les moindres choses, se fit donner ladministralion des biens de la maison de Sainl-Gyr comme une chose de convenance qu'avoit le chancelier Voysin, et prit pour s'en mêler directement sous lui d'Ormesson, maître des requêtes alors, frère delà nouvelle chancelière.
DAGUESSEAD, CHANCELIER. 149
Un chancelier doit être un personnage, et dans une régt'nce il ne se peut qu'il n'en soit un. Celui l;i l'a élé si longtemps, puisqu'il vil encore, et a été si baitu de la fortune dans cette grande pliice qui sembleroit en être le [lorl et l'asile, que tant de raisons m'engagent à [osser sur la règle que je me suis faite de ne m'étendre point sur ceux qui sont encore au monde dans le temps que j'écris.
11 naquit le 26 novembre 1668 ; avocat général, 12 janvier 1691, à vini;t-deux ans et demi; procureur général, 19 novembre 1700, à trente deux ans; chamelieret garde des sceaux de France, 2 février 1717, à quarante-six ans.
Daguesseau, de taille médiocie, fut gros, avec un visage foi't plein et agréable, jusqu'à ses dernières disgrâces, et toujours avec une physionomie sage et spirituelle , un œil pourtant bien plus petit que l'autre. 11 est remarquable qu'il n'a jamais en voix délibérative avant d être chancelier, et qu'on se piqnoit volontiers au Parlement de ne pas suivre ses conclusions, par une jalousie de l'écld de la réputation qu'il avoit acqidse, qui prévaloit à l'estime et à l'aniitié. Beaucoup d'e-prit, d'application, de pénétration, de savoir en tout genre, de gravité et de magistrature, d'équité et de piété, et d'innocence de mœurs, firent le fond de son caractère. On peut dire que c'étoit un bel esprit et un homme incorruptible, si on en excepte l'alTaire des Bouillons; avecceladoux, bon, humain, d'un accès facile et agréable, et dans le particulier de la gaieté et de la plaisanterie salée, mais sans jamais blesser persoi ne; extrêmement sobre, poli sans orgueil, et noble sans la nioindie avarice, naturellement paresseux, dont d lui etoit re^té de la lenteur. Qui necroiroit qu'un magistral orné (le tant de vertus et de talents, dont la mémoire, h vaste lecture, l'éloquence à parler et à écrire, la jus-
:se jusque dans les moindres expressions des conversations les plus communes, avec les grâces de la facilité, n'eût été le [)lus grand chancelier ((u'on eût vu depuis plusieurs siècles? U est vrai qu'il auroit été un premier
président sublime, il ne l'est pas moins que, devenu chancelier, il fît regietler jusqu'aux Ali::res et aux Boucherais. Ceparaddxeest difficile à comprendre, il se voit pourtant à l'œil (lepui trente ans qu'il est chancelier, et avec tant d'évidence que je pourrois m'en tenir là; mais un fait si étrange mérite d'être développé. Un si heureux assemblage étoitgâté par divers endroits qui étoient demeurés cachés dans sa première vie, et qui éclatèrent tout à la fois sitôt qu'il fut parvenu à la seconde.
Sa lenteur et son irrésolution s'accordoient merveilleusement à ne rien finir. Un autre défaut y contribuoit encore, c'est qu'il étoit le père des difficultés. Tant de choses diverses se présenloient à son esprit, qu'elles l'arrêtoient. Je l'ai dit du duc de Chevreuse, je le répète ici de ce chancelier; il coupoit un cheveu en quatre. Aussi étoient-ils fort amis. Ce n'éloil pas qu'il n'eût l'esprit fort juste, mais la moindre difficulté l'embarrassoit, et il en cherchoit partout avec le même soin que d'autres en mettent à les lever. Ses meilleurs amis, les affaires qu'il aflectionnoit, n'en étoient pas plus exempts que les autres, et ce goût des difficultés devint une plaie pour tout ce qui avoit à passer par ses mains. La vieille duchesse d'Estrées Vaubrun, qui brilloit d'esprit et qui étoit intimement de ses amies, fut un jour pressée de lui parler pour quelqu'un. Elle s'en défendoit par la connoissance qu'elle avoit de ce terrain si raboteux. « Mais, Madame, lui dit ce client, il est votre ami intime. — Il est vrai, répondit-elle; il faut donc vous dire quel est Monsieur le chancelier : c'est un ami travesti en ennemi. » La définition étoit fort juste. A tant de défauts essentiels, qui pourtant ne venoient pour la plupart que de trop de lumières et de vues, de trop d'habitude du parquet, de la nourriture qu'il avoit uniquement prise dans le Parlement, et qui bien [loin] d'attaquer l'honneur et la probité, n'étoient grossis que par la délicatesse de conscience, il s'en jnignoit d'autres qui ne venoient que de sa lenteur naturelle
et de trop d'attachement à bien faire : il ne pouvoit finir à tourner une déclaration, un règlement, une lettre d'affaires tant soit peu importante. Il les limoit et les retouchoit sans cesse. 11 étoit esclave de la plus exacte pureté de diction, et ne s'apercevoit pas que cette servitude le rendoit très-souvent obscur, et quelquefois inintelligible. Son goût pour les sciences couronnoit tous ces inconvénients. II aimoit les lant;ues, surtout les savantes, et il se piaisoit infiniment à toutes les parties de la physique et de la mathématique. Il ne laissoit pas encore d'être mèlaphysicien. Il avoitpour toutes ces sciences beaucoup d'ouvertures et de talent; il aimoit à les creuser, et à faire chez lui, à huis clos des exercices sur ces différentes sciences avec ses enfants et quelques savants obscurs. Ils y prenoient des points de recherches pour l'exercice suivant, et cette sorte d'étude lui faisoit perdre un temps infini, et désespéroit ceux qui avoient affaire à lui, qui alluient dix fois chez lui sans pouvoir le joindre à travers les fonctions de son office et les amusement- de son goût. C'étoit, précisément pour les sciences qu'il étoit né. 11 est vrai qu'il eût été un excellent premier président, mais à quoi il eût été le plus propre, c'eût été d'être uniquement à la tête de toute la littérature, des Académies, de l'Observatoire, du Collège royal, de la librairie, et c'est où il auroit excellé. Sa lenteur sans incommoder personne, et ses faciles difficultés n'auroient servi qu'à éclaircir les matières, et son incertitude, indépendante alors de la conscience, n'eût tendu qu'à la même fin. 11 n'auroit eu, affaire qu'à des gens de lettres, et point au monde, qu'il ne connut jamais, et dont, à la politesse près, il n'avoit nul usage. 11 seroit demeuré éloigné du gouvernement et des matières d'État, où il fut toujours étranger jusqu'à su)'prendre par une ineptie si peu compatible avec tant d'esprit et de lumières.
En voilà beaucoup, mais encore un coup de pinceau. Le duc de Gramont l'aîné, qui avoit beaucoup d'esprit, m'a conté que se trouvant un matin dans le cabinet du
152 SAINT-SIMON KMPÊCnE LA ÛESTRLCTION DE MARLY.
Roi à Versailles, taudis que le Roi étoit à la messe, et tète à tête avec le chancelier, [il] lui demanda dans la conversation si depuis qu'il étoit chancelier, avec le grand usage qu'il avoit des chicanes et de la longueur des procès, il n'avoit jamais pensé à faire un règlement là-dessus qui les abrégeât et en arrêtât les friponneries. Le chancelier lui répondit qu'il y avoit si bien pensé qu'il avoit commencé à en jeter un règlement sur le papier, mais qu'en avançant il avoit réfléchi au grand nombre d'avocats, de procureurs, d'huissiers que ce règlement ruineioit, et que la compassion qu'il en avoit eue lui avoit fait tomber la plume de la main. Par la même raison, il lie faudroit ni prévôts ni archers, qui arrêtent les voleurs et qui les mettent en chemin certain du supplice, dont jar cette raison la compassion doit être encore plus grande. En deux mots, c'est que la durée et le nombre des procès lait toute la richesse et l'autorité de la robe, et que par conséquent il les faut laisser pulluler et s'éterniser. Voilà un long article; mais je l'ai cru d'autant plus cuiieux qu'il fait mieux connaître comment un homme de tant de droiture, de talents et de réputation, est peu à peu parvenu, par être sorti de son centre, à rendre sa droiture é(iuivoque, ses talents pires qu'inutiles, à perdre toute sa réputation, et à devenir le jouel de la fortune.