MADELEINE, LE COMTE JEAN
MADELEINE
Vous êtes impoli, vous! Qu'est-ce que c'est que cette lettre qui vous occupe tant?
LE COMTE JEAN
Rien... Une affaire..., une niaiserie...
MADELEINE
Une niaiserie qui vous fait passer par toutes les couleurs du prisme en cinq minutes est une niaiserie que je serais curieuse de connaître.
LE COMTE JEAN
Vous plaisantez, Madeleine?
MADELEINE
Jamais, quand je parle sérieusement. Ça me regarde, cette lettre?
LE COMTE JEAN
Pas le moins du monde.
MADELEINE
Votre parole?
LE COMTE JEAN
Pourquoi diantre voulez-vous que cette lettre vous regarde?
Vous m'ennuyez. Montrez-la-moi.
LE COMTE JEAN
Vous y tenez?
BIADELEINE.
Vous voyez bien que non. Donnez, donnez donc! (EUe frappe
du pied avec colère.)
LE COMTE JEAN
Vous n'y comprendrez rien. Laissez-moi au moins vous en faire la préface. Cette lettre est d'un cousin à moi dont je vous ai parlé autrefois, — vous savez, celui que je n'ai jamais pu vous amener... Il y a trois ans, je me trouvai avec lui en Silésie, entre deux montagnes, dans un vieux château où se mourait ma grand'tante, qui m'avait élevé et que j'aimais tendrement. Je passai là deux mois à peu près seul avec ce garçon ; nous courions les bois ensemble, divaguant sur des sujets intimes. Pour être juste, il me plut.
MADELEINE
Cest bon ; la lettre I
LE COMTE JEAN
Nous étions forts liés, enfin... Depuis, il m'a tout à fait planté là.
MADELEINE
La lettre 1
LE COMTE JEAN
Il n'était qu'original dans ce temps-là... Il paraît, comme vous allez le voir, qu'il y a aujourd'hui quelque chose de plus... 11 est fou...
MADELEINE, lui arrachant la lettre et lisant.
« Comte Jean, mon cher cousin,
» Le temps me presse ; je suis forcé de vous écrire à la hâte cette lettre, dont chaque terme aurait besoin d'être pesé avec recueillement. Nous sommes demeurés depuis deux ans si étrangers l'un à l'autre, que je sais à peine quel est l'homme qui va me lire. 11 faut, comte Jean, je vous en prie, que cet homme soit celui que j'ai connu il y a trois ans, celui qu'un sentiment de piété commune me fit rencontrer près d'un lit de mort, l'homme avec qui j'ai vécu, pensé, souffert pendant deux mois, la main dans la main, au fond des solitudes. Je place ma lettre sous l'invocation de ces souvenirs, en priant Dieu qu'ils vous soient présents et chers comme à moi-même.
» Mon antipathie pour votre actrice favorite m'est expliquée ; c'était un pressentiment. On répète dans Vienne que vous soupez ce soir chez elle avec trois de vos amis, et qu'elle doit choisir l'un de vous pour amant. Soyez heureux, comte! c'est vous qu'elle choisira, non pas seulement parce que vous êtes le plus riche, mais parce que vous êtes bon et que vous avez à vous seul plus d'âme et d'intelligence que les trois autres, parce que le ver attache au meilleur fruit de l'arbre sa piqûre empoisonnée, parce que c'est l'instinct féroce de ces créatures.
Vous m'avez dit autrefois, mon cousin, qu'à l'heure d'un danger, si grave qu'il fût, vous ne voudriez prendre conseil que de moi, de ma raison que vous jugiez droite, de mon expérience que vous jugiez au-dessus do mon âge. Je vous rappelle cette parole ; le danger est venu, et voici le conseil : Je connais Madeleine; elle est le type complet d'une espèce de femmes que j'ai étudiées toute ma vie avec effroi ; elle résume en elle toutes leurs séductions et toutes leurs perversités ; elle les pousse jusqu'à Textrême, jusqu'au génie. Je la connais : le hasard m'a servi; j'ai pu voir à nu, sous cette enveloppe, de jeunesse et de grâce, la cervelle décrépite et le cœur pétrifié d'un vieillard qui aurait mal vécu. Je ne vous dis pas qu'elle vous ruinera, quoique ce soit la vérité ; mais sa beauté vaut bien trois millions quand on les a. Soit. Je vous dis que, si vous laissez ce vampire appliquer sa lèvre glacée sur votre sein, il ne s'arrêtera pas qu'il n'en ait retiré et qu'il n'ait flétri tous les dons que Dieu y averses avec plénitude ; il ne s'arrêtera pas qu'il n'ait fait en vous le vide et le désert qui sont en lui. » Comte Jean, c'est moi qui me suis éloigné de vous : ma pauvreté relative ne me permettait pas de vous suivre dans votre tourbillon. C'est la première fois que ma pauvreté m'a été amère, car je n'ai jamais compris l'amitié que par vous : je m'étais attaché à vous avec enthousiasme, comme à un chevalier des anciens temps, dont vous aviez la générosité, la franchise, l'éclat, la tendresse ; j'aimais vos vertus ; j'adorai» vos défauts. Quand je songe à ce que vous êtes et à ce que vous serez en sortant des mains de cette femme, à tous les germes de bonheur, de dignité, d'avenir, qu'un caprice de volupté va étouffer en vous, j'éprouve une douleur qui est plus
puissante que ma crainte de vous offenser. Je vous envoie donc cette lettre, et je vous atteste, comte, que jamais devoir d'amitié, jamais sacrifice de dévouement n'a coulé à un cœur d'ami ce que me coule cette offense. Adieu.
» Maurice. ï
le comte jean.
Eh bien?
MADELEINE
Eh bien, c'est étonnant. — Il est fou, ou il est jaloux. Qu'allez- vous faire?
LE COMTE JEAN
L'enfermer, s'il est fou; le tuer, s'il ne Test pas.
MADELEINE, qui s'est mise à écrire.
Bah! amenez-le plutôt souper. Je me charge de le convertir, ou de me venger. Faites-lui remettre ça.
LE COMTE JEAN, riant
Bon! vous croyez qu'il viendra ?
MADELEINE, haussant les épaules.
Parbleu ! (Le comte Jean sort en riant.)
Chez Madeleine.
Une saTle étincelante de lumière ; une table richement servie et chargée de fleurs.
MADELEINE, ROSETTE, BERTHA, petite eue de huit ans; LE COMTE JEAN, LE PRINCE ERLOFF, LE DUC D'ESTIVAL, LORD SHEFIELD. (lis
commencent à souper.)
MADELEINE
(A shefleid.) Vous ôtes trop bon, milord ; j'en ferai part à mon cuisinier, (a Erioir.) Oui, mon prince, ce sont des mauviettes... ou des ortolans... ou des rossignols, je ne vous dirai pas au juste; mais, pour sûr, ça vole quand c'est vivant. — Comte Jean, il me semble que vous négligez Rosette.
LE COMTE JEAN
Pas du tout; mais je ne sais ce qu'elle a, mademoiselle Rosette... Elle pousse des soupirs au lieu de manger tranquillement et beaucoup, comme à son ordinaire... Aurions-nous un cœur, ce soir, Rosette?... Qu'est-ce que c'est que ça, donc?
ROSETTE
Non; voyez-vous, c'est que j'ai avalé quelque chose qui m'est resté dans le gosier... Ah I mon Dieu! je vais étouffer!..» Non, c'est parti.
LE COMTE JEAN
Ah! tant mieux!... ma foi, tant mieux! Je puis vous dire maintenant, Rosette, que vous m'avez diantrement inquiété... Enûn, puisque c'est parti, n'en parlons plus.
MADELEINE
Qui est-ce donc qui se cache et qui ne dit rien derrière cette colline de fleurs?... Ah! c'est vous, d'Estival... Gomment ça va-t-il, mon ami ?
d'estival.
Eh ! eh I merci ; je vivote... j'ai une faim de naufragé.
MADELEINE
C'est l'amour, duc... Je vous recommande Bertha, votre petite voisine.
d'estival.
La jolie enfant avec ses yeux vert de mer! C'est votre fille, Rosette ?
ROSETTE, arec une grave bonhomie.
Oui, monsieur le duc ; je le pense du moins : car, vous savez, on ne peut jamais être sûre de rien; les hommes sont si traîtres I (on rit.)
SHEFIELD.
Oh! comment!
Laissez-le rire, Rosette... vous avez raison de vous méfier, allez... Tenez, moi, j'ai connu une femme qui avait une fille,' dont elle crut être la mère jusqu'à l'âge de quarante ans... et puis, un beau jour, pafi"! elle découvrit que c'était une autre... comprenez-vous ça?
ROSETTE
Quant à moi, une pareille découverte me tuerait.
liEDEMPTION. 463
d'estival.
Je le crois bien ! Buvez donc, Rosette; noyons ces idées-là, mon enfant. — Ah çà, comte Jean, et votre cousin, à propos?
LE COMTE JEAN
Je l'ai bien dit, il ne viendra pas.
MADELEINE
S'il ne vient pas, après que j'ai pris la peine de îui écrire de ma patte blanche, c'est un cuistre, voilà tout.
ERLOFF.
Mais quelle idée, mon cher comte, de nous empêtrer de ce cousin-là! Je ne Tai vu qu'une fois, votre cousin, et il m'a furieusement déplu... Qu'est-ce donc qu'il a dit qui m'a tant déplu? Attendez...
MADELEINE
Qu'est-ce que cela nous fait, mon prince? D'abord, je ne permets à personne d'intervenir dans ma querelle avec ce jeune sauvage. Je désire me charger seule de son éducation... Pour commencer, je lui ai marqué sa place à côté de la petite Bertha; ils s'amuseront tous deux à tirer des pétards, puis il s'instruira à lire les devises; et, trouvant ainsi dans ma maison l'utile brochant sur l'agréable, je ne doute pas qu'il ne me
rende toute son estime, (un domestique annonce: «U. Maurice Erckler.»)
Bravo! il est venu! — Faites entrer.
LE COMTE JEAN
Un peu de miséricorde à cause de moi, Madeleine, je vous prie.
MADELEINE
Ah! vous me la baillez bonne, vous, messire Jean, avec votre miséricorde ! Je vais lui chaufTer vertement son entrée, je vous en réponds... Eh bien, qu'est-ce qu'il fait? Est-ce qu'il refuse le combat? Ici, mon lion! à moi, mon lionceau!
et emplissez tous vos verres. (Elle se lève. Entre Maurice.) Ah ! parbleu ! notre beau cousin... (Reconnaissant Maurice, eUe se rassied lentement sans ajouter un mot. Tous les conrires la regardent avec surprise. )
MAURICE
Veuillez m'excuser, mademoiselle; j'ai reçu un peu tard votre invitation. Je ne sais comment vous remercier d'une grâce que je n'avais aucun droit d'espérer.
MADELEINE
Mon Dieu, monsieur, c'est le comte Jean qui... Asseyezvous donc, je vous prie. (Maurice s'assied entre Bertha et Shefleld.)
LE COMTE JEAN
Est-ce que vous souffrez, Madeleine ?
MADELEINE, éclatant de rire.
Répétez-moi ça en face.
Dame I sans doute : il vous est certainement arrivé quelque chose.
MADELEINE
Quelque chose est modeste!... Il m'écrase quelque chose comme trois doigls avec le pied de sa chaise, et puis il me
demande comment je me porte.... Mais pas bien, comte Jean. Et vous? n'êtes-vous pas blessé ?... Ahçà! voyons, ce n'est pas tout que de se divertir..., qu'est-ce qu'on fait, quand on est écrasé? car voilà ma position dans le monde actuellement, grâce à monseigneur... C'est bon, comte, c'est bon... je comprends votre pantomime... vous ne l'avez pas fait exprès... c'est encore heureux. Servez votre cousin, au moins... N'estce pas qu'elle est gentille la petite Bertha, monsieur Maurice?
ROSETTE
Dans ce cas-là, ma chère, le mieux est de bassiner avec de l'eau et du sel.
MADELEINE
Eh bien, tu y mets le temps, toi... — Comment! monsieur Maurice, vous en êtes déjà aux confidences, Bertha et vous? Qu'est-ce qu'elle vous conte dans l'oreille ?
MAURICE, riant.
Elle me conte, mademoiselle, que, d'après vos intentions, nous devons tirer des pétards nous deux; elle s'en réjouit, et moi aussi. Tirer des pétards avec les petites demoiselles, en buvant du vin de Champagne, c'est mon plaisir favori, et je vous sais bon gré de l'avoir deviné.
MADELEINE
Monsieur Maurice, je vous jure que c'est le comte Jean...
Ahî que diable! Madeleine, permettez. C'est le comte Jean... î'est le comte Jean!
MADELEINE
Ne m'interrompez pas, vous... écrasez-moi l'autre pied si vous voulez, mais ne m'interrompez pas... lî est étrange, sur ma parole, que, pour quelques souches rabougries dont vous avez débarrassé votre serre et embarrassé ma route, pour quelques rogatons épineux qui ont écloppé mes chevaux, vous vous croyiez le droit d'interrompre et d'écraser ici à tort et à travers!... Allons, touchez là, comte Jean... ce n'est pas
sérieux... (Elle se renverse sur sa chaise.) Oufl qUC je Suis laSSe! En
ai-je dit de ces paroles inutiles dans ma vie, grand Dieu!... Ce qui me console, c'est que je ne suis pas la seule... Ce n'est pas pour vous que je dis ça, d'Estival... Non; mais, quand on pense que, si on pouvait recueillir et piler dans un mortier tout ce que nous disons depuis six bonnes années que nous nous connaissons, on n'en tirerait pas une idée, pas la queue d'une, rien, mais, là, rien! Serions-nous des brutes, mes gentilshommes? A propos, qui est-ce qui croit à l'iramorlalité de l'âme par ici? Oserais-je vous demander, prince Erloff, le fond de votre pensée sur cette grave question ?
ERLOFF.
Une belle bataille et une belle femme sont deux belles choses.
MADELEINE
Vous n'êtes, mon prince, qu'un avaleur de sabres sans moralité. — Et vous, milord, avez-vous là-dessus quelque idée qui vaille la peine d'être émise en public?
SHEFIELD.
Oh ! j'attendrai.
RÉDEMPTION. i67
MADELEINE
Profond comme le tombeau, milord. — Et ce petit duc?
d'estival.
Moi, je crois volontiers au ciel quand vous me souriez, et à Tenfer quand vous souriez au comte Jean.
madeleine.
Qu'on ouvre les fenêtres! ce traître de Français a du patchouli sur lui!... Révérence parler, messieurs, vous êtes tous dès bêtes. Comment! je vous fais servir dans une salle chaude et parfumée un souper royal, je vous verse à flots des rubis et des diamants fondus aux plus généreux soleils du monde, j'y joins ma présence et l'espoir de mon amour, et il n'y a pas un de vous dont la tête parte, dont la langue se délie, dont la pensée se répande en quelque extravagance digne de l'atmosphère idéale oii je vous place!... Vous me demandez le nom des plats, la date des vins, vous y ajoutez quelques madrigaux vulgaires ou de mesquines épigrammes contre le voisin, et c'est tout! Un peu plus, et vous causeriez de la rente! Qu'estce donc qui vous empêche d'être sublimes ou tout au moins absurdes? Quelle convenance vous retient? A quoi vous sert d'être ici et non dans vos salons ? Est-ce cette enfant qui vous gêne? Entre la banalité ou la grossièreté n'y a-t-il rien pour vous?...EstK;e ainsi que vous me payez de la libre arène que je vous ouvre, à mes risques, presque à ma honte, par le ciel! en foulant aux pieds tous les préjugés de votre monde impérieux ?
Qu'on ne m'interrompe pas, sarpejeu ! je suis en train. Je
dis que, si vous n'avez chez moi ni plus de raison ni plus de folie que chez mesdames vos épouses, j'en dois conclure que j'ai tort, moi, d'être une courtisane plutôt qu'une ménagère... On sait ce que j'y perds, et je ne vois pas ce que j'y gagne. Ai-je seulement le plaisir et la gloire de donner l'essor à vos intelligences captives? prouvez-le-moi donc!... Ton empereur n'est pas là, Erloff... car je sais que tu as peur de ton empereur, malgré ton grand sabre, mon bon! — Sliefield, d'Estival, comte Jean, vos nobles collègues, vos nobles familles, vos maîtres et vos esclaves sont loin d'ici... Profitez-en ! lancezvousl envolez-vous! soyez bouffons ou éloquents! ayez de l'esprit ou du génie à votre aise ! Donnez-moi raison contre le monde et gagnez vos éperons, mes chevaliers!
LE COMTE JEAN
La peste ! mon enfant, votre langue n'est-elle point dépendue?
MADELEINE
Ne m'appelle pas enfant, comte Jean, c'est toi qui l'es. Donne-moi à boire. (EUe rit aux éclats.) Comme ils ont tous l'air effaré!... Allons! rassurez-vous, mes amis, vous avez tous de l'esprit, et moi aussi. Seulement, ça n'est pas amusant, à la longue. Le cercle est étroit; et quand je songe que nous y tournons depuis des années et que nous y tournerons jusqu'à la sépulture, et que c'est la vie, cela !... — Lord Shefield, Votre Seigneurie veut-elle me faire la politesse de s'empoisonner avec moi?
SHEFIELD.
Non, parce que, si j'acceptais, je le ferais, et je ne veux
pas. Et pourtant... Mais, si je vous prends au mot, qui sera embarrasse?
MADELEINE
Vous, milord; car je prierai Votre Grâce de commencer, et voici de quoi tuer un escadron, hommes et chevaux. (Eiie montr»
la fiole de Zapbara.)
SHEFIELD.
Voyons. (Il avance la maia par-dessus la table et prend la ûole.)
MAURICE
Voulez-vous me permettre, milord? Je me connais un peu en
chimie, et je voudrais savoir... (En prenant la flole des mains de She- Ûeld. il la laisse tomber.) Ah ! pardon !
MADELEINE
Gare! sauve qui peut! Si la fiole est brisée, nous sommes
tous fanés dans notre printemps. (Rosette se lève en poussant un
MAURICE
Où a-t-elle roulé?... Ma foi ! elle est intacte, malheureusement... (Il ramasse la fiole et la rend à Madeleine.) Je VOUS aVOUC,
mademoiselle, que je l'avais laissé tomber exprès... J'avais espéré qu'elle se casserait... C'est pitié que de voir en de si belles mains une drogue si meurtrière I
MADELEINE
Merci de l'intention. Vous me voyez charmée, monsieur, d'une circonstance qui vous enlève à l'entretien de Bertha, et qui vous rend enfin au nôtre.
ERLOFF.
Ah ! ah! Bertha, nous avons donc trouvé un petit mari pour nos étrennes?
BERTHA, à Maurice.
Pourquoi est-il prince, celui-là, et que tu ne l'es pas, toi, mon ami? Tu es plus gentil que lui, je trouve.
ROSETTE
Elle est bête, ma fille.
LE COMTE JEAN
Prenez garde, Rosette : au train dont vont les choses, mon cousin Maurice pourrait bien vous l'escroquer, votre fille: il est coutumier du fait, je vous en avertis.
MAURICE
Comte Jean!
MADELEINE
Qu'est-ce que cela signifie?
LE COMTE JEAN
Parbleu! vous qui demandez une extravagance, Maurice a votre affaire toute rôtie... Voyons, cousin, ne vous fâchez pas;... vous avez fort négligé ces dames jusqu'à ce moment,... vous leur devez une réparation; souffrez que je les régale de l'anecdote.
MAURICE, sérieux.
Comte Jean, je vous supplie...
MADELEINE
Ne l'écoutez pas, comte, car je vous écoute.
Tant il y a qu'un soir mon cousin Maurice, promenant sa mélancolie sous les ombrages du Prater, entendit tout à coup des sanglots au pied d'un arbre : c Des sanglots au pied d'un arbre, se dit Maurice, j'ai vu cela dans des romans... Un voyageur passe dans une forêt... une femme, belle encore malgré sa pâleur, est attachée au tronc d'un bouleau... des bandits ricanent alentour... » Enflammé par ces souvenirs, Maurice s'approche, que dis-je? il s'élance, il vole...— Êtes-vous content de moi, Maurice? La mise en scène vous convient-elle?
MAURICE
Parfaitement, comte.
LE COMTE JEAN
Au pied de l'arbre était un petit paquet de linge sale qui pleurait; Maurice l'interroge : l'enfant, — chacun a deviné que c'était un enfant, — l'enfant déclare être du sexe féminin et appartenir à des parents goguenards, qui ont jugé plaisant de l'abandonner sur la voie publique. Maurice, naturellement, maudit les parents, bénit l'enfant, la prend par la main et les voilà partis. Nous ne les suivrons pas, mesdames, à travers le dédale des rues de Vienne: il vous suffira de savoir que, depuis quelque temps, mon jeune cousin, qui a le goût des enfants, comme j'ai, moi, celui des perroquets, rêvait aux moyens de se monter peu à peu une famille : le destin avait
donc positivement joué dans son jeu en le favorisant de cette rencontre. Bref, après avoir pris l'avis d'un bourgmestre et avoir fait décrasser la petite fille, il l'adopta, la baptisa du doux nom de Marguerite, et lui apprit l'alphabet et la musique. Il y a trois ans de cela ; l'enfant doit en avoir neuf aujourd'hui. Dans quelques années d'ici, comme elle est jolie el d'une vive intelligence, Maurice, l'ayant pétrie de ses mains et formée selon son cœur, voudra en faire sa femme : c'est alors qu'elle s'enfuira avec un garçon perruquier.
ERLOFF, riant, à Maurice.
Monsieur, mon compliment; saint Vincent de Paul n'a qu'à se bien tenir là-haut!
d'estival, un peu gris.
Vous damez le pion, monsieur, à madame ma mère, qui s'était vouée à l'éducation des sarcelles. Je bois à votre prud'homie.
MADELEINE
Madame votre mère élevait aussi des oies, monsieur le duc. — Quant à vous, monsieur Maurice, croyez-en une femme qui a fait toutes ses études, méfiez-vous du dénoûment prédit par le comte Jean.
MAURICE
Nous nous sommes un peu perdus de vue, le comte Jean et moi, depuis deux ans ; il ne connaît pas la fin de l'histoire.
MADELEINE, élevant la voix.
La fin de l'histoire! Silence, là-bas! Maurice et Marguerite,
RÉDEMPTION. i73
on l'Orpheline du Prater, seconde partie. (EUe s'accoude sur la
table, la tête dans sa main.) Allez, jeune homme! MAURICE.
Mais je n'ai pas du tout l'intention de vous raconter...
MADELEINE
Moi, j'ai celle de vous entendre. La fin de l'histoire!... ou je casse pour dix mille francs de porcelaine!... Allez, jeune homme.
Soit ; mais, si le récit vous paraît manquer d'intérêt comme d'à-propos, souvenez-vous que vous l'avez exigé. Mon noble parent n'a dit que Ta vérité, selon sa coutume ; seulement, ce fut moins la générosité que l'ennui qui me jeta dans cette bizarrerie, dont je ne me dissimule pas le côté grotesque. J'avais vingt-cinq ans; la première fougue de l'âge était amortie, et j'éprouvais ce sentiment de lassitude qui est comme un temps d'arrêt au milieu de la jeunesse, et qui marque la transition de l'étourderie au vice.
LE COMTE JEAN
Tâchez de profiter. Rosette.
ERLOFF.
Je suis déjà charmé de ce petit morceau,
MAURICE, riant.
Ma foi, messieurs, laissez-moi conter à ma manière, comme faisait Sancho avant moi, ou nous en aurons jusqu'au jour.
J'étais, vous dis-je, comme est tout homme qui pense dans cette saison de la vie, un peu désenchanté pour le moment de ce qu'on nomme le plaisir, et vivement sollicité par un ordre d'illusions tout opposé, par des fantaisies de bonheur calme, reposé, — pastoral, si vous voulez; bref, je songeais à me marier, quand la rencontre que je fis de cette enfant vint donner un autre cours à mes idées.
ERLOFF.
Mais, parle diable! monsieur, vous recommencez?
MAURICE
En effet, monsieur.
Ne faites pas attention, Maurice, le prince e«t dans les vignes...
MAURICE
Sous le paquet de linge sale dont vous a parlé le comte Jean, je trouvai une petite fille aux yeux noirs, aux traits délicats, mais fatigués de misère, au front bombé. Quand je la vis mieux, je fus surpris de la distinction intelligente qui régnait sur ce front à peine développé et déjà pâli. Ses parents, me dit-elle, étaient des mendiants de passage qui devaient avoir quitté Vienne depuis le matin. Je vous avoue que je songeai à Mignon, et que j'eus bâti un roman en moins de rien. Je lui demandai si elle voulait que je fusse son père; elle essuya ses yeux, se leva et me suivit tranquillement. Le soir môme, je pris chez moi ud«^ vieille femme de charge de ma
mère pour me seconder dans mes projets d'éducation. Après m'avoir conseillé sans succès de mettre l'enfant dans un hôpital, elle se résigna en me riant au nez et en haussant les épaules. Quelques jours après, comme je lui parlais à mon tour de faire entrer Marguerite dans un pensionnat, la bonne femme m'appela sans cœur et me dit que j'étais indigne du cadeau que le bon Dieu m'avait fait.
ERLOFF.
J'aime ces détails simples, et je propose un toast à celte matrone.
MADELEINE
Je vous propose, moi, de vous taire ou de vous eu aller.
MAURICE
Marguerite continua de vivre entre nous deux ; vrai cadeau du bon Dieu, en effet! c'était un singulier caractère d'enfant, plein de fierté et de douceur, d'intelligence emportée et de tendresse muette. Jamais elle ne me dit un mot de remercîment; mais, à la fin des leçons de toute sorte que je lui donnais de mon mieux, elle me payait d'un regard profond et rapide qui me laissait tout attendri. Je passai ainsi près de cette chère créature deux années auxquelles je ne puis rien comparer dans ma pensée, pas même l'ivresse qui attend l'un de vous, messieurs, dans un instant.
SHEFIELD.
Je proteste.
MAURICE
Il y a dix-huit mois, la santé de Marguerite s'altéra; sa
pâleur devint plus mate ; ses grand yeux paraissaient grandir encore. Elle ne souffrait point, mais elle s'affaiblissait de jour en jour. On me conseilla de lui faire prendre les eaux, et je l'emmenai à Aix-la-Chapelle. J'eus le bonheur de trouver là un jeune médecin qui nous prit en affection, cette enfant et moi. Le voyage l'avait fatiguée; elle se mit au lit en arrivant; elle avait le délire, et m'appelait toujours sans me reconnaître. L'idée me vint alors pour la première fois que je pouvais la perdre. Le médecin me rassura cependant; il me dit que la maladie avait pris heureusement un caractère aigu, et qu'on pouvait espérer une crise salutaire vers le dixième jour. Ce dixième jour arriva sans que j'eusse dormi une heure ni versé une larme; vers le soir, elle me reconnut, et, voyant la fenêtre ouverte, elle demanda à se lever, disant qu'elle se sentait ressuscitée. Le médecin, notre ami, qui ne nous quittait pas, m'aida à la porter sur le balcon. Je n'oublierai jamais cette soirée: c'était à la fin de juillet; des fenêtres de l'hôtel que nous habitions, on voit une haute colline chargée de riants bosquets; le sobil s'éteignait peu à peu derrière les vignes; des groupes d'étudiants et de jeunes femmes gravissaient les sentiers verts ou étaient assis sous les tonnelles; leurs chants de fête et d'amour s'élevaient et mouraient au loin. Je tenais la main de Marguerite dans les miennes, et je l'entendais murmurer faiblement les refrains que la brise nous apportait par intervalles. Alors, mon cœur se fondit dans une faiblesse de bonheur, et je demeurai longtemps sans voix et sans pensée, pleurant comme un enfant. Tout à coup le jeune médecin, qui était à mes côtés, tressaillit et posa doucement sa main sur mon épaule; je lo regardai: 11 était livide; je regardai Margue-
rite: elle souriait, les lèvres entr'ouvertes et le regard fixe: la pauvre petite était morte; j'avais perdu son dernier soupir
dans la dernière chanson, (eertha pousse un cri, se jette au cou de Maurice, et l'embrasse en sanglotant.)
MAURICE
Chère enfant! Voyons, voyons, bonne petite âme !
ROSETTE
Bertha, finirez-vous! Je vous demande un peu qu'est-ce qui lui prend! Tu vas fripper le col de monsieur, petite sotte! C'est bon, je vais t'emmener coucher... — Tu permets, n'est-ce pas Madeleine? J'ai une répétition demain de bonne heure... et puis je dors à moitié.
MADELEINE
A ton aise. — Viens m'embrasser, Bertha. Bonsoir, mon enfant.
ROSETTE
Bonne chance, messieurs. (EUe emmène Bertha en la grondant)
LE COMTE JEAN
'Cousin, vous pouvez croire que je n'aurais pas entamé Taventure, si j'avais soupçonné seulement le malheur qui l'a terminée.
Je le crois, comte Jean. Maintenant, j'ai à m'excuser, mademoiselle, auprès de tous vos convives du peu d'opportunité de ce récit: je puis assurer que personne n'a éprouvé à l'en-
«78 SCÈNES i:'V l'UOVIilUMiS.
toruJro l'onniii qiio j'ai ou à le faire. Il n'a pas f)Ius déponrlu de moi do vous l'cparjj'nor que do lo rendre plaisant ; mais io rôle de troubie-fêto, que j'ai pris ici bien involontairement, me pèse ; je sons qu'il y aurait plus que de la p;aucliorie à lo prolonger, et je vous demandorai, comme madomoisolle Rosette, la permission...
MADELEINE
Du tout ; restez, monsieur Maurice. Votre présence est plus nécessaire que vous no lo pensez. Milord et messieurs, je suis femme de parole ; je vous ai dit que je distinguerais l'un do vous cette nuit dans le cas où mon cœur serait encore libre... (TiTen rumouri.) Or, mon cœur est libre comme ma pantoufle...
(EUo lance iia pantouflo on Tair; applnudUsementa.) Mais, COmmO JO nO
pourraiftconsciencieusoment faire un choix entre quatre gentlemen d'un mérite si accompli et si égal, j'ai résolu de m'en remettre à vous-mômes. Voici du papier ot de l'encre ; allez voter au scrutin secret ; l'élu de la majorité sera celui de mon cœur. (Hourementi direri.)
d'estival.
Je demande la parole.
MADELEINE
On va me dire que, selon toute apparence, chacun se croyant le plus digne et se donnant sa voix, l'opération électorale peut durer jusqu'au jugement dernier. J'ai prévu l'objection: Jo confère à M. Maurice le droit de voter... (Tumulte et r/^cinmaiioni.) Silence! M. Maurice est électeur, dis-jo, mais il n'est pas éligible. (« a la bonne heure 1 ») Maintenant, messieurs, les
convenances me faisant une loi de m'éclipser pendant le scrutin, je m'éclipse. Salut à tous, et bon accuoil au vainqueur! (eii«
sort on chantant; tous les convives se l&vent et entourent Maurice; le comte Jean seul demeare à l'écart.)
ERLOFP, à Maurice.
Monsieur, je suis loin do prétendre influencer votre opinion ; mais vous avez dû remarquer que j'étais muet depuis un instant. C'est qu'il n'y a point de parti pris, monsieur, et je vous avoue que j'en avais un contre vous; mais il n'y en a point qui puisse tenir contre l'expression de sentiments aussi élevés et aussi dignes que les vôtres. (Maurice sMnciioo.)
SHEFIELDf ricanant.
Monsieur, jo ne suis pas un Grec du Bas-Empire ; je vais 5 mon but sans détours et sans voiles.
ERLOFP.
Vous me rendrez raison de vos paroles, milordl
8UEFIELI).
Certainement, (a Maurice.) — Jo vous demande de voter pour moi; mais que vous le fassiez ou non, vous 6tes un garçon original; vous mo plaisez; mes cigares, mes chevaux et le reste à votre service dès à présent. (Maorioe s'ioeiioe.)
d'estival*
Monsieur, je ne suis pas de ceux qui achètent des votes...
SHEFIELD.
Oh! ohl nous reparlerons de ceci, monsieur le duc.
d'estival.
Très-volontiers... — Qui achètent des votes, dis-jo. Je vous prie sincèrement, monsieur, de ne pas voter pour moi, car j'ai l'intention de vous tirer dès demain des bureaux de la chancellerie pour vous faire nommer au secrétariat de votre légation en France, et je serais désespéré qu'on pût attribuer ma démarche à un autre motif que l'estime dont vous m'avez
pénétré. (Maurice le salue.)
LE COMTE JEAN, à Maurice, à denii-roii.
Un seul mot, Maurice : je l'aime, (naut.) Voici les bulletins
préparés, messieurs» (chacun écrit son bulletin et le dépose sur une assiette.)
MAURICE
C'est à moi, je crois, de faire le dépouillement? Voici le résultat, (n ouvre les billets.) Lord Shefield, 4 ; le duc d'Estival, 4 ; le prince ErlofT, 1 ; le comte Jean^ 2.
LE COMTE JEAN, serrant la main & Maurice.
Merci, cousin. A charge de revanche. (Le comte sort d'un côté,
Maiirice da l'aulre.)
E R L 0 F F , partant d'un éclat de rire.
Jo comprends à présent l'intermède du petit cousin. C'était bel et bien un guet-apens.
d'estival.
Si vous m'en croyez, nous allons faire un temps de galop
EDEMPTION.
jusqu'à Schœnbrunn; après quoi, nous déjeunerons, ou nous nous couperons la gorge, selon que le cœur nous en dira.
SHEFIELD.
Tope! (Ils sortent.)
Le boudoir de Madeleine.