‹ Scènes et proverbesChapitre 22 sur 47 · MADELEINE, LE COMTE JEAN · texte numérisé non relu

MADELEINE, LE COMTE JEAN

Madeleine est assise sur une causeuse, la tête dans sa main. Le comte Jean entre et s'approcbe sans qu'elle lève les yeux; arrivé devant la causeuse, il incline le genou jusque sur le tapis, et reste dans cette posture Bans parler.

MADELEINE, soulevant la têts.

Tiens ! c'est vous ?

LE COMTE JEAN

Qu'un mot, qu'un geste me fasse entendre que vous espériez voir un autre que moi, et je sors sans une plainte.

MADELEINE

Je sais ce que je fais, généralement. Si mon calcul avait pu se trouver en défaut, si un autre visage que le vôtre, que votre loyal visage, monsieur le comte, se fût présenté à mes yeux, ma première parole l'eut fait pâlir de honte. Si un regard peut tuer, tout autre que vous ne serait pas sorti vivant de cette chambre. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'il en serait sorti, et tôt.

LE COMTE JEAN, lui prenant la main.

Madeleinel

1«îî SCÈNES ET PROVERBES

MADELEINE

Eh bien, quoi ?

Que vous êtes bellel... Que je vous aimel... que je vous aimel

MADELEINE

Comte Jean, vous êtes un homme d'usage et un homme d'esprit ; mais vous êtes un homme, et, sur le terrain délicat où vous voilà placé vis-à-vis de moi, on peut observer que tous les hommes sont d'une égalité désespérante. Ainsi, avec votre intelligence supérieure et votre goût exquis, vous en êtes réduit à me dire exactement ce que le premier venu, en pareil cas, ce qu'un écolier, un enfant, un sot me dirait. Remarquez cela, comte, en passant.

LE COMTE JEAN

Hélas! Madeleine, c'est que je vous aime comme un écolier, comme un enfant et comme un sot. Si vous m'aimiez, ou si je ne vous aimais pas, j'aurais tout l'esprit du monde.

MADELEINE

C'est encore une chose qui se dit aux femmes. Je ne sais pas si C'est vrai, mais c'est commode.... Une bonne girouette que votre cousin, à propos! 11 vous donne sa voix après sa lettre

de tantôt. (EUe rit.)

LE COMTE JEAN

Il a sans doute pris de vous une opinion meilleure et plus mie.

MADELEINE

Avec ça que je lui en ai donné lieu pendant le souper I

LE COMTE JEAN

Sous votre surface légère et brillante, il a pu deviner, comme moi, une tristesse sérieuse que tout l'orgueil d'un homme serait de consoler, une passion sourde qui n'attend qu'une étincelle. Madeleine, si mon amour, plus vrai, plus ardent que vous ne pouvez croire...

MADELEINE

Qu'est-ce que ça peut faire dans le monde, un garçon pareil? Il fait des vers, hein ?

LE COMTE JEAN

Pas que je sache. Il travaille à la chancellerie.

MADELEINE

Dans un bureau, pouah!... Vous disiez, comte?

LE COMTE JEAN

Je vous disais que mon amour...

MADELEINE

Il est donc pauvre, ce Maurice ?

LE COMTE JEAN

Ni pauvre ni riche. Il ne faisait rien autrefois que s'occuper de musique. Il voulait être compositeur, et je crois qu'il aurait réussi : il a du talent, je vous le ferai entendre un de

ces jours; mais il eut besoin d'argent à cause de cette petite fille qu'il avait adoptée, et il entra à la chancellerie. Êtes-vous satisfaite? De quoi riez-vous?

MADELEINE

Je ris de vous voir à genoux me conter gravement ces

affaires-là. (Le comte se lève avec un mouvement d'humeur ; il s'assied près de Madeleine.)

Vous ne voulez pas entendre parler d'amour, soit. Je ne vous aime donc pas. Appelez du nom qu'il vous plaira le feu dont votre regard brûle mon sang, l'étourdissement qui me fait chanceler quand ma main touche la vôtre...

MADELEINE

Quel âge a-t-il, votre cousin ?

LE COMTE JEAN, se levant brusquement.

Voulez-vous que j'aille vous le chercher?

MADELEINE

Franchement, vous me ferez plaisir. (Le comte prend son chapeau

et se dirige vers la porte.)

MADELEINE, allant à lui.

Votre main, comte Jean. Aujourd'hui, je vous demande pardon; plus tard, vous me remercierez. {Le comte lui abandonne

sa main et sort sans répondre.)

MADELEINE, seule, se promenant aTec agitation.

Qu'y faire ? je ne l'aime pas. Je n'ai pas besoin d'une infamie de plus... Quelle fatigue! quelle fatigue!... Il est au moins deux heures du matin... Je rêve tout debout. J'ai le délire, ma foi ! Je vois des prêtres et des juifs dans l'air... Il avait raison, le prêtre... c'est lui qui est le sorcier... Je suis frappée ! Qu'est-ce qui va arriver, à présent? Il ne faut pas s'abuser .. Je joue un jeu de vie ou de mort... Quant à recommencer maintenant comme hier, comme avant-hier, il n'y a plus moyen, je suis à bout. Tant mieux! mon parti est pris... Qu'il vienne ou non, ce sera certainement la môme chose.

N'importe! je voudrais le voir. (eUc continue de marcher silencieusement pendant quelques minutes, puis elle s'approche d'une table, prend une feuille de papier et écrit.) « Csci CSt mOn testament, » (Elle rit.)

C'est bête, mais c'est comme cela. (Écriyant.) « Je donne aux pauvres tout mon bien, laissant à mes exécuteurs testamentaires le soin d'en tirer le meilleur parti possible dans cette intention. Je désire que l'on réserve seulement ce qu'il faudra pour continuer les pensions que je fais à quelques parents de ma mère. On trouvera leurs noms dans le cahier bleu qui est sur mon bureau. « Est-i! sur mon bureau ? Oui. Bon. Je mets sous ce pli deux souverains, qui devront faire seuls les frais de mon enterrement. Qu'on s'arrange pour cela. Je nomme pour mes exécuteurs testamentaires M. Maurice Erckler et M. le curé de Saint-Étienne. » (Eiie signe, ferme i©

testament et y appose son cachet.) — Voilà l'histoire. — Vont-ilS

bavarder demain au théâtre!

UN DOMESTIQUE, ouvrant la porte.

M. Maurice, madame.

MADELEINE

Ah! — Qu'il entre.

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