‹ Scènes et proverbesChapitre 23 sur 47 · MADELEINE, MAURICE · texte numérisé non relu

MADELEINE, MAURICE

MADELEINE, riant.

Vrai, vous voilà ?

MAURICE

En personne.

MADELEINE

C'est aimable. J'avoue que l'heure était indue. Savez-vous de quoi il retourne ?

MAURICE, riant.

Cœur!

MADELEINE

Ah ! non, par exemple ! je n'ai pas de cette couleur-là dans mon jeu. — La vérité est qu'on m'a gâtée, et que je ne sais plus résister à un caprice. On m'a dit que vous étiez musicien, et j'ai eu envie de vous entendre... Voulez-vous vous mettre au piano ?

MAURICE

Très-volontiers.

MADELEINE

Eh bien, non, ce n'est pas ça ; et, puisque ce n'est pas ça.

je vous demande un peu ce que ça peut être. Asseyez-vous

là. (EUe lui montre un fauteuil en face d'elle au coin du feu.) Répondez-

moi.

MAURICE

Vous m'embarrassez beaucoup.

MADELEINE, éclatant de rire et laissant tomber la main sur son genou.

Je mettrais ma main au feu qu'il me croit amoureuse de lui!

Je ne comprendrais absolument rien à un événement semblable; mais il faut avouer que toutes les apparences y sont.

MADELEINE

Bon!... Alors, vous êtes arrivé à votre but?

MAURICE

A mon but?

MADELEINE

Me prenez-vous pour une idiote, par hasard? Voulez-vous que je vous dévide fil par fil toute votre trame? Voilà longtemps, je ne dirai pas que vous m'aimez, mais que vous me faites Thonneur de souhaiter ma conquête. Votre vanité, qui n'est pas mince, se serait accommodée de ce colifichet. Or... faire la conquête d'une femme comme moi, quand on n'est ni un grand homme, ni un homme riche, ni un bel homme... car vous n'êtes pas beau...

MAURICE

Ma foi, non.

MADELEINE

Vous n'êtes pas ni:il; mais vous n'êtes pas beau... Faire ma

conquête, dis-je, quand on compte pour rivaux les noms les plus illustres de la cour et de la ville, quand on n'a pour soi qu'une bizarrerie d'esprit voisine de l'égarement et un talent de croque-note qui reste à démontrer..., c'était une entreprise non petite, sur ma parole! Mais quoi! la ruse supplée à la force : on n'est pas lion, on se fait renard; n'étant point de taille pour un assaut, on creuse une mine...; on va partout diffamant l'objet de ses vœux; on affecte d'éviter celle que tout le monde recherche; on colporte ses vices, on nie son talent; on l'appelle vampire; on fait à grand fracas le dédaigneux et le puritain, espérant qu'à la fin la fatigue, la curiosité, l'agacement, nous serviront mieux que notre mérite, et qu'un jour viendra oiî la dame pourra dire entre deux bâillements ; « Ah çà, qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur? »

MAURICE, saluant.

Et ce jour est venu?

MADELEINE

Ce jour est venu, oui, monsieur. Le système était donc excellent, vous ne vous êtes mépris que sur la nature du sentiment qu'il vous devait rapporter. J'espère que vous me comprenez, et que désormais vous m'accorderez au moins une vertu, la générosité ? La leçon que je vous donne ici, il n'a tenu qu'à moi de vous la donner publiquement, et je ne l'ai pas fait, voulant moins vous traiter comme un homme dont on se venge, que comme un enfant hargneux et mal-appris qui est encore d'âge à se corriger.

MAURICE

Je voudrais être capable de la persévérance héroïque que

vous me prôtez; seulement, je l'appliquerais à un but... différent.

MADELEINE

Outrager, n'est pas répondre ; et outrager une femme, en tout cas, n'est pas répondre en brave.

MAURICE , se levant.

Mon Dieu, mademoiselle, recevez toutes mes excuses : rien n'est plus loin de ma pensée que de vous offenser; mais peutêtre aussi faut-il pardonner un peu d'humeur à un homme qu'on vient réveiller sur les trois heures du matin pour lui faire subir une exécution aussi mortifiante qu'inexplicable.

Inexplicable! Est-ce vrai, oui ou non, ce que j'ai dit? M'avez-vous décriée? m'avez- vous appelée vampire? m'avezvous évitée? Évitée? pourquoi? Est-ce de votre âge? Est-ce naturel?... Pourquoi vous occupiez-vous de moi, d'ailleurs? Qui vous en priait? Allons donc! soyez franc! vous m'aimiez, et vous espériez vous faire aimer à coups de singularités!

MAURICE

Je serai franc, puisqu'il vous plaît ainsi. Je ne vous accuse point, mademoiselle Madeleine : vous êtes sans doute ce que des circonstances indépendantes de votre volonté vous ont faite ; mais, telle que vous êtes, le plus grand malheur qui puisse arriver à un honnête homme, selon moi, c'est de vous aimer. J'ai tâché de garer de ce malheur les deux êtres qui m'intéressent le plus au monde, à savoir : le comte Jean et

moi. Voilà tout ce qu'il y a de vrai dans mon prétendu système. J'ai cherché à éloigner le comte de vous; et moi, je vous ai évitée, n'ayant pas encore vécu et souffort assez dans ce temps-là pour être sûr de moi comme je le suis aujourd'hui.

MADELEINE

Ahl ah! vous étiez donc amoureux de moi, définitivement?

MAURICE

Non, mais j'avais peur de le devenir.

MADELEINE

Ça ne signifie rien, cette distinction... On est amoureux, ou

on ne l'est pas !

Il en est de l'amour comme du choléra; le tout est de le prendre à temps.

MADELEINE

Excusez ma curiosité, mais je ne conçois pas ce qu'un homme comme vous aurait pu aimer en moi.

' MAURICE

Suis-je aveugle ou stupide ? Jamais créature humaine fùtelle, comme vous, douée, sans réserve, sans mesure, de tous les enchantements qui peuvent troubler et ravir un cœur? Est-il une grâce qui vous manque? un détail de votre visage qui ne semble modelé par la main complaisante et délicate d'une mère? Si l'éternelle Jeunesse, déesse du sourire et de la beauté, prenait une forme mortelle, Madeleine, vous auriez

une sœur, mais non une rivale... Ce que j'aurais pu aimer en vous! le voilà... et voilà aussi ce que j'ai maudit souvent... Était-ce du dépit, de la jalousie? je ne sais ; mais, en face de cette création si parfaite et si ingrate, si divine et si déchue, en voyant gaspillés, flétris, jetés au vent sans pitié tant de bienfaits qui ne vous servaient qu'à offenser celui dont vous les tenez..., j'ai éprouvé quelquefois pour vous un sentiment qui ressemblait à de la haine. S'il m'est échappé, à votre sujet, quelques paroles amères, en voilà le secret.

MADELEINE

Est-ce que vous êtes dévot?

MAURICE

Comme il vous plaira. Je suis religieux et je crois au devoir.

MADELEINE

M'avez-vous reconnue ce soir dans l'église?

Pas dans le moment; mais, depuis, j'ai su que c'était vous.

MADELEINE

Et qu*avez-vous pensé que j'allais faire là?

MAURICE

Rien. Changer d'air.

MADELEINE

Changer d'air, en effet. (EUe la lère et marcha por la chambre.

Après un silence:) Et si JG voulais changer de vie, que diriezvous?

MAURICE

Je ne serais pas surpris que la pensée vous en fût venue. 11 arrive un âge où les honnêtes femmes sont tentées par le mal : en revanche, les autres ont leurs crises de vertu; mais se perdre est plus facile que se sauver, et ces caprices d'honnêteté ne sont guère que des comédies qu'on se joue à soi-même pour se divertir un moment. On se met sur le visage un masque de vertu pour savoir quelle mine cela vous fait, et on s'en tient là.

MADELEINE, s'arrétunt brusquement près de lui.

Et si je vous aimais, Maurice ? Comédie encore, n'est-ce pas?

MAURICE

Peut-être bien.

MADELEINE

Et si vous me voyiez brisée de regret et de honte pour des fautes bien moins graves et bien moins nombreuses que vous ne l'imaginez, Maurice, allez, — comédie toujours? dites!

MAURICE, d'une vois basse et triste.

Je ne sais.

MADELEINE

Vous êtes injuste, vous êtes dur... (eu» s'appuie sur le dos du

fauteuil où Maurice est assis.) Vous n'avcz aucuno idée de ma vie ; il n'y a pas grand mérite, voyez-vous, à être une femme de bien quand on a été élevée dans une famille de braves gens... par

une bonne mère... La mienne était bohème, mais une vraie bohème, une égyptienne, qui jouait la comédie dans les granges de village... Elle était jalouse de moi et me battait quand j'étais plus applaudie qu'elle : voilà les premières leçons de morale que j'ai reçues; je vous passe les autres, qui. sont à l'avenant... Je suis née sur les planches; on ne m'a jamais mis entre les mains que des livres de théâtre: ni grammaire ni catéchisme, d'ailleurs... Si je ne suis pas la dernière des ignorantes et des filles perdues, c'est bien à moi seule que je le dois, à la fierté de mon âme... J'ai appris peu à peu, à force de patience et de courage, tout ce que je sais... car, du jour oii j'ai vu clair dans la vie, Maurice, j'ai senti que, pour échapper au désespoir, je n'aurais qu'un refuge, le talent, la réputation, la gloire peut-être... Je croyais que cela suffirait, que cela pourrait remplacer tous ces biens qui sont le patrimoine commun des plus misérables, et que le hasard m'a refusés à moi, l'intimité delà famille, les douces habitudes du foyer, les douleurs bénies des mères... Maurice, je m'étais trompée; rien... rien ne remplace cela... Vous ne pouvez savoir, mon ami, ce que je sens là, quand je rencontre une mère qui conduit son enfant par la main, et quand je vois les passants leur sourire avec respect...

UAURIGE.

Si c'est votre cœur qui parle, Madeleine, j'ai été injuste, c'est vrai, et je vous prie de me pardonner.

MADELEINE

Si c'est mon cœurl hélas! en doutez- vous? ne voyez-vous

pas que je suis rendue? Il y a longtemps déjà que cet orage gronde et me menace... Il a éclaté enfm... Je suis foudroyée... Oui, il y a longtemps... mais je continuais de vivre par routine... A présent, je ne puis plus. (Elle se rassied.)

MAURICE

Madeleine, ce n'est qu'une crise qui passera, croyez-moi.

MADELEINE

Non, non, il faut que je m'arrête ici, n'importe comment... Ne comprenez-vous pas que je serais forcée de mériter l'opi^ nion que vous vous étiez faite sur mon compte, de combler, à force de folies, d'étourdissements, d'infamies, le vide qui est béant devant moil... J'ai plus d'intelligence qu'il ne m'en faudrait, voyez-vous... Si un honnête homme ne me tend pas la main, c'en est fait; de quelque côté que je me tourne, c'est l'abîme; je suis bien véritablement perdue! Je n'ai plus à dissimuler avec vous, Maurice; répondez-moi avec loyauté. Voulez-vous me sauver? Pouvez-vous m'aimer?

MAURICE

Cela est sérieux, Madeleine, n'est-ce pas?

MADELEINE

Pardié! si c'est sérieux!

MAURICE

Écoutez-moi donc : l'idée de ramener au bien une femme égarée et digne d'amour est, de toutes les illusions que votre

sexe fait naître, la plus commune peut-être, la plus généreuse et la plus décevante. L'entreprise en a été souvent tentée, et à peu près aussi souvent rompue par un éclat de rire. Je comprends l'inutilité de ces efiForts, parce que je sais combien de conditions rares devraient se rencontrer, à la fois pour les faire réussir; je sais toat ce qu'il faudrait, dans un cœur d'homme, de tendresse, de courage, de bonté, tout ce qu'il faudrait en même temps chez une femme de résolution persévérante, de grandeur d'âme et d'humilité d'esprit pour mener à bien un amour de rédemption. Je ne m'abuse donc pas : c'est un rêve; c'est presque l'impossible. Écoutez encore. Je suis égoïste, j'ai acheté mon égoïsme assez cher pour y tenir ; je l'ai payé de tant de nuits troublées, de tant d'amertumes, de tant de sanglots, que j'ai le droit de m'y envelopper désormais avec une sorte d'orgueil, et de ne m'en dépouiller en faveur de personne. Or, vous aimer, ce serait m'abandonner de nouveau pour longtemps, pour toujours peut-être, aux agitations et aux orages dont je suis sorti à peine, et sorti brisé... Eh bien, Madeleine, pour sauver ou seulement pour empêcher de se dégrader davantage cette âme d'élite dont votre front est illuminé, pour la conserver digne de cette forme charmante, adorable, qui est devant moi, j'affronterais l'impossible, j'affronterais la souffrance... Je me donnerais à cette œuvre d'amour avec enthousiasme; je consacrerais à ce devoir... que dis-jel à cette passion, chacune de mes pensées, chaque battement de mon cœur... Oui, Dieu m'est témoin que rien ne m'arrêterait, que rien ne me ferait hésiter ni pâlir au seuil de cette voie, douloureuse peut-être, mais sublime, si je n'y devais être suivi pas k pas par un éternel fantôme : — la défiance l

MADELEINE

Grand Dieu 1 vous ne me croyez pas ?

MAURICE

Je ne vous crois pas, non; et, à cause de cela, je ne puis vous aimer.

Après ce que je lui ai dit ! Mais quel intérêt me supposezvous à vous tromper? que puis-je espérer de vous, moi?

MAURICE

Que sais-je? Je vous résiste, vous voulez que je vous cède : c'est une tentation comme une autre. Enfin, vous avez eu des amants... que leur disiez-vous?

MADELEINE

Rien de ce que je vous ai dit, certes!

MAURICE

J'ai entendu répéter à un homme qui a été votre amant que vous étiez, vous la belle rieuse, fort sentimentale dans le tête-àtête. Que lui disiez-vous donc à celui-là?

MADELEINE

Avouez, avouez que, si je vous aime, je dois bien souffrir?

MAURICE

Oui.

MADELEINE, accablée.

Je n'ai rien fait pour mériter cela, vous avez beau dire...

(Après un silence.) Que je voudrais être la Marguerite que vous avez aimée, et qui est morte, pleurée de vous!... Ainsi vous ne me croirez jamais? Ah! Maurice, s'il y a réellement une autre vie, et si nous nous y rencontrons, vous vous repentirez... Vous saurez alors si je disais vrai.

Vous avez raison, pauvre fille. Quand la mort aura passé sur nous, alors seulement il n'y aura plus de doute possible, ni sur votre amour, ni sur le reste, (n se lève.) Que cette scène soit jouée ou non, elle vous fait mal comme à moi.

U ADE LE INE , éclatant de rire.

Ah! ahl ah! Ma foi, monsieur, vous êtes un roc. C'est superbe ! je ne l'aurais pas cru. Eh bien, maintenant que c'est fini, je vous dirai que vous avez été fort avisé. Là-dessus, bonsoir, ou plutôt bonjour, car, si je ne me trompe, voici l'aurore qui se lève là-bas... Quand on a le cœur vertueux,,. C'est votre affaire, ça... Ouf! j'ai le gosier en feu! Voilà douze heures que je n'ai déparlé. Dieu que j'ai soif! (EUe s'approche d'un

guéridon, y prend un verre et l'emplit d'eau. Maurice tourne les pages d'un livre posé sur la cheminée; il voit Madeleine dans la glace. Elle tire de son sein la ûole de Zaphara, la vide dans le verre, puis la cache avec précipitation; eUe se retourne alors vers Maurice le Terre à la main.)

MADELEINE

Voulez-vous boire, Maurice?

MAURICE, faisant un pas vers eU«.

Oui, donnez.

MADELEINE, riant, et approchant le verre de ses lèvres.

Eh! non, vous êtes sot! Je vais vous faire apporter de l'eau sucrée. — Ceci est une drogue pour les comédiennes. (EUe

Tlde le verre d'un trait. Maurice court à elle, lui saisit la main et la regarde dans les yeux. Elle ajoute en souriant, d'un air égaré :) G'cst la mOrt que

je viens de boire... Me crois-tu maintenant?

MAURICE

Ce n'est pas la mortl c'est la vie! c'est l'amour, c'est le

salut! Je te crois... je t'aime! (Madeleine, les yeux fixes, sans comprendre.) J'étais chez le juif... j'ai tout vu... j'ai pris le poison pendant le souper... ce que tu as bu n'est rien.

MADE LE INE , poussant un cri.

Ah!... Maurice!... sauvée!... (eUo tombe défaillante sur un fauteuil.)

MAURICE} penché sur elle.

Oui, je te crois! oui, je t'aime; j'unis pour jamais ma main à ta main, mon âme à ton âme. Ne regrette rien... jamais épouse ne reçut d'un homme, au pied d'un autel, plus de foi et plus de respect que ton amant ne t'en consacre à la face du

ciel. (Les traits de Madeleine s'altèrent de plus en plus.) RemCtS-tOi,

chère enfant!... Madeleine !

MADELEINE, d'une voix faible.

Non, non... Marguerite! ta Marguerite! (EUe s'évanouit.)

La toile tombe.

Page 1