‹ Scènes et proverbesChapitre 6 sur 47 · M. DE MARSAN, LE DOCTEUR · texte numérisé non relu

M. DE MARSAN, LE DOCTEUR

M. DE MARSAN

Voilà,

LE DOCTEUR

Hem! hem!

M. DE MARSAN

Ce modèle de réserve, de dignité, de simplicité, lu viens de le voir, docteur ; docteur, tu viens de l'entendre. Je suis malheureux, Pierre. Comment combattre un ennemi qu'on ne connaît pas? A la veille d'entrer dans l'âge du repos, je me trouve tout à coup face à face avec un souci profond, continu, incurable. Le doux soutien de ma prochaine vieillesse s'est

changé en une croix qui me retombe lourdement sur les épaules.

LE DOCTEUR

Allons, allons, mon président 1

M. DE MARSAN

Tu sais ce qu'elle était, docteur? et cette même femme, lu viens de l'entendre tour à tour quinteuse...

LE DOCTEUR

Oui, mon ami.

M. DE MARS AN

Acariâtre et plaintive.

LE DOCTEUR

Oui, mon pauvre ami.

M. DE MARSAN

Lyrique même !

LE DOCTEUR

Oui, mon pauvre ami.

M. DE MARSAN

Froide pour ses enfants et hostile à son époux; coquette avec toi.

LE DOCTEUR

Oui, mon pauvre ami.

M. DE MARSAN

Que le diable t'emporte ! Pierre, si tu devines le mot ae l'énigme, dis-le-moi; sinon, va-t'en! Sais-lu ce qu'a ma femme, ou ne le sais-tu pas?

LE DOCTEUR

Je le sais sur le bout de mon doigt.

M. DE MARSAN

Si cela est, je suis sauvé ; nous sommes sauvés, mes enfants et moi.

LE DOCTEUR

Pas encore, mon président. De la science du mal à celle du remède, il y a loin. Ta femme est entrée dans ce que j'appelle en mon particulier la crise des honnêtes femmes,

M. DE MARSAN

Qu'est cela ?

LE DOCTEUR

Cela, c'est une maladie morale qui attend les meilleures des femmes au seuil de la maturité, un écueil qui en fait échouer plus d'une à la vue du port. Mon ami, la plupart des femmes, à ce que je crois, passent leur vie à dépouiller de ses fruits, mûrs ou verts, Is vieil arbre dont Eve eut la primeur; et tel est l'attrait du fruit maudit, que les honnêtes femmes mêmes ne peuvent se résigner à mourir sans y avoir donné un coup de dent.

M. DE MARSAN

Oserais-tu penser que Juliette...?

LE DOCTEUR

J'ose penser que Juliette est une femme, une femme vertueuse, mais une femme du monde, et de quel monde, mon président? De celui-là où tout plaisir est une tentation, tout loisir un Déril, toute fête un moyen plutôt qu'un but. Va-t-on au

bal, que tu saches, pour ce qui se dit tout haut, ou pour ce qui se murmure à l'oreille? Elle est de ce monde où la /ertu est honorée sans doute, mais où le vice est déifié sous mille noms provoquants, sous mille formes hypocrites, sous mille périphrases complaisantes comme des duègnes. Et à quoi s'applique le génie des artistes les plus séducteurs, sinon à prêter une grâce nouvelle, un attrait de plus au serpent? Vers quel dieu, s'il te plaît, s'élève l'encens que font fumer chaque soir vingt théâtres à Paris? vers quel dieu ces tirades enthousiastes et ces mélodies entraînantes ? En quel honneur et sous quelle invocation ces images ardentes qui palpitent dans nos musées? ces enlacements de marbre? ces convulsions de bronze?

Tu t'échauffes, Pierre.

LE DOCTEUR

Et comment veux-tu qu'une femme intelligente ne sente pas le désir d'être initiée à la religion que lui dérobent toutes ces fumées magiques, au mystère que lui cachent toutes ces fleurs ? Entre l'estime glaciale que le monde accorde à la vertu, et les admirations, les extases, les délires qui font cortège à l'objet inconnu de ce culte public, quelle femme, à un jour donné, ne sentira naître en elle un doute amer et une immense curiosité?

M. DE MARSAN

Tu m'épouvantes.

LE DOCTEUR

Elle est monstrueuse, ami président, l'inconséquence de ce monde qui commande la vertu en pédant et qui prône le \ice

de sa voix la plus avenante. Tu ne te laisses pas abuser plus que moi par le vocabulaire insidieux sous lequel ce tartufe libertin déguise ce mot si court : Vice. —Vice? non, jamais 1 amour, volupté, idéal, cœur, âme, à la bonne heure! Il y a des gens dont le suprême argument auprès d'une femme est de lui faire enteadre qu'elle n'a pas de cœur. Abus étrange de mots! Vous ne voulez pas déshonorer votre mari, flétrir vos enfants, pour donner une heure de plaisir à cet étranger? Vous n'avez pas de cœur î et on en est venu à ce point de pouvoir dire cela à Une femme sans qu'elle vous réponde par un éclat de rire! Non. Elle rougit, elle est confuse, elle est à demi vaincue ; car « Vous n'avez pas de cœur ! » cela signifie : « Vous n'inspirerez jamais ni un sonnet ni une cavatine, ni un tableau ni une statue, ni rien de ce qu'on aime et de ce qu'on applaudit! Vous recevrez ce soir le froid baiser conjugal, et voilà tout. Voiià vos triomphes, à vous, femmes sans cœur, femmes de pot-au-feu ! »

As-tu remarqué que quelqu'un fasse la cour à ma femme?

LE DOCTEUR

Non, mais écoute : une honnête femme, pour peu qu'elle ne soit pas aveugle et sourde, ne saurait traverser un monde ainsi fait sans éprouver un étonnement qui, un jour, se change en vertige. Tant qu'elle voit de l'espace devant elle, elle ne s^arrête pas aux pensées que suscite cette duplicité du monde; elle les réprime, et c'est là sa vertu ; mais, le jour oii le terme de sa jeunesse lui apparaît nettement, toutes ses inquiétudes refoulées, toutes ses curiosités contenues se déchaînent en elle

î)8 SCÈNES ET PROVERBES.

impétueusement, comme les instincts de la vie dans l'âme du condamné à l'aspect de l'échafaud. Une fois avant de mourir, elle voudrait pénétrer ces ténèbres que les plus vives impressions de son existence mondaine lui ont peuplées de chimères fascinatrices; elle voudrait déranger un pli de ce voile, qui demain sera pour ses yeux un voile éternel. Sa tète et son cœur se troublent, elle ne sait elle-même ce qu'elle demande; mais ce qu'elle demande, c'est le sens de ces mots mystiques tant exaltés à ses oreilles, c'est la nature réelle de cette puissance d'oiî émanent les œuvres les plus fêtées et les plus captivantes du génie, et qui préside invisible à toutes les distractions, à toutes les solennités, à toutes les pratiques du monde où cette femme a passé sa vie.

M. DE MARSAN

Sérieusement, Pierre, penses-tu que ma femme ait un amant ?

LE DOCTEUR

Pas encore. Elle te traitait trop mal tout à l'heure; mais, dès qu'elle s'adoucira, la fatalité aura vaincu.

M. DE MARSAN

Tu te trompes, ma femme n'est pas une misérable.

Oh ! le mari ! Une misérable ! qui dit cela? Les misérables n'y font point tant de façons : elles n'attendent pas pour sauter qu'elles soient au pied du mur. Mais vois comme tu es injuste : où est l'homme qui se marie sans avoir approfondi les curiosités qu'excitent à l'envi sur cette matière diabolique .e« contradictions de la vie sociale? Tu ne regardes pas même

comme mal employé le temps que met un jeune homme à dépouiller le vice de la périphrase poétique et de la pruderie élégante des salons : il jette son feu, sa gourme; il en vaudra mieux après. Cela est possible ; mais une femme qu'assiègent pendant toute sa jeunesse les mêmes curiosités, que sollicitent plus directement encore les mêmes mensonges tentateurs, quelle indifférence d'esprit ou quelle froideur d'âme lui supposes-tu pour croire qu'elle puisse accepter à jamais l'ignorance d'une chose qui a tenu tant de place dans le champ nécessaire de son observation? Non; il arrive un jour, te dis-je,oii la meilleure est saisie d'une impatience fébrile, d'une avidité de savoir désespérée. L'épouse alors devient maussade, la mère négligente : elle ne se rend compte ni de l'objet de son trouble ni du but de son anxiété ; mais son humeur, son langage, s'altèrent, ses préoccupations confuses se trahissent malgré elle ; tantôt elle se fait petite fille, comme pour supplier qu'on veuille bien tout lui dire; tantôt elle se vieillit et voudrait paraître corrompue, afin qu'on n'eût plus de raisons de lui rien cacher. Voilà, mon ami, la maladie de ta femme.

M. DE MARSAN

Et est-elle dangereuse ?

LE DOCTEUR

Étonnamment. C'est la dernière partie que joue le diable contre la vertu, et il la joue avec fureur.

M. DE MARSAN

Et que peut faire le mari pendant ce temps-là ?

LE DOCTEUR

Être témoin, et ne point parier.

M. DE MARSAN

Mort et furie, Pierre !

LE DOCTEUR

Sans doute, mon ami ; mais mon expérience là-dessus est terrible. J'ai vu des maris en pareille conjoncture surveiller et cloîtrer leurs femmes, et ils ne faisaient qu'accélérer leur destin. J'en ai vu d'autres se voiler le visage avec la résignation des victimes antiques, et ils n'avaient point sujet de s'en féliciter; mais au moins s'étaient-ils épargné d'inutiles efforts.

M. DE MARSAN

Je te trouve radieux! Tu penses que je m'en vais rester là les bras croisés, comme un sot, pendant que ma femme court après la science? (n se promène avec agitation.) Non, morblcu, non! Et, pour commencer, je veux savoir où elle est allée ce matin... Je vais interroger sa femme de chambre, oui, sa femme de chambre! La délicatesse serait ici duperie ! J'interrogerai le dernier des marmitons ! J'irai moi-même la chercher où ^lle est ! Je la tiendrai enfermée jusqu'à ce qu'elle soit absolument décrépite !... Et alors, cours après la science,

si tu peux!... (il sonne avec violence. Le docteur tisonne.— Entre Jmtine.) JUSTINE.

Monsieur a sonne ?

U. DE MARSAN

Oui.

Page 1