‹ Scènes et proverbsChapitre 30 sur 37 · MANS F ELI · texte numérisé non relu

MANS F ELI

La trahison ne passera pas ce seuil tant que je serai vivant.

ulric.

Meurs donc I

(Ils se battent. Mansfeld tombe la poitrine traversée et meurt. Ulric repousse le cadavre du pied et s'élance hors de la chambre.)

Une salle du château du Richsveste, résidence du comte. Au milieu de la salle, une table chargée de vaisselle d’or. Le comte achève de souper.

OTTOCAR D’ALTENA, MUZEDD1N, envoyé de la Porte.

Pages, un Capitaine de la garde italienne.

OTTOCAR.

Sans compliment, vous parlez Lallemand en puriste, seigneur. Ainsi, vous retournez à Constantinople? Si vous avez par là un médecin qui se connaisse aux maladies de poitrine, envoyez-le-moi. J’en avais un très-savant dont mon père s’était bien trouvé ; mais on dit qu’il est mort, ce qui m’ôte toute confiance en lui.

MUZEDD1N.

Je le conçois.

OTTOCAR.

Vous le concevez? Il y a de la finesse dans votre réponse. Un autre eût dit : Sans doute, puisqu’il est mort. Vous, tous dites : Je le conçois. C’est une finesse, une nuance. Vous possédez fort bien l’allemand, je le répète.

MÜZEDDIN.

Votre Altesse est trop bonne.

OTTOCÀR.

Non pas, non pas. Ainsi l'empereur vous a fait un accueil distingué?

MÜZEDDIN.

Assez distingué.

Assez distingué seulement? Encore une nuance! La diplomatie ne vit que de nuances, seigneur. Une nuance vaut un coup de canon en politique. Pour une nuance mal saisie ou mal rendue, le monde s’ébranle et les peuples s’égorgent.

MÜZEDDIN.

Dieu est grand.

OTTOCAR.

Et les hommes sont petits. J’achève votre pensée, vous permettez? Je nourris ma conversation des miettes de la vôtre. Il faut bien vous avouer que voici le plus agréable souper dont j’aie mémoire. Vous avez eu une idée charmante de vous détourner un peu de votre chemin pour venir me voir. Je vis fort solitaire, à cause de la disette des gens d’esprit qui se fait remarquer-depuis quelques années ; aussi me voyez-vous la bouche béante quand vous parlez, comme si j’entendais un cygne. Croiriez-vous, seigneur, que j’ai été jadis sur le point de prendre le turban?

MÜZEDDIN.

Le turban?

OTTOCAR.

Le turban. Non pas précisément à cause du turban en lui-même, mais à cause des femmes. Combien avez-vous de femmes, mon cher seigneur ?

Soixante, Altesse.

MÜZKDDJN»

OTTOCAR.

Soixante seulement ? Salomon en avait, si je ne me trompe, onze cents. C’était un sage. On le serait à moins.

MUZEDDIN.

Ainsi Votre Altesse a véritablement failli prendre le turban? *

OTTOCAR.

Ï1 n’a tenu à rien, seigneur Muzeddin. Je me faisais une image délicieuse de vos harems. Je me représentais, sous un ciel toujours pur et au milieu de jardins aromatiques, de grandes volières en treillage de fil d’or pleines d’oiseaux chantants, de fontaines murmurantes et de femmes paresseuses aux yeux grands comme des portes. Je me voyais moi-même court vêtu, je veux dire légèrement habillé, au sein de cet agréable chaos. Vous offrirai-je un sorbet?

MUZEDDIN.

Et comment ce tableau, si vif, qu’il me transporte sur le Bosphore comme si j’y étais, ne vous décida-t-il pas, seigneur comte ?

OTTOCAR.

J’ai réfléchi. J’aurais été malheureux ; j’aurais passé ma vie à convoiter les harems de mes voisins, je me serais fait des affaires. Nous avons en ce pays un précepte qui dit : 11 faut aimer ce qu’on a et se passer de ce qu’on n’a pas. Je le pratique sens dessus dessous. Je me passe volontiers de ce que j’ai, mais ce que je n’ai point est pour moi le nécessaire.

MUZEDDIN.

Ah ! ah ! ah !

Vous riez? Je m’en félicite. Quand on parvient à dérider un homme d’esprit, il y a apparence qu’on n’est pas soimême une bête.

Sans doute.

MUZEDDIN»

OTTOCAR#

Vous me comblez. Il y a quelque chose en vous qui rap pelle le Grec du Bas-Empire : vous savez flatter avec adresse. Je compare les flatteurs délicats aux rosiers qui vous caressent naturellement de leurs parfums, sans avoir l'air d’j penser.

MUZEDDIN.

En effet, en effet.

OTTOCAR.

N’est-ce pas ? Je pas§e ma vie, seigneur, à formuler ainsi en maximes plus ou moins heureuses toutes les choses que j’ai observées. Vous paraissez surpris! Je vois que vous vous faisiez de moi l’idée d’un tyran brutal et point lettré. Je vous dirai que j’exerce la tyrannie par une raison philosophique. J’ai trouvé partout dans la nature une loi immuable, à savoir le droit du fort sur le faible. Les grands arbres étouffent les petits, le lion règne dans les forêts par le droit de sa griffe et de ses muscles sans égaux. La nature dit aux forts : A vous l’empire ; celui qui se sent fort, et qui ne le prend pas, est un sot. Le dernier des mai mitons qui se plaignent de mon despotisme écrase, à chacun de ses pas, des milliers d’êtres vivants qui font retentir leurs imperceptibles royaumes de cris de détresse et de malédiction contre cet infâme marmiton qui est leur tyran. Il y a, soyez-en sûr, dans les archives de la moindre taupinière qu’on voit à fleur de terre, des piles de volumes constatant que, telle année de la fondation de ladite taupinière, la moitié d’un peuple libre a péri par l’invasion d’un despote inconnu, et cette année n’est que la minute où le pied d’un laveur de vaisselle s’est appuyé là par mégarde. Tel est l’ordre delà nature, seigneur. Chaque degré de l’échelle infinie des êtres pèse sur le degré qui suit. Remarquez bien, Muzeddin : où commence l'oppression, où finit elle? M’avoir créé, sans me laisser le choix d’être ou de ii’être pas, voila qui constitue déià un abus de pouvoir

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inouï. L’oppression , c’est le conseil que nous donnent toutes les voix de l’univers, c’est l’exhortation que les victimes se transmettent d’échelon en échelon. Si demain un plus fort que moi me renversait de mon fauteuil souverain et y prenait ma place, mon dernier mot serait que le drôle a raison. Qu’avez-vous à dire à cela, seigneur?

MUZEDD1N.

Rien, sur ma foi.

OTTOCAR.

Eh bien, sur ma foi, il y a cependant beaucoup de choses qu’on pourrait riposter, sans être un prodige de science ; mais vous aimeriez mieux, je le vois bien, passer toute votre vie pour un âne, que de manquer un seul instant de Courtoisie. (A un page qui entre: ) Qu’y a-t-il là ?

LE PAGE

Monseigneur, ce sont quatre inconnus, se disant habitants de Nuremberg, qui demandent à révéler à Votre Altesse des secrets de vie et de mort.

OTTOCAR.

Que le plus âgé entre d’abord. (Lepage sort.) Seigneur étranger, vous pouvez demeurer; votre esprit curieux et observateur trouvera peut-être ici de quoi butiner.

(Entre Heinrich Fritzlar, pâle et tremblant.)

OTTOCAR.

Il me semble que je connais ce visage. Qui êtes-vous?

FRITZLAR

Noble comte, je me nomme Heinrich Fritzlar.

OTTOCAR.

C’est cela. Vous avez deux ûlles. Je vous en fais ccmpli** ment. Que me voulez-vous?

FRITZLAR

Seigneur comte, je viens me jeter à vos genoux miscrL*

cordieux. Vos jours sont menacés. Une conspiration tramée contre votre personne sacrée doit éclater cette nuit même. Les rebelles s’assemblent déjà aux portes de la ville. Tous vos baillis vont être attaqués dans vos forteresses.

OTTOCAR.

Oui-da. Êtes-vous certain de ce que vous dites, bon** lomme ?

FRITZLAR

J’en réponds sur ma tête, seigneur.

, OTTOCAR.

Ecoute, Azo. (Il parle bas au capitaine de garde, qui sort aussitôt.) Maintenant, maître, me direz-vous de quelle espèce de pendards se compose la bande ?

FRITZLAR

En majeure partie, d’étudiants, monseigneur. Leurs deux chefs principaux sont Salado et Ulric, deux vauriens, le premier surtout.

OTTOCAR.

Ulric ? Je ne suis pas surpris de celui-là. Le nom des autres chefs ?

FRITZLAR

Les chefs secondaires sont Ranuce de Byzance et le juif Munius.

OTTOCAR.

Comment êtes-vous si bien instruit, maître syndic T

FRITZLAR

Je baise humblement les pieds de Votre Altesse. Qu’elle daigne conserver un père aux deux enfants qu’elle a eu la bonté royale de remarquer.

OTTOCAR.

Ah! ah! c’est bon. Allez- vous-en. Vous demeurez en *ace de Saint-Ægidius, n’est-il pa? vrai ? J’irai goûter votre

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bière im de ces jours. Laissez ma main, laissez ma main, monsieur. Bonsoir à ces demoiselles ,

(Fritzlar sort avec le page.)

jîUZEDDIN, joignant les mains •

Allah!

OTTOCAR.

Vous vous étonnez pour peu, seigneur.

(Entre Munius, conduit par le page.)

MUNIUS.

Noble prince, sérénissime burgrave, jetombeàvos pieds.

OTTOCAR.

Ah ! vraiment, c’est ce fidèle Munius !

MUNIUS.

On conspire contre Votre Altesse.

OTTOCAR.

Je sais cela. Le nom des chefs seulement?

MUNIUS.

Le premier, le plus acharné de tous, est le capitaine Ranuce. En seconde ligne viennent l’étudiant Ulric et le drapier Fritzlar.

OTTOCAR.

Vous êtes modeste, Munius, vous n’aimez pas à parler de vous. Combien estimez-vous votre tête, entre nous, mon ami?

MUNIUS.

Ma tête, seigneur ? par Abraham et tous les saints patriarches ! c’est le hasard seul qui m’a appris... Ma tête ? je ne saurais vous dire.

OTTOCAR.

Pure modestie de votre part. Je l’estime, moi, trois cent mille florins de bon or. Holà ! qu’on garde précieusement ces trois cent mille florins, je veux dire cet excellent Munius. (Des gardes emmènent le juif.)

un

MUZEDDIN.

Allah ! Allah !

OTTOCAR.

N’arrachez pas un seul poil de votre barbe à ce propos, mon cher Muzeddin, ou je croirai que les choses les plus simples vous abasourdissent; en d’autres termes, que vous êtes étranger à la connaissance du cœur humain, dont je vous jugeais si profondément imbu. (Entre Ranuce de Byzance.) Quel est ce grand corps?

RANUCE

Altesse, je baise la se/nelle auguste de vos pantoufles.

OTTOCAR.

Mes pantoufles vous le rendent, monsieur. Le fils de votre père ne se nomme-t-il pas Ranuce?

RANUCE

De Byzance. Se peut-il que j’aie l’agrément honorifique d’être connu de Votre Altesse?

L’agrément est pour moi, seigneur Ranuce, et l’honneur est partagé. J’aime les gens d’épée et m’honore de leur commerce.

RANUCE

Seigneur, je craignais que le juif Munius ne m'eût desservi auprès de vous.

OTTOCAR.

C’est une erreur, seigneur cavalier.

RANUCE

Seigneur, c’est qu’il est mon ennemi. Ce mécréant, secondé par deux fous, l’étudiant Ulric et le bourgeois Fritzlar, devait cette nuit assassiner Votre Altesse et brûler Nuremberg.

OTTOCAR.

En vérité, je vous sais gré de m’en prévenir. Vous êtes un bon serviteur.

ALIX

RANUCE

Non pas, je suis un grand coupable.

OTTOCAR.

Est-il possible ? A qui se fier désormais? Si la tranchée qui respire sur ce visage militaire n’est que mensonge, si les lignes loyales de cette main musculeuse ne sont que duperie, je vous dis, Ranuce, que toute science d’observation est vaine, et que ma main gauche doit se méfier de ma main droite.

ranuce.

Seigneur, j’étais un des chefs du complot.

OTTOCAR.

Non, non, par la croix sainte ! Vous vous jouez de ma crédulité! ou, si cela est, je n’ai plus qu’à me couvrir la face de mon manteau, comme l’empereur César, et à dire: Tu quoque.

RANUCE

Seigneur, j’ai un défaut : j’aime le danger,

OTTOCAR.

C’est le défaut du lion, camarade.

ranuce.

Quand gronde l’orage, je choisirai de préférence pour abri ces arbres élevés dont la cime est plus voisine de la foudre. Tel est mon tempérament. Aussi, lorsque d’autres ne voyaient dans la conspiration qu’un moyen de se gorger de butin, j’y voyais uniquement, moi, l’occasion de braver mille fois la mort en peu d’instants.

OTTOCAR

Voilà véritablement un vaillant.

RANUCE

C’était à moi, seigneur, qu’on avait réservé naturellement les épreuves les plus périlleuses de l’entreprise. Ainsi,

je devais soutenir le choc de vos gardes, m’engager de ma personne au plus fort de la mêlée, et, si j’ose le dire, m’y mesurer avec Votre Altesse elle-même.

Par ma foi, vous allez me donner d’amers regrets. Et par quelle singularité, frère, avez- vous, à l’heure du danger courbé vos impétueux instincts sous la loi du devoir?

RANÜCE.

Seigneur, j’ai d’abord rougi de marcher à l’ordre d’un impur juif contre le plus noble prince de la chrétienté. Puis, venant tout à coup à me représenter le deuil où j’allais plonger cette ville, le sang coulant à flots dans les rues, les cris des femmes et des enfants, et en général toutes les horreurs qui allaient sortir de cette nouvelle boîte de Pandore, à savoir le fourreau de mon épée, j’ai senti mon cœur s’émouvoir. Peut-être verrez-vous là de la faiblesse.

OTTOCAR.

Point. Je n’y vois qu’une mâle générosité.

RANÜCE.

Je suis venu alors vers Votre Altesse, seul et désarmé.

OTTOCAR.

Cette confiance achève de vous peindre.

RANÜCE.

Je crois n’avoir fait que mon devoir. Aussi ne demande rai-je rien en retour, si ce n’est un tiers dans la confiscation des biens du juif Munius et de ses cortijplices.

OTTOCAR.

Un tiers vous suffira ?

RANÜCE.

J’ai des goûts simples. Je tiens à la disposition de Votre Altesse, en échange de don, une liste sur laquelle j’ai

inscrit depuis le premier jusqu’au dernier les noms des rebelles.

MUZEDBIN.

Allah! Allah! Allah!

OTTOCAR.

Êtes-vous né d’hier, bonMuzeddin? (a Ranuce.) Mon ami, est-ce bien tout ce que vous avez à me demander ? Ne me cachez rien ; je suis, comme vous le voyez dé reste, un homme naïf; je prends les choses comme on me les donne, sans y chercher finesse. Si vous vous attendez à me voir voler au-devant de vos désirs secrets, vous êtes loin de votre compte. Ainsi, mettez de côté toute délicatesse et expliquez-vous librement.

RANUCE

Seigneur, je ne veux pas une épingle de plus.

OTTOCAR.

Vous entendez Muzeddin? Peut-être vous imaginiez-vous que le ciel, en distribuant à Ranuce tant d’éminentes qualités, avait omis le désintéressement ? Point du tout. Ce trésor de vertus est au complet. C’est pourquoi, bon Muzeddin, comme il est d’usage qu’un prince fasse à son hôte un présent rare et inestimable, comme vous êtes mon hôte et comme enfin je ne connais pas d’objet plus précieux sur mon domaine ni même sur la terre que ce modèle de perfections qui a nom Ranuce, je vous le donne, seigneur.

RANUCE

Miséricorde î (Il s’agenouille.)

Je le réintègre avec votre aide dans son fief de Byzance, et n’y mets qu’une condition : c’est qu’aus.sitôt arrivée votre seigneurie voudra bien le faire empaler, non en sa qualité de double traître, mais en sa qualité de mauvais plaisant qui semble croire depuis un quart d’heure qu’il a affaire à uns oie, quand il me parle. Qu’on ôte de ma vue ce misé-*

2Sft

rable. (On entraîne Ranuce évanoui.) Remettez-VOUS, bon Milzeddin. Le labeur presque ignominieux de certaines expériences ne décourage point un véritable amant de la science. L’homme d’étude se penche sans dégoût sur le vase fétide au fond duquel s’élabore une vérité ; il cherche sans horreur, dans les entrailles des plus impurs reptiles, les secrets que *a nature se laisse arracher par le génie. C’est pourquoi, en notre double qualité d’hommes d'État et de philosophes, continuons courageusement de déchiffrer sur ces pâles faces humaines le grimoire de l’humaine perversité. Comptons en souriant l’infinie variété des masques que peut revêtir la trahison pour tromper les autres et se tromper elle-même.

MUZEDDIN.

A quoi bon, seigneur, une science qui attriste l’homme et le rend pire ?

OTTOCAR.

C’est parler en Père de l’Église, seigneur turc ; mais vous oubliez qu’il faut vivre au milieu de cette canaille-là. (Entre Salado.) Voyez celui-ci: qui ne s’y tromperait? il est à peine dans l’âge où l’on se défie des hommes, et déjà il les trahit. Oui, c’est à peine si à cet âge on trompe les femmes, et lui trompe des hommes. Quel âge as-tu, jeune maître ?

SALADO.

Vingt-cinq ans, monseigneur.

OTTOCAR.

Que viens-tu faire ici?

SALADO.

Noble seigneur, souffrez que je m’approche en suppliant...

OTTOCAR.

Je sais ce que tu vas me dire. Retire-toi. Cette salle pue la Irahison. Assez. As-tu une mère ? va la retrouver. Tu as le visage d’un enfant. Je te traite en entant. Mais pas un

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mot de trahison, ou je te traite en homme. Voyons: tues un débauché. Tu as des dettes, n’est-ce pas ? Tu voulais tuer tes créanciers pendant l’émeute, hé ? Et puis, au moment, le cœur t’a manqué, et maintenant tu viens dénoncer tes amis pour que je paye tes créanciers?

salado.

Seigneur, j’ai des créanciers, il est vrai ; mais je ne les hais pas assez pour les tuer, ni ne les aime assez pour les payer: — ils me sont indifférents. Voici mon histoire: M’étant fourvoyé d’aventure au milieu de rassemblée des conjurés, je feignis, pour n’être pas mis à mort, de m’attacher à leur cause. Je viens livrer aux mains de Votre Altesse tous les fils de cet exécrable écheveau.

OTTOCAR.

C’est bon; va-t’en; je sais tout.

SALADO.

Je ne crois pas, monseigneur. Certains détails sont connus d’un très-petit nombre d’entre nous, et, par exemple, la façon dont Votre Altesse doit être assassinée.

N’est-ce pas au milieu du combat?

SALADO.

Point du tout. Un des conjurés a imaginé un expédient pour frapper votre seigneurie dans son fauteuil; ce sera le signal de l’attaque.

OTTOCAR.

Un des conjurés?

SALADO.

Un étudiant.

OTTOCAR.

ülric?

SALADO.

Non, Salado.

OTTOCAR.

Je connais déjà ce nom, et comment s’y doit-il prendre?

SALADO.

Comme cela.

(Il frappe violemmeat le comte à la poitrine. On voit un stylet planté

dans le pourpoint. Le comte tombe renversé, mais il se relève

aussitôt. Le stylet glisse à terre. Muzeddin, les gardes et les pages

se sont jetés sur Salado.)

OTTOCAR.

Ne lui faites pas de mal.

SALADO.

Comment, diable, monsieur! vous êtes vivant? Vous avez donc un niatelas de curé sur l’estomac ?

OTTOCAR.

Ne lui faites pas de mal. Qu’on le garde seulement. Allez.

SALADO.

Vous pouvez vous vanter d’être plus difficile à percer qu’une poutre. Si Ulric est pris, qu’on lui dise ce que j’ai fait. Je ne demande rien de plus, et bonsoir.

(On l’emmène.)

MUZEDDIN.

Que pense de celui-là Votre Altesse?

OTTOCAR.

Hum!

MUZEDDIN.

Qu’en ferez- vous, seigneur?

OTTOCAR.

Je le ferai décapiter demain matin. Ne vous y trompez pas, au reste, Muzeddin, je me connais en physionomies. Ce garçon a celle d’un brave débauché que l’ennui pousse ï la recherche d’émotions extraordinaires. Son action est plutôt la gageure d’un fou blasé que le dévouement d’un citoyen. 11 a voulu me tuer pour ne pas se suicider. De cf que la vertu est une folie, il ne s’ensuit pas que la folie soif une vertu. Je souhaiterais de pouvoir vous montrer.

ALIX

comme terme de comparaison, cet Ulric dont nos trois traîtres ont prononcé le nom en hésitant. Vous verriez un honnête visage d’homme ; j’ai rencontré maintes fois son regard sur mon passage, un regard plein d’une colère franche et loyale qui ne prenait pas la peine de se cacher. Je n’ai pu m’empêcher de demander le nom du compagnon. Je suis moi-même, seigneur Muzeddin, un homme difficile à amuser, pour avoir épuisé beaucoup de plaisirs : j’ai des instants d’ennui; vous n’êtes pas toujours là. J’ai, dis-je, des instants de lassitude, où je souhaiterais à ce peuple de Franconie moins de résignation et à mon fauteuil une assiette moins paisible. Eh bien, quand le dégoût de ne sentir qu’un cadavre inerte sous mon pied me saisit trop fort, j’évoque l’image de mon Ulric, et U me semble alors qu’un cœur frémit dans la poitrine du cadavre, que ce cadavre remue, et qu’il va se ranimer terriblement ; cela me distrait.

UN PAGE, entrant .

L’étudiant Ulric demande à révéler sans retard à Votre Altesse le secret d’un complot.

MUZEDDIN.

Allah Kerim!

OTTOCAR.

Ulric? Ulric? Ne te trompes-tu pas, enfant?

LE PAGE

Il est là.

MUZEDDIN.

Votre Altesse est soucieuse?

OTTOCAR,

Il doit avoir une arme cachée. L’a-t-on fouillé? ulric, se précipitant dans la salle .

Non, je n’ai pas d’armes, monseigneur ! Ne craignez rien. Laissez-moi vous parler sans témoins. Sur mon hom ueur, sur mon âme, je n’ai pas de mauvais desseins.

OTTOCAR.

De ma vie je n’éprouvai pareille surprise. Laissez-nous, messieurs. Vous le voyez, Muzeddin : quand il s’agit des hommes, le mépris et le doute sont toujours trop timides. Â demain, mon cher seigneur.

(Muzeddin, }es gardes et les pages se retirent.)

OTTOCAR, ULRIC.

OTTOCAR.

Parle maintenant, jeune homme, parle ; donne à ce visage sur lequel ont dû s’arrêter tant de fois en rêvant les doux regards des mères, des sœurs et des vierges qui passaient, donne à ce visage, et à celui qui l’a fait, un audacieux démenti ; parle, trompe, trahis, renie : je t’écoute.

ULRIC

Seigneur, je ne viens trahir que moi : je me mets à genoux devant vous ; je suis votre mortel ennemi. Depuis un an, j’ai conspiré nuit et jour votre ruine et votre mort. Prenez ma vie, monseigneur, mais ne prenez que ma vie, et mes dernières paroles salueront en vous un ennemi généreux.

OTTOCAR,

Ne fais pas le magnanime; avoue que tu es un lâche.

ULRIC

Je n’avouerai pas cela, seigneur. Si Dieu ne m’avait imposé une épreuve plus douloureuse que les tortures du corps, ni vous ni moi ne serions vivants à cette heure. Seigneur, prenez ma vie, mais soyez généreux. S’il faut m’avilir plus encore, s’il faut vous livrer un à un tous mes complices, je le ferai ; mais ne prenez que ma vie, épargnez mon âme. Si vous vous souvenez, monseigneur.

ALIX. 243

d’avoir aimé un être vivant, fût-ce un chien, ayez pitié de

moi

OTTOCAR.

Il y a une femme dans l’affaire? Le jour où l’amour entre dans un cœur, l’honneur fait ses paquets. Il y a une femme? dis.

ULRIC

Écoutez, Altesse. J’avais une lettre du docteur Staumer, qui me recommandait à vous comme le plus habile de ses élèves. Je devais me présenter ce soir au château, cette lettre à la main ; vous auriez ouvert votre cuirasse pour laisser à nu sous l’oreille du médecin votre poitrine malade, et je vous aurais frappé au cœur.

OTTOCAR.

Infaillible remède.

Cette lettre m’a été volée ce soir même. Je n’avais plus aucun moyen de pénétrer jusqu’à vous ; j’allais manquer à la foi jurée. Une femme s’est offerte à ma place : dans le mouvement irréfléchi de mon désespoir, j’ai accepté son dévouement.

OTTOCAR

Une femme ?

ULRIC

Une femme à qui vous aves écrit deux mots d’amour. Cette nuit, elle doit se livrer à vous et vous tuer.

OTTOCAR.

Est-ce une fille brune que j’aperçois quelquefois de loin à une fenêtre sur la place du marché?

ULRIC

C’est Alix, oui, seigneur.

OTTOCAR.

Elle est ta maîtresse? Tu l’aimes?

ULRIC

Seigneur, vous voyez.

OTTOCAR.

Et tu t’es repenti de ton sacrifice?

T’ai couru dans toute la ville sans pouvoir la retrouver*

OTTOCAR.

Et te voilà. Que demandes-tu?

ULRIC

Pour moi justice, et respect pour elle*

OTTOCAR.

Ulric, sais-tu bien ce que tu fais? Tu étais le chef du complot, c’est toi qui as allumé cet incendie, et tu viens me livrer le sang dans lequel je vais l’éteindre.

ULRIC

Seigneur, ayez pitié de moi, respectez-la*

OTTOCAR. 1

Est-ce ton premier amour?

ULRIC

Dès le premier jour que je l’ai vue, il m’a semblé qu® j’avais bu un philtre; je ne me suis plus appartenu. J’a cru aimer mon pays, c’était elle que j’aimais; j’ai cru vouo haïr, je l’aimais.

OTTOCAR.

Non, sur mon honneur, tu ne t’abusais pas, tu étais né vertueux; mais il y a un moment de la vie, Ulric, où tout ce qu’on a dans le cœur de futur héroïsme s’appelle amour et appartient à une femme. C’est ton premier amour, avoue-le.

ULRIC

Oui, seigneur, oui, je n’ai <pas envie de le nier. Quand

sa main touche îa mienne, je crois sentir la foudre traverser mon corps.

OTTOCAR.

Et t* aime-t-elle de même ?

ÜLRIC.

Elle a quitté pour moi sa mère.

OTTOCAR.

Àh! tu n’as jamais été trompé*/ dis.

ULRIC

Non, jamais. La trahison est un art que personne ne m'a appris, quoique je le pratique si bien. Je l’avais naturellement dans râme. (Il cache sa tête dans ses mains et pleure.) Excusez-moi, monseigneur, je suis brisé.

OTTOCAR.

A propos, où était cette lettre de Staumer?

ULRIC

Dans une cassette, chez moi. Quelqu’un est entré par la renêtre et a forcé la serrure pendant qu’Alix était à Sainte- Claire. La vigne était froissée au dehors et il y avait une vitre en morceaux ; c’est ce qui m’a fait découvrir le vol.

OTTOCAR.

Voilà qui est bien inventé.

ULRIC

Seigneur, je n’invente rien.

Je ne dis pas cela. (A un page qui entre.) Qu’y a-t-il?

LE PAGE

Une jeune fille est là qui fait remettre ce billet à Son Altesse.

ULRIC

C’est elle, monseigneur. Épargnez-moi.

OTTOCAR.

Faites venir la jeune fille. Ulric, place-toi derrière cette

portière. (Il lui désigne une tapisserie qui recouvre une porte derrière lui.) As-tu une arme ?

ULRIC

Non. Pourquoi ? Monseigneur, que méditez-vous ?

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