XVI. L'ATTAQUE DE CHAMPAGNE
Henri de nouveau blessé — L'évacuation — Le train sanitaire Henri à François.
Train Sanitaire Numéro 9, le 30 septembre, 1915.
Mon cher François, A mon tour de te conter mon histoire, mais elle sera courte, comme la part que le sort m'a obligée de prendre 20
à notre oflFensive de Champagne. C'est à la cheville cette fois que j'ai été touché, au moment où j'enjambais le parapet. H n'a pas dû s'écouler plus de trois minutes,^ entre mon départ de la tranchée et ma blessiure. Un S bond à découvert, la sensation d'xme guêpe qui me pique à la jambe et je m'aflFale. Je n'ai eu pour m'évacuer qu'à me laisser glisser dans la tranchée d'où je sortais, et les brancardiers ont fait le reste.
Je t'écris en cours de route, logé conmie un prince sur
lo un brancard, dans un superbe train sanitaire chargé de « glorieux poilus » comme moi. Beaucoup sont malheureusement blessés grièvement. N'importe, c'est magnifique. Tu devrais voir ça. On vient de m'acheter le journal en gare de Châlons.^ Nous avons fait 25,000
15 prisonniers, pris des centaines de canons, des milliers de mitrailleuses. Je ne regrette pas ma blessure.
Ça chauffe dur au front et on ira peut-être loin cette fois. La première Hgne ennemie est emportée. Tiens, justement, voilà des Allemands qui passent sous nos
20 fenêtres. De fameux gaillards tout de même et qui ont du cran,* malgré leur lourde souquenille grise et leur calot de forçat. Je vois d'ici le regard de travers que nous lancent leurs officiers et leurs feld-webels. Il y en a plusieurs, à bord du train, de grièvement touchés.* Nous
25 avons, entre autres, im grand lieutenant de dragons prussiens que l'on m'a montré, étendu sur son brancard, sa casquette à Kséré blanc rabattue sur ses yeii^t fumant dédaigneusement ses cigarettes. Un aviateur, parait-il, qui s'est cassé vuie patte en tombant de là-haut.
30 H passe de pleins trains de prisonniers, et tous les poilus qui peuvent se tenir sur leurs jambes sont aux portières. Comme disait tout à l'heure un loustic: « Il faut profiter
de roccasion.i C'est à rintérieur qu'il faut aller voir le Boche. Il ne se montre que là.» C'est comme ce poilu qui avait fait Charleroi ^ et la Marne et qui demandait, en guise de plaisanterie, à tous ceux qu'il rencontrait: f Quelqu'un a-t-il vu des Prussiens ?» 5
Nous roulons vers Bordeaux et personne ici ne regrette le voyage. C'est pittoresque, un train sanitaire et les poilus n'oublient jamais ça. Pense donc, François, se faire promener ainsi gratuitement par toute la France, • en train de luxe et aux frais de la Princesse »,^ conmie 10 ils disent, eux qui ne sortaient jamais de leur trou et pour qui le monde tenait dans l'enceinte de leur petite ville ou de leur village.
Tu devrais les voir aux portières. Us font de leur mieux pour attirer l'attention. La plupart d'entre eux sont 15 revenus du champ de bataille avec des trophées, fusils, ceinturons, sacs et quoi encore? Mai§ ce sont surtout les casques boches qui font prime. Il en est de superbes. De véritables œuvres d'art. J'en ai un, un casque d'officier de la garde, en cuir bouilli, luisant comme de la laque, 20 avec un aigle d'or, les ailes déployées, et un magnifique cimier.
Chacun de nos poilus a le sien, des casques de troupe pour la plupart, recouverts du manchon gris. Tu devrais voir l'étonnement des enfants et des femmes, en apercevant 25 ces casques à pointe aux portières. Il faut bien rire im peu, même quand on est blessé.
Et nous poursuivons ainsi notre voyage triomphal. Comment penser à ses misères? Tout le monde est si bon pour nous. A chaque gare, c'est une véritable ova- 30 tion. Les dames de la Croix-Rouge sont là et parfois tout le village accourt. Tout le monde a apporté aux
soldats quelque chose à boire et à manger, ou bien de quoi fumer. Et il y a des jeimes filles qui domient des fleurs et d'autres qui ne donnent rien, mais qui se contentent de pleurer. Et le train siffle et les mouchoirs s'agi- S tent et Ton repart.
Ce matin, nous avons longé la Loire et nous avons entrevu ses châteaux.^ Nous étions en Touraine, au jardin de la France. Nous avons vu Blois,^ Amboise,' Chenonceaux,* la belle Loire et les jolis coteaux couverts lo de vignobles, le ciel bleu-de-roi *^ et fleurdelisé de jolis nuages* qui semblaient nous suivre comme les avions à la revue du 14 juillet. Que c'est beau, la France!
Nous avons été admirablement soignés en cours de route. Ces trains sanitaires sont de véritables hôpitaux IS roulants avec im personnel complet de médecins et d'infirmiers et tout l'équipement nécessaire, même pour faire en route des opérations. Notre train sanitaire se distinguait en outre par xm beau wagon flambant neuf et pavoisé aux couleurs américaines. C'est le don d'ime 20 ville des États-Unis à l'armée française et les noms des donateurs sont inscrits sur le wagon. Ces Américains ont le génie de la générosité. Rien ne nous manque. I A bientôt le lit blanc d'hôpital, les attentions et les petits soins, le repos, la paix et des nouvelles de mou 25 cher François, je l'espère.
Tout à toi,
Henri,
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XVn. EN ARTOIS
Messieurs les Anglais — c A boire ! A boire I » — L'officier mitrailleuse — Tommy et sa marraine — Un triste refrain François à Henri,
En Artois, le i octobre, 1915.
Mon cher Henri,
Pendant que mon lieutenant se prélasse dans xm bon Et d'hôpital, son ami François est à l'honneiu: et à la peine,^ t quelque part » en Artois, avec Messieurs les Anglais. Ah! mon cher, quelles rudes et braves gensi Je ne les connaissais, avant 1914, que pour les avoir vus 5 autour du Louvre^ ou le long de la rue de Rivoli,* le Baedeker * à la main. Tout ce que je savais des Anglais, c'est qu'ils aimaient le rosbif saignant, les romans en dnq cents pages et leur thé à cinq heures. Me voilà dq)uis un mois avec les Tommies. Oh ! les fiers poilus ! ... 10
Je les avais déjà aperçus du côté d'Ypres, en novembre, 1914, et on se passait déjà sur leur compte des histoires suffisamment héroïques. Mais il fallait y être pour le croire. Us sont splendides. Tommy Atkins, ce n'est plus tout à fait nT)tre poilu. Moins de blague, presque 15 pas de galté, im sérieux qui vous déconcerte. Mais, quand on a brisé la glace, quels bons cœurs!
A Ypres,^ les Anglais ont été tout simplement sublimes.
Ah! cet effro)rable bombardement de novembre, 1914!
Les Allemands nous débordaient sur l'Yser. De la glo- 20
rieuse Belgique, il ne restait plus que quelques kilomètres
de plaine sous trois pieds d'eau et Dixmude en ruines.
Les Allemands voulaient Ypres morte ou vive. Ils ont tué Ypres, mais ils ne Font pas eue, et cela grâce aux Anglais.
Tu as dû entendre parler de cette affaire. Ypres, 5 jusque là tranquille, s'éveille un matin de Toussaint sous un ouragan de bombes. La vieille cité flamande est fière de ses monuments fameux, Téglise de Saint Nicolas et surtout la Halle-aux-Drapiers, véritable dentelle de pierre.
lo Là-dessus les obus allemands s'acharnent. Tout croule,
Ypres est un enfer. Les Boches veulent passer à tout
prix. S'ils passent, adieu les derniers lambeaux de la
Belgique libre. Mais ils ne passeront pas.
Les Canadiens et les Écossais sont là. Le mot d'ordre
15 est de se faire tuer sur place jusqu'au dernier, et les Écossais se font tuer. Les marmites pleuvent, les rangs s'éclaircissent. Les Écossais ne bronchent pas. Us ne sont bientôt plus que quelques centaines. Et les « Jack Johnsons » ^ font des trouées sanglantes dans leurs rangs.
20 N'importe. Quand le soir arrive, les Highlanders sont toujours à leur poste. L'ennemi est repoussé.
Tu devrais les voir, ces Highlanders, avec leurs jupons bariolés et leurs cornemuses, surtout leurs gigantesques timbaUers qui font le mouhnet en battant leur caisse.
25 Des soldats pour rire, dirait-on, mai5 il n'y a qu'à les voir à la bataille pour changer d'idée.
L'autre jour, chaude alerte, l'ennemi attaque les premières lignes. Pour empêcher l'arrivée des renforts, il déchaîne un formidable feu de barrage. Impossible
30 aux réserves de passer là-dedans. Mais les réserves .viennent d'Ecosse et les pompons rouges ^ passeront quand même.
HALLE AUX DKAPIER^^,,^^^ ^^GoOgk
Devant eux, le rideau de feu. A la file indienne, les Écossais avancent. La plupart tombent, mais il y en a qui passent et ce qui reste du régiment est bientôt sur l'ennemi. Ça, c'est du cran ou je ne m'y connais pas. Le Kaiser a appris à ses dépens ce que peut faire « la s méprisable petite armée » qui débarquait en Flandres en août, 1914.
Quant aux preuves individuelles de courage, les Anglais en donnent tous les jours d'éclatantes. Ils ont leur façon de faire les choses et elle en vaut bien ime autre. 10 Tel ce trait que l'on m'a raconté l'autre jour. C'est en Artois 1 ^ Une tranchée anglaise avancée est cernée par le Boche. D'xme section de mitrailleuses il ne reste qu'un officier et un sergent. La mitrailleuse est à peu près hors d'usage et elle a perdu son trépied. Conunent 15 va-t-on la mettre en position? Qu'à cela ne tienne I Le sergent la servira et l'officier la prendra sur son épaule. Si le fusil s'échauffe après quelques coups, pense donc à k mitrailleuse qui envoie ses centaines de balles à la minute. 20
Le sergent tire; la mitrailleuse crache ses balles; cela dure tant que cela peut, assez longtemps pour repousser l'attaque boche. Pendant tout ce temps-là, l'officier anglais a rempli, à la lettre, son rôle de trépied vivant.^ n n'a pas dit un mot. Il n'a pas poussé ime plainte. 25 Mais le feu fini, il s'affaisse. H avait le dos entièrement calciné et il est mort à l'ambulance. Ça, c'est du courage ou je ne m'y connais pas.
Et ils font cela si calmement. Un soir, pendant une minute de répit entre deux bombardements, une section 30 anglaise garde la tranchée. La nuit tombe. Peut-être aura-t-on im peu de calme. Mais non, le bopibardement
reprend de plus belle ^ et les roitrailleiises crachent. Il faudra passer la nuit sous les obus. Le terrain, devant le parapet, est couvert de blessés anglais qui appellent. Impossible de leur porter secours. Les mitrailleuses S balaient Tespace et les blessés crient. Il y a ime voix surtout, presque intolérable à force d'insistance: t A boire, camarades, à boire ! » Mais défense expresse de s'exposer.
Cependant im soldat anglais n'y tient plus.* H s'ap-
lo proche de son officier: « Monsieur, permettez-moi de porter à boire à l'ami! » L'officier ne sait pas refuser. Le Tommy escalade le parapet et, sous im feu d'enfer,' il porte sa gourde à son camarade. Un autre blessé l'appelle au passage, puis xm troisième. Il épuise sa
15 provision d'eau et il revient sous les balles, reprendre sa faction. Voilà leur sang-froid.
Naturellement, Tommy Atkins reste fidèle à ses habitudes nationales. H est très jalou):: de son confort. Voici la lettre qu'im poilu anglais écrivait à sa marraine de
20 Londres:
t Ma chère marraine, «Je vous écris pour vous dire combien le gouvernement du Roi a soin de nous, et pour que vous ne vous inquiétiez pas. Cela va vous surprendre, mais je veux vous dire ce que je porte dans la tranchée pour me tenir 25 chaud.
«Je porte deux gilets de dessous, deux chemises de flanelle réglementaires, deux paires de pantalons, une vareuse de tricot, ime timique, ime peau de bique, ma capote et, en cas de pluie, xm imperméable, xme paire de 30 mitaines, et des gants de laine. J'oubliais les ceintures de
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flanelle. J'en porte trois sur moi et, v quand je suis de garde la nuit, j'ajoute un épais cache-nez.
Votre,
Tommy.»
On peut être un héros et ne pas aimer le froid. C'est l'amour du confort qui a inspiré à Tommy Atkins la chanson suivante qu'im interprète de mes amis m'a s traduite:
« C'est gentil de se lever le matin, pour prendre les amies à VaMiore, De cinq à six, sous la plxiîe qui ruisselle, en soiihaitant de
n'être jamais né, £t quand les obus tombent, et que les balles sifflent sur votre
tête, Ohl c'est gentil de se lever le matin, lo
Mais c'est joliment plus gentil encore dans im bon lit.»
Ton dévoué,
François.
XVm. AU SERVICE DE LA FRANCE
La Légion Étrangère — Un caporal héroïque
Charles à William.
En Champagne, le 12 octobre, 1915. Mon cher William, Non, je n'ai pas pu voir ton ami Henri. J'ai appris qu'il était blessé et évacué. La Légion Étrangère^ a donné vigoureusement dans l'attaque de Champagne.^ Mais, quant à moi, mon bataillon était en réserve, en 15 attendfmt mieux. La Légion a été très éprouvée en
Champagne. Elle a fait ses preuves à Souain et à la ferme de Navarin.^ Je suis très fier de mon arme.
Tu sais pourquoi je me suis engagé dans la Légion avec quelques autres Américains comme moi. Tu connais les S vers du poète français.:
« Tout homme a deux pays, le sien et puis la France ! »
Ce n'est pas seulement l'aventure que je cherchais. J'ai voulu rendre à la France ce qu'elle a fait pour nous, il y a cent ans, et payer ma dette à La Fayette et a Ro-
lo chambeau.^ Nous autres Américains, nous devons tous quelque chose à la France.
N'est-ce pas en France que nous allons chercher, depuis des générations, tout ce qui fait la joie et la douceur de vivre, nos tableaux, nos meubles, nos parfimis, nos modes,
IS sans oublier les livres? Y a-t-il une littérature plus humaine que celle du pays de la Chanson de Roland,^ de Montaigne,^ de Comei'le,^ de Molière,^ de Voltaire ^ et d'Anatole France^? J'aime cette belle humanité de la France et', au moment où elle se battait pour son
20 existence, je n'ai pas voulu la trahir. J'avais lu ces vers de notre camarade de Harvard, Allan Seeger,* coname moi Légionnaire:
« Voulez-vous voir comment im peuple peut se grandir, Qui n'a ni amour, ni peur non plus de la guerre; 25 Comment chaam peut s'oublier, Pour que tous agissent à l'imisson; Comment des hommes peuvent être dignes du rang auquel
ils prétendent, Et une nation, jaloiise de son bon renom, Être fidèle à son glorieux héritage, 30 Tournez vos yeux ici et apprenez-le de la France.»
.^ ... , ioogIe
La Légion est un curieux mélange de gens venus de tous les points du monde. Nos officiers, pour la plupart, sont français. Mais les soldats appartiennent à toutes les nationalités. Mon sous-lieutenant est brésilien, mon adjudant polonais, mon caporal alsatien. Dans ma sec- s tion il y a deux Russes, im Syrien, im Hollandais, plusieurs Grecs, et nous sommes trois Américains.
Mon régiment a déjà fait parler de lui,^ depuis le début de la guerre. Nous avons été cités plusieurs fois à Tordre du jour et notre drapeau a été décoré de la Légion d'hon- lo neur. Potu: attester que nous sommes ime troupe d'élite, nous portons im insigne spécial: la fourragère^ rouge, à répaule gauche. En outre, avec les zouaves, les tirailleurs algériens ou marocains, nous avons Timiforme non pas bleu horizon, mais khaki. 15
Pour te donner une idée de l'esprit qui anime la Légion, laisse-moi te raconter l'histoire d'im de nos caporaux. C'était en Champagne, il y a quelques semaines. Le poste de secours du bataillon était installé, tant bien que mal, dans im bois de pins. Le major du bataillon était 20 à sa besogne, coupant, pansant, faisant de son mieux, car l'affaire était chaude. Les blessés affluaient et les morts seuls ne revenaient pas. Quel est le soldat du 3ème Étranger qui n'a pas passé, ce jour-là, par l'ambulance ?
Tout à coup voilà im petit caporal qui arrive, tout 25 fumant encore de la bataille, la joue en feu:
« Vite, monsieur le major, ça presse . . . Une piqûre antitétanique et que je retourne.»
Le major s'enquiert du siège de la blessure :
• Oh ! rien, im simple bobo, quelque part là, à 30 l'épaule.»
Encore fallait-il voir 1' On défait la vareuse du caporal.
$2 SCÈNES ET RÉCTTS
H a toute répaule droite labourée par un éclat d'obus. Le sang coule en abondance:
f Mais mon brave, fait le major, vous perdez beaucoup de sang. On va vous évacuer.
S — Pas le temps, monsieur le major. Les camarades m'attendent. On n'est plus nombreux au bataillon.»
£t pendant qu'il parle, voilà le. sang qui coule le long de l'autre bras, f Et ça ? Voyons aussi, lo — Oh! rien, monsieur le major, ime simple éraflure. Une balle de mitrailleuse qui ne s'est pas arrêtée en chemin. Faites vite, on m'attend.»
Du poste de secours, en effet, on entendait sonner la charge. Le major hoche la tête, sceptique. Encore IS une fois, il presse le blessé de se laisser évacuer. Mais le petit caporal insiste. H faut qu'il retourne vers les siens. Alors, vivement, le major nettoie et panse. On remet la vareuse, et le blessé a im mot sublime:
f Eh bien! tenez, monsieur le major, j'ai encore quelque 20 chose qui me pique là, à la jambe. Voyez donc, puisque vous y êtes.» ^
On défait les molletières. Le caporal a im édat dans le gras du mollet. On l'extrait; on le panse. Encore on lui propose^ de l'évacuer. Mais la charge sonne de 25 plus belle et le caporal va se battre.
Voilà la Légion. Des braves entre les braves.
Ton dévoué,
Chakles.