XIX. EN LORRAINE Au pays de Jeanne d'Arc
Henri à Madame N ,, ,
Domremy-la-Pucelle, le 20 octobre, 1915.
Chère Madame,
Vous êtes bien bonne de ne pas oublier tout à fait votre blessé de la Marne. Je vous aurais écrit plus tôt, si le sort ne m'avait envoyé dernièrement en Champagne où j'ai été de nouveau blessé, mais peu grièvement.
Je suis maintenant en convalescence dans un lieu bien 5 cher aux Français. Je suis à Domremy ^ en Lorraine,^ au pays de Jeanne d'Arc. Je n'ai qu'à me mettre à la fenêtre pour découvrir le panorama de Domremy. Je vois la Meuse ' qui coule dans les prairies, les collines de chaque bord, depuis Neufchâteau jusqu'à Vaucouleurs,^ 10 des villages dans la vallée, des villages sur les coteaux. En face de moi, j'aperçois un des sanctuaires où Jeanne allait prier, et les cloches de l'antique église sont peutêtre celles que la Pucelle entendait.
A flanc de coteau, voici la basilique érigée en l'honneiu: 15 de Jeanne. L'intérieur est décoré de fresques qui représentent les exploits de la Vierge d'Orléans: le départ de Vaucouleurs, l'entrevue avec le Dauphin de France à Chinon,* puis les batailles d'Orléans, de Pathay,^ Jeanne d'Arc prisonnière à Compiègne,^ le procès et la mort sur 20 le bûcher à Rouen.
La basilique de Domremy est bâtie sur remplacement même de la fontaine près de laquelle Jeanne d'Arc gardait ses brebis en filant. J'ai visité déjà plusieurs fois la maison natale de Jeanne. C'est une antique maison du 5 moyen âge partiellement restaurée et transformée aujourd'hui en musée où je repasse mon histoire de France. Mais ce qui m'attire et me charme surtout à Domremy, ce sont les souvenirs et l'atmosphère du lieu: la chambre de Jeanne, la vieille église où elle allait prier et se lo préparer à sa mission, en méditant sur les malheurs de la France. Un lieu que je fréquente volontiers, c'est le jardin où Jeanne entendait les voix célestes. Quand les trois coups de l'angélus tintaient à l'égUse, les Anges, descendus du ciel, interpellaient la sainte et elle répondait à leur voix. 15 Derrière le village, il y a toujours le bois chenu où peut-être les fées se cachent encore, en attendant des danses et des guirlandes.
Mais si les fées sont peureuses, celles de Domremy doivent être bien effrayées. D'ici on entend le canon, et 20 la présence de la guerre donne à Domremy l'aspect héroïque qui lui convient. Où les moines et les rehgîeuses disaient leurs prières, les soldats logent maintenant. Jeanne d'Arc est bien gardée et les poilus sont fiers d'elle. Vous, devriez les voir défiler respectueux et un peu ahuris 25 devant ces belles batailles peintes dans l'église et si différentes de celles* d'aujourd'hui. Ils n'en croient pas leurs yeux, mais cela leur fait plaisir.
Permettez-moi de vous envoyer quelques vues de Domremy. Elles vous inspireront, peut-être, le désir d'y 30 venir en pèlerinage.
Votre respectueusement dévoué, Henri Villers.
Là VÎSlOlf DE JEANNE D'AEC