XX. EN LORRAINE (suite
Le régiment qui passe — Jeunes soldats — 'En famille — Le retour du poilu
Henri à Madame iV . . .
Domremy-la-Pucelle, le 4 novembre, 1915.
Chère Madame,
Vous désirez d'autres détails sur le pays où j'habite et je me fais im plaisir de vous les donner. La vie à Famère du front est fort pittoresque. Nos villages de Lorraine sont transformés en garnisons. On instruit actuellement, tout près du front, les jeimes classes. On 5 vit au son du clairon et à celui plus lointain du canon. Parfois, des régiments passent.
L'autre jour, ime division retournait des lignes où elle avait donné dans une attaque. Elle venait se reformer à l'arrière et je l'ai vue défiler. Ce n'était plus la revue 10 du 14 juillet, avec ses brillants imiformes et ses soldats neufs. Régiments après régiments, de vrais poilus cette fois défilaient. La pluie avait délavé leurs imiformes. La boue des tranchées les avait salis. Les casques bosselés portaient les traces de la bataille. Le drapeau était 15 roulé dans sa gaîne de toile cirée. Une pauvre musique cadençait le pas. Les poilus marchaient silencieux et courbés.
Us passaient, des mille et des mille, aux accents de « la Marche Lorraine )),^ bataillon après bataillon, com- 20 pagnie après compagnie. Puis venaient les sections de mitrailleuses avec leurs jolis mulets, puis les ambulances et tout cela se perdait au loin, gris sur la route^rise. •
Nos jeunes soldats sont différents. Ils sont gais et bruyants. Us s'entraînent ici à la vraie guerre. Pendant que je vous écris, j'entends les détonations de leurs engins. • Ils s'exercent dans un champ voisin à lancer la 5 grenade à main et à bien viser avec le fusil lancegrenade ou la mitrailleuse.
Vous voulez savoir comment va la vie dans nos campagnes. Nos bonnes gens sont toujours là. Les fils sont partis à la guerre. H y en a qui sont morts. On
lo se murmure leurs noms, de porte à porte. D'autres mourront. Mais la vie est la vie,^ et l'existence campagnarde continue son train. Les vieux et les quelques jeimes qui restent vont aux champs. Les ménagères continuent leur ménage. Les enfants vont à l'école et les
IS petites filles dansent leurs rondes sur la place du village.
Le soir, à la veillée, on dirait qu'il n'y a rien de changé.
Sans doute les fils de la maison sont partis, mais il y a
d'autres soldats, jeunes et vieux, qui les remplacent. La
France ne fait plus qu'ime grande famille.
20 Vous devriez venir avec moi, le dimanche, à la grand' messe, dans l'église du village. On ne reconnaît plus nos vieilles églises, autrefois si paisibles. L'autel est décoré avec les drapeaux alliés, en guise de bouquets. H y a des ex-votos que les poilus ont rapportés de la bataille,
25 des casques, des épées, des décorations. Je me rappelle
même avoir vu dans ime égUse, au-dessus du chœur,
im aéroplane en papier peint, l'appareil le plus pratique
en effet qu'on ait inventé jusqu'ici, pour monter au ciel.
J'habite chez ime brave famille, comme il y en a tant
30 en France actuellement. Elle se composait, en temps de paix, du père, de la mère, de deux sœurs avec maris et enfants. Tout cela vivait du travail des champs. La
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ferme est importante. H y a les foins, le bois, les bêtes. La mobilisation est venue. Les hommes sont partis. H ne reste plus que trois fenmies et trois enfants, dont un au berceau.
Et la vie continue. De temps en temps im bon poilu s vient donner im coup de main. Mais tout semble aller comme de coutume. Le foin est rentré, le jardin pousse, les bêtes ne manquent de rien, et les enfants sont sages comme des images.^ On trouve encore le temps de coudre et de ravauder. C^est la guerre. Et pas ime plainte. lo Seulement, chacun travaille pour quatre.
Et puis, les honmies reviennent de loin en loin, tous les quatre mois pour ime semaine. Ils arrivent, si la chance leur a été bonne, après im long voyage, pareils à des revenants. Ils ont Tair, après si longtemps, de 15 rentrer conmie des étrangers dans leiu: maison et ils embrassent timidement leur fenmie et leurs enfants.
Puis on se refait aux anciennes habitudes. Le poilu redevient laboureur. Les bêtes le reconnaissent quand il entre dans Tétable et Ton dirait que cela va durer 20 éternellement, mais cela ne dure qu'une huitaine. Après huit jours, il faut repartir et se dire adieu, conmie pour la mobilisation. On retourne là-bas où l'on a, en im jour, plus de dix chances de mourir. Et Ton part cependant bravement. Les femmes cachent leurs larmes dans leur 25 tablier. Avec lés enfants elles accompagnent leur homme à la gare. Le train siffle, on s'embrasse, on se fait signe, et l'on revient au logis désert ime fois de plus. C'est la guerre.
Votre respectueusement dévoué,
Henri Villers.
6o SCÈNES ET RÉaTS