XXI. VERDUN ET LES AMBXJLAN- CIERS AMÉRICAINS
Les prisonniers — Canonnades — Quitte pour la peur
William à Charles.
Verdun, le 15 novembre,* 1915.
Mon cher Charles, Merci de ta bonne lettre et félicitations au vaillant Légionnaire. Pour moi je suis à Verdun^ avec notre ambulance-automobile et je conmience à prendre goût au métier.
S Verdun est une ville héroïque qui a une bien longue histoire. On sent cela rien qu'en passant dans les rues. La Meuse qui coule dans les fossés de la ville, les pontslevis, la citadelle, le cercle imposant des collines que Ton appelle les Hauts-de-Meuse ^ et qui sont autant de
10 forts, Douaumont, Vaux, Fleury, Thavanne:* tout cela est bien le décor approprié à la guerre.
Je monte souvent sur la hauteiu: où se trouve la cathédrale. De là-haut, pour me convaincre de la présence de l'ennemi, je n'ai qu'à regarder, à l'horizon assez
15 rapproché, les ballons captifs ou « saucisses ». Ce sont les yeux de la forteresse ouverts du côté des Allemands. C'est ici un va-et-vient continuel de troupes de toutes les armes: artillerie, génie, aviation, intendance, corps de santé, états-majors. Dans les rues étroites de
20 l'antique dté, on n'aperçoit que des uniformes. Hier j'ai vu passer le général S . . .,^ gouverneur de Verdun, un des vainqueurs du Grand Couronné'^ en 1914^ Je t'assure
DE LA GRANDE GTJESIŒ 6l
que je n'ai pas manqué de lui faire mon plus chic salut à k française.^
Parfois on rencontre des prisonniers, penauds et hirsutes, que Ton dirige vers la citadelle. Ce matin, je me suis même demandé si je rêvais. J'allais à la gare pour mon 5 service quand j'aperçois . . . devine. Une dizaine de Boches authentiques avec leiurs grandes capotes grises, leurs bérets à Uséré rouge et des barbes d'anachorètes.^ J'allais me mettre sm: la défensive quand j'ai aperçu im gendarme débonnaire qui escortait les Allemands à dis- 10 tance respectueuse. J'ai toujours pris leur photographie.
La nuit, c'est magnifique autour de la forteresse. Un soir, je revenais avec ma machine du poste de secours, n y avait attaque. Je n'oublierai jamais ni le bruit ni l'illumination. De tous les coins de l'horizon les grosses 15 pièces se répondaient. Après le coup de la pièce, je percevais distinctement le sifflement de l'obus. Entre temps, c'était le tac-a-tac des mitrailleuses. Et quel feu d'artifice dans le ciel! Des fusées éclairantes montaient et descendaient, des rouges, des blanches, des 20 vertes. Dans im massif d'aubépine im rossignol chantait, sur la plus haute branche, corome dans la chanson de Malbrough.' On se tuait dans ce bruit et dans cette clarté. Qui donc a inventé la guerre ?
Jusqu'ici, notre activité n'a rien eu d'anormal.^ Notre 25 rôle consiste à aller prendre les blessés au poste de secours, près des lignes. H y a parfois des accidents. B . . ., que tu connais, a eu l'autre jour sa machine réduite en miettes. Lui s'en est tiré sain et sauf, en piquant im plongeon dans une tranchée inondée. Les Boches de- 30 viennent nerveux. Toute la journée, ils fouillent les bois, à coups d'obus de gros caKbre, pour trouver nos batteries.
62 SCÊISTES ET RÉCITS
L'autre jour, sur la route de Fleury, j'ai vu cela de près. J'étais au fond de la vallée. Tout à coup, sur la colline en face, s'élève un geyser de fumée noire, suivi d'une formidable explosion, puis deux, puis trois, en descendant S le long des pentes, comme ime main qui cherchait quelque chose. Je suis parti en vitesse.
Ton dévoué,
William.