XXII. L'ESCADRILLE FRANCO- AMÉRICAINE
Batailles de l'air
John à William.
Luxeuil-les-Bains,^ le 3 décembre, 19x5.
Mon cher William, Je suis à Luxeuil, ime jolie localité, derrière le front d'Alsace. Je fais partie de l'Escadrille Franco-Américaine.^ Nous n'avons qu'à survoler les ballons des 10 Vosges pour trouver l'ennemi. D'en haut, c'est magnifique. Le pays est tout en hauts plateaux ^ et en vallées profondes, en immenses prairies, en sources et en sapins. Cela ressemble à notre Vermont.
A mon arrivée en France, j'ai dû faire im long appren- 15 tissage au camp de Pau,^ dans les Pyrénées. Il a fallu d'abord m'initier au métier de mécanicien. Il faut bien connaître son appareil avant de s'en servir. Savoir son moteur, en particulier, est toute une science. H y a autant de vols à apprendre que d'appareils: 20 monoplans, biplans, avions d'observation, avions de chasse. C'est un avion de chasse que je pilote.
Tu connais le rôle de ces appareils. C'est Favîon de chasse qui est chargé de protéger les escadrilles de bombardement et d'observation. A-t-on décidé^ ime envolée sur les tranchées ennemies, pour photographier les positions, ou bien faut-il exécuter im raid en pays ennemi, $ au-dessus des usines de munitions ou des gares, on part à quinze ou à vingt.^ Mais le Boche veille et il envoie des sentinelles dans le ciel. H faut que Tavion de chasse escorte l'escadrille, comme le destroyer escorte le cuirassé.
En avant donc! dans la légère machine, avec ime lo mitrailleuse bien approvisionnée. L'ennemi ne se fait pas attendre.* L'escadrille française est signalée. Les canons nous encadrent d'obus. On passe à travers le barrage. Mais voici les vedettes ennemies, et la chasse commence, à quelque trois mille mètres d'altitude. 15
H y a des avions pour dénicher le gibier, d'autres pour le rabattre, et le reste pour l'exécuter. Attention! H y a plusieurs moyens pour abattre im adversaire. On peut le survoler et le fusiller d'en haut, ou bien le prendre de flanc, mais toujours en tirant droit devant soi, ce qui 20 nécessite bien des manœuvres.
Comme dernière ressource, il y a l'abordage. Un jour, un aviateur français aperçoit, à très haute altitude, im de ses camarades aux prises avec im fokker. La lutte est terrible. Le Français a épuisé ses munitions. H ne 25 reste plus qu'à fuir ou à se rendre. Mais non, il y a im autre parti: se précipiter sur l'adversaire et le coider avec soi. C'est ce qui arriva. A xme vitesse de plus de cent kilomètres à l'heure, le Français gouverne droit sur l'Allemand et, bientôt, im double sillon de fiunée décrivait 30 dans le ciel le terrible drame. Le Français et l'Allemand venaient tous les deux s'écraser sur le sol
Pour Taviateur il y a deux dangers: la bataille et la chute. Il faut à la fois commander sa machine, épier les mouvements de l'adversaire et tirer. Quand on est deux, cela va encore. Et cependant, même dans ce cas,
S il y a des drames qui font frissonner. Un jour, im observateur part avec son pilote. Le Boche les attaque très haut. Le pilote est touché et s'affaisse. L'observateur est seul. Le Boche le fusille. Que faire? Il lui est impossible de riposter et de manœuvrer l'appareil en même
lo temps. Par quel miracle s'en est-il tiré ? A tout hasard, il finit par mettre la main sur la commande et il atterrit sain et sauf.
Et puis, l'aviateur qui se respecte doit se doubler aussi d'im acrobate.^ H faut savoir boucler la boucle, descen-
15 dre en vriHe. Tout cela demande im sang-froid rare, de la promptitude d'exécution et de l'audace. Un jour, im de nos camarades part en excursion. C'était \m tirexir renommé pour la précision de ses coups et qui ne s'embarquait jamais, sans ajouter à sa mitrailleuse \m ex-
20 cellent Winchester. Bonne précaution. Voilà que sa mitrailleuse s'enraye en pleine bataille. S'il n'avait eu qu'elle pour se défendre, il^ était perdu. Mais il a son fusil automatique. H ne s'agit que de viser le Boche au bon endroit. La position à la commande n'est pas
25 favorable. H faut avoir la Uberté complète de ses mouvements.^
Qu'à cela ne tienne. Notre audacieux enjambe le garde-fou et se couche sur une des ailes de l'appareil. H visait juste et bientôt le Boche s'affaissa dans sa ma-
30 chine. Mais songe donc à cette chasse là-haut, à deux ou trois mille mètres, et à ce tir sur cette aile d'avion, avec tout le vide au-dessous de soi. ^ t
Mais pense aussi aux citations et aux palmes et à Torgueil de lire un beau matin dans les journaux: « X . . ., Tas des as, a descendu son N»*™« avion.»
Ci-joint une photographie de TEscadrille Franco- Américaine au grand complet.
Ton dévoué,
John.
XXin. L'ATTAQUE DE VERDUN
Les ambulanciers sous le feu — Un chauffeur héroïque
William à Henri,
Verdun, le 30 février, 1916.
Mon cher Henri,
C'est décidé. Le Klronprinz attaque Verdun.^ Nos premières Ugnes sont enfoncées. Les Allemands, sur un front d'xme vingtaine de kilomètres, avaient massé des centaines de mille honmaes et des milliers de canons. Verdim brûle. Les hôpitaux, les casernes, la cathédrale 10 sont bombardés.
On se bat dans des tranchées à moitié démoUes, dans des trous d'obus. Les gaz, les Uquides enflammés n'auront pas raison de nos poilus. L'armée française a juré de mourir dans ces ruines ou de vaincre. Ils ne passe- 15 ront pas.
Mais, cette fois, notre métier devient dangereux. Il y a déjà plusieurs camarades tués dans notre section. Pour moi, je suis le premier étonné de me sentir encore sur mes jambes. Tu comprendras aisément pourquoi. 20 Le problème à résoudre, actuellement, pour un conducteur
d'ambulance automobUe à Verdun est des plus simples. Étant donné, entre Thôpital d'évacuation et le poste de secours, ime route à découvert de six kilomètres de long, et étant donné, d'autre part, que, bien repérée en détail S par les artilleurs boches, la route en question est arrosée par les obus tous les cinq cents mètres, il s'agit de passer par là deux fois par jour, aller et retour, avec im chargement de blessés.
On s'en tire comme on peut, quand on s'en tire. Mais,
lo l'autre soir, j'ai bien cru que j'y passais.^ Je pars comme de coutume et j'avais résolu le problème ci-dessus, sur les deux tiers de la route, quand ime marmite s'avise de tomber juste droit devant moi. Pas le temps de freiner. Un éclat m'arrête net.^ Les deux roues de devant sont
15 réduites en miettes et l'automobile capote. H y avait dedans six blessés. Et les obus continuaient à pleuvoir. J'ai passé là im fameux quart d'heure.' Heureusement im auto revenait à vide. Mais son conducteur ne riait pas quand il lui a fallu descendre et m'aider au trans-
20 bordement de mes poilus. Nous avons travaillé sans rien dire, mais je crois que chacim de nous se mordait les lèvres. Enfin pas de mal.
En plein jour cela va encore, mais la nuit c'est autre chose. C'est l'heure des convois interminables le long
25 des routes. Quand vous êtes couchés, vous entendez ce cheminement, comme ime rumeur confuse qui ne manque pas de poésie. Mais quand il s'agit de suivre soi-même le convoi sous le feu, c'est moins poétique. Les routes sont repérées la nuit comme le jour. L'ennemi
30 les sait encombrées par les véhicules de toutes sortes et il est sûr de faire mouche dans le tas. Un de nos conducteurs a été tué comme cela, la nuit dernière. Le
métier n'est pas rose.^ Mais comme on dit en France:
c Fais ce que dois, advienne que pourra. «^
Laisse-moi te rapporter un épisode dramatique survenu l'autre jour. Les Boches marmitent tout le secteur en prévision d'xme attaque. H faut se hâter d'évacuer les 5 blessés qui sont à Tambulance, et il y a eu déjà des accidents.
n ne reste plus que quelques poilus, assez gravement touchés; entre autres im jeune sergent qui a reçu deux balles dans la poitrine. H est affreusement pâle, mais 10 c'est im gamin de Paris et cela ne Fempêche pas de crâner.
Naturellement, on a mis tous ceux que Ton a pu dans l'automobile et le véhicule est bondé. Pour partir il faut guetter la minute propice; on n'a qu'un instant entre deux explosions d'obus. « En avant pour Pantruche ! 15 Complet à l'intérieur I » C'est le gavroche qui raille, mais les autres blessés ne rient pas. On n'est pas encore sorti de la zone dangereuse. Toutes les deux ou trois minutes ime explosion. Mais pas de mal, et l'auto file de plus belle, et c'est à qui des blessés trouvera * dans 20 son argot les exécrations les plus pittoresques à l'adresse des Boches.
Bomn-broum! Cette fois, automatiquement, l'auto stoppe. Un silence. L'auto ne repart pas. « Dix minutes d'arrêt, buffet!»* crie le gavroche. Mais rien 25 ne bouge! Le Parisien frappe à la cloison: «Tout le monde en voiture I Fouette cocher 1 » Mais l'auto ne repart décidément plus. Qu'y a-t-il ? Cette fois on n'a plus envie de rire.
Les obus pleuvent. I^e véhicide peut être repéré. Les 30 poilus s'impatientent. Revenir à moitié vivant de la bataille et se faire tuer là sur place 1
Imagine-toi ces douze blessés impotents dans cet automobile immobilisé sous le feu. H faut voir à tout prix ce qu'il y a et franchir ce mauvais pas. Alors, tant bien que mal, le sergent blessé se soulève. On l'entend S péniblement ouvrir la porte, puis . . . Tauto repart. La canonnade maintenant diminue; la confiance revient. De temps à autre, on entend, de l'intérieur, le sergent qui demande sa route aux soldats de passage: « C'est-y loin encore ^ l'ambulance ? — A deux pas, vieux frère! — Merci,
lo les gars ! » et l'auto file.
Les blessés sont sauvés. Ils sont contents et c'est à eux maintenant de plaisanter leur chauffeur qu'ils ne voient pas mais qui, évidenmient, sait son métier et file bon train: « Elle va bien, ta guimbarde! » lui crient-ils
15 pour l'encourager.
Enfin \m arrêt! Voilà l'ambulance. Que se passe-t-il donc? n y a foule autour de la voiture. Tout le personnel de l'ambulance est accouru, major en tête, et l'on entend la voix du Parisien qui s'excuse: « Oh moi, ce
20 n'est rien, monsieur le major, je suis du métier * dans le civil, vous comprenez, et il fallait bien tirer de là les camarades ...» Puis on extrait les blessés du véhicule et tout s'explique. Sur le siège de la voiture, sans que les poilus le sachent, il y a, depuis l'explosion et l'arrêt
25 de tout à l'heure, deux chauffeurs . . . mais l'xm d'eux est vivant et l'autre est mort. Celui qui est mort, c'est le conducteur authentique que l'obus du départ a tué net sur son siège. L'autre c'est le sergent parisien qui a pris la place du tué. C'est lui qui s'est mis au volant
30 et qui a ramené ses camarades malgré ses deux baUes dans le poiunon.
Mais il était temps; l'effort l'a épuisé; il s'évanouit et
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on remporte. « Brave petit gars, fait le major. Celuilà n'aura pas volé sa croix d'honneur ! »
Ton dévoué,
William.