‹ Scènes et récits de la grande guerreChapitre 21 sur 73 · XXIV. LES COUREURS DE VERDUN · texte numérisé non relu

XXIV. LES COUREURS DE VERDUN

WiUiam à Charles,

Verdim, le 29 mars, 1916.

Mon cher Charles,

Oui, Verdim continue d'être xme véritable fournaise. Mais les Français disputent le terrain pied à pied. Le plus difficile est de maintenir les conmiunications avec 5 l'arrière, sous cet effroyable bombardement. Après les poilus qui se battent et qui meurent dans leurs tranchées bouleversées, aveuglés par les gaz et par la neige^ les plus héroïques de nos hommes ce sont les coureurs.

Les obus ont coupé les commimications téléphoniques. 10 Pour assurer la Uaison, pour aller chercher des vivres, des munitions ou des renforts, il n'y a plus que les coureurs. On les choisit parmi les hommes les plus intrépides et les plus intelligents. Leur mission est de passer à travers le barrage, sans y laisser leur peau.^ Imagine une course sur 15 ce terrain battu par les mitrailleuses et martelé par les obus. H y a bien, ça et là, des trous d'obus. Mais, à Verdim, les Allemands font mentir le proverbe d'après lequel les obus ne tombent jamais deux fois à la même place. 20

Et les tranchées sont si rapprochées l'ime de l'autre que l'on risque, huit fois sur dix, de prendre l'allemande

pour la française. N'importe, il faut passer. Les coureurs partent et quelquefois reviennent. Quand Tun tombe, l'autre le remplace. Les épisodes héroïques à ce sujet ne sont pas rares.

5 L'autre jour, un coureur part en mission. C'est un jeime soldat de la classe 191 5, presque im bleu. H est nouveau au métier, mais il n'a pas froid aux yeux. La nuit tombe. Elle est traîtresse dans ces ravins des Hautsde-Meuse. Le petit se trompe d'adresse et il va droit

10 sur la tranchée boche. Il a eu le temps de s'apercevoir de sa méprise, juste au moment où il sautait chez l'ennemi. Le voilà prisonnier.

Ils sont là une vingtaine d'Allemands qui se jettent sur lui et le désarment. H y a même im officier qui, pour faire

15 peur à notre bleu, commande à ses hommes: «Fusillezmoi cet oiseau-là.» Mais l'oiseau ne s'en fait pas, comme disent les poilus. Même, peu à peu, les Boches s'apprivoisent et offrent des cigarettes à leur prisonnier. C'est qu'ils flairent l'attaque française et ils ont bien

20 l'air de la redouter.

Si les Français allaient venir! Et en effet les Français viennent, ou plutôt c'est un autre Français isolé qui se présente, im coureur comme le prisonnier. Lui aussi a fait fausse route et va donner dans le piège.

25 Le prisonnier n'a pas perdu sa présence d'esprit. D a aperçu son camarade. Une idée lui vient tout à coup. S'il pouvait à la fois sauver le coureur et jouer im mauvais tour aux Allemands! D'une voix formidable, à la fois triomphante et tragique, il s'écrie: « Voilà les Français

30 qui arrivent ! »

Aussitôt, grand effroi chez nos Boches déjà énervés par l'attente. Vite, ils lèvent les mains en l'air: « Cama-

rades! Camarades! » et ils déposent leurs armes. Seulement, il y eut pour le coureur de la classe 191 5 im moment pénible et il Ta avoué. Qu'allaient faire les Allemands, s'ils s'apercevaient du stratagème en sortant de la tranchée? Mais il fallait compter sur la chance. Heureusement pour nos deux coureurs, ime patrouille française montait et le petit ramena les vingt prisonniers à son capitaine. Inutile de vous dire qu'il a reçu la croix de guerre.

Votre dévoué,

William.

Page 1