XXV. LA DÉFENSE DE VERDUN
Us ne passeront pas — Traits d'héroisme — Le tambour fantôme — Le soldat Guillaume — Le colonel Driant
Henri à William.
Verdim, le 15 avril, 1916.
Mon cher William,
Me voici à Verdun à mon tour, pas très loin de vous 10 probablement. Je suis bien guéri et j'ai demandé à retourner au front. Nous sommes arrivés l'autre soir, après im long voyage en autobus et pas mal de cahots. Nous montons bientôt aux lignes. Si votre ambulance vient du côté de F . . .^ ne m'oubUez pas. L'amitié 15 d'un ambulancier est précieuse en des temps pareils.
Étrange bataille. On vous donne im trou d'obus. On vous dit de tenir là jusqu'à la mort, et l'on tient. Il y en a qui sont enterrés vifs. La terre encrasse les fusils et les mitrailleuses. On tire quand même. Et 20
quand le Boche, après vous avoir bien copieusement arrosés de marmites, vient pour vous prendre, il y a encore des baïonnettes pour l'arrêter.
Le poilu de Verdun sera célèbre. Voidez-vous des
S anecdotes qui vous le fassent connaître ?
Je commence par la clique enterrée (vous savez que « clique » désigne les tambours et clairons d'un régiment). La lutte est chaude. Nos soldats tombent de sommeil et de fatigue. H faut, coûte que coûte, contr'-attaquer.
lo Debout tout le monde ! Mais, malgré le marmitage, nos poilus dorment à poings fermés. Un colonel a trouvé im moyen ingénieux pour les tenir éveillés. Chaque matin, il fait jouer à la musique des airs entraînants qui remettent nos poilus sur pied. Oui, mais il y a des obus
IS pour les musiciens aussi et parfois la clique dort.
Donc, ce matin là, à l'aube, le colonel appelle la clique mais la clique ne répond pas. «Allons! Debout! » Personne à l'appel. Un obus était tombé par là et la clique était muette. « Debout ! » crie la voix du colonel.
20 Et cette fois, du fond de la tranchée, une seule voix répond: «Présent! mon colonel.» De la musique il ne reste plus qu'im tambour pour répondre à l'appel.
Tant bien que mal, le tambour se lève. Son instrument est à moitié pris dans l'éboulement. H le dégage et
25 bat le réveil sur sa caisse. Les poilus avaient eu encore une fois leur musique.
L'histoire du soldat Guillaume est fameuse. Nos poilus ont la vie dure et le Kronprinz l'apprendra à ses dépens. Un poilu très dur à tuer fait le coup de feu avec
30 sa compagnie entre deux tranchées. On se bat dans le crépuscule. L'ennemi gagne du terrain. Guillaume — c'est le nom du poilu — se trouve isolé. Il continue à tirer.
Mais bientôt il a épuisé ses cartouches. On va le prendre. La perspective d'une villégiature en Bochie, comme disent nos soldats, ne plaît guère à Guillaïune. H avise un trou d'obus. H s'y couche:
« C'était la première fois que je faisais le mort, disait-il s ensuite, et je n'avais pas du tout envie de l'être.»
L'ennemi avance. Guillaume retient sa respiration et fait un mort en sonmie assez authentique. H sent les lourdes bottes qui le piétinent. Les Boches avancent, se replient, avancent, se replient encore. Guillaume peut lo sentir les fluctuations de la bataille aux coups de talon sur son corps. Enfin, au petit jour, le supplice finit. Les Allemands se sont retirés. Les brancardiers arrivent. Guillaimie est sauvé. H est cordonnier de son métier et il s'en tire avec im mot pour rire: « Quand je mettrai 15 des clous à mes chaussures, je n'oubUerai jamais ceux des Boches I »
Un bataillon de chasseurs s'est lancé à l'attaque. Il est cerné dans les bois et déjà les chasseurs reçoivent des balles dans le dos. Plus qu'une ressource: moiuîr ou 20 être faits prisonniers. Le bataillon est commandé par un officier d'éhte, le colonel Driant,^ député de Nancy. Le colonel réimit rapidement les officiers survivants. Que faire? Se défendre jusqu'au dernier. Mais la France a besoin de tous ses hommes. Si on essayait 25 une sortie ^ en arrière, vers la ligne française. H y a xm vieux commandant qui pleure à cette idée d'im recul. Mais il le faut. En avant I Les balles pleuvent. La j>etite troupe diminue. La Usière du bois et la Ugne française sont là. Trop tard ! L'ennemi nous a complète- 30 ment tournés. H ne reste plus qu'à mourir. Calme comme à la parade, le colonel commande le feu. Une
balle retend raîde mort. Mais c'est pour la France. Les chasseurs se sont fait abattre jusqu'au dernier. Du colonel les Allemands ne prendront que le cadavre.
Un sergent de mon régiment est parti au ravitaillement
S avec quelques hommes. Dans Tombre il s'égare et prend
une patrouille d'Allemands pour les nôtres. On l'entraîne
dans la tranchée ennemie avec deux de ses hommes.
On l'interroge et on lui déclare: « Vous êtes prisonnier! »
Mais le sergent se rebiffe: «Prisonnier, moi! Allons-
lo donc !» Et il explique aux Allemands tout im plan de
victoire imaginaire: «Comment! Mais c'est vous qui
l'êtes, prisonniers ! La redoute de Th . . } est prise.
Vous êtes tournés.
— AchI DochI Unglaublickl )i^ Les Allemands ont
IS peine à se rendre à l'évidence. Mais ils ont le respect
des faits et l'imagination du sergent français en donne
de si circonstanciés que voilà les Boches qui ' se désarment
et notre sergent les ramène dans sa tranchée. •
Ce sergent avait lu Molière et il disait à son capitaine,
20 en présentant ses prisonniers: « Que voulez-vous, mon
capitaine, je les ai pris, comme M. Jourdain, par raison
démonstrative,!»^
Voilà le moral de nos troupes et voilà pourquoi les Allemands n'auront pas Verdim.
Votre dévoué,
Henri.