XXVI. L'OFFENSIVE DE LA SOMME
Les tanks — Le siège de Crème-de-Menthe
John à Charles,
Sur la Somme, le 7 juillet, 1916. Mon cher Charles,
L'offensive de la Somme se poursuit. Tous les jours, nous gagnons du terrain. Verdun est sauvé; tout va bien. Tu as dû entendre parler des nouveaux engins qui nous ont valu nos succès. Les Français les appellent des chars d'assaut et les Anglais des tanks. Le tank est un 5 monstre plutôt laid et assez féroce. Sa valeur à la guerre, c'est qu'il est de la famille des rhinocéros et d'autres bêtes, appelées pachydermes par les naturalistes, ce qui veut dire t qui a la peau épaisse ». Le tank, en effet, grâce à son blindage, est presque invulnérable. H s'avance contre 10 les mitrailleuses sans broncher et les canons mêmes n'ont pas facilement raison de lui.
H paraît qu'à la première apparition des tanks sur le champ de bataille, les Boches se sont sauvés d'effroi. Il y avait de quoi. Tu sais qu'un mécanisme ingénielix 15 permet aux tanks de ramper jusque par-dessus les tranchées. Au lieu de roues, ils possèdent ime sorte de chaîne sans fin^ qui se déroule sur le sol et ne risque pas de s'embourber. Quant à la masse cuirassée des tanks,' elle est assez lourde pour renverser des obstacles, abattre 20 les arbres et même les murs.
On conte déjà pas mal d'exploits accomplis par les tanks. L'im d'eux s'appelait « Crème-de-Menthe ». C'était un excellent char d'assaut conduit par xme équipe
d'élite. On. aurait pu aussi bien le baptiser: i La Terreur des Boches.» Crème-de-Menthe part l'autre jour à la bataille. Ni les mitrailleuses ni les canons ne lui font peur. Elle va, sournoise et pesante. Devant elle fuit, 5 éperdue, une troupe de « Camarades » qui d'effroi ont jeté leur fusil.
Mais bientôt les Boches se rallient autour de leurs officiers. A droite, à gauche, terrés du mieux qu'ils peuvent, ils préparent une embuscade à Crème-de-Menthe
lo qui, en bon pachyderme, a la peau meilleure que les yeux.
Crème-de-Menthe est cernée. Qu'à cela ne tienne. Elle
fait feu de toutes parts. Ses mitrailleuses, ses canons-
revolvers tiennent l'ennemi à distance.
L'ennemi est exaspéré. Le siège se prolonge. H faut
15 qu'il ait Crème-de-Menthe. Le voilà qui s'élance. Crème-de-Menthe foudroie les premiers rangs des assaillants. C'est bientôt ime mêlée confuse et effroyable. Abrités dans leur forteresse mouvante, les canonniers anglais mitraillent l'ennemi.
20 Mais l'ennemi a engagé son honneur dans l'aventm-e. Plus il en tombe, plus il en vient. Pour comble de malheur, l'explosion d'im gros obus a paralysé Crème-de- Menthe. Ce n'est plus maintenant qu'un fortin dont les Allemands font le siège. Ds sont là une centaine. A
25 droite, à gauche, dessus, dessous. D y a un parti de Boches qui a escaladé le char d'assaut et qui fusille à bout-portant l'équipage par les embrasures.
Mais l'équipage ne se rend pas. Tous sont tués à l'exception d'un officier. Toute résistance est inutile. L'of-
30 ficier anglais est fait prisonnier mais, quand on le tire de son char cuirassé, il a un sourire de triomphe. Crèmede-Menthe a des Allemands tués jusque sur sa carapace,
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Elle a mérité la Croix de Victoria/ qu'on lui a donnée, car les Allemands, chaudement poursuivis au cours de la journée, n'eurent pas même le temps de Temmener.
Les chars d'assaut vont faire parler d'eux. Us pourraient bien gagner la guerre, et ce serait bien humiliant pour un aviateur comme moi.
Ton dévoué,
John.
XXVn. LA MORT HÉROÏQUE D'ALLAN SEEGER2
Charles à WiUiam,
Sur la Somme, le 9 juillet, 1916.
Mon cher William,
Grande victoire! Nous avons pris Belloy-en-Santerre et fait des milliers de prisonniers. Malheureusement, nos pertes sont lourdes et j'ai le regret de t 'annoncer la mort d'un brave entre les braves, notre camarade de 10 Harvard, Allan Seeger, légionnaire et poète. Voici comment Seeger a été tué.
C'était le 4 juillet, le jour même de l'Indépendance^ américaine, un beau jour pour battre les Allemands^ La ^bataille avait très bien commencé pour nous. Les pri- 15 sonniers aflSuaient. Mais il restait à prendre im gros village, Belloy-en-Santerre. Quand il è'agit de tenter un coup de main difficile, la Légion Étrangère est toujours là.
Donc le soir tombe. Le champ de bataille est relativement calme. L'ennemi est en retraite. Il ménage 20
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même ses obus. Seulement, pour se couvrir, il tient, coûte que coûte, dans ce village. H faut l'enlever.
Nous nous déployons dans les champs de blé. Les baïonnettes étincellent au soleil couchant. Le signal 5 retentit : « En avant, la Légion ! » Et nous bondissons vers le village. Seeger est là. Je le vois encore, pâle mais résolu, les bras ramenés contre le torse. Tanne haute, les dents serrées. Il avait toujours rêvé de prendre part à un bel assaut conmie celui-là.
lo Par bonds successifs, la compagnie avance vers le village. On bondit, on se couche, on tire. L'objectif est là, à la portée de la main. Malheureusement, il y avait sur notre droite im chemin creux et Tennemi y avait embusqué ses mitrailleuses. L'effet du tir ennemi est terrible.
IS Notre vague prise sous le feu est fauchée. Il y a peu de
survivants. N'importe: « En avant, les amis ! » C'est im
clairon qui nous entraîne, en sonnant follement la charge.
« En avant ! En avant ! » Heureusement, cette fois,
les renforts accourent. Les compagnies de soutien nous
20 rejoignent. H était temps. Alors, on assiste à un spectacle sublime. Les blessés qui couvrent le champ de bataille se raniment aux accents des clairons. Lai vue de leurs camarades les electrise. Il y en a qui pleurent de rage de ne pouvoir nous rejoindre.
25 Et tous, de leurs yeux fixes, regardent là-bas vers Belloy. Nos compagnies cernent le village, refluent, avancent, reculent. Belloy va-t-il nous échapper?
Mais, tout à coup, un grand cri parcourt le champ de bataille*: « Belloy est pris! La Légion est entrée dans
30 Belloy ! » Tous ceux qui en ont encore la force se soulèvent pour acclamer les vainqueurs. Il y a des légionnaires qui sont morts de joie ce jour-là.
Seeger a été du nombre. Il avait toujours rêvé de mourir ainsi un soir de victoire et il avait donné rendezvous à la mort:
« J'ai im rendez-vous avec la Mort ^ A quelque barricade disputée, 5
Quand vient le Printemps à Tombre bruissante Et que la fleur du pommier emplit Fair . . .
J'ai un rendez-vous avec la Mort, A minuit dans une ville en flamme.
Quand le Printemps reviendra cette année. 10
Et je serai fidèle à ma parole.
Je ne manquerai pas au rendez-vous.»
Nous Pavons enterré sur le champ de bataille, n avait composé lui-même son épitaphe dans les vers suivants: ^ 15
c Le soldat repose. Maintenant, autour de lui impassible, Le canon tonne et, la nuit, il repose En paix, sous Tétemelle fusillade . . .
Pour que d'autres générations puissent posséder — Pendant des années, libres de honte et de menace — 20 Un plus riche héritage de bonheur, H a marché à cet héroïque martyre.»
Ton dévoué,
Charles.
8o SaÈNES ET RÉCITS