II. LA BATAILLE DE LA MARNE (suite
Henri est blessé Henri à William,
Ambulance 4-62,^ le 9 septembre, 1914.
Mon cher William, 10 C'est fait! Je suis blessé. J'ai obéi de mon mieux à l'ordre de JofFre. Comment cela s'est-il passé? H me serait assez difficile de le dire. Nous étions enfin arrivés au terme de cette retraite exténuante. L'ordre était d'avancer ou de se faire tuer sur place. L'armée française 15 tout entière a obéi. Depuis trois semaines, nous reculions toujours plus loin vers le sud. Cela allait-il durer éternellement ? Rien n'est démoralisant comme une retraite. Enfin, Joffre venait de parler. Cette fois, nous ne reculions plus. Le jour se levait, un beau jour de sep- 20 tembre. D'abord, les soixante-quinze ^ se mirent de la partie. Vacarme effroyable.
Nous soutenions une batterie et je vois encore le capitaine qui la commandait sur son observatoire, ses jiunelles braquées sur l'ennemi. J'entends les ordres qu'il donnait à ses hommes.
D'où il était, il pouvait marquer les coups. 5
A califourchon sur la maîtresse branche d'im chêne, le capitaine criait ses ordres à sa batterie. Les habits gris avançaient. H n'y avait pas de temps à perdre:
« Attention ! Par pièce. Un coup à la minute.» ^
€ 3500 mètres. Feu ! » 10
Et la danse commence.
« Par batterie. 3200 mètres. Feu! »
« 3000 ! 2500 ! 2000 mètres ! » ^
De la Usière du bois où nous sommes cachés, nous ne voyons rien, mais rien n'échappe à la jmnelle du 15 capitaine. Du haut de son observatoire, il aperçoit les Allemands qui s'avancent dans les blés:
c 1 200 mètres ! Obus explosifs. »
€ Feu à volonté ! Boima, boum-boum ! »
La terre tremble; les coups se précipitent comme le 20 tir d'une mitrailleuse.
€ Ah ! Ah ! bravo ! hurle le capitaine dans son arbre. En plein milieu d'une compagnie ! »
Mais, malgré tout, ils approchent. Non, ils reculent.
« 1500 mètres! Fauchez double! 1800! 2000! 2500 1 » 25
c Qs se sauvent! 3000 mètres! »
Nous ne contenons plus notre joie. Cette fois, ce n'est plus nous, c'est l'ennemi qui bat en retraite.
Notre tour est venu d'avancer.
« Garde à vous ! En tirailleurs ! » Dociles à l'ordre 30 de notre Ueutenant, nous avançons par ligne de section, à vingt mètres l'ime de l'autre, drapeau déployé. Un
bond en avant, un autre bond. Les hommes tombent. Les shrapnels éclatent sur nos têtes. N'importe! En avant!
C'est là, en pleins champs, face à l'ennemi, que notre S brave lieutenant est tombé. Téméraire jusqu'au bout, nous avions beau lui crier de mettre, lui aussi, genou à terre, il voulait donner l'exemple. Debout et courant d'un bout à l'autre de la section: c Mais tirez donc ! tirez donc ! » nous lançait-il. lo Rester vivant dans cet enfer eût été un vrai miracle. Les mitrailleuses balayaient le champ de bataille et, tout à coup, j'ai vu le Ueutenant tomber.
Mais la griserie de la bataille vous emporte. Maintenant la charge sonne:
15 « En avant les enfants! A la baïonnette! » Et nous voilà partis.
Nous les avons vus enfin. C'étaient les premiers de la guerre, à l'exception des prisonniers. Toute ime compagnie allemande débusquée s'enfuyait à travers 20 champs. Pas loin, car nous étions déjà siu* eux. C'est alors que j'ai reçu mon compte, et que j'ai perdu conscience. Quand je suis revenu à moi, la nuit tombait, les villages brûlaient, à l'horizon. J'étais seul. Des blessés râlaient. Je n'oubUerai jamais cette voix qui pendant 25 des heures appelait: « Maman! Maman! »
Combien de temps suis- je resté là ? Mystère. Je dus
m'endormir. La fraîcheiu* me réveilla comme le jour
paraissait. J'étais à côté d'un blessé allemand, un gros
homme roux qui se plaignait doucement. Il avait la
30 figure couverte de sang. Je l'entends encore me suppher:
f Franzose ! Bon Franzose ! Camarade Franzose ! » ^
Enfin, les brancardiers arrivèrent et c'e$t d'eux que
j^appris la nouvelle de la victoire. Inquiétées par la manœuvre française sur leur aile droite, les armées allemandes battaient en retraite. Cela me suflisait. Je ne sentais plus ma blessure.
D'ailleurs, elle n'est pas grave et j'aurai sans doute s bientôt la joie de rejoindre mon régiment.
A bientôt ime autre lettre.
Votre ami dévoué,
Henri.
m. A L'AMBULANCE Une héroïne américaine
HenH à WiUiam.
Château de L . . .-siur-Mame, le 12 septembre, 1914.
Mon cher William,
Les journaux de votre pa)rs qui savent tout et la télégraphie sans fil ont dû vous annoncer la victoire française. C'est fait. Ils fuient. Poiu* moi, me voici à Tambulance 10 et, qui plus est, l'ambulance est américaine.
Le château où je me trouve est im vrai château français avec sa coin: d'honneur, ses toits à poivrières ^ et sa chapelle gothique. Mais la châtelaine est américaine. Jugez de mon plaisir. Et, en outre, elle vous connaît, William. 15 Elle a vu vos tableaux au Salon, à Paris,^ — à l'époque où il y avait des salons et des tableaux! « Les amis de nos amis sont nos amis », comme dit le proverbe. Aussi l'on me gâte.
Si les femmes de votre pays sont toutes comme celle-ci, 20 elles devraient venir faire la guerre à notre place et elles
la feraient bien. Voulez-vous que je vous raconte la défense du château de L . . . par une dame américaine, à la tête d'une escouade de domestiques ? C'est un épisode de la bataille de la Marne qui devrait prendre sa place
5 dans V histoire.
Voici ce qui est arrivé. L'histoire de Madame N... est aussi émouvante que la mienne.
Le canon tonne. Les Allemands avancent. La châtelaine est seule au château. Monsieur N... a depuis
lo longtemps rejoint l'armée. Une estafette du Quartier Général invite votre compatriote à partir sans retard. Elle refuse. Il y a des blessés français au château et, avant de partir, il faut mettre la maison en ordre. Aux domestiques tremblants de peur la châtelaine rend le
15 courage et, quand les obus conmiencent à tomber dans la cour du château, elle donne le signal du départ.
H s'agit de quitter le château sans cependant trop s'éloigner et d'ouvrir l'œil pour revenir, à la première occasion favorable. Les bois sont profonds. On a
20 pris du chocolat et des conserves. Une nuit est vite passée et il n'y a que la foi qui sauve.^ En avant donc!
Pendant ce temps, les troupes françaises et anglaises battent en retraite. On se faufile dans la cohue des
2$ réfugiés et des traînards. Peu à peu, les rangs s'éclair-
cissent et, bientôt, la petite troupe n'a plus que le vide
derrière elle, un vide suspect où l'ennemi peut paraître
d'une minute à l'autre.
Pour armes offensives et défensives Madame N . . . n'a
30 qu'un revolver automatique. C'est un excellent pistolet de marque américaine. Elle a un appareil photographique également américain. Il faut bien penser à tout.
DE LA GRANDE GUERRE g
Le pistolet automatique est tout de suite réquisitionné. Voilà en effet un peloton anglais égaré qui rejoint son régiment. Les Allemands approchent. Il faut les intimider pour gagner du temps. Madame va donc prendre la faction au tournant de la route et, si les Prussiens s arrivent, elle tirera son pistolet pour leur donner le change. Heureusement pour eux, les Allemands manquent au rendez-vous et la châtelaine se remet en route.
Cette fois, c'est à Tappareil photographique d'entrer en scène. Un peu plus loin, en effet, notre Jeanne d'Arc lo américaine se trouve arrêtée par la fusillade, une vraie fusillade bien nourrie. Mais Madame N ... est américaine et elle a avec elle \m jeime Français qui n'a pas peur. L'idée lui vient de prendre un instantané de la bataille de la Marne. Aussitôt fait que dit. Pierre, le domestique, 15 suivra les soldats et îl n'oubliera pas de les photographier au moment le plus pathétique de la charge. Ce qui fut fait. J'ai vu la photographie. Il s'y trouvait même un mort très authentique.
Enfin, le bruit du canon diminue. On passe la nuit 20 dans les bois et le lendemain, à l'aube, votre compatriote revient voir son château. Il est toujours là, avec quelques dégâts aux toits et aux murailles. Messieurs les Allemands^ n'ont pas eu le temps de déménager. Us ont jeté dans la cour ce qui se trouvait dans le salon. Us ont 25 abandonné uniquement ce qu'ils n'ont pas eu le temps de charger sur les voitures régimentaires.
Dans le piano, ils ont versé les pots de confiture et, en guise de partitions, ils ont étalé des bouteilles de Champagne. Ils ont forcé le secrétaire de votre compatriote 30 et traîné le drapeau américain svir le plancher. Puis ils sont partis.
lO SCÈNES ET RÉaTS
Combien faudra-t-fl encore de châteaux franco-américains pillés, comme celui-là, pour décider l'Amérique à prendre les armes ?
Pour moi, je me repose sur mes lauriers. J'ai subi ime S légère opération, mais ma blessure est en bonne voie de guérison. Vive la France et l'Amérique!
Votre dévoué,
Hf<nri.