IV. LA PRISE DE VASSINCOURT
François à Henri,
En Lorraine, le i8 octobre, 1914.
Mon cher Henri, Où ma lettre te trouvera-t-elle ? Quelles journées nous venons de vivre! La dernière vision que j'ai emportée de toi était tragique. Je t'ai vu tomber, mais 10 force était d'aller de l'avant et la griserie de la bataille vous emporte.
Le plus rude nous attendait après ta blessure. C'est alors que nous nous sommes lancés à la poursuite de l'ennemi. Je t'écris dans les ruines de Vassincovurt que nous 15 avons dû prendre, perdre et reprendre plusieurs fois. Le siège de Vassincourt restera célèbre. Nous l'avons finalement enlevé, de haute lutte, à la Garde prussienne. Imagine-toi im gros village perché à la cime d'un mont. De là-haut, ime vue superbe. Des champs jusqu'à l'hori- 20 zon. Tout ce qui n'est pas culture sur le plateau et dans les vallées est forêt. C'est là que l'ennemi se cache et c'est là-haut qu'a faut monter, sous son feu. y
Maïs nous avions avec nous les chasseurs, et nos soixante-quinze faisaient, je te prie de le croire, im beau tapage. Il s'agissait d'avancer. Comment? Je ne sais trop. Par bonds successifs et qui nous coûtèrent cher, nous étions arrivés à mi-côte du village, quand le gai et s alerte refrain des vitriers ^ nous arriva de la hauteiu: que nous allions prendre d'assaut. Les chasseurs avaient tourné la position. Il ne restait plus qu'à l'occuper, ce que nous fîmes, légèrement humiliés de ce travail accompli sans nous. lo
Cependant, tout n'était pas dit. Ces messieurs de la Garde prussienne n'avaient pas complètement renoncé à Vassincourt. C'était bientôt notre totu: d'être copieusement arrosés par leurs marmites et l'affaire devenait chaude. De notre barricade, à l'entrée du village, nous 15 pouvions les voir revenir. Oh ! les malins 1 De tranchée en tranchée, leurs vagues d'assaut émergeaient et faisaient, Dieu merci, de merveilleuses cibles, mais plus il en tombait, plus il en montait. De ma vie je n'oublierai * leurs rauques et lugubres tromjjettes. 20
L'ordre était de tenir, coûte que coûte, et nous avons tenu. Vassincoinrt nous est resté. Je veux dire les ruines de ce qui était Vassincourt.
Pauvre village! Plus ime pierre Time sur l'autre. J'ai assisté à la chute du clocher de l'église, im vieux 25 saint de clocher qui n'avait certainement jamais p)ensé à cela. H était là-haut depuis des siècles, à cligner de l'œil sm: la plaine, gardant les moissons et essayant de voir, à travers bois, si les Prussiens viendraient, comme en 1870. Et ils sont venus. Le vieux clocher a vite sonné 30 son tocsin, puis un obus l'a frappé et il est tombé tout de 5pn haut,* conune le vieux colonel d'Alphonse Daudet ^
sur son balcon des Champs-Elysées, le jour de l'entrée des Prussiens à Paris.
Ce n'est pas bien à toi,^ Henri, d'avoir manqué cette fin de journée triomphale de la Marne. Une véritable S apothéose. Il venait de pleuvoir. Le ciel était de la couletu: du drapeau du régiment. On ne savait pas bien si le bruit qu'on entendait était celui du canon ou du tonnerre et si ce qui fuyait dans le ciel était les nuages ou l'armée grise du Kronprinz en déroute.
lo La nuit tombait et nous étions là — ce qui restait du
régiment — à regarder ^ cette fin de jotu: de bataflle.
A l'horizon, les villages brûlaient, et je n'oublierai jamais
im spectacle étrange, à la fois héroïque et burlesque.
Au son lointain du canon, à la lueur des paillers
15 en flamme, sur ce foçid de ciel flamboyant, des soldats dansaient en pleins champs, au son d'im piano mécanique qu'ils avaient pris dans im cabaret voisin. Le piano de la Marne ' devrait figurer au Musée de l'Armée,* et les jjeintres de la guerre ne l'oublieront pas, je l'espère.
20 Adieu! Tout va bien. Notre section est citée à l'ordre du jour de la division.^ Nous avons pris, outre de nombreux prisonniers, im drapeau allemand, ime belle bannière de soie violette, avec im soleil d'argent au milieu. On ne compte plus le butin. Ces messieurs ont tout
25 jeté en s'en allant, potu: courir plus vite. Bon voyage et sans au revoir !
Pour moi je n'ai pas ime égratignture. « Quitte potu: la petu:.» * Je suis cité pour la médaille militaire.^ Quand te reverra-t-on, vieux frère? En attendant, une rude
30 poignée de main.
Ton dévoué,
François,