‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 10 sur 57 · HISTOIRE DE LA PAMPA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PAMPA

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... « OÙ donc est la poste de Portezuelo ? s'écria Carlito ennuyé de sentir tomber sur ses épaules une pluie fine et pénétrante ; postillon , allons-nous encore camper cette nuit ? la maudite cabane a-t-elle disparu ?

— La voici à votre droite , patron , à un mille au plus. Par ici , senores , par ici I...

Et le postillon ralliait vers le point de halte les autres voyageurs qui , avec des chevaux déjà las , s'étaient laissés emporter à poursuivre une autruche vieille et rusée.

— En vérité , je ne vois rien que des rocs menaçants, tapissés de ronces, reprit Carlito, mais la maison?...

— Les Indiens savent bien la trouver, même par la nuit la plus obscure, interrompit le postillon en franchissant d'un élan hardi le petit ruisseau qui coule de la dernière chaîne de la sierra , entre la province de Côrdova et celle de San>Luis ; tenez , la fumée monte au milieu des broussailles. Un temps de galop, et nous y sommes, o

En effet , derrière un groupe de figuiers se montrait une

cabane adossée à rescarpement de la montagne; dans une cour ( corral) fermée par un mur de grosses pierres sans ciment y on voyait Aew\blochhouses ; Tun , plein d^une épaisse fumée qui s'échappait de toutes parts, faute (|'issue : c'était la cuisine ; l'autre vide de meubles et décoré tout autour d'une estrade grossière en forme de divan : c'était la chambre destinée aux voyageurs. Ce caravanseraï abritait peu de paisibles passants depuis que les Indiens avaient repris le cours de leurs brigandages et désolé de nouveau la firontière méridionale des provinces Argentines; il était d'ailleurs comme* un poste avancé sur la lisière de ces plaines sans limites qui se confondent avec les solitudes de la Patagonie. A moitié enfouies sous des blocs d'un granit bleuâtre , ces huttes misérables semblent des barques à sec dans une anse inhabitée y au bord de la Pampa qui se déroule à leur pied comme un océan.

Quand lesreflets d'un soleil invisible se furent éteints derrière des lignes de gros nuages amoncelés a Thorizon , l'obscurité devint si complète, la pluie si froide , le vent si vif, que les chiens cessèrent de veiller à une porte qui ne devait plus s'ouvrir jusqu'au lendemain, et vinrent se coucher nonchalamment aux pieds des trois voyageurs sans conserver contre eux la moindre rancune. — Pour cette nuit, Messeigneurs , dit le postillon en détachant de sa ceinture le sabre et le poignard , vous n'avez guère à craindre de . visite importune ; voyez plutôt. Et il montrait du doigt une peau de jaguar encore chaude pendue aux solives. — La dépouille de cet animal-là indique assez que les promeneurs sont rares par ici; n'est-ce pas, compadre? ajoutat-il en frappant sur l'épaule d'un vieux guide accroupi près du foyer.

Le vieillard^ continuant de rouler du tabac dans le creux de sa mam, secoua la tête d'un air indifférent, mais son regard n'avait rien d'assuré. — Eh bien! reprit le posUllon, qu'y a-t-il donc ? pour un habitant de la frontière, pour un

chasseur de tigrcs , pour un ancien soldat de Tindépendanc^ , c'est mal d'avoir peur... — Eh ! reprit le guide en passant sur le bout de sa langue la cigarette de maïs, je n'ai tremblé ni devant la lance de Tlndien , ni devant le mousquet des Goths ', mais.. . — Mais quoi ? reprirent les voyageurS; se riant de la secrète épouvante du vieillard; car le passant se moque volontiers d'un danger auquel il n'est exposé qu'accidentellement. — Ces messieurs ne sont pas nés dans les Pampas? dit enfin le guide; ils sont Anglais^ peut-être..., et hérétiques sans doute? ajouta-t-il si basque le postillon devina plutôt qu'il n'entendit la suite de sa phrase. — Et il regarda du coin de l'œil le cavalier cordovèse; et celui-ci fit un geste et un mouvement de tôte qui signifiaient : catholiques comme toi et moi !

Le vieillard avait paru respirer plus librement; mais il tressaillit tout à coup en tournant son pouce du côté de la montagne. — Entendez-vous? — Nous n'entendons rien absolument, répondirent en chœur les trois amis, les chiens n'ont pas bougé. — Oh ! les chiens ne s'occupent pas de ces choses-là. Tenez... Les voyageurs prêtèrent l'oreille. Grâce au plus profond silence , on entendait tomber les gouttes de pluie dans le ruisseau qui s'était formé au-dessous du toit , et aussi entre les rochers un murmure plaintif si faible qu'il était à peine saisissable. — C'est le vent qui gémit de la sorte dans les figuiers , dit Carlito. — Avec votre permission , caballero, la brise n'a pas cette voix-là, répondit le vieillard. — Ce sera le sifflement d'un renard qui flaire notre souper, interrompit Pedro. — Les chiens n'en ont guère laissé dans les environs , Messeigneurs. ^- Mais enfin, qu'est-ce? demanda à son tour le postillon plus accessible aux terreurs de son compatriote à mesure que l'animation de la route se calmait en lui , à mesure aussi que les ténèbres devenaient plus profondes.

I. Nom qae Ton donne tai Espagnols d'Buropo dans l'Amérique méridionale.

^ Al —

— Ce que c'est , je n'en sais rien du tout , répliqua le vieux soldat; pendant tout ce mois d'hiver ça pleure chaque nuit depuis le coucher du soleil jusqu'au matin. Seulement, j'ai une idée là-dessus , voilà tout ce que je puis dire.Vous savez, Messieurs, ce qui se passa ici lors de la première incursion des sauvages , quand nous revînmes de Fexpcdition du Pérou avec les volontaires de Tucuman? — A peu près, répondit Carlito, mais j'étais bien jeune alors, et vous ferez mieux de tout nous raconter en détail.

— Ces messieurs passeront toute la nuit dans cette poste ? demanda le guide. — Assurément, il ne fait pas un temps à courir le Pampa. — Et puis , Messeigneurs , vous avez voyagé y vous avez lu dans tous les grands livres qui sont dans la sacristie de la cathédrale , et le dean (doyen) des Chanoines de Côrdova m'a dit bien des fois que le diable ne peut toucher un seul de nos cheveux tant que nous avons assez de force dans le bras pour faire ceci. — Et le vieux cavalier saisit cette occasion de faire un signe de croix qui le remit dans une parfaite assurance. — Ainsi , Messieurs , si vous n'avez pas peur, je vous raconterai une chose qui... non que je veuille vous expliquer ce qui pleure là derrière la roche , ajouta-t-îl , je n'en sais rien ; mais enfin je vous dirai l'idée que j'ai là-dessus.

Et tout plein de ce courage inattendu qui monte au cer\'eau après une grande frayeur, le guide alluma la cigarette déposée derrière son oreille et commença ainsi :

« Une nuit, c^était en automne , il ventait à éteindre tout tes feux du bivouac ; un cavalier entra au galop dans cette cour et frappa la porte avec le bois de sa lance , en criant de toutes ses forces : Los tndios ! los Indios! lés Indiens ! les Indiens ! Tout le monde se leva ; ou chargea en grande bâte sur les chevaux ce qui pouvait être emporté; l'argent

fut enfoui sous les rocs; en une denf)i-heure , hommes et troupeaux, habitants et haciendas avaient disparu. L*envoyé de la frontière s'en allait ainsi de porte en porte , le long de la Pampa^ éveillant les chrétiens que les sauvages croyaient massacrer endormis, et les chrétiens s'éloignaient vers rintérieur, tournant le dos au désert, grimpant sur des rochers , en pleine nuit , par des sentiers à pic où les chèvres seules avaient passé avant eux. Les chevaux même avaient peur de tomber entre les mains des infidèles , car ils fuyaient sans se faire prier, sans hennir, sans s'éparpiller le long des routes. — Et le postillon fit malgré lui le geste du cavalier qui agite le fouet au-dessus de son front pour rallier les chevaux.— Peut-être allaientils ainsi parce qu'il n'y avait rien à brouter sur les pierres de la sierra ; d'ailleurs, bêtes et gens, la nuit, ne font jamais guère de tapage; à ces heures-là, il se passe des choses surnaturelles, et celui qui s'en irait sans motif, le nez au vent, trotter d'un pas délibéré dans certains passages de la montagne, pourrait bien être battu, roulé, traqué par les esprits , par les fées qui dansent sur les grosses pierres , qui causent en rond sur la mousse des vallées. .. d

Ici , le conteur pressa fortement sa cigarette entre ses deux lèvres et en tira trois bouffées qu'il lança en l'air par les narines; puis il reprit:

«Les habitants étaient donc en fuite; ils marchaient comme s'ils avaient rêvé , par instinct, en silence et sans se plaindre , poussés par une frayeur qui remplissait l'esprit de chacun , sans songer à se défendre contre un ennemi invisible. D'ailleurs, il n'y avait pas moyen de s'arrêter avant le jour, avant de savoir quelle direction auraient prise les sauvages; c'était là le point important. Seul , un cavalier resta pour épier la marche des sauvages sur le plus élevé des rocs qui entouraient la vallée déserte; il attacha son cheval derrière un buisson et se coucha luimême à plat ventre dans une haute touffe d'herbe. On

VauraU pris pour un de ces gros lézards qui rampent dans les plaines de Santiago et dont les soldats sont friands.

«Bientôt il y eut dans la plaine un murmure confus mêlé de cris perçants; Tespion tressaillit, puis laissa retomber sa tête sur l'herbe. L'Indien ne se trahit pas ainsi quand les ténèbres cachent son approche; le bruit passa en Faîr; c'étaitune troupe de gros perroquets verls qui regagnaient tulraultueusement les provinces du nord. Puis la voix aigre du vanneau armé ', le cri de tiroutérOy s'éleva do fond de la vallée. Le cavalier allongea le menton audessus du roc; l'avertissement semblait sérieux; plus vigilant que nos. chiens dont l'odorat est gâté par l'habitude qu^ils ont de dévorer la chair des bestiaux , cet oiseau ne se laisse jamais surprendre ; même au milieu de la nuit , il poursuit le passant avec un acharnement courageux en caracolant dans les airs, en jetant au vent cette plainte sonore qui lui a valu son nom. A ce signal répondit un bruit sourd sur la terre humide ; l'espion arma sa carabine , se souleva sur le coude... Ce n'était point encore l'ennemi, mais un chevreuil poursuivi par des loups.

a Que la nuit est longuel pensait l'espion; elle étaiten effet fort longue pour ceux qui fuyaientet aussi pour les Indiens marchant au pillage. Mais une heure environ avant le lever du soleil, à l'instant où une lumière blanchâtre commence à marquer la ligne de l'horizon , le cavalier, toujours en sentinelle, découvrit sur le dos de la plus lointaine colline quelque chose qui s'agitait, qui avançait rapidement, quelque chose de moins vague que la brume chassée par le vent qui la roule. Au-dessus de cette masse mouvante, troupe de cavaliers serrés les uns conti'e les autres, s'élevaient les longues lances des sauvages armées d'un fer tranchant , ornées à leurs sommets d'une touffe de plumes d'autruche. En avez-vous vu , senores , de ces lances? »

I. OiseftO de la Pampa semblable au vanneau ; il porte & Talle un petU éperon.

— Oui, répondirent les voyageurs, elles sont faites pour le guerrier qui habile en plein air, sans autre toit que la voûte des cieux, car elles ont bien trois hauteurs d^honame. — Et elles atteignent de loin , dit le posiillon ! — Le vieux guide répondit par un mouvement de tête, et continua.

G Après la dernière Jialte , les Indiens s'étaient remis en marche , et ils se formaient pourTattaque. Quand vous voyez Tavalanche se détacher du sommet des Andes, vous êtes sûr qu'elle va rouler jusqu'au fond de Tabime en grossissant toujours; quand le vent de sud-est, le pampero^ commence à déraciner les arbres en rasant la sierra de San-Luis , vous ne doutez pas que celui sous lequel vous vous abritez n*ait le même sort , car l'avalanche et l'ouragan ne s'arrêtent point tout à coup dans leur marche terrible. Ainsi vont les Indiens ) une fois rassemblés, une fois partis du fond de leur désert , ils poussent toujours en avant jusqu'aux habitations. On les voit approcher sans échanger entre eux une seule parole , sans ces petits incidents fréquents dans une armée de chrétiens et qui font espérer à la ville assiégée que l'ennemi va peut-être changer d'avis. Quand la brise souffle , quand le nuage crève , c'est Dieu qui l'ordonne, n'est-ce pas? Quand l'Indien est en campagne, c'est le diable qui le chasse.

« Aussi la bande fut bientôt arrivée ; elle se trouvait déjà directement au-dessus de l'espion, qui suivait des yeux toutes ses manœuvres sans courir le moindre risque d'être découvert. Après s'être approchés de la poste , les sauvages n'avaient pas tardé à s'apercevoir qu'elle était déserte , et , se dispersant aussitôt dans la plaine, ils cherchaient le butin, rassemblaient çà et là quelques brebis oubliées , fouillaient les buissons avec le fer de leurs lances, et tournaient avec précaution les rocs derrière lesquels une patrouille pouvait être embusquée ; tout cela sans bruit encore , comme s'il se fût a^ de toute autre chose que d'une œuvre de car-

oage. Quand ils virent qu'aucun péril ne les menaçait; la maison fut incendiée , et les sauvages poussèrent des cris hideux, moins pour saluer le jour que pour dire adieu à la nuit. A ce moment-là , les oiseaux montaient en l'air avec leur gazouillement accoutumé. »

— Pourquoi le sauvage ne reste-t-il pas dans son désert où il est roi , où les créatures de Dieu rapprochent sans crainte, tandis qu^elIes fuient si loin devant nous? interrompit le postillon en jetant dans le foyer quelques branches sèches; il y a des circonstances où Ton serait jaloux de lui y où Ton croirait que Dieu le mène par la main , tant fl réussit dans ce qu'il entreprend !

— C'est que , plus rapproché par l'instinct des animaux au milieu desquels il passe sa vie, répondit Carlito, presque nu comme eux , il ne change pas comme nous Taspect de la nature qui l'environne. — Et si son regard perçant devine Toiseau sous la nue , il ne reporte pas de la terre au ciel un œil inquiet que le passé trouble et que l'avenir épouvante, dit Duarte; aussi fait-il le mal sans remords, comme un enfant.

« Certes, l'Indien n'a jamais de remords, continua le vieux guide , car toutes ses guerres sont les mêmes : meurtre, incendie , pillage , c'est invariablement la même marche. Ce jour-là donc, la poste où nous sommes abrités ou à peu près était en flammes ; toute la Jndiada allait et venait alentour, comme autour d'un feu de joie. Cependant ils étaient furieux, les sauvages : le butin consistait tout au plus en quelques vieux chevaux boiteux , en quelques brebis accrochées aux ronces par leurs toisons. Bientôt la troupe tourna à gauche par les sentiers battus , impatiente de pénétrer plus loin dans le pays habité, et de surprendre quelque famille endormie avant que le soleil eût rendu sa marche visible. 11 n'y avait pas de rencontre à craindre, et les Indiens ne s'avançaient pas en bande serrée ; toutefois, aucun de leurs mouvements n'échappait à Tespion.

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Déjà les sauvages commençaient à gravir les premiers escarpements de la sierra, et chacun d'eux, choisissant un sentier à sa fantaisie , s'enfonçait dans les fentes du rocher, dansTépaisseur desbrousailles; ils allaient assez lentement d'abord, pour donner aux fenimes le temps de rassembler le butin. Vous avez vu les mules chargées gravir les montagnes du Chili, comme elles pointent et montent lestement vers le sommet , souvent cachées aux yeux , et dressant Toreille aux cris AeY arriéra (muletier), qui les anime; ainsi serpentaient, bondissaient, rampaient les sauvages, avides de faire le mal , aidant leurs jambes agiles de la longue tige de leurs lances.

a Toute la bande avait pris un peu à gauche de cette poste, et laissait assez loin d'elle l'espion toujours attentif à surveiller ses manœuvres. Aucun des pillards ne pouvait encore distinguer le cheval légèrement équipé que la saillie du roc couvrait du c6té de la plaine. D'ailleurs, ce cavalier n'avait là qu'un rôle tout à fait inotfensif : pareil à la perruche qui s'en va se percher sur la plus haute branche d'un arbre éloigné , prête à avertir toute la troupe dès que le péril menace , cet homme attendait qu'il fût temps de donner aux siens le signal de l'approche ou de la retraite des Indiens.

(( Cependant çà et là paraissait quelque tète de sauvage , et le cavalier devait songer à se replier sur le gros des fuyards. Comme il était prêt à sauter sur son cheval, dont il déliait les pieds , au-dessous de lui le cavalier entendit rouler quelques pierres. Il avance la tête, rien ne parait , seulement les branches sont agitées; le bruit approche, il saisit sa carabine , il se penche , et dislingue , en prêtant l'oreille, un pas lent et fatigué, une respiration haletante. Il allonge sa carabine à travers les ronces , dans la fente du roc , et à l'instant où les deux ennemis vont se trouver face à face, le coup part, un cadavre tombe, la tête a})puyée sur le plateau de la montagne.

er Bien vite le cavalier regarde ce corps gisant à ses pieds; c'était celui d'une femme indienne que la balle avait frappée au cœur. A cette vue, le cavalier eut honte ; des bras de la femme mourante s'échappa un enfant : le plomb ne Tavait pas blessé; il restait là , debout , immobile, comme le daim qui, pour la première fois, entend siflOier les boules autour de sa tête. Déjà Tespion avait sauté sur son cheval ; se penchant vers le petit Indien, il Fenleva par sa ceinture, Tassit sur le côté de la selle , et se jeta au grand galop à travers la colline. A cet instant, toute la Indiada atteignait le premier rempart de rochers; les lances brillaient et se balançaient aux rayons du soleil levant sur le couronnement de cette muraille naturelle, et les regards des sauvages, fixés d'abord sur ce point qui fuyait , interrogèrent bientôt les grottes dangereuses couvertes de buissons.

a Or, la population fugitive était réunie dans une petite plaine, an versant de la sierra, sous la protection du régiment des auxiliaires des Andes dont je faisais partie; j'avais le grade de sergent depuis la bataille d'Ayacucho. Le jour brillait assez désormais pour que chacun pût se reconnaître , mais on restait silencieux , car des colonnes de fumée commençaient à s'élever sur toute la frontière; chaque famille apprenait par là qu'elle se trouvait sans asile. U y avait plus d'une mère inquiète qui faisait le tour des groupes, regardait l'un après l'autre tous les enfants entassés dans le cercle du camp, puis revenait s'asseoir désespérée , la mort dans l'âme , auprès du foyer. Il y avait aussi de tout petits enfants égarés, recueillis au hasard , qui pleuraient et demandaient leur père à tous ces visages inconnus, plongés dans la désolation. Les cavaliers retenaient à grand'peine dans les limites de ces retranchements improvisés le bétail ennuyé , impatient de se disperser dans la plaine et d'aller boire aux ruisseaux. Les soldats, fatigués, fumaient et dormaient; ils savaient

bien que les sauvages ne viendraient point attaquer le camp. Cependant marcher à leur rencontre ou à leur poursuite , c'eût été exposer aux lances ennemies cette troupe sans défense, déjà décimée, ou tout au moins pousser à travers la Pampa une reconnaissance inutile.

a Arrivé au milieu de nous, Tespion descendit de cheval, et déroula son manteau, d'où nous vîmes tomber le petit Indien droit sur ses pieds. Au milieu de ces figures étrangères , le louveteau , ouvrant de grands yeux , battit en retraite à reculons jusqu'au pied du roc et se tint sur la défensive. Un grand éclat de rire partit de tous les groupes de soldats , et certes, Senores, il ne fallait rien moins que l'arrivée d'un hôte si peu attendu pour dérider ces fronts soucieux, aussi brunis par les neiges des Andes que par le soleil du Pérou. — Où as-tu pris cela? demanda Vaiferez de la compagnie. — Que veux-tu faire de ton lionceau? cria un camarade. — Amigo, dit un autre, estrce là Ion prisonnier ? C'est trop jeune pour être fusillé. Quel regard! viens ici, nihUo , viens ici ! — Et Tenfant, roulant ses grandes prunelles noires, cachait ses petites mains derrière son dos.

(( Ma foi, reprit un officier^ il y a ici plus d'une femme qui a perdu son enfant en fuyant dans l'obscurité, voyons si quelqu'une voudra prendre celui-ci en échange. Et saisissant par le bras le petit sauvage , qui résistait de toute la force de ses jambes, il le mena malgré lui au milieu du cercle des femmes. Mais à la vue de l'orphelin à peau cuivrée , les unes pressèrent sur leur cœur avec effroi un nourrisson endormi , les autres songèrent à leur enfant condamné à une captivité éternelle chez les sauvages; toutes détournèrent la tête.

— Personne n'en veut donc? demanda l'oflScier; il est trop jeune pour avoir mérité la mort. Voyez, c'est à peine un enfant, una criaturaf Qu'en faire? — Emportez-le, répondirent quelques voix de femmes exaspé-

rées par le chagrin y et les plus méchantes , après tout» n'étaient que les plus tendres pour leur progéniture menacée ou perdue ; emportez-le. — Peu satisfait du mauvais succès de sa démarche , Tofficier i*evint au milieu de ses soldats: — Tiens, ditr-il au cavaiier, reprends ton captif, personne n'en veut.

c Le cavalier était fort embarrassé; il regardait le pauvre enfant sans trop savoir quel parti prendre, comme s'il eût dit : Pourquoi diable ai-je tiré mon escopetle ? Au fond, c'était là sa pensée, et le regret d'avoir tué une femme le porta à faire une bonne action. Il ôta son bonnet, et, s'avançant vers l'officier , il lui dit : — Seiior càpitan, peutrétre qu^en le baptisant on fera de lui un vrai chrétien. Puisque aucune de ces femmes ne veut se charger do lui, je le garderai avec moi ) il me servira au quartier. Si je suis tué dans un combat, eh bien! sefior eapitauj je vous demande qu'il reste avec les camarades; et, en attendant que le curé lui donne un nom, je l'appelle Ba~ taillon. Ça va-t-ilV — Bravo 1 vive Bataillon ! cria toute la troupe dès que l'officier eut fait un signe affirmatif, et, bon gré, mal gré, le petit sauvage, porté sur les bras des vétérans, fut obligé de frotter sa petite joue à toutes leurs vieilles moustaches. x>

— Bataillon ! dit Duarte en ralliant quelques souve--

nirs, j'y suis — Mais , interrompit le postillon, qu'a

de commun ce Bataillon avec la plainte qu'on entend toujours? — Chut ! plus bas, répondit le vieux soldat; c'est là qu'a été tuée la mère du petit sauvage, dans le sentier qui mène à la montagee, et on n'a pas retrouvé le corps. — Les Indiens l'ont enlevé , selon leur usage , dit un des voyageurs. — Les corps des guerriers, oui; ils les emportent pour cacher le nombre de leurs morts, reprit le

guide; mais celui d'une femme — Et il secouait la

tête d'un air d'incrédulité. — Et puis, Senores, un Indien, ça n'est pas baptisé; quand même on l'enterrerait, on ne

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peut mettre une croix sur sa tombe, et qui sait où va cette pauvre Ame?

— Savez-vous ce que devint Bataillon ? demanda Carlito au conteur. — Une blessure m'obligea à quitter le service dans ce môme temps, répondit celui-ci, et Je n'ai plus entendu parler de lui. — Moi, je Tai connu, interrompit Duarte -, si son histoire peut vous intéresser, mes amis, je vous la dirai demain, à la halte de midi.

Après avoir trotté toute la matinée, les voyageurs firent halte au pied d*un pic solitaire , entièrement détaché du reste de la sierra, nommé El Mono. Les habitants attribuent à ce pic , sentinelle avancée des montagnes de rintéricur dans les plaines de la Patagonie , un instinct bienveillant qui le porte à se couvrir de nuages quand un danger prochain menace la frontière. Toujours est-il que le Morro a vu s'accomplir dans le rayon des vallées où se projette son ombre bien des drames sanglants et terribles. Arrivés dans ce site sauvage, les trois amis allumèrent un grand feu, tandis que les chevaux fatigués se roulaient sur rherbe et secouaient leur crinière. Duarte reprit en ces termes la suite du récit :

a Comme vous l'avez vu , Messieurs , Bataillon n'avait reçu de Dieu que Texistence, sans accompagnement d'aucun bien. Patrie et famille étaient deux mots inconnus pour lui ; après avoir sommeillé trois ans dans la vie sauvage, il s'était éveillé au coup de fusil qui étendait sa mère morte devant lui , et s'était vu jeté dans la vie dos camps. Peu d'années après, le soldat qui le traînait à sa suite avec une sollicitude souvent dangereuse pour celui qui en était l'objet, ce soldat des armées de l'indépendance mourut, comme tant d'autres, dans les guerres civiles. On pendit aux pieds de Bataillon les grands éperons

d*acier du cavalier défunt, et, après Tavoir hissé sur son cheval, les soldats placèrent à Tarrière-garde le fils adoptif de leur ancien connpagnon d'armes. Uenfant, se rapprochant du gros de la compagnie peu à peu, à mesure que les rangs s'éclaircissaient, à mesure aussi que l'âge lui permettait de prendre part aux travaux de la campagne, finit à la longue par s'incorporer dans les rangs de ces cavaliers, vieux de vingt ans de guerre. Mais Bataillon luimême avait ses chevrons aussi» car, à tout prendre, il était entré au service le jour où brûlaient les habitations de la frontière, et il comptait douze ans de courses dans les provinces de la république quand sonna sa quinzième année.

a Jamais il n'avait dormi sous un toit ; les coloradoê parmi lesquels il se trouvait enrôlé n'avaient pas de quartiers fixes. Jamais il n'avait vécu de la vie des villes ; son existence était à peu de chose près ce qu'elle eût été dans les Pampas. Grâce à son instinct sauvage , il demeurait plutôt en communication intime avec la nature qu'en rapport avec les hommes j peut-être ignorait-il les noms des provinces qu'il parcourait; mais des plaines de la Patagonie aux forêts du Ghaco, du Parana au Rio- Quinio, il se fût guidé seul comme l'oiseau. Admis aux bivouacs des cavaliers dont il partageait les travaux, dont petit à petit il avait revêtu l'uniforme , depuis bien des années il écoutait leurs récits, mais sans prendre pai*t à leurs conversations , comme s'il n'avait rien eu à conter lui-même. Le langage semblait être pour lui ce que sont l'art et la poésie pour beaucoup de gens sérieux, quelque chose de mystérieux qui éveille dans l'âme un vague écho et la transporte dans une région supérieure , où elle se trouve dépaysée, tout en admirant. Cette faculté du silence, il la devait au sang indien, car généralement le sauvage, que ne préoccupe ni l'idée de progrès, ni la pensée de perfectibilité de la race humaine, accepte la vie comme

un texte sans commentaires, avec cette résignation et cette naïve ardeur qui le feraient croire soumis à la fatalité.

a Apprivoisé en apparence, bien qu'au fond il eût conservé le caractère de sa race, Bataillon devenait un soldat accompli. La profession militaire , telle qu'on l'entendait autour de lui , perfectionnait ses instincts , comme les leçons du fauconnier développent ceux de Foiseau de proie* Il n'y avait donc aucun cavalier dans la compagnie qui exécutât avec plus de facilité et de précision, avec plus de souplesse et de régularité , les manœuvres impétueuses qui consistent à arrêter court en le faisant glisser sur ses pieds de derrière le cheval lancé à toute bride , à se coucher sur sa selle pour ne présenter à Tennemi qu'un fer de lance acéré à peine visible. Ainsi , Messieurs , il ne s'agissait pas de la vie militaire dans les casernes, mais de la vie des camps ou plutôt du désert. Les cavaliers au milieu desquels grandissait Bataillon, tous habitués à parcourir en armes les diverses provinces de la république, formaient quelque chose de pareil aux compagnies tranches ; c'étaient des soldats dans le vrai sens du mot, cherchant du travail tout le long des frontières dont on les avait constitués gardiens , toujours en quête de batailles, chevauchant du matin au soir sans inquiétude ni fatigue. Longtemps après que les guerres de l'indépendance étaient finies, longtemps après le licenciement des armées victorieuses dont les chefs devaient causer tant de maux aux pays délivrés par eux , ce régiment des col<h rados existait encore dans les mêmes conditions belliqueuses.

a Bien qu'identifiés à la vie nomade du sauvage par les habitudes d'une vie errante, ces cavaliers avaient derrière eux les souvenirs d'une enfance plus calme, mieux établie, passée dans les grandes fermes de l'intérieur, dans les faubourgs des villes; cette seconde nature n'avait pas tellement absorbé la première, qu'il n'en perçât quelque

chose dans leurs récits. Alors Bataillon , plus sérieux , plus morne que de coutume , cherchait à deviner en luimême ce que pouvait être cetle existence parfois regrettée dont il n'y avait pas trace en lui. Tandis que, couchés sur la selle, les soldats dormaient en rond autour du feu, le jeune Indien veillait, écoutant avec émotion aboyer les chiens aux portes des fermes éloignées, et rêvant à ce qui se passait dans les familles , dans les villages , dans les grandes cités, dans ces lieux habités dont il faisait incessamment le tour, comme une sentinelle vigilante condamnée à ne jamais franchir le seuil dont la garde lui a été confiée. »

— Après tout, interrompit Pedro , Bataillon pouvait quitter le régiment sans être considéré comme déserteur ; car il ne recevait.sans doute aucune solde.

« n n'était même pas, à vrai dire, enrôlé comme soldat, reprit Duarte -, il remplissait dans le régiment le rôle du mousse dans Téquipage d'un navire. Mais le mousse sans famille voit dans le navire qui le porte sa patrie tout entière ; hors du camp , où Bataillon aurait-il vécu ? Si la guerre avait continué avec les Indiens , nul doute qu'il eût passé dans leurs rangs sans préméditation , mais par un instinct irrésistible.

a Cependant il arriva qu'un jour, pendant une marche «de la frontière méridionale aux bords du Parana, sa compagnie défilait sur les hauteurs qui couronnent et dominent la ville de Côrdova ; le soleil scintillait sur le beau sable des grandes grèves au milieu desquelles serpente un filet d'une eau limpide et argentée. C'était la veille d'une fête. Dans les couvents aux cloîtres spacieux, plantés de cyprès et de figuiers , les cloches, agitées au sommet des tours, chantaient un carillon joyeux que dominait à lents intervalles le bourdon de la cathédrale. Les étudiants de l'Université, aujourd'hui si déchue, s'écoulaient 'joyeusement vers la place ^ le long des arcades du collège.

Chanoines-professeurs ^ aux chapeaux à larges bords , bourgeois en manteaux , circulaient autour de la promenade en fumant leurs cigarettes, et sur des bancs, à Tombre , duègnes et jeunes filles agitaient l'éventail ; les bruyantes laveuses, dispersées au bord des ruisseaux, étendaient le linge blanc sur les pierres luisantes, sur les haies fleuries. Les chariots pesants descendaient, en criant sur Tessieu , par les ravins escarpés de la grande route de Test, et des divers points de Thorizon arrivaient des cavaliers dont les chevaux noirs , couverts d'écume, caracolaient gaiement sous les arbres du chemin.

«Du milieu de cette vallée où s'encadrait avec ses jardins et ses vergers la cité riante, de ce damier de toits plats formant des terrasses aérées , et des mirad&res en tourelles où les jeunes filles aiment à s'accouder le soir, il s'élevait un murmure de ruche auquel nous sommes trop habitués pour en avoir l'intuition bien précise , mais qui venait bourdonner avec un charme de nouveauté presque irrésistible à Toreille du jeune Indien. Dans ce murmure confus , pareil à celui de la vague sur une plage de sables , il discernait sans le savoir, et comme dans Tharmonie d'un rêve , le joyeux accord de passions à la fois vives et douces, dont Texpression était la vie et le mouvement. Pour la première fois , il se sentit homme , être sympathisant par nature avec son semblable , de quelque variété qu'il soit. Pour la première fois le ramier voulait prendre son vol vers le colombier ouvert devant lui. o

— L'aspect imprévu d'une de nos bruyantes cités d'Europe aurait agi d'une manière moins séduisante sur le cœur naïf de Tlndien , interrompit Carlito ; les ruines imposantes des temps passés coudoyées sans façon par les édifices mesquins du siècle présent , l'effet discordant de ces bigarrures qui font d'une ville respectable et jadis homogène quelque chose de pareil à un habit d'arlequin , eussent étonné son regard sans donner à son esprit les enseigne-

ments qui ressortent de ces vicissitudes. Il se fftt détourné avec effroi de ces lieux attristés où rien ne sourit , où le riche lui-même, dans son agitation inquiète y semble souffrir plus que le pauvre.

a 11 en est ainsi dans plus d'un pays de l'Europe y reprit Duarte ; j'en conviens, amigo; mais vous savez tous. Messieurs, quel air de fête revêt la jeune Gordoue d* Amérique, légère et indolente , lorsque le soleil couchant l^ncadre comme un diamant dans Tazur plus foncé de la sierra. Là, dans ces temps déjà passés, point d'ambitions, point de tumulte , point de nouvelles traversant la cité d'une voix inquiétante, et juste assez de commerce pour donner aux habitants l'occasion d'animer leurs ru^s. Avant que les troubles intérieurs eussent habitué cette population paisible à se barricader dans ses maisons et à se réfugier dans les couvents à l'approche des/acciowe*, les grands événements de la place publique , c'étaient le passage d'une troupe de mules allant de San-Juan à Buenos- Ayres, Tarrivée d'un convoi de chariots, descendant de la vallée de Mendoza aux rives de la Plata , ou la venue subite d*un botaniste de Paris ou de Londres , recueillant dans sa boite, à la grande stupéfaction des bouviers , la moindre plante en fleurs foulée par les bestiaux de la montagne.

a Le jeune cavalier se sentait donc attiré vers la ville. Déjà son cheval , maintenu au pas , avait été dépassé par toute la ligne , quand le commandant de la compagnie prit une route latérale et , s'enfonçant dans les vergers avec quelques soldats d'escorte , pénétra dans la ville de Côrdova pour échanger quelques paroles avec le gouverneur. Sans y être invité , Bataillon se mit sur les traces de Tescouade privilégiée, et, à mesure qu'il plongeait dans les jolis jardins du faubourg , à mesure que l'écho des murailles répétait le bruit de ses lourds éperons , et que son ombre glissait le long des portiques , un vague sentiment de fierté 9 de valeur personnelle^ se révélait en lui.

a Le régiment avait fait halte sur la harranca; les cavaliers , appuyés sur le cou de leurs chevaux , suivaient de Tœil, avec une curiosité envieuse, la marche de leurs compagnons. Ainsi les matelots , restés à bord , s'accoudent sur le bastingage , et regardent en silence la yole du commandant qui va toucher terre , poussée par les rames agiles de leurs heureux camarades.

c< L'escorte accompagna le capitaine au cavildo (hôtel de ville) et mit pied à terre. Plus le soir approchait^ plus la ville devenait vivante. Après avoir attaché son cheval aux arcades de Tédifice, el réuni sa lance au faisceau que formaient celles des soldats déjà dispersés^ Bataillon, hasardant un pas timide à travers la grande place , se trouva au milieu d'un groupe de jeunes garçons qui jouaient aux caries. Animés par le jeu , ceux-ci ne firent d'abord aucune attention au nouveau venu; mais lui, il fixait sur eux ses grands yeux étonnés. Coprt5,cœur, criait l'un; baslos dcl rey, roi de trèfle, répondait l'autre^ à moi l'argent!... Et les cailloux représentant la monnaie absente roulaient sur le poncho troué qui servait de tapis. Bataillon , immobile , les mains dans le ceinturon de son sabre , suivait de l'œil les dames et les valets avec une surprise puérile que l'impassibilité de son visage indien pouvait seule cacher. S'attachant malgré lui à cette scène animée , il finit par s'asseoir à moitié sur ses talons entre les deux joueurs , qui ne rappelaient pas mal les deux jeunes truands immortalisés par Cervantes sous le nom de Rinconete et de Cortadillo.

«Voulez-vous jouer, monsieur le soldat , senor soldado ? s'écria tout à coup en levant la tête le plus hardi de ces enfants, qui étalait les cartes en éventail sous sa main gauche; à six sous, a cuartillo y les trois parties!... Mais le jeu était interrompu; tout le groupe reculait et battait en retraite devant la figure muette et sérieuse de Bataillon. Celui-là môme qui lui avait adressé la parole , l'ayant re-

gardé en face , remit précipitamment les cartes dans le fond de son bonnet , et ils s'éloignèrent tous en se parlant à voix basse. »

— Ce qui les effraya , dit Carlito , ce ne dut pas être précisément la figure étrange , la couleur cuivrée de Tindien , mais l'inflexible gravité répandue sur un visage adolescent. Menez au milieu d'une troupe d'écoliers joyeux un triste enfant de grande maison , et la gaieté cessera; la gaieté , qui ne se fait jamais devant la réprimande du maître. L'enfant qui ne sait pas sourire est une chose si désolante qu'elle glace incontinent l'enfance elle-même.

Duarte tira de sa hçMe de paille de beaux cigares qu'il distribua à ^ (Â>mpagnon^ de voyage , sans oublier le guide ; celai*ci ôta son bonnet , et donna à ces messieurs un tison pour allumer leurs puros. *

a Demeuré seul ^ reprit Duarte ^ Bataillon se trouva tout décontenancé et tout honteux. Il écarta les cheveux noirs et luisants collés sur ses joues bronzées, et entra dans la longue file de chariots qui forme le marché. Sur chaque timon étaient assises des femmes venues des campagnes voisines , qui étalaient aux yeux des passants de beaux fruits , des figues , des pèches , des pastèques , disposés dans des corbeilles. Beaucoup d'entre elles berçaient sur leurs genoux de petits enfants , et Bataillon se rappela le premier cercle de femmes éplorées au milieu desquelles il avait été lancé en tombant des bras de sa mère; par la pensée il ^ trouva rejeté à ce jour terrible dont il conservait un vague souvenir, où se nouait pour lui l'énigme de la vie. Il faillit reculer, par un effroi involontaire; mais la curiosité l'emporta , et il avança, comprenant d'ailleurs que 'son uniforme lui donnait droit de cité parmi les habitants des villes. Il passa donc à travers les groupes , inaperçu , mais voyant tout; ses yeux roulaient à droite et à gauche dans un perpétuel mouvement d'observation. Les joyeux éclats de rire , le chant des guitareros , les conver-

salions animées , le salut au passant , le bonsoir de deux amis, tout cela frappait son oreille et causait une singulière impression à ce coeur sauvage , qu'aucune sensation de cette nature n'avait effleuré encore. A son insu y il comparait cette vie pleine de variété , de nuances . de mouvement, aux jours longs et uniformes passés dans la plaine, è cette vie plus âpre encore dont il lui restait de vifs instincts. A chaque voix qui perçait la foule , il tressaillait , comme si les paroles ou le sourire d'une voix inconnue se fussent adressés à lui. Mais non. Cette population tout entière vivait et s'agitait dans un cercle dont il se trouvait exclus. Au fond de son esprit , il y avait cette pensée qu'il était trop tard pour s'apprivoiser; il ressentait même une secrète répulsjon h Tégard de cette foule dont le bruit l'attirait , bien qu'il s'en défendit. Le sentiment de la solitude l'accablait au milieu de ce monde sans affection pour lui. Être seul au désert , c'est l'animer par sa présence y en être le roi , l'âme ; mais être seul parmi les hommes, c'est sentir ses facultés anéanties.

«Dans cette alternative d'éblouissement et de tristesse, Bataillon traînait machinalement son sabre à travers la grande place; l'existence , qui jusqu'alors s'était présentée à lui comme un tronc aride et nu , se parait de rameaux sous ses yeux. Le spectacle passager d'une société calme et heureuse l'affectait d'autant plus profondément qu'il lui semblait plus impossible de s'y rattacher. Il n'était déjà plus ni l'homme de la vraie nature , libre sous l'inspiration de sa fantaisie, ni l'homme des villes, volontairement soumis aux lois d'une civilisation bienfaisante. Qu'était-il en effet? Un soldat de hasard, acclimaté au milieu d'étrangers , de bienveillants ennemis qui l'aimaient par habitude , parce qu'il leur donnait l'occasion d'exercer un commandement qui plait beaucoup à tout subalterne. On parlait devant lui aux feux du bivouac comme devant un être sans oreilles , et si on lui adressait la parole , c'était

pour lui dire : Bataillon, veille à la marmite; Bataillon , va chercher de Teau à la fontaine } Bataillon , donne-moi ma lance !

a Ce qui avait convenu à l'enfant pouvait ne plus suffire à Tadolescent dont Thorizon allait s'agrandir , et ce que je vous rapporte ici , Messieurs , Bataillon le pensait vague* ment en regagnant les arcades du cavildo; mais aurait-il pu le quitter, ce régiment dont les figures lui étaient toutes familières, dont il connaissait toutes les voix, dont il faisait partie comme la girouette fait partie du clocher qu'elle couronne? Dès qu'il fut assis sur la selle , son cheval se mit S hennir vers la plaine , car les autres cavaliers étaient partis ; mais , impatient et attristé , Bataillon serra la bride , suivant au pas le chemin qui conduit à Tescarpement. Il commençait à faire nuit ; les sommets de la sierra, encore éclairés des rayons du soleil, cachaient leurs bases dans Tobscurité. »

— Il semble alors, dit Pedro , que les montagnes s'élèvent comme une décoration et que la ville s'abaisse dans un abime nébuleux où elle se replonge pour dormir; le ciel aussi parait reculer dans une perspective infinie son dôme étoile , et cette voûte qu'avaient l'air de toucher les clochers des églises , toute constellée , enlève bien loin de la terre ce firmament radieux vers lequel s'envolent nos âmes inquiètes...

«Et il aiTive rarement, continua Duarte , que nos pensées puissent traverser le crépuscule sans subir une modification analogue à celle qui remplace l'éblouissante clarté du soleil par les tremblantes lueurs des astres. Bataillon était sombre ; il s'acheminait vers le camp avec une mélancolie douloureuse. Le voile avait été soulevé ; déjà il expiait la connaissance bien imparfaite des choses qui se passaient hors de sa portée. A cette heure du soir, vous savez , Messieurs , que les jeunes filles de Cordova ont coutume de venir remplir leurs cruches au bassin de la pro-

roenade ; souvent elles s'y rassemblent en grand nombre, et, oublieuses de leurs travaux, elles dansent jusqu'à la nuit. A cetlnstanl même , après bien des jeux et des ébats, la bande joyeuse avait fini de puiser de Teau , et elles défilaient en chantant, pieds nus , sur les jolis cailloux aux mille couleurs qui inscrivent en mosaïque au coin de Yalameda le nom de l'ancien vice-roi de la province, Vêlez.

« Une seule de ces enfants folâtres était restée ; elle se hâtait d'emplir une large cruche si lourde qu'elle ne pouvait la retirer de l'eau. — Âttendez-moi , criait-elle à ses compagnes, qui de vous vient m'aider?... — Mais toutes elles s'éloignaient, puis revenaient, puis faisaient en riant le tour du bassin afin de mieux se jouer de l'embarras de la pauvre fille ; et il y avait de leur part malice et vengeance peut-être , car celle qu'elles tourmentaient ainsi semblait la plus jolie de toute la bande. — Âidez-moi, criait-elle encore; si je reviens à la maison avec une cruche vide, qu'arrivera-t-il ? — Et, penchée sur le bord, elle baignait dans les eaux les larges tresses de cheveux noirs qui pendaient sur ses épaules.

« Bataillon n'avait fait qu'un saut de son cheval à terre, et il élait auprès de la jeune fille. Celle-ci eut peur et se redressa vivement: — Que voulez-vous , senor soldado? — Mais déjà Bataillon relevait d'un bras vigoureux la cniche toute pleine , et , après l'avoir respectueusement posée sur la tête de la belle Cordovèse , il s'élança sur sa selle dans le même silence.

a — Bravo ! bravo ! crièrent les jeunes filles accourues autour de leur compagne; et tu ne lui as pas dit merci! Oh ! quelle honte , que verguenza! Que penseront les cavaliers rouges de la politesse dos filles de Côrdovàî Allons, remercie-le, dis : Gracias^ seUor^ ou nous renversons ta cruche... — La pauvre enfant rougit , se défendit quelque temps, puis, rejetant l'écharpe autour de son men-

ton, elle prononça un gracias y caballero! au milieu du bruyant éclat de rire de la troupe étourdie.

a Puis elles disparurent toutes , se dispersant çà et là dans les sentiers de la plaine , à travers la colline ; mais Fœii perçant de Bataillon suivit longtemps le pas svelte et rapide de celle qu'il avait secourue. Au milieu des buissons épineux y des touifes de cactus , des tiges d'agaves , il voyait Famphore allongée osciller au mouvement gracieux de la jolie tête brune encadrée dans la blanche écharpe. Arrivée sur une hauteur ou elle se dessina en passant comme une ombre à la deniière lueur du crépuscule y la jeune fille redescendit tout à coup pour ne plus se montrer.

tf Quant au jeune Indien , il subissait les illusions d'un rêve ; la malicieuse plaisanterie des jeunes filles qui se plaisaient à tourmenter leur compagne , lui avait inspiré un élan chevaleresque , mais il ne comprenait rien au trouble que la douce voix de la Gordovèse faisait naître en lui. Pour la première fois de sa vie , il avait essayé de balbutier une réponse , mais les mots avaient expiré dans sa bouche entr'ouverte. — Ah ! pensait-il en lui-même, que de mystères dans les villes ! Parmi les vieux cavaliers de sa compagnie , qui pouvait lui apprendre à vivre au milieu des blancs! — Et il allait au pas , plongé dans une rêverie sérieuse 9 songeant qu'il faisait peur aux uns, qu'il était inaperçu des autres , et qu'à moins de rencontrer encore l'occasion d'aider une jeune fille au bord de la fontaine , il n'oserait aborder ces gracieuses créatures déjà disper« sées comme une volée d'oiseaux. »

— En attendant , Bataillon désertait? dit Garlito. — «Il désertait par la pensée, reprit Duarte, il désertait du fond du cœur; il n'était plus soldat et se gouvernait à sa guise. Tout à coup la trompette retentit au sommet de la barranca; les cavaliers se remettaient en marche. Bataillon prêta l'oreille autant que son cheval; ses regards se portèrent sur la longue file de manteaux rou-

ges à peine visibles à Thorizon ; mais son cœur ne battit pas plus vile , il ne pouvait quitter les bords de ee bassin dont les eaux tranquilles tremblaient sous Tombre des arbres. Peu à peu les compagnies défilèrent , s'allongeant dans une plaine où Tœil ne les distinguait plus. Quand la dernière lance agita son pendon au-dessus des rocs, la poitrine de Bataillon se serra : c'était Theure où Ton trotte gaiement vers le bivouac , où les chevaux hennissent à la rosée , où Ton chante d*un bout à l'autre de l'escadron pour abréger les ennuis d'une marche qui clôt la journée. Puis la trompette sonna la halte , répétée par les échos lointains de la montagne... La main de Bataillon avait lâché la bride ; ses pieds enfoncèrent l'éperon dans le flanc du cheval , qui en une minute l'eut ramené d'un galop impatient au milieu de ses compagnons.

a Le sort en était jeté; il devait vivre et mourir ainsi. »

ra.

Au delà de cette plaine du Morro, où les miliciens de Côrdova furent taillés en pièces par les Indiens il y a bientôt vingt ans 9 on rencontre un bois humide , planté d'arbres chétifs dont les rameaux noueux ne permettent guère aux chevaux de galoper. L'extrême fraîcheur du sol est entretenue par les débordements de la cinquième rivière (el Rio-Quinto) sortie de la sierra. Au lieu de chercher un gite dans la mauvaise poste qui les attendait près du torrent, les trois voyageurs s'en allèrent camper, sur la colline prochaine, du haut de laquelle on peut voir, par un temps serein, poindre les cimes les plus élevées de la Cordillère des Andes.

a Vous m'avez laissé entamer l'histoire de Bataillon, et vous l'aurez jusqu'au bout, dit Duarte en s'asseyant sur un tronc d'arbre. — A l'époque où je le connus , il pouvait avoir dix-sept ans ; c'était bien un des plus beaux

soldats de Tamiée. Ses grands yeux doux voilés de longs cils, ses joues un peu saillantes encadrées dans une masse de cheveux noirs, lisses et flottants, donnaient à sa physionomie régulière cette expression vraiment remarquable dont on n'a guèi*e d'exemples en Europe. Cette beauté, qui appartient au type sauvage chez les tribus les plus choisies, sous les latitudes tempérées surtout, et qui satisfait le regard, consiste, vous le savez, Messieurs, dans rharmonie parfaite des lignes d'un visage où respire la vie, où Ton ne trouve aufun symptôme de la souffrance morale qui ride nos fronts. L'habileté du jeune Indien, à manier la lance était proverbiale dans le régiment, et quand il se couchait sur son cheval pour présenter moins de surface aux balles ennemies, on eût dit qu'il ne faisait qu'un avec l'animal qui le portait. Dans tous ses mouvements il y avait quelque chose de vif, d'indompté , d'insaisissable, qui trahissait son origine. Bien que le premier dans la mêlée, jamais il n'avait reçu une blessure, et cela ne rétonnait guère , tant il lui semblait naturel de vivre dans les batailles. Pour celui qui, sortant de sa vie paiable et bien gardée, va courir les hasards du combat, il y a des chances de recevoir le coup fatal; mais pour le soldat de profession, chaque attaque est comme l'épisode d'une existence aventureuse, toujoivs sacrifiée ; la mort sait attendre ceux-là plus patiemment.

a Au temps où nous nous reportons , les guerres civiles étaient flagrantes; les vieux régiments avaient disparu, décimés peu à peu dans des escarmouches de tous les jours. Celui des auxiliaires des Andes, plus ordinairement employé à la défense des frontières, se conservait plus intact; c'étaient, à vrai dire, les plus intrépides soldats de la république, surtout depuis que le terrible général Quiroga les avait disciplinés à sa façon. On les appelait les colorados (les rouges) à cause de la couleur de leurs bonnets, de \ei\xv% ponchos (manteaux] et de leurs

e hilipas (jupons) ; indépendants par caractère, ils tenaient plus du reitre et du cavalier arabe que de nos ti*oupes réglées. Jadis, à la chasse au faucon, on soulevait le capuchon de Toi seau , et, dès que la proie se montrait, il fondait sur elle; ainsi, quand Tennemi paraissait, on le faisait voir à ces cavaliers formidables, et la bataille était engagée. Pour toute harangue , les chefs poussaient un cri sauvage auquel chaque soldat répondait par un hurlement saccadé. Le combat se bornait à une attaque décisive , à laquelle résistaient difficilement les lignes de fantassinsbientôt rompues; dans ces plaines sans fin, l'homme à pied perd courage ; de là , cette panique qui a tant de fois fait tomber des miliciens bien armés sous le sabre ébréché des sauvages. La courte carabine pendue à Tarçon des colorados ne servait guère qu'à préluder à la bataille par le bruit et la fumée ; ils l'abandonnaient aussitôt pour la lance et surtout pour le sabre, leur arme favorite.

a Depuis sa promenade solitaire dans les rues de Côrdova, Bataillon était devenu triste; d'ailleurs les guerres civiles bouleversaient ces paisibles contrées. Un jour, le régiment se trouvait campé sur les limites de la province de Santiago el Estero ; les herbes, séchées par les chaleurs de Tété, se réduisaient en poussière sous les pieds des chevaux; l'atmosphère embrasée n'avait pas ua nuage ; les petits drapeaux rouges ne flottaient même pas au fer des lances piquées en terre.

a Où diable allons-nous? demandaient quelques soldats couchés à plat-ventre sur leurs manteaux. — Qu'importe? répondit le plus ancien de la compagnie ; je ne Tai jamais su et j'ai toujours marché. Il y eut un moment de silence causé par ces paroles de reproche , mais le plus insouciant reprit : — Les beaux tenips sont passés , ce ne sont plus nos chefs qui nous mènent; au diable les factions et ces jeunes gens des villes qui se mettent à notre tête pour nous faire promener à la recherche d'un ennemi

qu'on ne trouve nulle part. — Le dernier Espagnol a évacué le ool de la patrie, ajouta un troisième ; il n'y a plus un Goth dans les forteresses, les sauvages sont refoulés dans le désert : après celte campagne, j'ai envie de passer les Andes et d'aller au Chili. — La au moins il y a toujours des Araucanos à combattre , dit un cavalier d'une stature colossale venu des plaines de la Rioja, et que ses camarades avaient surnommé Patagon. — Et puis j'ai peur qu'on ne finisse par nous caserner comme des miliciens, s'écria le brigadier.

e Cette perspective ne souriait à aucun des colorados ; ils eussent été obligés de modifier sur plus d'un point leurs coutumes et leurs habitudes , de parader sur les places pubUques, de monter la garde à la porte des villes; et puis peut-être aussi craignaient-ils, sans se l'avouer, de perdre ce prestige qu'ils exerçaient sur les populations ébahies, quand du fond de la plaine leurs rouges escadrons se précipitaient au galop comme un nuage plein d'éclairs.

« De tout ce qui s'était dit au bivouac, Bataillon n'avait pas laissé échapper un seul mot sans le retourner en son esprit. Accroupi devant le faisceau de lances, auprès de Patagon , il réparait les tresses de sa bride avec une lenteur inaccoutumée , comme s'il eût prévu qu'il n'avait pas longtemps à s'ei> servir. Quand un tronc d'arbre éclate en morceaux, il ne tarde guère , malgré la solidité de ses parties, à se réduire en poussière : ce corps jus^ qu'ici inaltérable et inaltéré, ce noyau de soldats aguerris semblait receler en lui un germe de dissolution i l'ennui avait saisi ces cavaliers, ils se sentaient désormais redoutés, hais môme. Jusqu'alors ils avaient cherché du travail de province en province sans avoir trop la conscience des maux qu'ils causaient depuis qu'ils étaient un instrument employé par les factions à désoler la république; mais enfin ils comprenaient que le temps des vrais înomphes était passé.

a Si tous s'en vont, songeait Bataillon, où irai-je? Et il ne pouvait s'accoutumer à Tidée que ce régiment pouvait disparaître, que cette masse d'hommes si terribles, décidant du sort des provinces, se résoudrait peut-être en postillons et en bouviers, maniant le fouet et l'aiguillon au lieu du sabre et de la lance, comme l'orage se résout en gouttes de pluie. Le lendemain, les compagnies étaient à cheval de bonne heure. A la dernière halte, le commandant s'avança en tète des lignes pour annoncer qu'on marchait sur Côrdova : la faction fédérale attaquait de toutes parts celle des unitaires ; les provinces protestaient contre un pouvoir central, dont le cœur devait être à Côrdova et la tête à Buenos-Ayres. Un profond silence accueillit la déclaration des chefs ; sans doute en soi-même quelque cavalier flaira le pillage, mais pas un hourra ne retentit, pas un bonnet rouge ne fut agité au bout des lances. Vers le soir , les colorados opérèrent leur jonction avec les milices à cheval levées par les mécontents dans la sierra; les officiers se saluèrent au cri de viva la patria !

a Vive la patrie quand on va rançonner les villes ci massacrer les citoyens ! murmura un vieux brigadier qui portait ses chevrons marqués sur le visage, et derrière lui quelques soldats chantaient tout bas ce refrain si connu au pied des Andes :

Viva la libertad, dice du pendon; Tus matas y robas, es tu religion!...

— Viva diosf hurla Patagon en se dressant sur l'étrier de bois, pour la dernière campagne elle sera bonne, car après celle-là je quitte le service. Et toi. Bataillon î Le pauvre Indien leva sur le colosse un regard singulièrement douloureux. — Que veulentrils faire de ces milices? reprit Patagon ; elles prendront la fuite, et nous aurons toute la besogne. Heureusement que nos ponchos sont rouges.

« Peu à pea les cigares s'étaient allumés sur toute la ligne, la bonne humeur revint en partie au cœur des cavaliers; chacun se mit à chanter, et les milices suivaient aussi vite que pouvait le permettre le trot inégal de leurs petits chevaux à longs crins. Ceux d'entre les nouveaux venus qui avaient servi déjà se tepaient groupés autour des soldats d'élite, assez indiffiércfnts d'ailleurs au renfort quon leur amenait. Quant aux autres, relégués à Tarrièregarde, traînés à la remorque, leurs rangs s'éclaircissaient de temps en temps lorsqu'une touffe d'arbre , un buisson de cactus laissait au milicien ennuyé la facilité de se dérober par la désertion à Tœil préoccupé des chefs, car à Fhorizon se levait déjà le dôme de la cathédrale de Gôrdova. B

— Les Cordovèses n'ont jamais fait de bons soldats, murmura le postillon, quf remuait dans une corne de bœuf une bouillie pimentée aussi appétissante, mais ndbins légère que le btouetde Sparte. — C'est-à-dire, répliqua Carlito , que tu es des plaines de Santa-Fé ; avec de pareilles rivalités de province à province , comment établir runitédans ces républiques !

c L'ennemi ne paraissait pas dans la campagne , continua Duarte; seulement au sommet des maisons, sur les miradoreSf le reflet des baïonnettes trahissait la présence des eivicos. Bataillon se rappela tout ce qu'il avait vu dans cette ville Tannée précédente, et il pencha la tête. — Jf vois d'ici le compadre Gomez sur son belvédère , s'écda Patagon avec un gros éclat de rire ; tiens, regarde, Bataillon î — Et le jeune Indien distrait fit un signe de téie affirmatif, sans songer à la distance qui empêchait de distinguer sur les toits autre chose que des uniformes bleus. — Le sauvage Ta reconnu , reprit le colosse dans un accès de bruyante gaieté ;^ quels yeux il a! Vois-tu auft^i

cet éclair?.*, tiens! — Et il n'avait pas achevé que le

boulet sorti d'une pièce de quatre , traînée au sommet de

la barranca, renvevsait le cheval sur lequel se pavanait le géant.

a D'un bond JPaniagon s'élaoça sur la paisible moBture d'un milicien y qu'il culbula sans plus de façon , etneparut à la tète de ]a comp^nid. Le désordre causé dans les rangs par le passade du projectile ^vait excité la colère des cavaliers; le^naj était donné» les sabres brillaient. En une minule L*ian*ièce-garde , qu'ils venaieat de démasquer, fut rejetée sin*' la ville ; mais> après c^tte première attaque, on fit halte pour rallier les miKces éparpillées derrière le camp: la bataille fut jremisô au lendemain.

a Pendant la nuit, Bataillon eut vingt fois la tentation de quitter la'compagnie ,*de jeter là ses armes et d'aller dans la ville; m.ai§ dès sentinelles veillaient à l'entrée de tous les chemins. Et puis quoi faire dans cette ville assiégée, à minuit? ce n'est pas l'heufe où les jeunes filles vont puiser 4e Teau au bassin de Ja protnenade ! — Tout à coup l'ordre fut donné silencieusement de nK>n tei:,à cheval : Bataillon tressaillit. — C'étaient donc les citoyens endérmis dans ces murs qu'on allaitr alt^uer, ceux qu'il tvaii vus si paisibles au seuil de leurs maisons l — Si cela eût été possible à un Indien^ Bataillon aurait pleuré; il prit nonchalamment sa lance , se mit en selle et se plaça à son rang.

«Toute la troupe avait tournée l'envera sespêncàoi rouges doublés de bleu , pour ne pas se trahir, même à la lueur des étoiles , par une couleur trop connue , et ainsi ils pénétrèrent furtivement jusqu'aux abords des faubourgs. Quelques sentinelles furent surprises; les autres se replièrent sur la grande place en tirant au hasard des coups de fusil qui donnèrent l'alerte; les colarodos entré* rent au galop par plusieurs rues. Déjà les habitants, quittant leurs demeures , fuyaient péle-môle et allaient chercher un refuge dans les cloilres inviolables des couvents. Au coin de la place de la Merced , près de la promenade

un groupe nombreux , en pleine déroute, attira Tattention des cavaliers; il y avait des femmes, des enfants, abandonnant les faubourgs et la Huerla , et aussi quelques hommes armés réunis en petites troupes. — En avant , cria Patagon ; débusque-moi ces drôles-là , Bataillon , ce n'est que de l'infanterie I

« Mais rindien s'arrêta court et brisa sa lance contre un mur. Patagon Tavait vu , car le jour commençait à poindre; et poussant un jurement terrible : As- tu peur, sauvage maudit? lui cria4-il ; puis il fondit au grand galop sur le groupe déjà dispersé. Sa longue pique avait cloué contre la porte d'un enclos plus d'un fantassin , en dépit des balles qui trouaient son manteau. Quant à Bataillon , il Vjenait de retourner le sien , et Tuniforme éclatant des colorados le trahissait aux yeux de Tennemi; néaumoips ,jl piqua des deux ôi 66 dirigea vers la promenade. — As^u |)erdu la téteî huda Patagon qui voulut courir après Uii pour r^rrôter ; veux-tu attirer sur toi toutes les carabines des cimeo^ ? ËQtends-tu? la retraite sonne !

cEn efibt ) la tromgettë venâil ée rallier les colorados sur une esplanade entourée de jardins ; un parlementaire devait être envoyé au cavildo , et demanden aux' notables la reddition d'une ville qui se défendait trop, mal pour résister longtemps. Mais di^à l'Indien s'était jeté eç tfrant, seul y avec sa lance brisée ; les coups se dirigeaient sur lu; ; parvenu au l)ord du grand has»ii\ , ii levt son bonnet pour attendre une balle qui le renversa à ntêtt*

« C*est que parmi les fugitifs, dans ce It^ foule sans armes, impitoyablement harc^ée par son compagnon, il avait dis^ tiugué Ifi jeune filte de la fontaine qge te fer d'une lance avaR atteinte; elle expirait aux pteds même du cheval tle Bataillon. D

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